‹ Alexander Dumas, 1802-1870Chapitre 19 sur 24 · SCENE XI PATROT, LE GUICHETIER, CATHERINE et JULES · texte numérisé non relu

SCENE XI PATROT, LE GUICHETIER, CATHERINE et JULES

le guichetier, introduisant Catherine et Jules. Par ici, mais je crois que c'est trop tard.

CATHERINE

Comment, trop tard?

JULES

Ma mère, ma mère, pourquoi m'amenez-vous ici?... Oh! j'ai vu de loin, j'ai vu sur la place de Grève... Vous me défendiez toujours de sortir les jours d'exécution...

PATROT.

Dame Catherine et Jules, est-ce une vision?

Catherine, au guichetier.

Eh bien?

LE GUICHETIER

Je vous le disais, il est trop tard, l'enfant fait sa roule. (Il sorl.)

CATHERINE

0 mon Dieu, sans le revoir, sans savoir s'il pensera à sa mère!...

PATROT.

Son dernier soupir, sa dernière pensée seront pour vous.

CATHERINE

Oh! Patrotl...

PATROT.

Voilà ce qu'il m'a dit ici, à l'instant.

CATHERINE

Il n'a pas parlé de son frère?

PATROT.

Si fait, il a dit : « Je suis seulement fâché que Jules... »

Catherine, conduisant Jules à la table qui est sous la fenêtre : Monte sur cette table, enfant...

PATROT.

Mais ii va voir!

Soutiens-le, Patrot. (A Jules.) Regarde. — Patrol soutient rendant; Catherine tombe à terre, la tête appuyée sur la table ; elle sanglotte, la tête couverte de sa mante noire, mais elle ne dit plus un mot.)

JULES

Ma mère, c'est une foule... Oh! comme on se presse, mon Dieu, pour voir mourir un homme!... Ma mère, quel est ce malheureux qu'on va exécuter?

PATROT.

Regarde.

JULES

Mais il y a tant de monde sur les parapets que je ne puis voir... D'ailleurs, je ne veux pas voir, moi... Descends-moi, Patrot, descends-moi...

Regarde.

PATROT.

JULES

Oh! ma mère, ma mère, ils sont arrivés, car tout s'arrête... Oh! grâce, grâce, descends-moi!...

PATROT.

Regarde, ta mère l'a dit.

JULES

Ma mère, il monte sur l'échafaud... je vais le voir... Ma mère... ah!... ah!... c'est mon frère!... (Il secoue les barreaux.) Mon frère... il... il... Miséricorde... ah!... (Il se jette en arrière.)

le guichetier, rentrant.

Allons, houp!... encore un de parti pour Clamai t!

(La toile tombe.)

On peut faire à ce drame plus d'un reproche. La nonjustification du titre, d'abord. Il n'avait pas été choisi sans peine ; nous voyons, en effet, la pièce annoncée, dans les journaux, sous ces appellations successives : la Femme du peuple, te Maniais de Bray, Peuple et Noblesse, la Famille de l'Fmiijié ; la cinquième, qui prévalut, n*était certes pas plus heureuse, car le fils de l'émigré joue, dans l'ouvrage, un rôle beaucoup moins développé que celui de son prie ; mais peut-être les auteurs voulurent-ils plaire au premier acteur de la Porte-Saint- Martin en donnant à la pièce le nom du personnage qu'il interprétait.

La donnée, de plus, n'est pas bonne. Qu'un noble

baisse le peuple, cela se peut, mais comment satisfera-

t-il sa haine? Où commence, où finit le peuiilc' l fne ven-

e qui s'exerce sur tanl de têtes manquera certai-

nement de force. Est-il bien vrai, d'ailleurs, que les vertus soient le partage du peuple et les vices l'apanage de la noblesse? L'une et l'autre classes ont leurs vices ainsi que leurs vertus.

Le style enfin manque d'éclat, parfois même de correction, mais, ces parts faites à la critique, est-il possible de contester aux auteurs la hardiesse de conception, la logique des développements, et cette prescience de l'atavisme qu'exploitent — soixante-dix ans après eux — nos romanciers ou nos dramaturges?

Ecouté, presque applaudi pendant trois actes, le Fils de VEmigré souleva ensuite une telle opposition que la seconde moitié de l'acte qu'on vient de lire fut jouée en pantomime.

— C'est, nous disait un jour Frédérick-Lemaitre, la chute la plus complète que j'aie vue. Le public sifflait, hurlait, jetait des petits bancs sur la scène...

