INTRODUCTION
Doit-il y avoir, en art, des écoles ou des chefs d'école? Nous ne le croyons pas.
Il y à des intelligences plus ou moins complètes, miroirs qui reflètent plus ou moins purement, les uns trois quarts, les autres moitié de ce disque éclatant qu'on nomme l’art. Ces croissants, ces moitiés d'images ont tort, selon nous, de se proclamer écoles : la seule école admissible et démontrée, c'est le disque entier, c'est-à-dire l’art dans sa plénitude.
Qu'il y ait des écoles par le fait, nous ne pouvons pas le nier, nous entendons, par écoles, le professorat d'une certaine manière exclusivement et de préférence à une autre, et non pas la classilication, faite après coup, des grands peintres qui, bien que très-différents, ont, par conformité d'organisation ou par influence du climat, un certain air de famille.
Admettre exclusivement qu'il puisse y avoir deux écoles en art, mais ce serait admettre que l’art n’est pas un et indivisible ; qu’au contraire il en existe deux exemplaires, l’un original, et l’autre de contrefaçon; d'où ces interminables et oiseuses querelles pour savoir quel est le vrai.
Placé à un point de vue plus élevé peut-être, nous le répétons hardiment : non, l’art n’est point ce Janus à deux faces, dont l'une serait belle par la pensée, et l’autre par la forme; ou bien encore, l'une par l'éclat du coloris, et l’autre par l'entente des lignes. L'art n’a qu’un visage où se
réunissent toutes ces beautés. Seulement, ce sont nos regards, c’est notre intelligence dont le rayon visuel, dont la conception sont à ce point restreints , que nous ne pouvons saisir ces deux beautés dans leur unique aspect. et qu'elles ne nous apparaissent que séparément.
Nous ne voulons pas des écoles, pourquoi? parce que les hommes de gé— nie — qu'on appelle improprement les maîtres, car ils sont égoïstes et gardent leur secret pour eux — parce que les hommes de génie, disonsnous, ont toujours été en dehors de ces délimitations. Au plus avaient-ils une manière, quand ils n'en avaient pas plusieurs.
Les faiseurs d'écoles viennent après les grands peintres, comme les grammairiens après les grands écrivains. Les uns et les autres cherchent à faire de l’art une profession qui s'apprenne par A — B, jusqu'à ce que le premier homme de génie, qui grandisse, renverse tout leur échafaudage de || rhéteur.
Vous aurez beau employer des tons fins et ternir des toiles, vous ne serez pas Ingres. Vous aurez beau travailler, égratigner, encroustiller des murailles, vous ne serez pas Decamps.
Savez-vous ce que nous représentent certaines œuvres que les écoles pro- | duisent? Le portrait d'un homme moulé en cire. Il n'y manque, pour être l'original, que le regard, que la pensée, que la vie. Or, s'il est prouvé qu'en dépit des souvenirs d'ateliers, le génie est constamment individuel, que reste t-il aux écoles? l'imitation, rien de plus : la tête de cire.
Soyons assez hardi pour le dire, les divisions par écoles proviennent de ceci: les plus larges intelligences sont encore incomplètes, et personne n'étant assez humble pour reconnaître cette cruelle vérité, chacun préfère souteair obstinément que l'horizon finit au point où ses yeux peuvent atteindre, plutôt que d'avouer que ses yeux n'atteignent pas réellement au point où finit l'horizon.
Non , il ne devrait pas y avoir une école de la forme et une école de la pensée. Le rayon de soleil dérobé par Prométhée n'aurait pu faire un homme sans l'argile, et l'argile n'aurait pu faire un homme sans Île rayon.
Qu'est-ce, en effet, que la pensée en art? La pensée ne consiste pas seulement dans la profondeur d'une conception historique, ou la philososophie d’une peinture de mœurs. Vous le savez, il peut y avoir une pensée dans le paysage le plus dépourvu d'êtres animés. Si l'artiste a été poétique
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ment ému en face de la nature; s'il a, permettez-moi l'expression, trempé son pinceau dans cette émotion, son tableau, touché par cette poésie, en conservera un parfum ineffaçable, dont tout spectateur sentira l'enivrement.
Non, il ne devrait pas y avoir une école de la couleur et une école du dessin, chacune des deux barricadée dans sa forteresse, et ne voulant en-tendre aucune proposition amiable.
