‹ Alexandre Dumas en manches de chemiseChapitre 1 sur 3 · Alexandre Dumas en manches de chemise · texte numérisé non relu

Alexandre Dumas en manches de chemise

J'ai eu l'honneur d'être le secrétaire d'Alexandre Dumas et de vivre auprès de lui.

C'est en cette qualité que je me permets de venir publier ces quelques pages, où, avec un récit sommaire de mon séjour che\ lui, j'essaie d'étudier sa grande et intéressante personnalité, comme il m'a été donné de l'observer et de l'apprécier.

Je ne fais qu'une simple esquisse d'après

nature, suivant mes moyens : d'autres, plus autorisés, feront plus et mieux.

Quant au titre de mon étude, qu'on n'y voie rien d'irrévérencieux : nul plus que moi ne respecte la mémoire de l'illustre et regrette romancier et de l'homme au grand cœur.

Il me fallait un litre expressif; j'ai cru le trouver dans celui de : Alexandre Dumas en manches de chemise, qui exprime, à la fois, sa toilette habituelle de travail et le sans-façon large et aimable de sa vie.

Voilà tout le mystère.

D'ailleurs, il y a un précédent pour excuser ma familiarité : ce sont les Grands Hommes en robes de chambre, de Dumas lui-même : car, s'il n'avait pas de robe de chambre et si je ne puis le vêtir comme il a vêtu, de son autorité privée — et fantaisiste, Richelieu et Henri IV, ce n'est pas ma faute.

J'étais allé dans ma famille, me retremper pour la lutte.

A mon retour à Paris, une heureuse circonstance vint presque aussitôt se placer dans ma vie : le retour de Naples d'Alexandre Dumas (avril 1864), qui devait me faire son secrétaire, comme on va le voir.

Enthousiasmé de ses romans et de sa célébrité universelle, et espérant qu'il voudrait bien être touché de la situation difficile où je me trouvais, par suite d'une maladie, et m'aider à en sortir, ce qui devait lui être facile en me recommandant à l'un, de ses confrères, je préparai une lettre motivée lui demandant un instant d'entretien, et je la portai moi-même.

Il était descendu rue de Richlieu, 112, où il habitait, au cinquième, un appartement meublé donnant sur le boulevard, et il se

tenait pour travailler dans le cabinet de la direction du Petit Journal, qui venait de naître et dont les bureaux étaient installés au premier au-dessus de l'entresol (i).

Ce fut dans ces bureaux que je me présentai.

Je fis passer ma lettre par un garçon de service, une sorte d'huissier à chaîne d'acier, s'il vous plaît ! et j'attendis : au bout de cinq minutes, il revint et me fit entrer.

Je passai de l'antichambre dans une sorte de salon, et je vis paraître et venir au devant çle moi, en manches de chemise, un homme d'une soixantaine d'années, de haute taille et de forte corpulence, au visage plein, au teint brun, aux lèvres accusées et aux cheveux crépus et qui grisonnaient, comme ses maigres moustaches et sa mouche, seule barbe qu'il portât.

C'était « la force de la nature », suivant l'éloquente expression de Michelet, que Dumas voulait qu'on gravât sur sa tombe et qui

(1) Millaud venait même d'offrir à Dumas la place de Timothée Trimm ; ce que le grand romancier avait refusé en donnant une raison excellente. « Je ne me trouve pas de force, avait-il dit, à faire des articles plus crétins que ceux de Timothée Trimm. »

sera, sans doute, sur sa statue, c'est-à-dire Alexandre Dumas lui-même, que je reconnus pour avoir vu cent fois sa photographie.

Il me tençjit la main avec effusion, s'assit et, me faisant asseoir :

« Eh bien ! mon cher enfant, me dit-il, en quoi puis -je vous être utile ? »

Je lui répondis que, dans ma situation et avec mes goûts littéraires et mes quelques publications, ce que je désirais trouver, c'était une place de secrétaire chez un homme de lettres, et que je venais à lui, espérant qu'il voudrait bien me recommander à un confrère, s'il ne pouvait m'employer lui-même.

« Je ne pourrais, me dit-il, vous recommander utilement à des confrères, les ayant perdus de vue depuis plusieurs années et ne sachant pas dans quelles conditions ils sont actuellement ; mais, pour moi, c'est différent. J'ai laissé mon secrétaire, Goujon, à Naples. et j'ai toujours besoin de quelqu'un. Il me reste bien ici Viellot, un de mes anciens ; seulement, je ne sais jusqu'à quel point je puis compter sur lui. Je me déciderai donc très probablement à lui donner, sinon un remplaçant, du moins un adjoint. Votre

situation m'intéresse. Donnez-moi votre adresse : je vous appelerai, je pense, bientôt. »

Je le remerciai vivement, et, après quelques mots encore échangés, je me retirai, enchanté de l'accueil qu'il m'avait fait et plein d'espérance.

Cette fois, je ne devais pas être désillusionné, comme je l'avais été si vite avec Paul Féval, et je devais même avoir un prompt résultat. Trois jours après, je recevais un mot d'Alexandre Dumas, m'appelant pour le jour même.

