SCENE III
RICHARD, JE NX Y.
RICHARD
Qu'avez-vous donc, Jenny?
JENN Y.
Ce que j'ai! il me demande ce que j'ai! J'ai que je pleure, que je ne t'espérai jamais, que je t'attendais toujours, qu'il y a un an que je ne t'ai vu, comprends-tu?... un an! un an! et que te voilà, toi, mon Richard! Ah ! voilà ce que j'ai!
RICHARD
Jenny, remettez-vous.
JENNY
Et moi qui t'accusais, qui pensais que tu m'avais oubliée! J'étais injuste, pardonne!... Tu ne sais pas'?... comment oser te le dire maintenant? à force de me voir pleurer, inquiète de voir que tu ne m'écrivais pas, car, méchant, il y a trois mois que je n'ai reçu de tes nouvelles!... eh bien, qu'est-ce que je disais? j'ai la tète perdue! Embrasse-moi, embrasse-moi!
RICHARD
Peut-être vouliez- vous me parler de Mawbray?
JENNY
Oh! oui. Pardonne-moi, mais je l'ai envoyé à
Londres.
RICHARD
Je l'ai vu.
JENNY
Et pourquoi n'est-il pas revenu avec toi?
340 PAGES CHOISIES D ALEXANDRE DUMAS. RI Cil A 1U).
Il était fatigué et ne pouvait partir que demain.
JENNY
Et toi, quand tu as su mon inquiétude, demain t'a paru trop long, tu as pensé que tu ne pouvais trop tôt consoler la pauvre femme qui pleurait... Oh! tu es toujours mon Richard, le Richard de mon cœur! Et tu Tas laissé?
richard.
Je voulais vous parler sans témoin.
JENNY
Sans témoin?
Oui.
JENNY
As-tu quelque secret à me dire?
RICHARD
J'ai un sacrifice à vous demander.
JENNY
A moi, Richard? Oh ! que je suis heureuse ! je vais donc faire quelque chose pour toi. Mon consentement te serait-il nécessaire pour vendre une de nos fermes? Tu dois avoir besoin d'argent, ta position nécessite tant de dépenses!
RICHARD
Ce n'est point cela.
JENNY
Qu'est-ce donc? Mais asseyez- vous, mon ami.
RICHARD
Ce n'est point la peine.
JENNY
Comment?
RICHARD
Je repars dans une heure.
JENNY
Sans moi?
RICHARD
Je ne puis vous emmener.
JENNY
Eh bien, je vous aurai toujours vu une heure; mais asseyez- vous.
RICHARD
Vous vous ennuyez donc bien ici?
JENNY
Je m'ennuie loin de vous : je ne m'y ennuierais pas avec vous. Ce n'est point ma retraite qui me pèse, c'est votre absence. Si du moins vous répondiez à mes lettres!...
RICHARD
Vous devez bien penser...
JENNY
Oh ! ne vous excusez pas : j'écrivais trop souvent. Souvent, ce sont nos exigences, à nous autres femmes, qui vous refroidissent pour nous. Notre vie est toute à l'amour; la vôtre se partage en vingt passions différentes, nous devrions le comprendre. Moi surtout, qui chaque jour avais de vos nouvelles (montrant des journaux); car ces journaux me parlaient de vous. Quand je voyais les colonnes entrecoupées de ces mots : « Écoutez!... écoulez!... Bravos... » je me disais : « C'est lui qui parle! oh! si j'étais là
pour partager son triomphe! oh! je serais trop heureuse. »
Vous savez qu'entre Jes privations que nous impose notre peu de fortune, vivre séparés est peutêtre la plus nécessaire.
JENNY
Je m'y suis soumise; et, si j'ai pleuré, j'ai eu soin du moins que mes lettres ne vous portassent point la trace de mes larmes.
RICHARD
Elles n'auraient rien changé à notre position, et nous eussent rendus malheureux tous les deux.
JENN Y.
La seule chose que vous craigniez était donc les embarras, et surtout les dépenses de la maison que vous seriez obligé de tenir, si j'étais près de vous?
RICHARD
C'est, en effet, la principale.