L'apparition de Georges les mains derrière le dos, la tête rasée, marchant à l'échafaud, avait déchaîné la tempête, qui n'était pas oubliée quand l'un des coupables fit, au mois d'octobre, sa rentrée à Paris.

« Les journaux, dit Dumas dans ses Mémoires, les journaux avaient suivi l'exemple du Constitutionnel, ils s'en étaient donné à cœur joie. La curée avait été complète, il ne me restait pas un lambeau de chair sur les os. Je rencontrai Véron qui me fit, à l'endroit de mon immoralité, une morale dont je me souviendrai toujours. Il m'avait demandé quelque chose pour la Revue de Paris qu'il publiait ; mais, après le Fils de l'Emigré. il n'y avait plus moyen de mettre mon nom en compagnie d'honnêtes gens. Je rencontrai plusieurs directeurs de théâtres qui étaient devenus myopes en mon absence et qui ne me reconnurent pas... »

Angèle devait, un an plus tard, réhabiliter Dumas dans l'esprit des critiques et des entrepreneurs de spectacles.

Disons, pour compléter l'intéressante monographie du théâtre d'Alexandre Dumas qu'indépendamment des versions premières des pièces écrites sous un titre et représentées sous un autre, comme Edith aux longs cheveux, devenue Catherine Howard, François, devenu Louise Bernard, Hélène de Saverny, devenue Une Fille du Régent, la Jeunesse de Louis XV, faite en 5 actes, réduite et jouée en 3 avec cet intitulé : le Verrou de la reine, divers amateurs détiennent les manuscrits des ouvrages suivants, non représentés et non publiés : lvanhoë, mélodrame en 3 actes ; Fiesque de Lavagna, drame historique, 5 actes en vers imités de Schiller ; l'Ecossais, 5 actes en prose tirés de Quentin Durward ; la Femme pans amour, comédie en 3 actes; Roméo cl Juliette, tragédie en 5 actes, faite avec M. Paul Meurice; des fragments d'Olympe de Clèves, comédie tirée du roman de ce nom, et d'une tragédie de Phèdre.

Sont entièrement perdus : Jane Eyre, drame en 5 actes; les Ames vaillantes, drame en 5 actes, destiné à l'Ambigu, Gulliver, féerie en 5 actes, pour laquelle Dumas traita en 1850 avec la Porte-Saint-Mai tin, sans que cette convention eût des suites, et Samson, opéra fait avec Edouard Duprez, et dont quelques fragments furent exécutés à l'école spéciale de chant, en 1856.

Enfin l'on peut, très raisonnablement, attribuer à Dumas père une certaine part dans Joseph Balsamo, drame en 5 actes et 8 tableaux, représenté à l'Odéon, le 18 mars 1878, sous le nom et par les soins de Dumas fils. Cette pièce, mal accueillie, n'a jamais été imprimée.

Dumas publiciste. — La Psyché, le Mois, le Mousquetaire, le Monte-Christo, ÏJiidipenclente, les Nouvelles, D'Artagnan, Théâtre-Journal. — Dumas imprésario. — Projet d'exploitation de la Comédie-Française. — La Renaissance.

— Le Théâtre-Historique. — Salle à bâtir. — Un théâtre par souscription. — Appel à Napoléon III. — Espoirs déçus.

— Utilité des chiffres.

Réclamaru, le 29 mai 1829, au sujet de l'attitude hostile qu'on lui attribuait à la première représentation de Pertinax, tragédie d"Arnault, Alexandre Dumas déclarait au Journal de Paris : « C'est la première et probablement la dernière fois que j'écris dans un journal. » — « Comme Bonaparte au 15 vendémiaire, dit à ce propos l'auteur dans ses Mémoires, j'étais loin de voir clair dans ma destinée ! » — Il se trompait, effectivement, de la façon la plus complète. De nombreuses polémiques devaient le contraindre à occuper le rez-de-chaussée ou les colonnes de feuilles appartenant à des étrangers jusqu'au jour où il lui parut bon d'avoir quelque publication sous son autorité directe.

Voici les périodiques créés, à diverses époques, par Dumas, pour servir ses idées ou ses intérêts :

La Psyché^ recueil mensuel in-18, fondé en mars 1826, avec le concours de Marie et d'Adolphe de Leuven ; elle disparut à la fin de 1829.