Je dois avouer qu'en sortant de mon entrevue avec Alexandre Dumas, j'avais couru chez Paul Féval, pour le prier de me recommander à son illustre confrère, et qu'il paraît que, le lendemain, en lui faisant visite, il lui parla de moi ; mais j'ignore pour quelle part j'eus à lui être reconnaissant de la promptitude du résultat.

Quoi qu'il en soit, je m'empressai de me rendre à l'appel d'Alexandre Dumas. Il m'installa immédiatement auprès de lui, et, séance tenante, il se mit à me dicter, pour le Petit Journal, une magnique étude sur Shakespeare, où je me rappelle qu'il disait que l'im-

mortel tragique avait « le plus créé après Dieu. »

On avait organisé, sous la présidence d'honneur de Victor Hugo, un festival pour le tricentenaire de Shakespeare, et cette étude devait être, à la fois, un hommage avant la fête et une annonce de celle-ci.

Ce fut tout, d'ailleurs, pour le dire en passant. L'« empire », qui était encore dans toute sa beauté première et qui tremblait de tout, interdit le festival.

Le soir, Alexandre Dumas, en me congédiant pour jusqu'au lendemain, me remit une avance sur mes appointements, qui furent de cent à deux cents francs par mois , sans compter la table et le logement pendant notre séjour â Enghien.

J'ajouterai, au reste, que nous n'avons jamais eu de conditions de faites, et que cela se trouvait ainsi tacitement, sans que, ni lui ni moi, nous comptassions jamais, en dehors de ce que je recevais et de ce que je payais pour lui.

Quand je revenais d'encaisser et que je lui disais avoir besoin de quelque argent : « Prenez ce qu'il vous faut, » faisait-il simplement.

Et je prenais, dans la mesure de ce qui m'était nécessaire.

Sept ou huit semaines s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles je devins secrétaire en titre, Viellot s'étant retiré, et liai diverses relations.

Ce fut d'abord et naturellement avec le même Viellot, excellent garçon d'une quarantaine d'années, mais déjà usé par la boisson et qui devait mourir dans la misère en 1877.

Sans aptitudes spéciales, il avait dû à son écriture seule d'être devenu secrétaire d'Alexandre Dumas. Voici comment :

Un matin que Dumas avait fait acheter de la charcuterie pour son déjeuner, il fut frappé par l'écriture du papier dans lequel elle était enveloppée : c'était sa propre écriture — assez bien imitée (1).

« Où as-tu acheté cette charcuterie ?

demanda-t-il à son domestique.

— Chez le charcutier, monsieur, répondit le devancier de Calino.

(1) Je ne sais si, comme Auguste, il prit soin de donner son écriture à sa famille ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que l'écriture de son fils est aussi une véritable imitation de la sienne.

— Cela ne m'étonne pas ! fit Dumas avec un sourire. Mais où demeure ce charcutier r »

Bref, Dumas fit demander au charcutier de qui il tenait le papier, il arriva à dénicher Viellot, et il eut ainsi, suivant le nom qu'on donnait autrefois à ceux qui étaient chargés de contrefaire la signature du roi, un secrétaire de la main, qui lui fut souvent utile, sinon pour imiter sa signature, du moins pour copier la copie de ses collaborateurs.

Ce fut ensuite — je continue les relations que je liai chez Dumas — avec le marquis de Cherville, alors âgé de quarante deux ans, qui s'était mis à écrire une douzaine d'années auparavant et qui était, pour le moment, le collaborateur ordinaire et l'ami particulier du grand romancier. Il s'intéressa tout de suite à moi et nous devînmes même amis, et, si nous nous sommes perdus un peu de vue depuis, il n'y a ni de sa faute ni de la mienne.

Ce fut aussi avec Noël Parfait, autre ami particulier de Dumas, et le pauvre Paul Parfait, qui avait suivi le grand Alexandre dans son expéditions maritime à Naples.

Ce fut encore avec Hector Monréal, qui, ayant quelques notions de dessin, était alors

employé au Petit Journal, pour faire les pancartes-sommaires que le directeur faisait afficher chaque jour à la porte, pancarte si curieuses par leur disposition et leur coloris et môme si propres à attirer le monde, que l'une d'elles, celle qui annonçait l'exécution de la Pommerais, en gros caractères sanglants, laissant tomber des gouttes, attira jusqu'à des sergents de ville, qui la saisirent.

C'était — Monréal, pas la Pommerais — un garçon d'un esprit des plus drôles, qui devait nécessairement faire des machines bouffonnes pour le théâtre et qui en fit un certain nombre, parmi lesquelles, par exemple, Qui veut voir la lune) — que pas mal de monde alla voir.

Enfin, sans compter cette prétentieuse nullité qui se faisait appeler Timothée Trimm et qui faisait ses articles avec le Dictionnaire de la Conversation et trouvait le moyen de les rendre idiots, j'eus l'avantage de me rencontrer avec la fille de Dumas, Mme Petel, femme d'esprit, peintre et romancière, et deux ou trois fois avec Monsieur Alexandre Dumas fils, qui se montra surtout un admirable causeur, comme son père.

Je me suis arrêté, et avec raison : je ne puis parler d'une foule de connaissances de Dumas, personnes qui venaient plus ou moins souvent chez lui et qui ne formeraient ici qu'une liste aussi sèche qu'interminable.