JENNY
Eh bien, cessez de la craindre. Des droits que me donne le titre de votre femme, je n'en réclame qu'un, celui de vivre près de vous, dans la solitude. J'ai peu le goût du monde, Richard; mais j'ai perdu mes parents qui m'aimaient, et j'ai conservé le besoin d'être aimée. Eh bien, seul vous irez dans ce monde, où je figurerais mal. Retirée dans mon appartement, je vous verrai du moins, le soir, un instant; ou, si je ne vous vois pas, je saurai que vous êtes là, près de moi. Ah! le voulez- vous? Nul
ne saura que je suis votre femme; personne ne me verra, ne m'invitera.
Vous êtes folle.
JENNY
Parlons d'autre chose alors. Vous veniez me demander un sacrifice, dites-vous?
RI Cil A Kl).
Loin de m'éloigner de mon but, cette conversation nous y ramène.
JENNY
Voyons.
RICHARD
De nouvelles circonstances qui tiennent aux chances politiques que je cours, ma position près de changer, des engagements de parti, rendent encore notre séparation trop incomplète.
JENNY
Quinze lieues ne vous paraissent-elles pas une distance assez considérable? Depuis deux ans, ne vous ai-je pas été totalement étrangère? La voix publique seule m'apportait de vos nouvelles, et j'étais instruite en même temps que toute l'Angleterre de ce que faisait mon mari.
RICHARD
Des reproches?
JENNY
Des larmes.
RICA \li D.
Les uns et les autres me sont insupportables.
JENNY
Mais qu'exigez- vous donc, au nom du ciel? Vous
me faites mourir... Faut-il que je quitte l'Angleterre, le lieu où je suis née, la terre où reposent mes parents? Eh bien, j'y consens! un jour encore pour pleurer sur leur lombe, et demain je pars. Mais au moins, Richard, dites-moi combien de temps durera cet. exil. Oh! dites-le-moi! car un seul mot fera l'attente de toute ma vie : « Reviens ».
RICHARD
Vous vous trompez, Jenny : je n'ai pas l'intention de vous arracher à votre terre natale. Je n'ai pas le droit de vous vouer à l'abandon. Le sort fit une erreur en nous liant l'un à l'autre, ce n'est pas à vous de l'expier. Puis-je vous condamner à porter les liens d'un mariage qui ne vous rend pas épouse, qui ne vous fera pas mère? Ce serait une cruauté. Si une fatalité contre laquelle j'ai lutté longtemps nous sépare... je ne veux, je ne dois pas être un éternel obstacle à votre bonheur, et je n'aurai quelque repos, Jenny, que lorsque je vous aurai rendu, avec votre liberté, les chances probables d'un avenir plus heureux.
JENNY
Je vous écoute sans vous comprendre, Richard.
RICHARD
D'ailleurs, ce que je vous propose existe déjà à peu près pour nous avec tous ses maux, et sans que vous puissiez jouir des biens qui s'y rattachent.
JENNY
Parlez, parlez toujours, que je vous comprenne donc... ou plutôt, taisez-vous, car je commence à vous comprendre, et c'est affreux !
THEATRE. 34g
RICHARD
Tandis qu'une séparation...
JENNY
Encore un mot...
RICHARD
Légale...'
JENNY
Le divorce?
RICHARD
Le divorce...
JENNY
Oh! mon Dieu!
RICHARD
Concilie tout.
JENNY
Ayez pitié de moi !
RICHARD
Ce mot vous effraye, parce que vous ne le voyez qu'environné de scandaleux débats, de honteuses révélations.
Je n'ai pas regardé l'arme, j'ai senti le coup.
RICHARD
Le temps le guérira. Vous êtes jeune, Jenny, et un autre amour...
JENNY
Oh! un autre amour!... profanation! sacrilège! un autre amour! Tuez-moi et ne m'insultez pas! du sang, niais pas de honte!
RICHARD
11 n'y a ni sang ni honte; de grands mots et de grands gestes ne m'éloignent pas de mon but.
JENNY
Il est atroce... Une union demandée par vous, bénie par mon père et ma mère; l'engagement pris par vous en face de Dieu... Et vous voulez briser tout cela!... L'appui ^ur lequel ils ont compté pour moi en mourant, vous me l'ôtez! enfin vous demandez à un tribunal de rompre ce qui a été lié devant l'autel !