Le Mois, résumé mensuel, historique et politique de tous les événements, jour par jour, heure par heure, rédigé par Alexandre Dumas : de mais 1848 au 1er février 1850 [26 numéros in-8 :

Le Mousquetaire, journal de M. Alexandre Dumas, quotidien in-folio, du 12 novembre 1853 au 7 février 1857;

Le Monte-Christo, journal hebdomadaire de romans, d'histoire, de voyages et de poésie, publié et rédigé par Alexandre Dumas seul ; du 23 avril 1857 au 3 mai 1860 (159 numéros) et du 1er janvier au 7 octobre 1862 (80 numéros in-4°) ;

Ulndipcndente, journal quotidien publié à Naples, de 1860 à 1864 ;

Les Nouvelles, journal quotidien sous la direction littéraire d'Alexandre Dumas, fondé au printemps de 1866; il devint, le 18 novembre, le Mousquetaire, et disparut vers le milieu de 1867.

D'Artaijtian. journal d'Alexandre Dumas, paraissant les mardis, jeudis et samedis, in-folio, du 4 février au 4 juillet 1868 (66 numéros), continué par Théâtre-Journal, paraissant tous les dimanches, du 5 juillet 1868 au 14 mars 1869 (36 numéros).

La Psyché fut surtout un album poétique. Heureux de placer gratuitement les vers qu'il avait jusqu'alors édités à ses frais. Dumas donna là dix-neuf pièces de genres différents et qui le classèrent parmi les bons rimeurs du temps.

Mous verrons prochainement ce qu'était le Mois, fondé en pleine révolution dans l'espoir de quelque mandat populaire.

Le Mousquetaire, dont nous avons parlé ailleurs,

reste la feuille modèle, le document typique où s'affirment l'entrain, l'esprit, le sens analytique de Dumas. Là parurent ses étonnants Mémoires, les Mohicans de Paris, plusieurs autres romans alternés de causeries et de contes.

Le Monte-Chrislo en 1857, comme les Nouvelles en 1866 et D'Artagnan en 1868, furent des suites rêvées à ce Mousquetaire, suites au début heureuses, mais que des fautes administratives tuèrent, comme elles avaient tué la feuille initiale.

Quant à Vlndipendente, rédigé en langue étrangère pour défendre, à Naples, les idées garibaldiennes, il n'offre, au point de vue littéraire, qu'un médiocre intérêt.

Autant que la gérance d'un journal plus ou moins répandu, la direction d'une scène importante peut à la fois grandir l'influence et multiplier les profits d'un écrivain coté. Dumas n'était pas homme à négliger aucun moyen d'autorité ou de fortune. Souvent contrecarré par les entrepreneurs et les artistes, il conçut de bonne heure le projet d'acquérir un théâtre où il put faire ce qu'il voulait et comme il le voudrait. D'accord avec Victor Hugo, il présentait à la commission du Théâtre- Français, dans le courant de février 1831, un plan d'exploitation de ce théâtre, alors menacé de la ruine. Les postulants ne réclamaient du gouvernement aucune subvention, mais, en s'engageant à jouer une fois par semaine le répertoire de Voltaire et de Racine, ils demandaient que l'autorité leur assurât chacune de ces représentations à 2,000 francs, ce qui eût fait par an 104,000 francs, laissant par jour 500 francs nets de bénéfice. La Comédie-Française s'en tint au vieux système, et les deux écrivains lui reprirent, pour les donner à la Porte-Saint-Martin, Dumas Antony, Hugo Manon Delorme.

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Le drame romantique fleurit au boulevard jusqu'en 1S3G, époque où les procédés mauvais du directeur Harel éloignèrent de la Porte-Saint-Martin les seuls auteurs qui eussent une autorité vraie sur la foule. Interrogé sur ses travaux par le due d'Orléans qui lui témoignait une grande sympathie, Dumas se plaignit, un jour, que Hugo et lui ne pussent aborder librement la scène.

— C'est là. en effet, répondit le duc, un état de choses impossible ; l'art contemporain a droit à un théâtre ; j'en parlerai à M. Guizot.

— J'ai persuadé le prince, dit alors Dumas à Hugo, persuadez maintenant le ministre.

La chose exécutée, un privilège nouveau fut octroyé au poète qui le transmit à Anténor Joly, champion de la littérature moderne. Joly, qui était pauvre, mit quinze mois à trouver les fonds nécessaires à l'exploitation de son privilège : encore dut-il, pour les avoir, accepter comme associé Ferdinand de Villeneuve qui, lui, n'aimait que la musique et obtint du ministre le droit de représenter, outre les drames et comédies, des opéras et des vaudevilles ornés d'airs nouveaux.