C'était de la Landelle, vieux marin-romancier, qui prétendit, plus tard, que je lui avais volé le titre d'un de ses romans et qui alors visait^ à faire jouer un Jcan-Bart en collaboration avec Dumas ; Desbarolles, le chiromancien qui, un soir, « lut » dans ma main que je deviendrais riche un jour, — ce que j'attends toujours ; la pauvre Mademoiselle Desclée avec son frère ; Mademoiselle Liéven ; Mademoiselle Agar, qui joua depuis la tragédie à l'Odéon ; Madame Doche ; Esther Guimont, une ex-belle à la voix éraillée, qui appelait Dumas de son prénom tout court ; Mademoiselle Duverger ; Colson, du Vaudeville ; le pauvre Peragallo, qui est mort d'avoir été trop serviable ; Siraudin. qui disait avec solennité les choses les plus abracadabrantes ; Lacressonnière qui joua le rôle du moine des Mohicans, et Madame Lacressonnière, qui eut celui de la jeune Bohémienne (d'abord confié à Mademoiselle Manvoy), dans lequel

l6 ALEXANDRE DUMAS

elle débitait une tirade en vers de Roméo et Juliette, d'après une traduction de Dumas, qu'il nous lut un soir au salon ; Henri Potier, père et fils, le premier professeur de chant au Conservatoire ; Devismes, l'arquebusier, chez qui nous allâmes un soir dîner à Auteuil, dans les vignes du seigneur sus-dit ; Febvre de la Comédie-Française ; Lafontaine et Madame Victoria Lafontaine ; Vasseur, qui nous chanta le Baptême du petit ébéniste ; le pauvre Rouvière, qui nous dit, un soir, le fameux monologue d'Hamlet ; l'éditeur Souverain dont Dumas disait : « Mon souverain est un mauvais sujet qui m'achète et vend » ; Henri Monnier, qui nous fit pouffer de rire avec son Arrivée de la Diligence, etc. etc.

J'en passe — et des moindres.

Je dirai pourtant un mot particulier de certain épicier et de son drame, aussi amusants l'un que l'autre.

Comme toutes les célébrités littéraires et dramatiques, et plus que toutes peut-être, Alexandre Dumas recevait journellement quantités de pièces et de romans, le plus souvent apportés par leurs auteurs, qui venaient demander des conseils et môme

offrir modestement leur collaboration au grand Maître.

Parmi ces auteurs, je me rappelle surtout certain petit bonhomme d'une cinquantaine d'années qui, se disant ancien épicier, croyant probablement que c'était un titre pour réussir une pièce, annonça à Dumas qu'il venait lui apporter le plan d'un drame « destiné au plus grand succès», et demanda la permission de lire séance tenante son manuscrit.

Nous étions à table, au jardin (c'était à Enghien). Dumas, qui avait quelques instants à perdre, en prenant son café, lui dit d'un ton sérieux, que son regard démentait :

a Un drame destiné au plus grand succès ? Cela en vaut la peine. Je vous écoute. »

L'ancien épicier commença gravement :

« Personnages : Isidore Marchand, séparé accidentellement de sa femme, étant prisonnier des Russes ; un général français ; un cosaque à cheval; Caroline Bertrand, femme Isidore Marchand, enceinte des œuvres de son mari... »

Dumas l'interrompit.

« Je suis suffisamment édifié sur les personnages, dit-il : passons au plan. »

L'ancien épicier obéit et reprit :

« Caroline Bertrand, femme Isidore Marchand, est à la recherche de son mari, qu'elle veut délivrer. Elle rencontre sur la route un cosaque à cheval, resté en arrière de ses compagnons et accroupi sur le bord du fossé, en train de.., »

Dumas interrompit de nouveau — à temps :

<( Parfait ! parfait ! fit— il en se mordant les lèvres pour ne pas pouffer de rire. L'action est extrêmement narurelle. Vous l'avez dit, ce sera un très grand succès. Au revoir, mon cher confrère je vous écrirai prochainement. »

Et le « cher confrère » se retira enchanté.

Cependant, la chaleur et le besoin de se soustraire aux importuns sans nombre qui l'assiégeaient, décidèrent bientôt Dumas à quitter Paris pour aller se réfugier aux environs. Il choisit Enghien, charmante petite ville d'eau sulfureuses, qui n'aurait pas de rivale en France — si elle était plus loin de Paris, — avec ses deux lacs tranquilles, le grand et le petit, bordés de verdure et d'élégantes villas. Il loua une de ces villas, avenue du Lac, où je le suivis et où il s'installa avec la signora G., une chanteuse italienne qu'il avait ramenée de Naples, brune assez appétissante, malgré ses trente et quelques années, et bien amusante aussi avec son jargon italienfrançais, qui lui faisait prononcer Doumas.

On le comprendra, Alexandre Dumas, qui avait trouvé des connaissance jusqu'à l'autre

bout de l'Europe, dans son voyage en Russie, en avait nécessairement en foule si près de Paris, comme voisins de campagne.

C'était notamment : la princesse Mathilde, dont le parc donnait sur le petit lac, comme le jardin de notre villa; Emile de Girardin, qui habitait, sur le grand, une sorte de manoir moyen-âge ; le propriétaire des bains, de Montry ; le regretté Charles Blanc et Madame Charles Blanc, qui venaient, de temps en temps, dîner ; le maire de Saint Gratien, etc.

