‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 115 sur 328 · A MADAME LA DUCHESSE DE DURAS · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE DE DURAS

Vous dont le cœur s'épuise en regrets superflus, Oh ! ne vous plaignez pas, vous que l'on n'aime plus! Du triomphe d'un jour votre douleur s'honore: Et celle qu'on aima peut être aimée encore.

Moi, dont l'exil ne doit jamais finir.

Seule dans le passé, seule dans l'avenir.

Traînant le poids de ma longue souffrance, Pour m'aider à passer des jours sans espérance,

Je n'ai pas même un souvenir.

A mon pays dès le berceau ravie, D'une mère jamais je n'ai chéri la loi ;

La pitié seule a pris soin de ma vie, Et nul regard d'amour ne s'est tourné vers moi.

L'enfant qu'attire ma voix douce Me fuit, dès qu'il a vu la couleur de mon front; En vain mon cœur est pur, le monde me repousse,

Et ma tendresse est un affront.

Une fois à l'espoir mon cœur osa prétendre: D'un bien commun à tous je rêvai la douceur: Mais celui que j'aimais ne voulut pas m'entendre; Et si parfois mes maux troublaient son âme tendre, L'ingrat! il m'appelait sa sœur!

* Nom d'une jeune négresse.

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Une autre aussi l'aima: je l'entendis près d'elle, Même en voyant mes pleurs, bénir son heureux sort: Et celui dont la joie allait causer ma mort, Hélas! en me quittant ne fut point infidèle.

Je ne puis l'accuser; dans son aveuglement S'il a de ma douleur méconnu le langage, C'est qu'il croyait les cœurs soumis à l'esclavage Indignes de souffrir d'un si noble tourment!

Malgré le trait mortel dont mon âme est atteinte. Auprès de ma rivale on me laissait sans crainte. Elle avait vu mes pleurs et les avait compris: Mais, ô sort déplorable! ô comble de mépris! Charles, je t'adorais ... et ton heureuse épouse Connaissait mon amour, et n'était point jalouse!

Que de fois j'enviai la beauté de ses traits!

En l'admirant, mes yeux se remplissaient de larmes:

Et triste, humiliée, alors je comparais

Le deuil de mon visage à l'éclat de ses charmes!

Pourquoi m'avoir ravie à nos sables brûlants? Pourquoi les insensés, dans leur pitié cruelle. Ont-ils jusqu'en ces lieux conduit mes pas tremblants? Là-bas, sous mes palmiers, j'aurais paru si belle.

Je n'aurais pas connu de ce monde abhorré

Le dédain protecteur et l'ironie amère;

Un enfant, sans effroi, m'appellerait sa mère;

Et sur ma tombe, au moins, quelqu'un aurait pleuré.

Mais, que dis-je ? . . . O mon Dieu ! le désespoir m'égare : Devrais-je, quand aux cieux la palme se prépare. Lorsque tu me promets un bonheur immortel. Regretter la patrie où tu n'as point d'autel?

Charles Augustin Sainte-Beuve

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Ah! du moins qu'en mourant tout mon cœur t'appartienne! La plainte, les regrets ne me sont plus permis: Dans les champs paternels, à d'autres dieux soumis, Je n'eusse été qu'heureuse! ... ici je meurs chrétienne!

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