Entre administrateurs de goûts différents, l'accord ne pouvait avoir longue durée. Le théâtre de la Renaissance installé, faute d'argent, dans la vieille salle Ventadour. débuta le 8 novembre 1838 par un drame, pour verser bientôt dans le répertoire lyrique. Les promoteurs de l'œuvre eu pâtirent; Hugo, effectivement, ne donna à la Renaissance que Rwj Blas, comme pièce d'ouverture, Dumas Bathildc et VAlchimiste, comme pièces de remplissage ; tous deux enfin virent sans peine disparaître, après trois ans d'existence maladive, la scène qui leur avait si peu servi.

Dumas était tenace. Ami du duc de Montpensier, comme il l'avait été précédemment du duc d'Orléans, il sollicita et obtint, le 14 mars 184G, un privilège va-

lable pour douze années et lui donnant le droit de jouer des pièces à spectacle. Ce fut l'origine du Théâtre-Historique, mis sous la direction de Hostein et qui ouvrit, le 20 février 1847, par un grand succès, pour fermer le 16 octobre 1850, après des incidents que nous avons contés déjà.

Peut-être, avec sa prétention de soutenir l'entreprise au moyen de son seul répertoire, Dumas fut-il, après l'inquiétante République, cause de cette catastrophe. Du moins il racheta son tort en acceptant d'en être la principale victime : deux cent mille francs à lui restèrent dans la faillite.

Il y avait tant de ressort dans sa nature vigoureuse, qu'en 1853 déjà Dumas sollicitait, par lettre, le privilège du Cirque ou celui d'un nouveau théâtre à bâtir sur le boulevard de Strasbourg, s'engageant à donner chaque année quatre pièces jour « faire passer sous les yeux du peuple tout ce qu'il y a de grand dans notre histoire et dans les autres histoires ». — Non rebuté par un refus et par divers échecs comme sa campagne médiocre au Grand-Théâtre-Parisien (1865), il adressait en 1886, à ses amis connus ou inconnus de la France et de Vétranger, l'appel suivant :

<( On m'a souvent dit que mes amis inconnus étaient mes meilleurs amis : cela, je suis tenté de le croire, la quantité leur permettant de se retirer sur la qualité. Puis il est vrai que, dans mes bons et mauvais jours, j'ai expérimenté mes amis connus, ce que je n'ai pu j faire à l'endroit de mes amis inconnus.

(i Aujourd'hui j'entreprends une œuvre dans laquelle . j'ai besoin de tout le monde ; de mes amis pour la soutenir, et de mes ennemis pour l'attaquer.

« Je ne puis dépenser vingt mille francs en annonces et en prospectus, et il me les faudrait dépenser pour mener à bien mon projet ; mais je puis dire : J'ai dépensé un demi-million dans des aumônes plus ou moins

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légitimes, mon habitude étant, lorsque je vois an malheureux, de le secourir, sans lui demander pourquoi il est malheureux !

« On m'a souvenl parlé de la popularité que m'avaient value mes œuvres, de la sympathie que j'avais inspirée pour mes œu\ res.

« Or, il me semble, à moins que l'on ne niait menti, que ces deux mots : sympathie, quand il s'agit uV la France, popularité quand il s'agil du monde, valent bien vingt mille francs d'annonces el de prospectus 1

K Vous avez entendu raconter qu'à peu près vers le même temps où Samson renversait le temple i\f+ Philistins, il y avait, aux jeux Olympiques, un athlète nommé Alcidamus, lequel couronné vingt fois pour ses victoires, et présumant trop de ses forces, se trouva dans une maison qui craquait, menaçant de s'écrouler.

(( Tous ceux qui se trouvaient avec lui dans cette maison s'enfuirent éperdus ; lui resta seul, et, levant ses deux mains, il dit :

« — Je soutiendrai le plafond ou je serai écrasé par lui.

» Le plafond s'écroula, et. comme Porthos, cet athlète des temps modernes, l'athlète antique fut é sous ses débi

« L'art dramatique croule en France : aussi présomptueux, aussi fou qu'Alcidamus, tandis que chacun déserte le beau, le simple, le vrai, je dis :

(( — Mieux vaut, comme Alcidamus, essayer de soutenir une maison qui croule que, comme Samson, renverser un temple, ce temple fùt-il celui des Philistins.