C'est dire que, si le grand romancier ne faisait que de rares visites, il en recevait assez souvent.

Il y a plus : en fuyant un mal, il était tombé dans un pire. Le peu de distance, la facilité de transport, la saison et le charme du lieu, tout amena chez lui plus d'importuns qu'il n'en avait jamais eu à Paris.

Chaque jour, sa table était pleine d'invités. Le dimanche, surtout, sa maison semblait véritablement prise d'assaut par une colonie errante et affamée, hommes, femmes, enfants bonnes, chiens, etc. Bien heureux encore si on ne lui laissait pas à payer la voiture prise à la gare pour parcourir l'énorme distance de

mille mètres qui la séparait de la villa, et si

• l'on ne s'emportait pas contre lui quand il

osait n'être pas là. « Dumas aurait bien pu me

prévenir ! » dit un dimanche un de ces affamés.

On allait enfin dîner chez Dumas sans plus de façon que dans une guinguette, avec cette différence qu'on se trouvait d'autant plus libre qu'on ne payait pas, et sans qu'il eût, comme à Paris, la ressource de se sauver au restaurant, car ils l'y eussent fort bien suivi.

Au milieu de cette avalanche de parasites, qu'un autre que Dumas aurait brutalement arrêtée d'un seul coup, lui, bon et sans volonté, se contentait de sourire quand on lui amenait un ou plusieurs amis — en fourchettes — et de répondre, si on l'ennuyait pour être présenté à quelqu'un dans la cohue qui encombrait son salon : « Impossible! je ne lui suis pas présenté! »

On se demandera comment, avec tout cela, il trouvait le temps de travailler. C'est bien simple. En dehors du déjeûner et du dîner, laissant tous les autres maîtres chez lui, il se renfermait dans son cabinet, où seul, à peu près, je pouvais entrer, et c'est ainsi qu'en quelques mois, il put écrire, au jour le jour,

cinq volumes sur neuf de la San Felice, roman que publiait la Presse, sans compter le drame des Mohicans de Paris et une foule d'articles pour des journaux.

Quant à mon travail, à moi, — si l'on me permet d'en parler en passant, — quoique moins spécialement littéraire que celui du maître, il était aussi des plus mêlés et des plus réels.

Le matin, j'assistais au dépouillement de la correspondance, composée en moyenne d'une trentaine de lettres : demandes de secours, envois de manuscrits, etc. , et j'avais à répondre à toutes, ou à peu près, Alexandre Dumas ne s'occupant lui-même que des lettres de ses amis particuliers.

Cela fait, je me mettais, soit à composer divers articles qu'il signait, quoique mon écriture n'eût pas l'avantage de ressembler à celle du maître, moins heureuse que celle de Viellot, soit à préparer la publication des fameux Bouts-Rimés (i), avec préface, soit, le plus

1. On se rappelle peut-être qu'il s'agissait d'un concours. Plus de six cents pièces furent envoyées ; mais trois cents, au moins, durent être éliminées au premier examen, n'étant pas des vers. Les autres parurent

souvent, à transcrire la San Felice, dont il avait promis le manuscrit original à je ne sais quel prince italien.

A'propos de ce roman, dont il a été tiré un drame, je donnerai ici quelques renseignements particuliers, qui ne seront peut-être pas sans intérêt.

Dumas avait publié en italien, à Naples (i), où il demeura plusieurs années après la chute de François II, une Histoire de la Révolution qui renversa Ferdinand Ier (2), l'imbécile roi Bomba, et de sa restauration. Intéressé par les principaux personnages, il se mit bientôt à tirer un drame de cette histoire, en prenant

dans le Recueil. Le prix du concours, le double autographe de Dumas, qui avait donné les rimes, et de Méry, qui avait rempli les vers, fut donné à M. Grandmougin, dont la pièce était « comme un petit poème », écrivit Dumas. C'est le seul des concurrents qui se soit fait une notoriété comme poète.

1 . Il y avait fondé un journal, en italien, Ylndipenclente. Ce journal continua de paraître, après son départ, pendant quelques mois, et il envoya même de Paris des articles assez régulièrement, parmi lesquels des extraits, qu'on traduisait là-bas, du Progrès. d'Edmond About, qui venait d'être publié.

2. C'était le troisième fils de Charles III, a roi d'Espagne et des Deux-Siciles», par conséquent le premier des Bourbons de Naples.

pour titre le nom de l'intéressante héroïne qui s'appela si ironiquement la San Felice.

Il avait traité avec la Presse, appartenant à Emile de-Girardin, à un centime la lettre; ce qui faisait environ 4,000 francs par volume, c'est-à-dire, suivant l'habitude de Dumas, par 175 pages du grand papier à lettres bleu dont il se servait toujours, à 40 lignes, d'environ Ço lettres. Les quatre premiers volumes furent écrits à Naples, copiés par Goujon, son secrétaire là-bas, qu'il y laissa, et successivement envoyés à Rouy, l'administrateur de la Presse, qui adressait les 4,000 francs en retour. Quant aux cinq autres volumes (car il y en eut neuf), qui furent copiés par moi, j'en portais la copie une ou deux fois par semaine, au fur et à mesure de la composition, et Rouy réglait chaque fois le centime par lettre, approximativement.

