H OMAN S. 2S
Le géant tomba sans crier à l'aide; il tomba en répondant à Aramis par des mots d'encouragement et d'espoir, car un instant, grâce au puissant arcboutant de ses mains, il put croire que, comme Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu à peu, Aramis vit le bloc s'affaisser; les mains crispées un instant, les bras raidis par un dernier effort, plièrent; les épaules tendues s'affaissèrent décbirées, et la roche continua de s'abaisser graduellement.
— Porthos! Porthos ! criait Aramis en s'arrachant les cheveux, Porthos, où es-tu? Parle!
— Là! là! murmurait Porthos d'une voix qui s'éteignait; patience! patience!
A peine acheva-t-il ce dernier mot : l'impulsion de la chute augmenta la pesanteur; l'énorme roche s'abattit, pressée par les deux autres qui s'abattirent sur elle, et engloutit Porthos dans un sépulcre de pierres brisées.
En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait sauté à terre. Deux des Bretons le suivirent un levier à la main, un seul suffisant pour garder la barque. Les derniers râles du vaillant lutteur les guidèrent dans les décombres.
Aramis, étincelant, superbe, jeune comme à vingt ans, s'élança vers la triple masse, et de ses mains, délicates comme des mains de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de l'immense sépulcre de granit. Alors, il entrevit dans les ténèbres de cette fosse l'œil encore brillant de son ami à qui la masse soulevée un instant venait de rendre la respiration. Aussitôt les deux hommes se précipitèrent
se cramponnèrent an levier de fer, réunissant leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le maintenir. Tout fut inutile : les trois hommes plièrent lentement avec des cris de douleur, el la rude voix de Porthos, les voyanl s'épuiser dans une lutte inutile, murmura d'un ton railleur ces mots suprêmes venus jusqu'aux lèvres avec la suprême respiration :
— Trop lourd !
Après quoi, L'œil s'obscurcit et ^c ferma, le visage devint pâle, la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier soupir.
Avec lui s'affaissa la roche, que, même dans son agonie, il avait soutenue encore!
Les trois hommes laissèrent échapper le levier, qui roula sur la pierre tumulaire.
Puis, haletant, pâle, la sueur au front, Aramis écouta, la poitrine serrée, le cœur prêt à se rompre.
Plus rien ! Le géant dormait de l'éternel sommeil, dans le sépulcre que Dieu lui avait fait à sa taille '. (Le Vicomte de Bragelonne, t. VI, ch. xxi, p. 234-240.)
1. Quand Porllios, le lion géant, fut mort, Dumas en fut attrislé : « Ce malin j'ai tué Porthos, dit-il à son fils... Il fallait en finir, el quand je l'ai vu s'affaisser sous les décombres en s'écriant : « Trop lourd! » je te jure que j'en ai pleuré. » — Et, pelotonné dans sa robe de chambre, il essuyait une larme du bout de sa manche. (V. Alexandre Dumas, par Blaze de Bury, p. 283.)
LA G R 0 T T E 1) E M i » S T E- C R I - TO
Franz aborde dans File de Monte-Cristo et reçoit l'hospitalité de Simbad le Marin, autrement dit Danlès. l'ancien comon de l'abbé Faria, et qui a établi au milieu de la mer son trésor et son pilais.
A travers l'obscurité, Franz, déjà un peu habitué aux ténèbres, distinguait le géant de granit que la barque côtoyait; puis enfin, en dépassant de nouveau l'angle d'un rocher, il aperçut le teu qui brillait plus éclatant que jamais, et, autour de ce feu, cinq ou six. personnes assises.
La réverbération du foyer s'étendait d'une centaine de pas en mer. Gaetano côtoya la lumière, en luisant toutefois rester la barque dans la partie non éclairée; puis, lorsqu'elle fut tout à fait en face du loyer, il mit le cap sur lui et entra bravement dans le cercle lumineux en entonnant une chanson de pêcheurs dont il soutenait le chant à lui seul, et dont ses compagnons reprenaient le refrain en chœur.
Au premier mot de la chanson, les hommes assis autour du foyer s'étaient levés et s'étaient approchés du débarcadère, les yeux fixés sur la barque, dont ils s'efforçaient visiblement de juger la force et de deviner les intentions; bientôt ils parurent avoir l'ait un examen suffisant et allèrent, à l'exception d'un seul qui resta debout sur le rivage, se rasseoir
autour du feu, devant lequel rôtissait un chevreau tout entier.
Lorsque le bateau fut arrivé à une vingtaine de pas de la terre, l'homme qui était sur le rivage fi! machinalement, avec sa carabine, le geste d'une sentinelle qui attend une patrouille, et cria : Qui vive? en patois sarde.
Franz arma froidement ses deux coups.
Gaetano échangea alors avec cet homme quelques paroles auxquelles le voyageur ne comprit rien, mais qui le concernaient évidemment.
— Son Excellence, demanda le patron, veut-elle se nommer ou garder l'incognito?
