JUGEMENT
Après avoir raconté la vie d’Albert Dürer, décrit ses œuvres et signalé son influence en Europe, il nous reste à juger ce peintre, en qui se résume, on peut le dire, tout l’art allemand. Inhabile encore à exprimer nos pensées, ce n’est point sans trembler que nous abordons cette dernière partie de notre travail, et si même nous l’osons, c’est que nous croyons que de l’étude d’un maître si justement célèbre nous devons retirer un grand enseignement. Voyons donc comment ce génie comprit la nature, et, avant tout, l’homme, cette merveille de la création.
Albert Dürer semble avoir voulu formuler les prototypes de la beauté humaine, telle qu’il la rêva, dans son estampe àHAdam et Eve. Adam a la taille svelte, la poitrine développée, les membres grêles et la tête un peu petite, couverte de cheveux courts et frisés. Il est imberbe, mais les traits accentués de son visage, les membres musculeux de son corps indiquent qu’il a passé l’âge de l’adolescence. Ève a les hanches proéminentes, la taille large, la poitrine étroite, les épaules tombantes, les bras maigres. Son front est élevé, son nez aquilin, ses yeux sont saillants, ses lèvres épaisses, sa gorge et son menton replets, enfin les traits de son visage trop caractérisés donnent à sa physionomie un âge avancé que ne comporte point la virginité de son corps. Dans Adam comme dans Eve, les extrémités sont courtes, vulgaires, et très-éloignées de cette distinction parfois un peu cherchée, mais toujours si charmante chez les maîtres de Florence.
Cependant, ces deux personnages trahissent une certaine volonté d’idéaliser, une prétention à la grâce et à la jeunesse, peu habituelles chez le maître de Nuremberg, qui, dans ce sujet, fit probablement cet effort en obéissant plutôt à une intention philosophique qu’en interrogeant son propre goût. Insensible à l’élégance, inaccessible à l’idéal que, dans ses promesses, la jeune fille fait rêver, Albert Dürer préféra habi-
'I . N° 6 de notre catalogue.
tuellement enfermer dans les rigides contours de son burin les formes plus prononcées de la femme arrivée à la maturité de l’âge. Ce n’est donc point sans étonnement que nous voyons dans ses autres figures, notamment dans sa Grande fortune, avec quelle vérité par trop réelle il s’est complu à fouiller de son outil le moindre repli de l’épiderme, la plus légère fossette des chairs de ce corps déformé par les fatigues de la vie, sans même chercher à dissimuler l’obésité du ventre, la lourdeur et la vulgarité des extrémités reliées au corps par des attaches engorgées. De l’étude attentive des figures d’Albert Dürer, il ressort que ce peintre n’a jamais poursuivi la grâce ni l’élégance; aussi a-t-il mieux réussi à traduire l’homme que la femme, et celui-ci plutôt dans la plénitude de la vie que dans l’adolescence. Il est clair qu’il chercha plus à rendre la nature qu’à l’interpréter; aussi fut-il un admirable portraitiste, qui toujours sut conserver à l’individu son caractère personnel. Profondément pénétré du génie allemand, le peintre de Nuremberg apporta dans les arts l’esprit d’examen ; il vit la nature plus dans ses détails que dans son ensemble, et il la traduisit pièce à pièce. Observateur scrupuleux, savant anatomiste, il ne put résister au plaisir de retracer tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il savait. Il méconnut la loi suprême du sacrifice des accessoires au principal, se laissa trop absorber par l’étude consciencieuse du morceau qu’il reproduisait, et souvent, dans la crainte d’oublier la veine la plus petite, la ride la plus menue, il oublia le membre voisin de celui qu’il dessinait, « de façon que si sa figure est bien sur ses pieds, ou paraît l’être, comme l’a si justement remarqué M. Charles Blanc, c’est comme par miracle. » Les quelques épreuves inachevées qu’on connaît de ses estampes confirment cette appréciation; terminées entièrement par le haut, sans qu’il ait à y revenir en quoi que ce soit, elles sont encore sans nul travail dans le bas. Cette méthode singulière et vicieuse demandais un praticien aussi consommé que l’était Dürer, en qui, au dire de Camerarius, « l’accord de la main avec les conceptions de l’esprit était (( tel que souvent il dessinait séparément diverses parties, non-seule- « ment d’un sujet, mais d’un corps, et que ces parties, rapprochées les (c unes des autres, s’harmonisaient si bien entre elles qu’il aurait été (( impossible de faire un homme mieux proportionné.»