« Que ceux qui croient que l'art dramatique est là où l'avaienl placé les hommes de 1830 viennent à moi et me disent :

(( — Nous voulons deux places au nouveau Théâtre- Historique, pour applaudir encore une fois ce que nuus

avons applaudi jadis et pour que nos fils puissent applaudir ce qu'ont applaudi leurs pères !

» Et qu'ils souscrivent pour la somme qu'ils voudront, afin que ce qui n'est encore qu'un projet, c'est-à-dire un rêve, devienne une réalité, c'est-à-dire un fait.

« Jusqu'à ce qu'il y ait cinq cent mille francs de souscriptions, aucune somme ne sera versée, et, comme cette somme sera versée aux mains d'un des banquiers les mieux famés de Paris, toutes les dépenses doivent être faites par moi, afin que, si le projet manque, toutes les dépenses retombent sur moi.

« Que chacun de mes amis connus ou inconnus m'aide donc, et de ses moyens et des moyens de ceux qui l'entourent, et je serai payé de ces quarante ans de travail incessant qui me donnent le droit d'écrire les quelques lignes quelque peu orgueilleuses qui précèdent mon nom !

« Alexandre Dumas. »

Parallèlement à cette circulaire, Dumas en lançait une à ses « lectrices de la capitale, des 89 départements de la France et même du reste du monde », les invitant à demander des prospectus pour recueillir, parmi leurs connaissances, des signatures d'adhérents. Ceuxci devaient, dans l'idée du futur directeur, recevoir en billets de spectacle le double de leur versement. Ni les lectrices, ni les amis de Dumas n'entrèrent dans la combinaison qui, malgré la publicité gracieuse des journaux, avorta dans l'indifférence générale.

L'année suivante Dumas, toujours envieux du sceptre directorial, demanda à Napoléon III 30 ou 40,000 francs pour faire et monter une pièce à spectacle « dans le sentiment national » au profit du Théâtre du Prince Impérial, menacé de déconfiture ; mais le souverain,

Scène finale d'Anton)' (d'aprèb A. Johannol « Elle me résistait. . je l'ai assassinée! ■•

ALEVWIF.E IiLMA!.

quoique traité de confrère par le solliciteur, n'entr'ouvrit point stte.

Au total donc, les entreprises théâtrales de Dumas eurent le même sort que ses entreprises de presse, et pour la même raison. En dehors des questions artistiques ou littéraires que notre auteur résolvait sans grand'peine, existe en effet, dans les deux industries, une question administrative constituant pour Dumas, rétif à toute comptabilité, le plus dangereux des écueils. Si bonnes que fussent ses idées, si intelligents que fussent ses efforts, ils ne pouvaient, faute d'équilibre, être récompensés que par une prospérité passagère; c'est, nous l'avons vu, ce qui se produisit dans l'un et l'autre cas.

Ce que ne fut jamais Dumas. — Dumas et l'Académie Française. — Un candidat pressé. — Autant qu'Ancelot. — Sérieuse campagne. — La succession de Casimir Delavigne.

— Point de visites. — Dumas homme politique. — Soldat de la liberté. — A Soissons. — En Vendée. — Un costume voyant. — « Je serai député ». — Dumas émeutier. — Il nous prédit la République. — Candidat partout. — Dumas immoral. — Ses croix portées par bonté d'âme. — « Ohé I le nègre ! ». — Conseils à Bonaparte. — Désillusion. — Exil.

— Avec Garibaldi. — Ce qu'eût été le député Dumas.

Après avoir jugé le romancier, le conteur, le dramaturge, le journaliste, le « manager » qu'à son gré fut Alexandre Dumas, disons ce qu'en dépit de ses efforts il ne put jamais être.

Deux ambitions déçues firent, en effet, le tourment de sa vie : digne, autant que bien d'autres, d'entrer à l'Institut et de jouer un rôle politique, il devait mourir sans avoir été député ni membre de l'Académie.

On a interprété, de façons diverses, les sentiments de l'écrivain à l'égard des Quarante. Dumas, c'est bien

ALEXANDRE Dl mas IS:!

cet tain, ne fut jamais candidat officiel à un fauteuil académique, mais, chose non moins certaine, il , pensa

plusieurs fois à solliciter celte consécration littéraire.

si l'on en croil les souvenirs de l'aigre-doux Mary Lafon, c'est en 1S3G que Dumas eut pour la première l'envie d'entrer à l'Institut. — « Un jour — écrit Lafon — que, sur sa demande, je venais d'apporter mon volume à Michaud, dans sa belle maison de Passy, la porte du salon s'ouvre violemment ; un homme de liante taille, au teinte de bistre, aux cheveux touffus comme une forêt et crépus, s'élance en deux bonds jusqu'au fauteuil de l'auteur du Printemps d'un proscrit, et lui jette ces mots d'une voix étouffée :

« — Monsieur Michaud, je me porte candidat au fauteuil de Perseval de Grandmaison et vous demande votre voix !

