‹ Alexandre Dumas, 1802-1870Chapitre 12 sur 25 · J52 ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

J52 ALEXANDRE DUMAS

CATHERINE

O mon enfant, mon premier né, cette promesse était dans mon cœur avant de te l'avoir faite.

GEORGES, au guichetier.

Mon ami, laissez-nous seuls un instant, laissez le fils avec la mère, ne leur enviez pas leurs dernières caresses, n'arrêtez pas leurs dernières larmes...

LE GUICHETIER

Mais je serai obligé de vous interrompre, peut-être, l'heure presse...

GEORGES

Je ne me ferai pas attendre.

LE GUICHETIER

C'est bien, jeune lionune, allez ! je sais bien que c'est quelque chose que la bénédiction de sa mère quand on va partir pour un voyage comme le vôtre... allez, allez... (IL sort.)

GEORGES

O ma mère, vous voilà donc, je ne mourrai donc pas sans vous avoir revue !

CATHERINE

Je l'aurais revu plus tôt, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai obtenu cette permission.

GEORGES

Et Jules ?

CATHERINE

Jules ne sait rien, Jules ne saura quelque chose que quand tout espoir sera perdu.

GEORGES

Et quel espoir vous reste-t-il donc, ma mère ?

CATHERINE

Il m'en reste deux, les deux derniers, celui du pourvoi et celui de la grâce.

GEORGESj baissant la têle.

CATHERINE

Je me suis fait donner l'adresse des juges de la Cour de cassation, je parviendrai jusqu'à eux...

GEORGES

Ma mère, ma pauvre mère !

CATHERINE

Oh! la douleur est éloquente, va!... Je leur parlerai et leur cœur entendra. Ils ont des mères, des enfants, je les adjurerai au nom de leurs mères, de leurs enfants... Je leur dirai : (( ^'uus avez des fils, eh bien, un fils, si coupable qu'il soit, est toujours votre fils ; la société le condamne, mais c'est votre fils ; on demande sa tête, mais c'est toujours votre fils ; et l'on demande la tête du mien, et vous pouvez sauver le mien, et je suis à vos genoux. La société veut une existence et non pas deux, et je mourrais avec lui, et ce serait un meurtre... »

GEORGES

Inutile, inutile, ma mère.

CATHERINE

Je leur dirai tout cela, mille choses encore qu'ils comprendront, car ce sont des juges, mais des hommes ; sous leurs robes rouges battent des cœurs ; l'habitude de voir des condamnés ne les a pas tellement endurcis qu'ils ne s'attendrissent à mes larmes, aux larmes d'une mère, et ils te rendront à ta mère ; puis nous fuirons, fût-ce nous deux...

GEORGES

Et Jules ?

CATHERINE

Je ne pense pas à Jules.

GEORGES

Mais ne l'aimez-vous pas autant que moi, ma mère ?

CATHERINE

C'est l'enfant qu'on va perdre qu'on aime le mieux, et nous serons encore heureux, n'est-ce pas?... Eh bien, ton crime, c'est la passion, c'est la folie, c'est...

C'est un meurtre, ma mère.

CATHERINE

Oh ! laisse-le moi donc oublier!

GEORGES

La mort appelle la mort, et le sang paie le sang.

CATHERINE

Ils me feront grâce du tien. Oh ! dès demain, je verrai ces juges.

GEORGES

Demain ils ne pourront plus rien pour moi, ma mère.

CATHERINE

Eh bien, s'ils rejettent ton pourvoi, le roi a son droit de grâce, son droit qu'il ne peut pas perdre, dont il n'a pas usé depuis longtemps ; il doit sentir que de temps en temps il faut qu'il sauve la vie d'un homme.

GEORGES

Vous n'arriverez pas jusqu'à lui.

CATHERINE

Mais il sort des Tuileries, j'attendrai, je passerai mes jours et mes nuits... S'il sort à pied, je me jetterai à ses genoux; s'il sort à cheval, j'embrasserai les pieds de son cheval ; s'il sort en voiture, je me jetterai sous la roue de sa voiture... Il demandera : » Quelle est cette femme ? elle est folle !» — On lui répondra : « Non, c'est une mère, une pauvre mère qui demande grâce pour son fils, qui ne veut pas se relever que vous ne lui ayez accordé la grâce de son fils, et si vous ne voulez pas la lui donner, et bien, faites avancer votre voiture, écrasez... et si elle n'a pas pu sauver son fils, elle mourra du moins avec lui. »

GEORGES

Oh ! ma mère, ma mère !

CATHERINE

Oh ! tu pleures !...

GEORGES

Je ne pleure pas la vie, je pleure ma mêr;.

CATHERINE

Mais je te dis que j'espère.

GEORGES

O ma mère, adieu, adieu !

CATHERINE

Comment, adieu ?... ne pourrai-je te revojr?

GEORGES

Cette entrevue, c'est la dernière.

CATHERINE

Ne te reste-t-il pas trente-sept jours encore?... Je les ai comptés...

Il me reste une heure.

CATHERI-NE.

Mais le pourvoi?

GEORGES

Je ne Tai pas formé.

CATHERINE

Malheureux!... Il n'y a donc que le roi... que lu grâce...

GEORGES

Le roi, la grâce... Avant que vous soyez arrivée aux Tuileries, je serai parti pour la place de Grève.

CATHERINE

Ah ! mon enfant, mon Georges !

GEORGES

Ecoutez, ma mère, et prenez du courage.

CATHERINE

Demander du courage à une mère, à une mère qui perd son fils, c'est demander plus que Dieu n'accorde.

GEORGES

Ma mère, c'est une demande que j"ai à vous faire, ma dernière demande...

CATHERINE

Oh! dis, dis, et je ferai ce que tu diras.

ALEXiVNDRE DUMAS 159

GEORGES

Ma mère,^ il vous reste un second fils...

CATHERINE

Eh bien?...

GEORGES

Si jamais Jules vous causait les chagrins que je vous ai causés ?

CATHERINE

J'en mourrais, car après lui personne...

GEORGES

Il y a un moyen d"en faire pour toute sa vie un bon fils et un honnête homme.

CATHERINE

Lequel ?

GEORGES

Ma mère, il faut que vous ameniez Jules ici, il faut que mon frère me voie marcher à Téchafaud.

CATHERINE

Qa'est-ce que tu dis là?

GEORGES

C'est un exemple sanglant mais salutaire, ma mère, vous le lui mettrez sous les yeux.

CATHERINE

0 mon Dieu, mais tu veux donc que je meure ?

GEORGES

Ma mère, ma mère, le temps presse, et c'est ma dernière prière; faites cela, ma mère, et je mourrai tranquille, car je saurai que vous avez un second fils sur lequel vous pourrez vous reposer.

CATHERINE

Oh ! Georges, Georges !...

GEORGES

Décidez-vous, le temps presse et je vous en supplie.

CATHERINE

Qu'il soit fait ainsi que tu le veux, car, tu l'as dit, c'est un exemple terrible mais salutaire.

GEORGES

Ori ! merci. (Ils tombent dans les bras Vun de Vautre. A ce moment la demie sonne, De Bray ouvre la porte et vient [rapper sur l épaule de Georges.)

Page 1