Si les figures profanes d’Albert Dürer méritaient d’être étudiées avec soin, les personnages sacrés de ce peintre réclament de nous une égale attention, parce qu’ils expriment bien l’idée que s’en faisaient ces peuples germaniques peu enclins au mysticisme religieux dont ils allaient bientôt secouer le joug. La Vierge n’est point, dans les compositions de ce maître, cette mère née sans la tache originelle qu’ont entrevue les Italiens, cette
FAC-SIMILE D’ UN DESSIN D'ORNEMENT PAR ALBERT DURER De la oollection de M. Gatteaux.
mère chaste, candide, attristée dès le premier jour d’un douloureux pressentiment; elle est une mère tendre, habituée aux soins familiers du foyer domestique, qui remplit avec joie les devoirs de la maternité. Le Fils de Dieu, sur les genoux de la Vierge, ne paraît point également, comme chez les maîtres italiens, pénétré de la haute mission qu’il vient remplir: il sourit et pleure comme les enfants des hommes. Plus tard, son corps robuste, caché sous une large robe, son front élevé, son nez aquilin, sa barbe épaisse, ses cheveux qui retombent en boucles sur ses épaules, rappelleront le portrait qu’Albert Dürer a fait de lui-même. La physionomie de Jésus -Christ, empreinte d’une mélancolie touchante, peint bien l’homme juste qui succombe sous la douleur en se résignant; mais sur son front on chercherait en vain le reflet divin qui trahit un Dieu descendu du ciel pour sauver l’humanité.
Quant aux costumes et aux objets dont le peintre allemand revêt et 'entoure ses personnages, ils sont ceux que les modes de son temps et de son pays consacraient. Le recueil de ses estampes est d’autant plus intéressant à consulter pour l’étude de l’Allemagne à cette grande époque, qu’on y trouve traduits avec un égal scrupule la brillante armure des reîtres, le harnachement de leurs chevaux, le riche costume du seigneur, l’élégante toilette des dames et le modeste habillement du pauvre.
Mais ce ne fut pas seulement en reproduisant les traits et les habitudes des hommes que le maître de Nuremberg manifesta son génie; il fut encore un des peintres qui surent le mieux comprendre et traduire l’attitude et le caractère propre des autres êtres de la création. Personne mieux que lui ne réussit à rendre le frêle tissu de la fleur, le léger plumage de l’oiséau, la moelleuse fourrure ou le poil luisant et fin des animaux.
Pour ce qui est des paysages d’Albert Dürer, ils ont plus de pittoresque que de grandiose; ils sont plantés d’arbres aux branches brisées par la tempête, bornés par la mer que sillonnent d’élégantes carènes, ou par des montagnes escarpées violemment déchirées par l’action volcanique des premiers âges, et couronnées de châteaux forts traités avec autant d’importance que la fleur qui émaillé les premiers plans. Les lignes y manquent de simplicité, les plans de largeur, et la perspective aérienne y fait absolument défaut. Cependant, ces paysages intéressent par leurs détails précieux, plaisent par la conscience de l’étude, la naïveté du rendu, et s’harmonisent parfaitement avecles personnages qu’ils encadrent. Aux qualités qui distinguent le peintre de figures, d’animaux et de paysage, Dürer joignit encore celles de l’ornemaniste. Ses habitudes d’observation, la nature de son génie le portèrent le plus souvent à puiser ses motifs parmi les éléments mêmes de la nature, et non parmi ces
êtres chimériques, ces enroulements fantastiques, pures créations de l’imagination L
Mais ce n’est point par son aptitude à rendre la nature sous ses divers aspects, que ce maître nous étonne le plus; ce qui nous frappe surtout en lui, c’est l’alliance qu’il nous offre de qualités en apparence inconciliables. Yisionnaire fantastique, imitateur rigoureux de la réalité, Albert Dürer aime à peupler le monde d’êtres mystérieux, à égarer sa pensée dans les labyrinthes inextricables du mysticisme philosophique. 11 se complaît, il s’absorbe entièrement dans la rêverie de ce monde inconnu et chimérique qu’il s’est créé. Mais veut-il traduire les songes les plus étranges de son imagination, il ne peut les rendre que sous des formes réelles jusqu’à la vulgarité, avec un calme et une persistance qui étonnent ces nations latines toujours avides de nouveau, et qui, mieux partagées, surent trouver des formes élevées pour peindre les habitants d’un monde supérieur.
