PERSONNAGES DU PROLOGUE
Grégoire Hutnbert MM. Auguste
Le marquis Edouard de Bray Delafosse
Patrot, ouvrier d'HumberZ Provost
Burk, grand-père de Catherine X...
Un soldat Vissot
Marianne, servante d'Humbert Mm* Adèle
La scène se passe à Brientz, petite ville de la Suisse allemande. Catherine, femme de l'armurier français Grégoire Humbert, vient de mettre au monde un garçon magnifique. Le père, ivre de joie, embrasse son ouvrier Patrot qui, lui, reste morne. Il vient de rencontrer, au milieu d'un corps d'armée autrichien, le régiment de Condé composé d'émigrés et, parmi ceux-là, le marquis Edouard de Bray, pour lequel il éprouve de l'antipathie. Grégoire, lui, est enchanté de la nouvelle ; il aime Edouard qu'il a logé un an plus tôt et qu'il déclare bon diable. — « J'ai fait avec ce noble-là, confesse-t-il, une orgie passablement roturière. Il y a de cela neuf mois,
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jour pour jour ; il m'a purdieu bien laissé sur le champ de bataille au milieu des venes et des bouteilles et j'y ai bravement passé la nuit, pendant que ma pauvre Catherine la passait seule. Trois mois après autre mariage, c'était sévère pour elle! Aussi a-t-elle été un mois à me la pardonner, celle nuit-là... » — La conversation de l'armurier et de Patrot a lieu au bruit de la canonnade, car les Autrichiens et les Français sont aux prises à quelque distance. Grégoire, toujours joyeux, sort pour aller faire baptiser son lils, qu'il veut nommer Georges, et confie à Patrot la garde de Catherine alitée. A peine l'armurier s'est-il éloigné que le feu se rapproche ; Patrot ouvre sa fenêtre pour en fermer les contrevents, mais une voix s'élève pour demander secours, celle d'un émigré que Patrot s'empresse de recueillir : c'est Edouard de Bray qui, vêtu d'un costume d'officier de l'armée de Condé, pénètre ainsi chez Grégoire. Il est furieux et déblatère contre les troupes républicaines qu'il voit passer dans les rues de Brientz conquise par eux. — « Oh ! le peuple, le peuple, il est toujours le même, ici comme à Paris, révolutionnaire partout ; c'est à lui que je dois toute ma ruine, ses mains ont déchiré mes titres, son marteau a brisé mes armoiries, son souffle a démoli mes châteaux, et il croit que je suis quitte avec lui pour quelques balles que je lui envoie, pour quelques litres de sang que je fais couler!... Oh ! non pas, ce n'est pas assez de son sang, il me faut encore ses larmes... Oh! que je vive, que je vive, et je saurai bien comment me venger ! » — Sa rage exhalée, le marquis examine les lieux qui lui ont donné asile ; il reconnaît la maison qu'il a habitée, l'ouvrier Patrot qui, i tour, déclare la haine qu'il ressent non pour la noblesse toute entière, mais pour Edouard. Il sait effectivement qu'à l'issue de l'orgie faite avec Humbert, le marquis, laissant l'armurier sous la table, s'est introduit nuitamment dans la chambre de Catherine et, bien qu'il
se soit tu, par égard pour l'honnête homme outragé, il n'entend pas que le coupable croie son crime ignoré. Le retour de Humbert interrompt cette explication difficile. L'armurier est heureux de revoir Edouard auquel il annonce sa paternité, mais il ne peut songer à le garder chez lui où des soldats français vont venir s'installer. Déguisé avec des vêtements de Grégoire, le marquis gagne, par les soins de Patrot, un territoire neutre, mais en laissant pour adieu cette phrase haineuse : <t Malédiction sur ce peuple qui me traque, qui me chasse comme une bête fauve, malédiction et vengeance! »
HUMBERT
Oh! vous m'en exceptez, j'espère, moi qui suis du peuple et qui vous sauve.
DE BR.AY
Peut-être.
De fait, dès qu'il est en sûreté, le marquis renvoie Patrot à Grégoire, avec ce billet : « Tu te dis un. heureux père et un heureux mari, Humbert, tu n'es ni l'un ni l'autre : ta femme te trompe et ton fils n'est pas à toi. Te souviens-tu de cette nuit que nous passâmes ensemble à la taverne ? Pendant que tu dormais étendu sous la table, un homme te prit la clef de ta maison, entra chez toi et, pendant trois heures, occupa près de Catherine la place que tu laissais vide. Il est juste de dire que Catherine le prit pour toi. Cet homme la détrompa en la quittant ; lorsque tu rentras tu la trouvas baignée de larmes ; tu crus qu'elle pleurait ton abandon, elle pleurait sa faute. Rappelle-toi la date de cette orgie, celle de la naissance de ton fils, calcule, et inter-
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roge Patrot si tu doutais encore. .l'ai juré haine et
vengeance au peuple, llumbert. et tu es du peuple ! » —
Fou de douleur et de rage, Grégoire se précipite vers
l'alcôve de sa femme pour la tuer, elle el L'enfanl du
crime : l'alcôve s'oua re, montrant la famille agenouillée
au pied du lit de l'accouchée que bénit Burk, son aïeul.
nié parce tableau. Humherl pardonne à Catherine
à laquelle il taira ce qu'il a appris, ce qu'il a souffert.
le marquis ne peut rester impuni...
— « Maître, s'écrie Patrot, nous le trouverons, soyez
tranquille.
HUMBERT
Oui, et. si je mourais sans le trouver, tu remettrais cette lettre à un vengeur qui le chercherait à son tour.
PATROT.
Mais qui sera ce vengeur ?
HUMBERT
Le second fils que Dieu m'enverra. Dieu me le doit ! »
Ici finit le prologue, prometteur en son originalité, et posant bien le caractère à la fois ignoble et cruel du marquis, que nous allons voir s'affirmer dans les actes subséquents.