Du moins nous persisterons dans cette pensée, jusqu'à ce que le dilemme suivant, derrière lequel nous nous retranchons, ait été battu en brèche.
N'est-il pas vrai que les partisans du dessin ont reconnu que, dans certains tableaux, M. Delacroix était vraiment dessinateur ?
N'est-il pas vrai également que les admirateurs du coloris ont avoué que M. Ingres était parfois coloriste?
Voici donc que nous en revenons à l'unité. Oh! c’est que l’art est un royaume aussi absolu que le ciel. Le beau est un comme Dieu; seulement, comme Dieu aussi, le beau est en même temps une tinité, qui comprend la pensée, la forme et la couleur.
Nous l'avons dit, ce sont les hommes incomplets qui créent les divisions et subdivisions par écoles et par ateliers.
Voici ce que nous entendons par homme incomplet:
Selon nous, il existe une corrélation intime entre tous les arts. Le plus grand génie, dans une spécialité quelconque, serait celui que Dieu aurait fait grand pour toutes les spécialités.
Ainsi, ua littérateur qui n'aurait pas été bon peintre, peut être profond penseur , mais la description lui échappe; toute la nature extérieure abandonne son œuvre ; point de soleil, point de folles brises, point de parfums dans ses vers; au plus connaît-il ces vagues et informes apparitions qui passent, toutes sombres, dans le cerveau des aveugles-nés. Un musicien qui n'aurait pas d'âme pourrait arriver à une exécution satisfaisante, mais il n'y aura pas de pleurs, pas d'émotions sous son archet, pas d'âme non plus dans son violon. Ou, si vous admettez encore que le sentiment de la nature lui manque, comment s’y prendra-t:il s’il faut que, dans une symphonie, les notes se fassent gouttes de pluie, haleine du vent, chants d’oiseaux ou mugissement des vagues ? I fera du quadrille. Enfin, le peintre, s'il n’est pas romancier, comment pourra-t-il créer ses personnages, les revêtir
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d'une individualité quelconque ? Où prendra-t:l la pensée qui doit les animer, s'il ne l’a pas en lui? Vous croyez qu'il peut impunément n'être pas poëte ; mais en ce cas il reproduira les paysages, le ciel, la mer, comme les voit un béotien qui voyage pour affaire d'héritage ou achat de denrées, et non pas comme l'artiste doit les voir. Ce sont les mêmes objets, mais non les mêmes yeux.
Or, si vous admettez ceci, vous reconnaîtrez également qu'il y a des littérateurs qui ne pourraient pas être peintres, ou des peintres qui ne sauraient être littérateurs. Eh bien! ce sont les natures incomplètes, et, vous pouvez en être sûr, les hommes les plus exclusifs qu'on puisse rencontrer.
Ce sont les faiseurs d'écoles, les grands maitres du pastiche, qui mettent l'art exclusivement dans les qualités qu'ils possèdent, et l’exceluent de celles qu'ils n'ont pas.
Faut-il conclure de cet aperçu que les distinctions d'écoles finiront par s'éteindre ? Nous n’osons l’espérer. Les grands artistes, bien que nécessairement isolés dans leur individualité, veulent faire race en ce monde, et cela se comprend. Napoléon, ce génie excentrique, a bien voulu lui-même faire école, ou, si vous aimez mieux , dynastie.
D'un autre côté, les écoles seroni toujours l’asiie des médiocrités, qui ne peuvent avoir, en art, ni originalité ni initiative.
Seulement, ce fait assez significatif subsistera éternellement, que les hommes de génie n’appartiendront à aucune école autre que celle de ce grand maître qu'on appelle le beau.
Ce que nous avons voulu dire, c'est combien, du haut de ces considérations généreuses, nous échappons à toutes les mesquines limites d'ateliers, à tous les partis; car nous relevons, non pas de telle ou telle école, mais de l’art lui-même.
Notre admiration présente semblera contredire notre admiration de tout à l'heure, c'est que tout simplement nous serons juste, autant qu'il est permis à un homme de l'être. Nous serons juste logiquement. Nous n'apporterons, dans le débat, ni amitiés ni haines, et nous n'aurons pas de préventions, car notre amour-propre nest point intéressé à ce que nous en
ayons.
Benvenuto Cellim
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