Le succès fut grand et fit augmenter considérablement le nombre des abonnés du journal. Cependant, cela n'empêcha pas, sur la fin, Emile de Girardin, que je trouvais quelquefois avec Rouy, de me dire un jour :

« Priez donc Dumas de tuer la San Felice au plus tôt : on trouve qu'elle vit trop longtemps. »

A quoi Dumas répliqua, quand je lui rapportai le compliment :

« On doit savoir que, s'il fallait tuer tous ceux qui vivent trop longtemps, il y aurait fort à faire. »

Quoi qu'il en soit, la San Felice fut la dernière œuvre de prédilection de Dumas — l'Exegi monumentum qui la termine en témoigne assez — et, contrairement à son habitude (1), il y respecta scrupuleusement la vérité historique.

On remarque surtout, et peut-être à cause de cela, l'exécution de l'amiral Caracciolo, pendu au bout d'une vergue, pendant que Nelson, debout sur le tillac de son vaisseau, observait de loin, la longue-vue à la main.

Comme les marins entouraient, sur le pont, Caracciolo, qui savait ce que devait faire Nelson dans sa haine :

« Rangez-vous, mes amis, leur dit-il : vous empêchez Nelson de voir ! »

Ce fut même, on me permettra de l'ajouter, une des quelques occasions où Dumas me fit

(lj On connaît son mot d'excuse : « Il est permis de violer l'histoire pour lui faire un enfant. »

l'honneur de me demander mon appréciation. Le récit de cette exécution écrit, il descendit me trouver dans le cabinet où je travaillais et me lut le passage.

« Comment trouvez-vous ce récit ) me demanda-t-il. Ai-je bien fait de ne rien ajouter à la simplicité historique ?

— Je le crois, lui répondis-je ; car le mot seul de Caracciolo est plus éloquent que tout ce qu'on pourrait imaginer. »

Donc, le matin, je m'occupais de la correspondance et de la San Felice, etc.

Le déjeûner arrivait.

Après, je me remettais au travail, ou j'allais porter de la copie à la Presse et en toucher le montant.

Le soir, quand je dînais à la villa, je remontais dans ma chambre vers neuf heures, et j'écrivais encore jusque assez avant dans la nuit, comme le maître lui-même,

Enfin, brochant sur le tout, il y avait les visiteurs, qui m'étaient tonjours adressés par les domestiques et que seul je recevais presque toujours, quand il ne s'agissait pas d'un intime d'Alexandre Dumas, mais sans manquer jamais de lui faire part de l'objet de la

visite et surtout sans jamais desservir personne ; ce que ne pourrait peut-être pas dire tel ou tel de l'entourage de son frère aîné en génie.

Tout cela, sans compter la correction des épreuves que Dumas négligeait presque absolument, s'en reposant sur moi et m'autorisant môme à retoucher le texte, « Surtout, me répétait-il toujours, connaissant le défaut principal de sa composition à la vapeur, surtout, faites disparaître les répétitions (i). »

C'est ainsi que je passais assez laborieusement mon temps, mais, en somme, satisfait car le travail ne m'a jamais effrayé. Ce qui me touchait particulièrement aussi, c'était l'affection toute paternelle que me portait Alexandre Dumas. J'étais chez lui moins un

(1) Voici, à ce propos, un mot qu'il m'écrivit de Marseille, où il était allé régler l'indemnité qui lui revenait, par suite du naufrage de son navire l'Emma, qu'il avait loué au capitaine Magnan pour une expédition sur le Niger :

« Mon cher Pifteau, « Ci-joint de la copie de la San Felice. Copiez-la et surveillez les répétitions, surtout en corrigeant les épreuves.

« Bien à vous et à bientôt, « Alexandre DUMAS. »

secrétaire qu'un ami. Il m'entretenait de toutes ses affaires, et quand il allait à un dîner ou à une soirée chez un voisin, j'en étais toujours.

Je me rappelle, à ce propos, un joli mot dit par Dumas comme nous revenions d'une soirée musicale où avait chanté Ismaël. Nous étions un certain nombre, Dumas en tête, donnant le bras à la signora G..., et moi à côté, portant des cahiers de musique.

« Nous avons tout à fait l'air de la troupe du Roman comique, dit il à la signora ; n'estce pas, Fanny ?

— Avec Shakespeare pour chef! glissai-je à l'oreille de la dame, dont je connaissais l'esprit peu subtil.

— Et Pifteau pour souffleur ! » répliqua Dumas dans une riposte de maître d'armes — de l'esprit.

Puisque je viens encore de donner un trait d'Alexandre Dumas, je vais tâcher d'achever ici son portrait.

Et d'abord le portrait physique, que je n'ai fait qu'ébaucher en racontant ma première entrevue avec Dumas.