RICHARD
Eh! vous ne comprenez pas! un procès! qui vous parle de faire un procès?... le pourrais-je pour moimême?
JENNY
Mais que voulez-vous donc alors? Expliquez-vous clairement; car tantôt je comprends trop, et tantôt pas assez.
Pour vous et pour moi, mieux vaut un consentement mutuel.
JENNY
Vous m'avez donc crue bien làcbe! Que j'aille devant un juge, sans y être traînée par les cheveux, déclarer de ma voix, signer de ma main que je ne suis pas digne d'être l'épouse de sir Richard? Vous ne me connaissez donc pas, vous qui croyez que je ne suis bonne qu'aux soins d'un ménage dédaigné, qui me croyez anéantie par l'absence, qui pensez que je ploierai parce que vous appuyez le poing sur ma tête?... Dans le temps de mon bonheur, oui, cela aurait pu être ; mais mes larmes ont retrempé mon cœur, mes nuits d'insomnie ont affermi mon courage; le malheur enfin m'a fait une volonté : ce que
je suis, je vous le dois, Richard, c'est votre faute; ne vous en prenez donc qu'à vous. Maintenant, à qui aura le plus de courage, du faible ou du fort. Sir Richard, je ne veux pas...
RICHARD
Madame, jusqu'ici, je n'ai fait entendre que des paroles de conciliation.
JE NN Y
Essayez d'avoir recours à d'autres.
RICHARD, marchant à elle.
Jenny!
J E X \ V, froidement.
Malheureuse! savez-vous, ce dont je suis capable'?
JENNY
Je le devine.
RICHARD
Et vous ne tremblez pas?
JENNY. souriant.
Voyez.
RICHARD, lui prenant la main.
Femme !
JENNY, tombant à genoux de la secousse.
Ah !
RI CHAUD
A genoux!
JENNY, levanl les mains au ciel.
Mon Dieu, ayez pitié de lui !
Elle e relèi s.
RICHARD
Oh! c'est de vous qu'il a pitié, car je m'en vais...
Adieu, Jenny... Demandez au ciel que ce soit pour toujours.
J E N N Y, courant à lui, et lui jetant les bras autour du cou.
Richard! Richard! ne t'en va pas!
RICHARD
Laissez-moi partir.
JENNY
Si tu savais comme je t'aime!
RICHARD
Prouvez-le-moi.
JENNY
Ma mère ! ma mère !
RICHARD
Voulez -vous?
JENNY
Tu me l'avais bien dit.
RICHARD
Encore un mot.
JENNY, lui mettant la main sur la bouche.
IS'e le dis pas.
RICHARD
Consens-tu?
JENNY
Écoute-moi.
RICHARD
Consens-tu?... C'est bien!... mais plus de messages, plus de lettres; que rien ne vous rappelle à moi... que je ne sache pas même que vous existez... Je vous laisse une jeunesse sans époux, une vieillesse sans enfants...
JENNY
Pas d'imprécations !.. .
RICHARD
Adieu.
JENNV.
Vous ne partirez pas.
RICHARD
Damnation!...
JENNV.
Vous me tuerez plutôt.
RICHARD, la repoussant.
Ah ! laissez-moi!
JENNY, repoussée, va tomber la tète à l'angle d'un meuble. Ail ! . . . (Elle se relève tout ensanglantée.) Ah ! Richard ! . . . (Elle chancelle, étend les bras de son coté, et retombe ) Il faut CIU0
je vous aime bien...
(Elle s'évanouit.) RICHARD.
Évanouie! blessée! du sang!... Malédiction! Jenny! Jenny! (n la porte sur un fauteuil.) Et ce sang qui ne s'arrête pas! (n rétanche avec son mouchoir.) Je ne veux pourtant pas rester éternellement ici. (il se rapproche deiie.; Jenny! finissons! Je me retire... Ta ne veux pas répondre?... Adieu donc, (u va sortir et cutend un
bruit de pas à la porte.) Qu'esl-Ce?