— Mon nom doit être parfaitement inconnu: dites-leur donc simplement, reprit Franz, que je suis un Français voyageant pour ses plaisirs.
Lorsque Gaetano eut transmis cette réponse, la sentinelle donna un ordre à l'un des hommes assis devant le feu, lequel se leva aussitôt, et disparut dans les rochers.
Use fit un silence. Chacun semblait préoccupé de ses affaires : Franz de son débarquement, les matelots de leurs voiles, les contrebandiers de leur chevreau; mais, au milieu de cette insouciance apparente, on s'observait mutuellement.
L'homme qui s'était éloigné reparut tout à coup du côté opposé à celui par lequel il avait disparu. Il fit un signe de la tête à la sentinelle, qui se retourna de notre côté et se contenta de prononcer ces seules paroles : S'accommodi.
Le s'accommoda italien est intraduisible; il veut dire à la fois : venez, entrez, soyez le bienvenu, faites
comme chez vous, vous êtes le maître. C'est comme cette phrase turque de Molière, qui étonnait si fort le bourgeois gentilhomme par la quantité de choses qu'elle contenait.
Les matelots ne se le firent pas dire deux fois : en quatre coups de rames, la barque toucha la terre. Gaetano sauta sur la grève, échangea encore quelques mots à voix basse avec la sentinelle; ses compagnons descendirent l'un après l'autre; puis vint enfin le tour de Franz.
Il avait un de ses fusils en bandoulière, Gaetano avait l'autre, un des matelots tenait sa carabine. Son costume tenait à la fois de l'artiste et du dandy; ce qui n'inspira aux hôtes aucun soupçon, et par conséquent aucune inquiétude.
On amarra la barque au rivage ; on fit quelques pas pour chercher un bivouac commode; mais sans doute le point vers lequel on s'acheminait n'était pas dans la convenance du contrebandier qui remplissait le poste de surveillant, car il cria à Gaetano :
— Non, point par là, s'il vous plait.
Gaetano balbutia une excuse, et, sans insister davantage, s'avança du côté opposé, tandis que deux matelots, pour éclairer la route, allaient allumer des torches au foyer.
On lit trente pas à peu près et l'on s'arrêta sur une petite esplanade tout entourée de rochers dans lesquels on avait creusé des espèces de sièges, à peu près pareils à de petites guérites où l'on monterait la garde assis. Alentour poussaient, dans des veines de terre végétale, quelques chênes nains et des touffes épaisses de myrtes. Franz abaissa une torche
cl reconnut, à un amas de cendres, qu'il n'était pas le premier à s'apercevoir du confortable de celle localité, et que ce devait être une des stations habituelles des visiteurs nomades de l'île de Monte-Cristo.
Quant à son attente d'événements, elle avait cessé; une fois le pied sur ia terre ferme, une fois qu'il eut vu les dispositions, sinon amicales, du moins indifférentes de ses hôtes, toute sa préoccupation avait disparu, et, à l'odeur du chevreau qui rôtissait au bivouac voisin, la préoccupation s'élait changée en appétit.
Il toucha deux mots de ce nouvel incident à Gaetano, qui lui répondit qu'il n'y avait rien de plus simple qu'un souper, quand on avait comme eux dans leur barque du pain, du vin, six perdrix et un bon feu pour les faire rôtir.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, si Votre Excellence trouve si tentante l'odeur de ce chevreau, je puis aller offrir à nos voisins deux de nos oiseaux pour une tranche de leur quadrupède.
— Faites, Gaetano, faites, dit Franz; vous êtes véritablement né avec le génie de la négociation.
Pendant ce temps, les matelots avaient arraché des brassées de bruyères, fait des fagots de myrtes et de chênes verts, auxquels ils avaient mis le feu. ce qui présentait un foyer assez respectable.
Franz attendait donc avec impatience, humant toujours l'odeur du chevreau, le retour du patron, lorsque celui-ci reparut et vint à lui d'un air fort préoccupé.
— Eh bien! demanda-t-il, quoi de nouveau? on repousse notre offre?
— Au contraire, fit Gaetano. Le chef, à qui l'on a dit que vous étiez un jeune homme français, vous invite à son [ter avec lui.
- Eh bien! mais, dit Franz, c'est un homme fort civilisé que ce chef, et je ne vois pas pourquoi je refuserais; d'autant plus que j'apporte ma part du souper.
— Oh ! ce n'est pas cela : il a de quoi souper, et au delà; mais c'est qu'il met à votre présentation chez lui une singulière condition.
— Chez lui? reprit le jeune homme; il a donc fait bâtir une maison?
— Non; mais il n'en a pas moins un chez lui fort confortable, à ce qu'on assure du moins.
— Vous connaissez donc ce chef?
— J'en ai entendu parler.
— En bien ou en mal ?
— Des deux tarons.
— Diable! Et quelle est cette condition?