Colosse de corps, comme d'esprit, il était de haute taille, solidement charpenté, et il avait les extrémités assez fortes : voilà pour l'ensemble. Quant aux détails, il tenait de sa grand'mère maternelle, la négresse Tiennette Dumas, épouse — de la main gauche — du marquis Davy de la Pailleterie, gouverneur de Saint-Domingue, une face large, des lèvres épaisses, des cheveux crépus, des maxillaires très développés et ne peau bronzée ; mais cette tête exotique était éclairée par des yeux d'une vivacité extrême, qui sem-

blaient les cratères du volcan d'esprit qu'accusait un front vaste et bossue, et le tout était adouci par un rayonnement d'ineffable bonté. Enfin, il y avait dans toute sa personne, gestes, paroles et démarches, une expression si marquée de puissance, que le moins observateur des hommes se disait en le voyant : Celui-là est une force !

Maintenant, au portrait moral.

On y trouvera peut-être quelques ombres ; mais il n'y a rien d'absolu en ce monde, et souvent les plus grands hommes sont ceux qui ont les plus grandes faiblesses.

L'orgueil, qui est le respect de soi-même quand il n'est pas le mépris des autres, était un de ses péchés favoris. On connaît son abus du « moi » dans tout ce qui est sorti de sa plume. Dans sa conversation, c'était encore mieux. Il ne parlait jamais guère que de lui, et il ne laissait ia parole aux autres que s'ils savaient s'en tenir à sa personnalité et dans des termes suffisamment admiratifs.

« Prince des lettres » , comme il s'appelait quelquefois lui-môme, il aimait naturellement à fréquenter les prïnces de naissance, quoiqu'il appelât celui qui fut Napoléon III «le

Monsieur des Tuileries », et surtout à raconter ses relations avec eux et à s'en vanter.

« J'aime mieux, dit-il un jour devant moi. en sortant de chez la princesse Mathilde, où il avait trouvé le prince Napoléon, j'aime mieux un prince qui me dise monsieur, qu'un ouvrier qui m'appelle citoyen ».

C'est donner, en passant, une idée de ses convictions républicaines.

Il y a plus. Non content de poser par la parole, il posait aussi physiquement, se mettant toujours, au salon ou à table — où. entre parenthèse, s'il mangeait beaucoup en se tachant souvent, il buvait peu, et mettait de l'eau dans le meilleur vin — en face d'une glace, dans laquelle il suivait ses gestes et les applaudissait.

Quant à ses croyances philosophiques, pour les donner comme pendant de ses opinions politiques, que j'ai esquissées tout à l'heure, elles étaient, à ma connaissance, celles d'un athée et d'un matérialiste.

On a cité dernièrement, dans les journaux, la dédicace de son drame la Conscience à Victor Hugo, dédicace où Dumas a écrit :

« Je crois à l'immortalité de l'âme. » Y

croyait-il au moment où il faisait cette profession de foi ? C'est possible ; mais il paraît que cela ne dura pas. Toujours est-il qu'un jour, à table, comme quelqu'un parlait de l'âme et d'une seconde vie : « L'âme ! une seconde vie ! dit-il. Je n'y crois pas, car une seconde vie est inutile. — En quoi ? objecta le croyant. — En ceci, répondit Dumas, c'est que nous ne nous souviendrions pas de la première. Or, que m'importe, à moi, de revivre deux fois, cent fois, et à quoi bon, si je n'ai pas souvenir de mes existences précédentes et s'il n'y a aucun rapport, aucun lien, de l'une à l'autre, c'est-à-dire si je ne retrouve pas ceux que j'ai connus et aimés ? »

La raison peut être bonne ou mauvaise, la négation de Dumas n'en reste pas moins.

L'autre de ses péchés favoris était l'amour des femmes. Il tenait peut-être à se montrer digne des grands amoureux dont il se disait volontiers le fils, Shakespeare, Molière, Byron, etc. Ce qu'il y a de certain c'est qu'en outre d'une maîtresse en titre vivant avec lui, il avait généralement alors, bien qu'il fût plus que sexagénaire, au moins trois ou quatre maîtresses de passage. Il les prenait même un

peu au hasard. Il faisait pourtant un choix dans les nombreuses femmes qui lui écrivaient qu'elles seraient « heureuses et honorées de faire sa connaissance » ; mais le temps était passé où toutes les reines de théâtre, qui valent bien les autres, se le disputaient et où Madame Dorval l'appelait « mon chien-chien chéri», et il ne lui restait plus guère, hélas ! que des farceuses comme la voyante dont j'aurai bientôt occasion de parler.

Il aimait tellement les femmes, qu'il fallait qu'il eût quelque chose d'elles, ne fût-ce qu'un baiser. Il n'avait pas l'occasion d'en voir une un peu convenable, qu'il ne l'embrassât, et il procédait surtout par surprise.

Quand il alla louer, à un restaurateur de Paris, sa villa d'Enghien, on lui offrit naturellement un reçu de l'argent qu'il versa sur le loyer. « Mon reçu, le voilà î » dit-il. Et, sans plus de façons, il embrassa la femme du restaurateur.

Il avait une petite-nièce, qui ne l'avaitjamais vu. S'étant mariée, elle se sentit, le matin de son mariage, enlevée à l'improviste dans les bras d'un vieillard qui l'embrassait. C'était son grand-oncle, c'était le grand enfant que

son fils a eu quand il était petit, qui faisait des siennes.

« Au demeurant le meilleur fils du monde, » lui aussi, non-seulement il faisait presque des qualités de ces deux faiblesses, mais encore il en avait de nombreuses et de remarquables.

