‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 146 sur 328 · LA CHANSON DE MIGNON · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE MIGNON

FRAGMENT

Italie, Italie!

Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie! Les pieds des nations ont battu tes chemins; Leur contact a limé tes vieux angles romains. Les faux dilettanti s'érigeant en artistes. Les mylords ennuyés et les rimeurs touristes. Les petits lords Byron fondent de toutes parts Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars! Ils s'en vont, mesurant la colonne et l'arcade ; L'un se pâme au rocher, et l'autre à la cascade; Ce sont à chaque pas des admirations.

Des yeux levés en l'air et des contorsions; Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, On pleure d'aise, on tombe en des ravissements A faire de pitié rire tes monuments.

L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques. Tâche de trouver beaux des damnés gigantesques, O pauvre Michel-Ange! et cherche en son cahier, Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; L'autre, plus amateur de ruines antiques. Ne rêve que frontons, corniches et portiques. Baise chaque pavé de la Via-Lata, Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. De mots italiens fardant leur rimes blêmes,

Théophile Gautier

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Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poèmes, Et sur de grands tableaux font de petits sonnets; Artistes et dandys, roturiers, baronnets, Chacun te tire aux dents, belle Italie antique. Afin de remporter un pan de ta tunique !

Restons, car au retour on court risque souvent De ne retrouver plus son vieux père vivant ; Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître ; Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés : D'autres en ont la clef, et dans vos plus aimés, Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. Lorsque vous revenez, vous n'avez plus de place ; Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous. Et l'on a divisé votre part entre tous.

C'est le monde. — Le cœur de l'homme est plein d'oubli ; C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe Qu'un autre amour dans l'âme; et la larme qui tombe N'est pas séchée encor que la bouche sourit. Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit. — Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne Contre une longue absence; oh! malheur aux absents! Les absents sont des morts, et comme eux impuissants. Dès qu'aux yeux bien-aimés votre vue est ravie, Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, Vous êtes morts ; vos traits se troublent et s'effacent Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent. Pour qu'on lui soit fidèle, il faut que le ramier Ne quitte pas le nid et vive au colombier.

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Restons au colombier. Après tout, notre France Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici De beaux palais à voir et des tableaux aussi. Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales. Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales. Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs. Des fleurs, embaumant l'air de divines senteurs, Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel. Des archipels d'azur aux flots de notre ciel. Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde. Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde. Le foyer domestique ineffable en douceurs. Avec la mère au coin et les petites sœurs. Et le chat familier qui se joue et se roule. Et, pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule, Quelques anciens amis, causant de vers et d'art. Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.

Ib

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