» — Déjà! répondit le malin vieillard, qui savait qu'on avait enterré ce jour-là son collègue. Et il ajouta, de sa voix grêle et railleuse : Vous êtes donc venu par le corbillard ?

« Abasourdi, c'est le mot, par cette épigramme, Dumas nous regarda tous, mit son chapeau et, tournant les talons, disparut aussi brusquement qu'il était entré, au milieu de nos éclats de rire. »

En acceptant le fond de l'anecdote, on nous permettra de douter des détails qui posent en mal appris et en sot Dumas, lion des salons de l'époque et primesautier par essence.

Trois mis plus tard, au mois d'avril. Dumas enorgueilli du succès de Mademoiscil'- de Delle-lsle, écrivait à Buloz, directeur de la Revue des Deux- Mondes :

« Parlez donc de moi dans la Revue pour l'Académie, et demandez-vous à vous-même commenl il se fait que je ne sois pas candidat quand Ancelot se présente... »

Mais c'est en 1841 que Dumas devait faire, pour la

conquête d'un fauteuil, les plus nombreux travaux d'approche. Cinq lettres datées de Florence feront connaître les détails de sa stratégie littéraire.

» Songez à mon Académie, écrit-il d'abord au baron Taylor, son ami ; chauffez Nodier, Barante et Mole ; ce sont, je crois, les trois personnes sur lesquelles vous avez le plus d'influence. Vous savez que, sur un mot de vous, je reviens ...»

Occupé alors à la réfection d'un drame dont Eugène Bourgeois lui a remis le manuscrit, il refuse de mettre son nom à la pièce corrigée. — « Le silence, déclare-t-il à Frédérick-Lemaître, interprète désigné de Jcannic le Breton, le silence le plus absolu est ma condition. Dans ce moment-ci une chute ou une œuvre peu littéraire me rejetterait à cent lieues de l'Académie... »

A un membre de l'Institut il demande, le 24 juin, s'il peut compter sur huit ou dix des voix de ses collègues, et annonce qu'il écrit, par le même courrier, à Hugo, Scribe, Delavigne, Villemain et Nodier.

A Victor Hugo, élu le 7 janvier précédent, il adresse, en effet, ce billet amical :

(( Que pensez-vous de ma candidature dans ce moment-ci ? Est-ce que ce ne serait pas beau d'entrer ensemble? Voyez Pongerville et Nodier, et parlez-leur de cela. Je sais que vous seriez aussi content de me voir vous suivre que j'ai été content de vous voir me devancer. »

Puis Nodier reçoit, comme le plus obligeant des électeurs académiques, cette consigne très nette :

<( Voyez donc, à la prochaine séance, avec Casimir Delavigne qui me porte quelque intérêt, à vous recorder. Si vous voyez que la chose prenne quelque insistance, montez à la tribune académique et dites en mon nom à vos honorables confrères quel serait mon désir de siéger parmi eux ; faites valoir mon absence toutes les fois que j'ai pensé que ma présence serait un embarras;

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enfin, dites de moi tout le bien que vous en pensez et même celui que vous ne pense/ pas. si vous ne voyez pas de chances, bouche close!... »

Les chances, il es! probable, semblèrenl insuffisantes

aux correspondants de Dumas, car celui-ci. renseigné, jugea bon de ne point s'exposer à l'humiliation d'un échec. Il ne devait plus faire aux immortels que des invites discrètes. A l'occasion de la mort de Casimir Delavigne, survenue le 11 décembre 1843, il écrivait, par exemple, au directeur du Siècle : « Plusieurs journaux ont annoncé que j'avais sollicité et obtenu la place de bibliothécaire à Fontainebleau. Veuillez, je vous prie, démentir cette nouvelle qui n'a aucun fondement. Si j'avais ambitionné un des fauteuils que l'illustre auteur des Messéniennes et de Y Ecolo dos Vieillards a laissés vacants, c'eût été seulement son fauteuil à l'Académie. »

