‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 92 sur 328 · FANTÔMES · texte numérisé non relu

FANTÔMES

Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles! C'est le destin. Il faut une proie au trépas. Il faut que l'herbe tombe au tranchant des faucilles; Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles Foulent des roses sous leurs pas.

Que j'en ai vu mourir! — l'une était rose et blanche; L'autre semblait ouïr de célestes accords ; L'autre, faible, appuj^ait d'un bras son front qui penche. Et, comme en s'envolant l'oiseau courbe la branche. Son âme avait brisé son corps.

Une, pâle, égarée, en proie au noir délire. Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient; Une s'évanouit, comme un chant sur la lyre; Une autre en expirant avait le doux sourire D'un jeune ange qui s'en revient.

Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées! Alcyons engloutis avec leurs nids flottants! Colombes, que le ciel au monde avait données! Qui, de grâce, et d'enfance, et d'amour couronnées, Comptaient leurs ans par les printemps!

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Quoi, mortes! quoi, déjà, sous la pierre couchées! Quoi, tant d'êtres ctiarmants sans regard et sans voix! Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées ... ! Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées, Et m'égarer au fond des bois!

Doux fantômes ! c'est là, quand je rêve dans l'ombre, Qu'ils viennent tour-à-tour m'entendre et me parler. Un jour douteux me montre et me cache leur nombre; A travers les rameaux et le feuillage sombre. Je vois leurs yeux étinceler.

Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles. La vie et le tombeau pour nous n'ont plus de loi. Tantôt j'aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes . . . Vision ineffable où je suis mort comme elles, Elles, vivantes comme moi !

Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées. Je les vois! je les vois! Elles me disent: Viens! Puis autour d'un tombeau dansent entrelacées; Puis s'en vont lentement, par degrés éclipsées; Alors je songe et me souviens . . .

Une surtout: — un ange, une jeune Espagnole! — Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents, Un œil noir, où luisaient des regards de créole, Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole Qui couronne un front de quinze ans!

Non, ce n'est point d'amour qu'elle est morte: pour elle L'amour n'avait encor ni plaisirs ni combats; Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle; Quand tous en la voyant s'écriaient: Qu'elle est belle! Nul ne le lui disait tout bas.

Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée. Le bal éblouissant! le bal délicieux!

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Sa cendre encor frémit, doucement remuée, Quand dans la nuit sereine, une blanche nuée Danse autour du croissant des cieux.

Elle aimait trop le bal. — Quand venait une fête, Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait; Et femmes, musiciens, danseurs que rien n'arrête. Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête, Rire et bruire à son chevet.

Puis c'étaient des bijoux, des colliers, des merveilles ; Des ceintures de moire aux ondoyants reflets; Des tissus plus légers que des ailes d'abeilles; Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ; Des fleurs, à payer un palais!

La fête commencée, avec ses soeurs rieuses Elle accourait, froissant l'éventail sous ses doigts; Puis s'asseyait parmi les écharpes soyeuses, Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses, Avec l'orchestre aux mille voix.

C'était plaisir de voir danser la jeune fille! Sa basquine agitait ses paillettes d'azur; Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille: Telle une double étoile au front des nuits scintille Sous les plis d'un nuage obscur.

Tout en elle était danse, et rire, et folle joie. Enfant! — Nous l'admirions dans nos tristes loisirs; Car ce n'est point au bal que le cœur se déploie; La cendre y vole autour des tuniques de soie, L'ennui sombre autour des plaisirs.

Mais elle, par la valse ou la ronde emportée, Volait, et revenait, et ne respirait pas. Et s'enivrait des sons de la flûte vantée. Des fleurs, des lustres d'or, de la fête enchantée, Du bruit des voix, du bruit des pas.

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Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule, De sentir par le bal ses sens multipliés, Et de ne pas savoir si dans la nue on roule, Si l'on chasse en fuyant la terre, ou si l'on foule Un flot tournoyant sous ses pieds!

Mais hélas! il fallait, quand l'aube était venue, Partir, attendre au seuil le manteau de satin. C'est alors que souvent la danseuse ingénue Sentit, en frissonnant, sur son épaule nue Glisser le souffle du matin.

Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre! Adieu, parure, et danse, et rires enfantins! Aux chansons succédait la toux opiniâtre. Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre, Aux yeux brillants les yeux éteints.

Elle est morte. — A quinze ans, belle, heureuse, adorée! Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuil ! Morte, hélas! et des bras d'une mère égarée, La mort aux froides mains la prit toute parée, Pour l'endormir dans le cercueil.

Pour danser d'autres bals elle était encor prête, Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau ! Et ces roses d'un jour qui couronnaient sa tête, Qui s'épanouissaient la veille en une fête, Se fanèrent dans un tombeau.

Sa pauvre mère ! — Hélas ! de son sort ignorante, Avoir mis tant d'amour sur ce frêle roseau. Et si longtemps veillé son enfance souffrante. Et passé tant de nuits à l'endormir pleurante Toute petite en son berceau!

Vous toutes qu'à ses jeux le bal riant convie, Pensez à l'Espagnole éteinte sans retour,

VICTOR HUGO

Jeunes filles ! joyeuse et d'une main ravie, Elle allait, moissonnant les roses de la vie, Beauté, plaisir, jeunesse, amour!

La pauvre enfant, de fête en fête promenée. De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs: Mais qu'elle a passé vite, hélas! l'infortunée! Ainsi qu'Ophélia par le fleuve entraînée,

Elle est morte en cueillant des fleurs!

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