— C'est de vous laisser bander les yeux et de n'ôter votre bandeau que lorsqu'il vous y invitera lui-même.
Franz sonda autant que possible le regard de Gaetano pour savoir ce que cachait cette proposition.
— Ah dame! reprit celui-ci répondant à la pensée de Franz, je le sais bien, la chose mérite réflexion.
— Que feriez-vous à ma place? lit le jeune homme.
— Moi, qui n'ai rien à perdre, j'irais.
— Vous accepteriez'?
- Oui, ne fût-ce que par curiosité.
— Il y a donc quelque chose de curieux à voir chez ce chef?
— Ecoute/., dit (iaetano en baissant la voix; je ne sais pas si ce qu'on dit est vrai...
Il s'arrêta en regardant si aucun étranger ne récoutait.
— Et que dit-on?
— On dit que ce chef habite un souterrain auprès duquel le palais Pitti est bien peu de chose.
— Quel rêve ! dit Franz en se rasseyant.
— Oh! ce n'est pas un rêve, continua le patron, c'est une réalité ! Cama, le pilote du Saint-Ferdinand, y est entré un jour, et il en est sorti tout émerveillé, en disant qu'il n'y a de pareils trésors que dans les contes de fées.
■ — Ah çà! mais, savez-vous, dit Franz, qu'avec de pareilles paroles vous me feriez descendre dans la caverne d'Ali -Baba?
— Je vous dis ce qu'on m'a dit, Excellence.
— Alors, vous me conseillez d'accepter?
— Oh! je ne dis pas cela! Votre Excellence fera selon son bon plaisir. Je ne voudrais pas lui donner un conseil dans une semblable occasion.
Franz réfléchit quelques instants, comprit que cet homme si riche ne pouvait lui en vouloir, à lui qui portait seulement quelque mille francs; et, comme il n'entrevoyait dans tout cela qu'un excellent souper, il accepta. Gaetano alla porter sa réponse.
Cependant, nous l'avons dit, Franz était prudent; aussi voulut-il avoir le plus de détails possible sur son hôte étrange et mystérieux. Il se retourna donc
du côté du matelot, qui, pendant ce dialogue, avait plumé les perdrix avec la gravité d'un homme fier de ses fonctions, et lui demanda dans quoi ces hommes avaient pu aborder, puisqu'on ne voyait ni barques, ni spéronares, ni tartanes.
— Je ne suis pas inquiet de cela, dit le matelot, et je connais le bâtiment qu'ils montent.
— Est-ce un joli bâtiment?
— J'en souhaite un pareil à Votre Excellence pour faire le tour du monde.
— De quelle force est-il?
— Mais de cent tonneaux à peu près. C'est, du reste, un bâtiment de fantaisie, un yacht, comme disent les Anglais, mais confectionné, voyez-vous, de façon à tenir la mer par tous les temps.
— Et où a-t-il été construit?
— Je l'ignore. Cependant je le crois génois.
— Et comment un chef de contrebandiers, continua Franz, ose-t-il faire construire un yacht destiné â son commerce dans le port de Gènes?
— Je n'ai pas dit, fit le matelot, que le propriétaire de ce yacht fût un contrebandier.
— Non; mais Gaetano l'a dit, ce me semble.
— Gaetano avait vu l'équipage de loin, mais il n'avait encore parlé à personne.
— Mais si cet homme n'est pas un chef de contrebandiers, quel est-il donc?
— Un riche seigneur qui voyage pour son plaisir. \ lions, pensa Franz, le personnage n'en est (pie
plus mystérieux, puisque les versions sont différentes.
— Et comment s'appelle-t-il?
29 1 l'A CE S CHOISIES I) ALEXANDRE DUMAS.
— Lorsqu'on le lui demande, il répond qu'il se nomme Simbad le marin. Mais je doute que ce soit son véritable nom.
— Simbad le marin?
— Oui.
— Et où habite ce seigneur?
— Sur la mer.
— De quel pays est-il?
— ■ Je ne sais pas.
— L'avez-vous vu?
— Quelquefois.
— Quel homme est-ce?
— Votre Excellence en jugera elle-même.
— Et où va-t-il me recevoir?
— Sans doute dans ce palais souterrain dont vous a parlé Gaetano.
— Et vous n'avez jamais eu la curiosité, quand vous avez relâché ici et que vous avez trouvé l'île déserte, de chercher à pénétrer dans ce palais enchanté?
— Oh! si fait, Excellence, reprit le matelot, et plus d'une fois même; mais toujours nos recherches ont été inutiles. Nous avons fouillé la grotte de tous côtés et nous n'avons pas trouvé le plus petit passage. Au reste, on dit que la porte ne s'ouvre pas avec une clef, mais avec un mot magique.
« Allons, décidément, murmura Eranz, me voilà embarqué dans un conte des Mille et une Nuits i. »
— Son Excellence vous attend, dit derrière lui une voix qu'il reconnut pour celle de la sentinelle.