Album de Forain
Si l'on m'eût consulté sur le titre à donner ;i cet Album, pour lequel l'éditeur me demande une préface, j'aurais proposé : <c La Forêt de Paris ».
Telle est l)ien en effet, malgré la verve et la fantaisie de Forain, ce merveilleux artiste, héritier direct de Gavarni, malgré son trait si net, si pimpant, la parisienneric de son rire, telle est au juste la sensation que je viens d'avoir après une heure passée à feuilleter cette suite de quarante à cinquante dessins ; j'ai cru sortir de la forêt dantesque « obscure, et combien sauvage, et âpre, et épaisse, si amère que la mort l'est à peine davantage ».
Que Forain m'eût l'ait songer au Dante, voilà qui peut sembler surprenant. Mais il n'y a pas que Forain dans son livre, Paris y tient tout entier, le Paris moderne, d'en haut, d'en bas, Paris et ses terreurs, ses joies, ses vices, ses grimaces, tout un maquis humain fourmillant et grouillant, exploré par deux petits yeux noirs fureteurs et guetteurs, expérimentés mieux que nuls autres, car il est de Paris comme personnè, ce Forain, et je vous promets qu'il la connaît, sa forêt, celui-là.
Objection pro])able de l'éditeur : k .Je le trouve bien sombre, votre titre. » Eli! précisément, c'est en cela qu'il me plaisait, soulignant le sérieux de l'reuvre, et corrigeant la gaminerie d'une légende ou le décolleté d'un dessin; moins un titre qu'un avertissement, un bon cave canem à l'adresse de l'acheteur.
•Je citais Gavarni tout à l'heure. Son nom, quand on parle de Forain, vient naturellement sous la plume. Ce n'est pas, certes, qu'il y ait chez notre ami l'ombre d'imitation; les artistes de sa valeur, en pleine maturité de talent comme lui, n'imitent pas. Mais la parenté est incontestable. Pour l'aigu de l'observation, la concision du dessin et de la légende, cet art de condenser, de résumer dans un geste et dans une phrase, à la française, vingt pages de critique et de philosophie. Forain vient droit de Gavarni. Les dissemblances de leurs deux génies tiennent surtout à la différence des épocpies dont ils se sont faits les historiogra])lics.
Un soir de l'hiver dernier, le romancier américain Henry James, une des plus subtiles, des plus hautes intelligences que j'aie rencontrées, devisant au coin de mon
feu. consfatnit, dans notre caractère national tin changement sensible, surtout pour les étrangers, la disparition de ce qu'il voulait appeler ramabililé française.
« Et de]>uis (piand, mon cher James, lui demaudais-je, vous semble-t-il (pie nous ayons perdu noire jiliysiononiie affable et légère?
— Depuis quand? » Le romancier cherelia une minute... « Mettons Louis-Philippe... mil huit cent quarante... » me dit-il en hésitant un ))en. Selon lui. il restait au Français de la Restauration un peu de la gentillesse, de la bonne grâce nationale. Quant aux motifs de cette transformation. Henry .lames ne se les expliquait pas. Et nous voilà à chercher ensemble ])endant un moment.
« La i)répondérance de l'argent... ne pensez-vous pas. .lames? la religion du Dieu Dollar, la France américanisée?...
— Américanisée?... oui, peut-être, )> répondit l'Américain avec un sourire.
En cherchant mieux, il me parut plus sage d'attribuer la fuite de notre grâce légendaire h ce besoin de vérité, de réalité, à cet effort vers l'observation et l'expérience dont la France est tourmentée depuis bientôt un demi-siècle. Dans les lettres, dans les arts, cet irrésistible courant a marqué son large et ]trofond sillage. La diplomatie ellemême, dernier refuge des belles façons de dire, des politesses conventionnelles et hypocrites, s'est trouvée prise, emportée dans le remous.
Mais je crois bien que nulle part comme en l'œuvre de Forain ne s'étale cette poussée de réalité farouche. Mettez en présence Gavarni, le davarni le plus âpre, le plus amer, celui des dernières années, assombri et malade, même sous les haillons de son Thomas Virehxpie. aous trouvez quelque chose de bon enfant ou alors de tellement voulu, livresque, théâtral, que le frisson de terreur cherché n'est jamais atteint. Dans Dauniier lui-même, existe-t-il rien de comparable au Forain que voici :
— miaria, vite, vite, l'eau de mélisse et ini sax>in!
