‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 107 sur 328 · TROIS ANS APRÈS · texte numérisé non relu

TROIS ANS APRÈS

Il est temps que je me repose, Je suis terrassé par le sort.

Ne me parlez plus d'autre chose Que des ténèbres où l'on dort!

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Que veut-on que je recommence?

Je ne demande désormais

A la création immense

Qu'un peu de silence et de paix!

Pourquoi m'appelez-vous encore?

J'ai fait ma tâche et mon devoir.

Qui travaillait avant l'aurore Peut s'en aller avant le soir.

A vingt ans, deuil et solitude!

Mes yeux, baissés vers le gazon, Perdirent la douce habitude De voir ma mère à la maison.

Elle nous quitta pour la tombe; Et vous savez bien qu'aujourd'hui Je cherche en cette nuit qui tombe Un autre ange qui s'est enfui !

Vous savez que je désespère, Que ma force en vain se défend.

Et que je souffre comme père.

Moi qui souffris tant comme enfant!

Mon œuvre n'est pas terminée.

Dites-vous. Comme Adam banni.

Je regarde ma destinée, Et je vois bien que j'ai fini.

L'humble enfant que Dieu m'a ravie, Rien qu'en m'aimant, savait m'aider; C'était le bonheur de ma vie De voir ses yeux me regarder.

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Maintenant, je veux qu'on me laisse!

J'ai fini! le sort est vainqueur.

Que vient-on rallumer sans cesse Dans l'ombre qui m'emplit le cœur?

Vous voyez des pleurs sur ma joue, Et vous m'abordez mécontents.

Comme par le bras on secoue Un homme qui dort trop longtemps.

Mais songez à ce que vous faites !

Hélas! cet ange au front si beau, Quand vous m'appelez à vos fêtes.

Peut-être a froid dans son tombeau.

Peut-être, livide et pâlie.

Dit-elle dans son lit étroit :

« Est-ce que mon père m'oublie "Et n'est plus là, que j'ai si froid?»

Quoi! lorsqu'à peine je résiste Aux choses dont je me souviens.

Quand je suis brisé, las et triste, Quand je l'entends qui me dit: "Viens!

Quoi ! vous voulez que je souhaite, Moi, plié par un coup soudain, La rumeur qui suit le poète, Le bruit que fait le paladin!

Vous vouiez que j'aspire encore Aux triomphes doux et dorés!

Que j'annonce aux dormeurs l'aurore!

Que je crie: "Allez! espérez!"

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Vous voulez que dans la mêlée,

Je rentre ardent parmi les forts,

Les yeux à la voûte étoilée ... —

Oh! l'herbe épaisse où sont les morts!

Oh! je fus comme fou dans le premier moment. Hélas! et je pleurai trois jours amèrement. Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance, Tout ce que j'éprouvais, l'avez-vous éprouvé? Je voulais me briser le front sur le pavé; Puis je me révoltais, et, par moments, terrible. Je fixais mes regards sur cette chose horrible, Et je n'y croyais pas, et je m'écriais: Non! — Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom, Qui font que dans le cœur le désespoir se lève? — Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve, Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitté. Que je l'entendais rire en la chambre à côté, Que c'était impossible enfin qu'elle fût morte. Et que j'allais la voir entrer par cette porte.

Oh! que de fois j'ai dit: Silence! elle a parlé! Tenez! voici le bruit de sa main sur la clé! Attendez! elle vient! laissez-moi que j'écoute! Car elle est quelque part dans la maison sans doute!

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin De venir dans ma chambre un peu chaque matin; Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère; Elle entrait et disait; Bonjour, mon petit père;» Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait

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Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait, Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse, Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant. Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée, Et mainte page blanche entre ses mains froissée. Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts. Et c'était un esprit avant d'être une femme. Son regard reflétait la clarté de son âme, Elle me consultait sur tout à tous moments. Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants. Passés à raisonner langue, histoire, grammaire, Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près, quelques amis causant au coin du feu! J'appelais cette vie être content un peu ! Et dire qu'elle est morte! hélas! que Dieu m'assiste! Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste; J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

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Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois.

Où l'eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois.

Elle avait dix ans, et moi trente; J'étais pour elle l'univers.

Oh! comme l'herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts!

Elle faisait mon sort prospère.

Mon travail léger, mon ciel bleu.

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Lorsqu'elle me disait: Mon père,»

Tout mon cœur s'écriait: Mon Dieu!*

A travers mes songes sans nombre, J'écoutais son parler joyeux, Et mon front s'éclairait dans l'ombre A la lumière de ses yeux.

Les anges se miraient en elle.

Que son bonjour était charmant!

Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l'avais, si jeune encore, Vue apparaître à mon destin!

C'était l'enfant de mon aurore.

Et mon étoile du matin!

Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine!

Comme nous courions dans les bois !

Puis, vers la lumière isolée Étoilant le logis obscur.

Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur;

Nous revenions, cœurs pleins de flamme.

En parlant des choses du ciel.

Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel.

Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant ... — Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent!

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Elle était pâle, et pourtant rose, Petite avec de grands cheveux.

Elle disait souvent: Je n'ose,»

Et ne disait jamais: Je veux.»

Le soir elle prenait ma Bible Pour y faire épeler sa sœur, Et comme une lampe paisible.

Elle éclairait ce jeune cœur.

Sur le saint livre que j'admire, Leurs yeux purs venaient se fixer; Livre où l'une apprenait à lire, Où l'autre apprenait à penser!

Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule.

Elle penchait un front charmant.

Et l'on aurait dit une aïeule.

Tant elle parlait doucement !

Moi j'écoutais . . . O joie immense De voir la sœur près de la sœur!

Mes yeux s'enivraient en silence De cette ineffable douceur.

Et, dans la chambre humble et déserte Où nous sentions, cachés tous trois.

Entrer par la fenêtre ouverte Les souffles des nuits et des bois,

Tandis que, dans le texte auguste, Leurs cœurs, lisant avec ferveur.

Puisaient le beau, le vrai, le juste.

Il me semblait, à moi, rêveur,

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Entendre chanter des louanges Autour de nous, comme au saint lieu, Et voir sous les doigts de ces anges Tressaillir le livre de Dieu!

Pendant que le marin, qui calcule et qui doute, Demande son chemin aux constellations, Pendant que le berger, l'œil plein de visions. Cherche au milieu des bois son étoile et sa route; Pendant que l'astronome, inondé de rayons. Pèse un globe à travers des millions de lieues. Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur. Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur! On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues Des anges frissonnants qui glissent dans l'azur.

On vit, on parle, on a le ciel et les nuages

Sur sa tête, on se plaît aux livres des vieux sages;

On lit Virgile et Dante; on va joyeusement

En voiture publique à quelque endroit charmant.

En riant aux éclats de l'auberge et du gîte ;

Le regard d'une femme en passant vous agite;

On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois!

On écoute le chant des oiseaux dans les bois;

Le matin, on s'éveille, et toute une famille

Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille!

On déjeûne en lisant son journal. Tout le jour

On mêle à sa pensée espoir, travail, amour;

La vie arrive avec ses passions troublées;

On jette sa parole aux sombres assemblées;

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Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend, On se sent faible et fort, on est petit et grand; On est flot dans la foule, âme dans la tempête; Tout vient et passe; on est en deuil, on est en fête; On arrive, on recule, on lutte avec effort ... — Puis, le vaste et profond silence de la mort!

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.

J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées. Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit. Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe. Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

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