Comme Goethe, Dürer affectionne les contrastes; il aime à écouter les propos incohérents et familiers des passants, après avoir assisté aux terribles apparitions de la nuit du Walpurgis. Ici, une femme « incomparable », au dire de Yasari, représente la science. Découragée de l’inanité du savoir humain, elle a replié ses ailes qui devaient la porter au-dessus de la terre, et maintenant, triste et résignée, elle considère l’horizon des mers au delà desquelles elle aurait voulu sonder l’infini. Là, un couple ignorant, mais heureux, mène un branle à travers la plaine et fait bruyamment éclater sa joie grossière. Plus loin, le soldat du nord erre épouvanté au milieu des cités du midi qu’il a dévastées. Tout auprès, un paysan crie à plein gosier sa marchandise. A côté de deux jeunes gens qui causent d’amour et de gloire, sans remarquer que la mort cachée derrière un arbre se rit de leurs vains projets, passe une mère enveloppant dans l’unique manteau qui la couvre les membres grelottants de son fils ; esclave plutôt qu’épouse, elle suit en tremblant les pas de son maître qui, superbement vêtu, marche devant elle. Mais que Dürer dessine un anachorète traduisant dans sa cellule les livres saints , ou bien un chevalier cheminant au travers des forêts sans crainte de la mort et du démon; qu’il grave des ai:moiries avec leurs superbes tenants, leur riche cimier à lambrequins ou qu’il retrace la scène suprême de la mort d’un Dieu, toujours il burine avec la même netteté, la même finesse, toujours il précise avec la même rigueur les contours de ses personnages, sans que jamais sa main,
1. Comme spécimen du goût d’Albert Dürer en ce genre, nous offrons à nos lecteurs le fac-similé d’un dessin à la plume tiré de la riche collection de M. Gatteaux.
conduite mais non entraînée par la passion, hasarde un geste sublime.
Vouloir saisir sous tous ses aspects la pensée de ce rêveur, le plus réaliste des grands maîtres, de ce géomètre visionnaire, est chose impossible. Sachons donc nous borner, et essayons de dégager les leçons profondes renfermées dans la vie et les œuvres de cet homme extraordinaire. Élevé par un père qui journellement rappelait à ses fils qu’ils devaient tendre à aimer Dieu et à agir fidèlement envers son prochain , Albert Dürer fut avant tout un peintre d’une grande élévation morale. Doué d’une âme aimante et mélancolique, servi par une imagination féconde, il osa aborder tous les sujets, rendre avec une expression pénétrante le sentimentmaternel, peindre dans son aimable simplicité le culte de l’Aliemagne pour le foyer domestique, traduire les songes du solitaire de Pathmos, les ballades et les légendes populaires. Ces derniers sujets, il les a même exprimés avec une puissance si étrange, un sentiment si profond du mystère, qu’ils nous troublent et nous forcent à méditer longuement. Avide de savoir et modeste, il étudia toute sa vie sans jamais se croire savant; aussi progressa-t-il toujours, et ses dernières œuvres sont-elles ses plus belles et ses plus grandes créations. Observateur intelligent, patient, laborieux, il est un des peintres qui ont le mieux compris la nature dans toutes ses variétés.
U L’artiste, dit Platon, qui, l’œil fixé sur l’être immuable et se ser- « vaut d’un pareil modèle, en reproduit l’idée et la vertu, ne peut mante quer d’enfanter un tout d’une beauté achevée, tandis que celui qui a (( l’œil fixé sur ce qui passe, avec ce modèle périssable ne fera rien de a beau. »
Ces lois suprêmes de la beauté furent méconnues par le maître de Nuremberg. Il crut, ce grand peintre, qu’il n’était point permis à l’homme d’interpréter l’œuvre de Dieu. 11 pensa, au lieu de faire un retour en luimême pour découvrir le type humain par excellence, que la beauté résidait dans les traits épars que la nature nous livre, et que par la nature seulement l’artiste pouvait arriver à la perfection. Pour ces motifs, Dürer doit être placé au-dessous de ces maîtres qu’on nomme Mantègne, Michel-Ange, Léonard, Raphaël, qui s’inspirèrent en meilleur lieu et osèrent chercher leurs modèles dans une sphère plus haute. Tandis que ces génies synthétiques s’élevèrent jusqu’à l’idéal, Albert Dürer, génie tout d’analyse, inclina trop vers la nature et compromit ses forces dans l’expression des détails, au lieu de les utiliser à développer, dans une juste proportion, l’idéal et le naturel, la forme et la pensée.