Ceci chuchoté, râlé dans une enlre-bàillure de porte par une femme à moitié nue, vue de dos. un dos luisant, glacial, imiilaeablc, un dos professionnel, taudis que derrière elle agonise, vautré de son long sur la car])ettc du boudoir et foudroyé d'un coup de sang, un vieil homme à face ])laci(le ipn vous donne par tous ses traits, la coupe de sa barbe et de son pantalon, ses guêtres, ses lu'Ctelles, la vision de l'intéiieur bourgeois cossu, ingénu, patriarcal, on l'on va l(^ rapporter dans les jtleurs et la désolation, — le drame du vieux Ilulot. de Balzac, en d(nix ligures et quatre mots. Mais avec quel art ces deux ligures sont mises en i)lace, dans quel subtil et précis conqHe-goutlcs ont été filtrés ces mots : — 31ni'iii, vite, vite, l'eau, de mélisse et un sapin! Tout y est, l'indifférence, le dégoût de la lille j)our ce passant qui meurt sur sa bouche et de son baiser, sa hàtc à se débarrasser de cette loque : — Qu'on ramasse ça dans l'escalier, sur le trottoir, mais pas chez elle, tu entends, Mai'ia, pas chez elle!...
Et maintenant, si vous voulez vous rendre compte de la justesse avec laquelle les mots ont été triés, essayez de remi)laccr ])ar fiacre, voiture, guimbarde, ce sinistre vocable de sapin qui sonne le cercueil et la mort, l'elfet disparait, — tout s'évente.
Encore une page de Forain, merveilleusement suggestive comme image et comme légende : — Comment ! t'es peintre...
Celle-là, de pi-inic vue, Gavarui aurait pu la signer.
Ramenée de quelque bal excentrique après un souper troj) copieux, la lillette se dresse sur l'oreiller, écarquilic ses yeux de faubourg, tout ébaubis de sommeil et de tant de tableaux aux murs, de tant de bibelots, d'oripeaux, de tentures. Dans son cri comme dans son regard moitié déçus, moitié ravis, on sent le mécontentement de la drùlesse ([ui avait cru trouver nue belle affaire, et aussi parce (pu; toute jeunette encore, son bonheur à l'idée qu'elle est chez un artiste et qu'on rigolera... Eh bien! non, en y songeant, elle ne pourrait pas être signée Gavarni, cette i)agc-là.
De son temps, les peintres avaient comme un uniforme, portaient des cheveux et une coiffure à part; même dans le brouillard du Champagne, la fille ne s'y serait pas trompée; tandis que de nos jours les artistes s'habillant, se coiffant comme tout le monde, et même mieux que bien des gens, elle a pu croire, la naïve enfant, qu'elle allait souper avec un fragment d'agent de change, un bookmaker ou quelqu'un de la politique... d'où l'effarement de son réveil : — Comiitenf.' t'es peintre...
Et comme intensité de terreur et d'horriMir, croyez-vous que toute l'd'uvre (h; Gavarni et même de Daumier nous fournirait un é([uivaleut à la scène que Forain intitule tout simplement : L'inconnu.
La femme, une humble nocturne, se |)euclie le bougeoir à la main pour ouvrir sa ])orte. Derrière, le collet retroussé, le haute formes sur les yeux, le rien qu'on voit de sa ligure éclairée d'un reflet vacillant et fumeux (jiii eu augmente le mystère, l'homme se tient tout droit, muet, solide et grand... Qui (;st-ce?... Philippe, Prado, Pranzini?... Et dans la posture de la misérable, dans le frisson de ses épaules resserrées et frileuses, la pâleur de son oiil en coin, tout rond, se devinent l'angoisse et la terreur de tout ça... tout ça qu'elle a péché, ([u'elle l'amène, ([ui est là dans son dos, dans sa nuque...
Quand je vous disais qu'il n'y avait pas toujours de ((uoi rire dans l'admirable album de Forain et que le vrai titre à lui donner était : LA FORÊT DE FAlilS.