C'était d'abord sa bonté, comme tous ceux qui ont une grande intelligence ; car il faut être intelligent pour être bon. Il était bon et obligeant. Je ne sais s'il n'entrait point un peu d'ostentation dans ses dons ; mais enfin il donnait facilement à quiconque s'adressait à lui, et c'était l'important.

Sa manière curieuse de donner doublait encore le don pour ceux qui n'étaient pas dans le secret. Il avait toujours en évidence une couple de louis, ou de demi-louis, ou de pièces de cinq francs, suivant sa situation financière. Venait-on s'adresser à lui : « Vous voyez toute ma fortune, disait-il : je vais partager avec vous. »

On comprend, en passant, que ses dons répétés, si minimes qu'ils pussent être, joints surtout au pillage des parasites, devaient se faire sentir dans sa caisse. En effet, bien qu'il ait gagné encore une quarantaine de mille

francs cette année-là, il se trouvait à peu près sans le sou, relativement. « Il faut que nous piochions fort cette nuit pour que vous puissiez porter beaucoup de copie à la Presse, me disait-il souvant le soir en sortant de table : il me reste à peine un louis. »

Il prenait, d'ailleurs, la chose assez gaîment, « J'ai gagné quatre à cinq millions, disait-il seulement quelquefois — en souriant : je devrais avoir cent mille francs de rentes, et j'ai — deux cents mille francs de dettes ! »

En môme temps, il était d'une effusion extraordinaire. Je l'ai vu étreindre dans ses bras des gens qu'il connaissait à peine. On aurait dit qu'il était le père de tous ceux qu'il voyait. Je sais bien que cette effusion n'allait guère au-delà de la deuxième ou de la troisième visite ; mais, au moins, la première impression était bonne.

Il était tellement facile dans ses relations, que je le vis, un jour, faire une véritable distribution de sa photographie à tout venant avec sa signature et un « cher camarade ». Moi-même, je passai dans la fournée, et je fus qualifié de « jeune confrère et camarade » ;

mais je dois avouer que la tête ne me tourna pas pour cela.

Il n'avait pas une seule haine. Un critique l'avait-il malmené, il allait au devant de lui en lui disant : « Hein ! quel bel article je vous ai fourni ! » Orgueil un peu, sans doute, mais aussi bonté. Au reste, il était aguerri contre les attaques les plus diverses. « Il n'y a que deux choses dont on ne m'ait pas accusé, disait-il plaisamment : d'être mouchard et de retourner les pages à la façon d'Henri III. »

Il était surtout charmant causeur, et, s'il lui arrivait souvent de se montrer plus que leste, même devant les femmes, il le faisait avec tant d'esprit qu'elles étaient obligées de sourire. Tout en parlant de lui, enfin, et bien qu'il fût loin d'avoir la même facilité de parole que de plume, il était positivement entraînant avec son esprit et sa verve endiablés.

Cependant, pour le dire en passant, il paraît qu'il fallait pour cela que la société fût assez restreinte et toute intime ; car les diverses conférences que je lui ai vu donner (notamment celle sur Eugène Delacroix) n'étaient guère que de simples lectures.

Je dois ajouter que, bien que sa voix fût

assez pleine et assez bien timbrée, elle n'avait rien du ton de l'orateur dans ces conférences. Il est vrai que c'étatt peut-être une qualité. Enfin, il avait un léger défaut de netteté dans la prononciation, ce qui lui faisait dire, par exemple, c'mencement pour commencement.

En somme, tout cela n'était qu'un détail chez lui et ces divers défauts concernant la parole étaient largement compensés par son talent de composition.

Je ne crois pas qu'il ait existé une facilité aussi prodigieuse que la sienne. Je l'ai vu écrire peut-être quinze volumes ; eh bien ! sa copie — d'une assez bonne écriture demironde, d'une grosseur moyenne (la meilleure était la moins grosse), presque sans ponctuation, où les majuscules se pavanaient à tort et à travers — était aussi nette que si c'eût été une véritable copie : pas une rature, pas une surcharge. Et, ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que le matin, le soir, à toute heure, après un dérangement quelconque, il se remettait immédiatement à faire courir sa plume, comme s'il eût écrit quelque mots à un ami ou une courte leçon apprise de mémoire.

Bien entendu, je ne parle en rien du style ;

car, en effet, si, pour faire une comparaison, les Mémoires d'Alexandre Dumas sont, à mon avis plus vivants et plus constamment intéressants que les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, je ne voudrais pas, pour cela, répondre que le grand romancier ait surpassé, comme écrivain, le philosophe de Genève, qui se recopiait jusqu'à cinq fois.

J'allais oublier un Dumas des plus curieux : le Dumas cuisinier.

Le célèbre romancier — son Grand Dictionnaire de Cuisine le dit de reste — avait de grandes prétentions dans l'art de Vatel, — sans être disposé à finir comme lui, bien entendu. Non seulement, il donnait des conseils à sa cuisinière, mais encore il ne dédaignait pas, dans les grandes occasions, de tenir la queue de la poêle — sans figure. Il fallait le voir alors devant le fourneau, criant à sa cuisinière, ébahie — et embêtée : « Du sel! du poivre! du persil! vite! ça brûle! » Il ne se cachait pas, d'ailleurs, de la part qu'il avait prise à la confection de tel ou tel plat : au contraire, il s'en vantait devant ses convives en les priant de bien remarquer comme c'était réussi.