Six ans plus tard Chateaubriand meurt à son tour. Vacquerie, dans l'Evénement, propose alors comme candidats Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Méry; à ces trois écrivains l'Académie préfère le duc de Noailles. ancien pair de France. — « Monsieur, écrit le lendemain Dumas à Vacquerie, mille grâces de l'initiative que vous avez prise à mon égard, relativement à la candidature au fauteuil de l'auteur du Génie du Christianisme et dr< Natchez, initiative dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant. Seulement, ayez la bonté de dire que je n'étais sur les rangs que dans les colonnes de votre journal, et que je connais trop l'inutilité des visites que je pourrais rendre à une trentaines de membres de l'Académie, pour en avoir jamais fait ou être tenté d'en jamais faire. »

Quand au passé, il disait vrai; pour l'avenir, il tint parole en se contentant du quarante-et-unième fauteuil que l'opinion publique lui attribuait et que, depuis Molière, tant de grands hommes ont occupé.

Si, conscient de sa valeur littéraire, Dumas eût sans trouble siégé sous la coupole de l'Institut, son goût pour les aventures, le panache et le bruit devait inévitablement l'inciter à envier les fièvres de la vie publique.

Il venait d'éditer Christine quand survint la révolution de 1830. Dumas que, malgré la recommandation du duc d'Orléans. Charles X avait refusé de décorer et qui avait ainsi une raison personnelle d'épouser les griefs populaires, fit le coup de feu pour détrôner la branche aînée des Bourbons. Devenu l'ami du général La Fayette, il sollicita de ce dernier l'ordre d'aller à Soissons chercher de la poudre pour l'utiliser en cas d'un retour offensif du roi, puis obtint la mission d'explorer la Vendée, où l'on voulait prévenir l'éclosion d'une chouannerie nouvelle. Il était, pour ce second voyage, porteur de la commision suivante, datée du 6 août 1830 :

« M. Alexandre Dumas est autorisé à parcourir, comme envoyé spécicd, les départements de la Vendée, de la Loire-Inférieure, du Morbihan et de Maine-et-Loire, et à s'entendre, dans ces différents départements, avec les autorités locales pour la formation d'une garde nationale.

(( Nous recommandons M. Alexandre Dumas, excellent patriote de Paris, à nos frères, les patriotes de l'Ouest.

« La Fayette. »

Très fier de jouer un rôle, Dumas ne partit point sans costume. Shako ù. flot de plumes rouges, épaulettes d'argent, habit et pantalon bleu de roi, telle fut la tenue que Dumas jugea bonne pour tirer l'œil des Vendéens. Elle le tira si bien que, sans un galérien qu'il avait fait gracier et qui s'établit son garde-du-corps, le Mon-

sieur tricolore, comme l'avaient baptisé les Carlistes, eût reçu des coups de fusil.

Quand il regagna Paris, avec un rapport étonnant par son ton prophétique, le duc d'Orléans étail devenu roi, sous le nom de Louis-Philippe. Le nouveau monarque ayant, à diverses reluises, protégé comme prince Dumas, qui était encore son bibliothécaire, il semble que l'écrivain eût dû considérer son avènement connue une faveur providentielle. Tout au contraire Dumas, presque aussitôt, s'enrôla parmi ceux que révoltait le système de juste-milieu inauguré par Louis-Philippe. En 1831, il faisait sur Napoléon un drame dont le succès désagréable au roi, fut souligné par une agressive préface que terminait cette lettre :

« 11 février 1831.

K Sire,

« J'ai eu l'honneur de demander, il y a trois semaines, une nouvelle audience à Votre Majesté : j'avais l'intention de lui offrir de vive voix ma démission, car je voulais lui expliquer comment, en faisant cela, je n'étais ni un ingrat ni un capricieux.

« Sire, il y a longtemps que j'ai dit et imprimé que, chez moi, l'homme littéraire n'était que la préface de l'homme politique.

« L'âge auquel je pourrai faire partie d'une chambre

lérée 3e rapproche pour moi. J'ai la presque certitude, le jour où j'aurai trente ans, d'être nommé député; j'en ai vingt-huit, Sire.

<( Malheureusement le peuple, qui voil d'en bas et de loin, ne distingue pas les intentions du roi des actes des ministres. Or, les actes des ministres sont arbitraires et liberticides. Parmi ces hommes, qui vivent

de Votre Majesté et qui lui disent tous les jours qu'ils l'admirent et qu'ils l'aiment, il n'en est peut-être pas un qui vous aime plus que je ne le fais ; seulement ils le disent et ne le pensent pas, et, moi, je ne le dis pas et je le pense.

