Album Forain
Ce nouvel Album de Forain porte sur sa couverture une Vérité d'une grâce gamine, assise sur la margelle de son puits, et qui forme, par sa fantaisie, un contraste malicieux avec les réalités qu'elle annonce.
Ces nouvelles séries de Forain, si humaines et si modernes, se classent-elles, d'ailleurs, parmi ses plus audacieuses? Elles sont peut-être, au contraire, de ses moins virulentes; elles ont toujours la vigueur et la générosité, le jet, mais dans une série de motifs relativement tempérés, et le fond, cependant, même dans ceux-là , n'en a pas moins cette pointe et cette vertu corrodantes si remarquables dans les autres, ce quelque chose qui vous égratigne et qui se grave, qui vous blesse un peu, mais qui reste. Si la goutte de vitriol n'est pas dans la situation, elle se trouve dans la légende, et le dessin la montre toujours, quand ni la situation ni la légende ne la contiennent. Elle est alors dans l'acuité de vice ou de fourberie des figures, la rapacité ou l'hypocrisie des gestes , les hachures ou le trait de bassesse ou de crapule qui marquent ou barbouillent les physionomies.
Forain occupe aujourd'hui la grande place due à sa personnalité d'artiste, à son œuvre de premier ordre, et à cet infatigable esprit de moquerie particulière, plus facile à sentir qu'à définir. C'est l'esprit de plaisanterie appliqué à ce qui n'est généralement pas considéré comme plaisant, et destiné par là à nous rappeler tous, grands ou petits, heureux ou misérables, à la fâcheuse conscience de notre néant
Si la vie, en raison même de ce que l'humanité a de mauvais, et de ce que le monde cache d'énigmatique, n'était pas, dans l'immense majorité des cas, la comédie et la mascarade qu'elle est, un pareil esprit serait un fléau, et ne serait même sans doute pas possible; mais l'hypocrisie permanente des choses et des gens en fait au contraire un bien, et comme une revanche. Rien ne part d'un idéal plus haut, et par conséquent d'un principe plus salutaire, que de mettre à nu la dérision de ce qu'on appelle si souvent et si faussement la bravoure, l'honneur, l'amour, la maternité, l'art ou l'autorité. Il y a, en somme, très peu de vraie vertu, de vraie noblesse, de vrai dévouement, de vraies vérités, de vraies personnes respectables, de vrais artistes, et le peu que nous en possédons disparaît, la plupart du temps, dans la foule des mensonges, des snobismes et des grimaces. Je vois fort bien ce qu'on me donne pour sérieux, mais je vois fort bien aussi que cela ne l'est pas, au nom même de la juste idée que je conçois des choses sérieuses, et j'en conclus que le plus sérieux est peut-être bien de rire de ce qui veut l'être.
Cet esprit-là n'est pas aussi moderne qu'il est convenu de le croire, et n'est même, proprement, ni moderne ni ancien, mais éternel. C'est l'esprit des bouffons de Shakespeare qui se moquent, sans distinction, des maîtres et des valets, plaisantent leurs propres souverains, goguenardent dans les catastrophes, chansonnent l'orgie et le cimetière, tapent sur les squelettes aussi bien que sur les gros ventres, et remettent ainsi, en riant, l'humanité à sa place, sans pourtant se brouiller avec elle. Ce qui est toutefois à remarquer pour Forain, c'est que cet esprit de rabaissement hilare n'a jamais eu plus beau jeu qu'aujourd'hui, car jamais, à aucune époque, pareille parade de poses et de phrases n'a masqué pareille débandade de principes. Il n'existe peut-être plus un seul de ces principes que nous ayons gardé le droit d'invoquer, et tout le monde, pourtant, persiste à invoquer les formules qui les recouvraient. Les pères, les mères, les enfants, les domestiques, la famille, la religion, la morale, le pouvoir, la charité, sont-ils ce qu'ils étaient autrefois? Evidemment non, et rien, ou presque rien, n'est changé néanmoins dans les formes sous lesquelles on nous demande toujours de les considérer. On nous a nourris dans le mépris des rois, mais on nous fait honorer des présidents de République. Nous sommes comme d'anciens soldats devenus de simples infirmiers, et qui auraient conservé l'usage des commandements militaires pour administrer leurs lavements. Nous parlons une langue qui est la perpétuelle satire de ce que nous faisons, et nous n'accom-
plissons plus un acte, nous ne prenons plus une attitude, qui ne soient pas, immédiatement, et malgré nous, accompagnés de quelque chose qui les démente ou les compromette, comme dans une continuelle bouffonnerie. Tout, ou presque toat, de l'ancien monde moral est détruit, et nous ne pouvons pas cependant prononcer un mot où tout ce monde moral ne se rappelle pas à nous. Nous respirons l'antiphrase, et jamais, avec cela, l'orgueil humain et l'exaltation personnelle ne se sont plus exaspérés que dans cette vie inférieure et burlesque de contradiction et de farce. N'est-ce pas dès lors le moment de gouailler sur tout, puisque tout se ridiculise, et de tout remettre à son rang par la « blague », puisque tout se désorbite absurdement?
Le succès toujours grandissant de Forain ne s'explique donc pas seulement par sa haute valeur d'artiste, mais par l'opportunité exceptionnelle de cette moquerie volante et ambiguë qu'il attache à tout, ait qui semble, grâce à lui, si inséparable de notre temps qu'elle en restera sans doute comme l'une des manifestations les plus spontanées et les plus caractéristiques. Elle en accompagnera l'histoire en la raillant comme l'écho rit de la voix qu'il répercute, et comme notre ombre nous suit en nous caricaturant.
Maurice TALMEYR.
Pans, 1er mars 1896.