« Mais, Sire, le dévouement aux principes passe avant le dévouement aux hommes. Le dévouement aux principes fait les La Fayette, le dévouement aux hommes fait les Rovigo.

« Je supplie donc Votre Majesté d'accepter ma démission. »

Fidèle à ses principes Dumas, décoré de Juillet, se compromit avec beaucoup d'autres dans l'émeute que provoquèrent, en 183:2, les obsèques du général Lamarque. Il dut, par suite, voyager quelque temps : — « Je respire, écrivait-il de Suisse à un ami, je suis en pays républicain. » — La République, dès lors, fut pour Dumas le seul régime qui convînt à la France. Nous le voyons, dans l'épilogue de Gaule et France, livre d'histoire paru en 1833, prédire l'établissement chez nous d'une « magistrature quinquennale, en harmonie avec les intérêts, les besoins et les volontés de tous. » — Ces aspirations démocratiques n'étaient pas pour plaire au roi qui supposait sa dynastie à jamais assise; aussi fit-il attendre jusqu'en 1837 à Dumas cette croix de la Légion d'honneur qu'il avait cependant sollicitée pour lui de son prédécesseur.

Dépossédé de la faveur de Louis-Philippe, Dumas conquit l'amitié du duc d'Orléans, puis, après la fin tragique de celui-ci, la protection du jeune Montpensier. Son républicanisme théorique s'accommodait pratiquement des grâces obtenues, par voies indirectes, de la royauté. C'est ainsi qu'il effectua, pendant l'hiver de 1846, un voyage en Algérie payé par le ministère et qui fit

l'objet d'interpellations à la Chambre. Il n'en devint point pour cela Philippiste, car on le vit, deux ans plus tard, contribuer à la révolution qui, après les I tombons

de la branche aînée, détrôna ceux «le la branche cadette. Le père chassé, Dumas eût volontiers demandé la régence d'un des dis. mais la République, proclamée par le peuple môme, le compta bientôt parmi ses plus chauds adhérents.

Toujours « Monsieur Tricolore », Pumas commandait alors la garde nationale de Saint-Germain-en-Laye, où s'élevait son château de Monte-Christo ; voici la proclamât ion qu'à l'issue des événements il adressa au bataillon placé sous ses ordres :

« .1 /(/ Garde Xaliunale.

<( Citoyens,

« Je suis heureux d'avoir été le premier à vous annoncer la grande révolution qui vient de s'accomplir dans la capitale.

« Cette révolution est opérée aujourd'hui par toute la France. Dans six mois, elle le sera par toute l'Europe.

« A l'heure où je vous écris ces lignes, le gouvernement provisoire proclame la République au pied de la colonne de Juillet. La révolution, après dix ans de luttes intérieures et extérieures, remonte à sa source en criant : Vive la liberté 1

« Et cette fois ce cri solennel ne sera point étouffé comme en 1830. Les hommes dont nous avons fait notre gouvernement provisoire nous en sont garants. Le génie, la science et l'intégrité ont reçu le mandat que vous leur avez confié. Ils le rempliront.

(( Une séance de soixante heures a tout consolidé.

<( Le premier jour, vous avez eu la liberté ;

« Le second jour, la légalité ;

« Le troisième, la sécurité.

« La peine de mort, en matière politique, est abolie. Et c'est ce qui distingue la Révolution de 1848 de la Révolution de 1793.

« La Révolution de 1793 dressait les échafauds, la Révolution de 1818 les brise.

« C'est qu'entre ces deux grandes époques un demisiècle de victoires, de malheurs, de progrès et de déceptions a passé.

« Maintenant l'avenir de la France est entre vos mains et, ne l'oubliez pas, l'avenir de la France c'est l'avenir du monde.

« Vous allez être appelés à nommer une Chambre nouvelle ; car, vous le savez, tout garde national est électeur et éligible.

(( Choisissez des hommes dont l'indépendance et la probité politique soient une garantie pour leur dévouement à la France et à la liberté.

« Vive la République ! Vive le gouvernement qui vous la donne !

m Le Commandant de la garde nationale,

u Alexandre Dumas. »

« Saint-Germain-en-Laye, le 27 février 1848. »

Tout garde national étant éligible, pourquoi Dumas, républicain de la veille, n'eût-il pas essayé de réaliser le désir exprimé dès 1831, en sollicitant un mandat populaire? Passant avec sa fougue accoutumée du projet à l'exécution, il adressa en mars 181-8, aux électeurs de la Seine, l'appel suivant, de forme inusitée :

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