Et tous, naturellement, de renchérir et de crier en chœur :

« Vous êtes un grand chef ! »

Et lui de répliquer avec un sourire goguenard :

« De Mohicans ? »

Il y a encore un autre Dumas curieux : le Dumas supertitieux.

Ce puissant esprit avait, en effet, des faiblesses singulières.

Ainsi, il croyait aux jetlaiori ou au mauvais œil, et il portait, comme les Italiens, une petite corne à sa chaîne de montre pour le conjurer. Un jour qu'il venait de recevoir la visite d'un de ses amis intimes que je pourrais nommer, il me dit avec le plus grand sérieux : « Vous savez ! c'est un jeltatore ; méfiez-vous ! »

Pour lui, tous les prêtres en étaient — des jettatori. Un matin, en montant tous deux en chemin de fer, nous en trouvâmes un qui était monté avant nous. Dumas voulut descendre ; mais on fermait les portières et le train se mettait en marche. « Allons ! dit-il avec un soupir en regardant avec affectation le prêtre, qui n'en pouvait mais, — et faisant de l'esprit quand même, — nous aurons de

la chance si nous en sommes quittes pour cette rencontre. »

Naturellement — ce qui, ferais-je remarquer en passant, détonnait fort avec le matérialisme qu'il affichait — naturellement, il croyait au magnétisme et au somnambulisme, lui qui en avait rempli l'attachant roman de Joseph Balsamo. Du moins, il avait l'air d'y croire ; car je ne pense pas le calomnier en disant qu'il ne croyait guère qu'en lui-môme. Toujours est-il qu'il me fut donné d'assister chez lui à une séance des plus amusantes, dont il fut le principal acteur.

Ce soir-là, le « sujet » était une jeune dame qui ne faisait que d'être reçue parmi les habitués — de passage. Elle avait rencontré la maîtresse de la maison dans je ne sais quelle réunion, et elle l'avait intéressée en lui racontant que son mari l'avait abandonnée avec un enfant (ce que je n'ai pas vérifié) et j en lu1 disant pis que pendre des hommes.

Présentée à Alexandre Dumas, elle l'avait adroitement couvert de louanges, et, ayant l'air de croire que sa qualité de jolie femme ne suffisait pas pour être bienvenue, elle lui avait soumis une sorte de roman-étude sur

le sérail du Sultan, qui nous avait fait bien rire, le maître et moi. Inutile d'ajouter qu'elle s'était offerte avec la grâce la plus rêveuse.

La séance commença. L'illustre magnétiseur fit solennellement les «passes», et la dame après avoir lutté contre le fluide, comme il convenait à une ennemie des hommes, finit par s'endormir dans une pose charmante.

Devenue alors « lucide », elle répondit à toutes les questions de celui qui « possédait sa pensée » et dit, en particulier, les choses les plus louangeuses du passé, du présent et de l'avenir du maître.

Cela tourna même à une apologie si lyrique, que l'opérateur — sans doute, par modestie — crut devoir suspendre un instant la séance, disant que la « voyante » était fatiguée.

L'oracle se rendait en petit comité dans un salon retiré. Chacun profita assez peu galamment de cette suspension pour aller prendre une tasse de thé dans le grand salon, où il était servi, laissant là, seule, la pauvre pythonisse. Je dus faire comme tout le monde ; mais, sorti le dernier, je regardai curieuse-

ment, en écartant un peu les portières, et je pus voir le « sujet » ouvrir les yeux en disant : « Eh bien ! il est gentil, Dumas, de me laisser comme ça toute seule. »

Je m'empressai de rejoindre les autres sans bruit, et, un instant après, la séance reprenait ; mais la « voyante », tout de suite, déclara qu'elle ne voyait plus, et son endormeur fut obligé de la réveiller.

Dans une autre circonstance, après mon départ, il paraît que Dumas descendit même au rôle de consultant. Il alla voir une somnambule pour savoir ce qu'était devenue sa montre, qu'il avait l'habitude de laisser sur son bureau, une très belle montre qu'on lui avait offerte et à laquelle il tenait beaucoup. « Vous la retrouverez demain sur votre bureau », lui dit la somnambule. Et, en effet, après avoir raconté la chose dans son entourage, il retrouva la montre, comme elle l'avait dit ; ce qui prouve, au moins, que le voleur croyait.

J'ai dit que j'avais fait de nombreuses connaissances chez Alexandre Dumas, et j'ai parlé de quelques-unes. Il y en a deux autres tout à fait exceptionnelles que je fis hors de chez lui, mais par lui : je veux parler de Lamartine et de Michelet, que je fus chargé de voir, en portant au premier une invitation à dîner à Enghien, et au second une demande de renseignements.

Je donnerai en quelques lignes le récit de ces deux visites, qui restent des événements dans ma vie, comme ma première entrevue avec Victor Hugo.

Lamartine demeurait rue de la Ville-1' Evoque, 43, dans la cour, à un rez-de-chaussée qui était précédé d'une espèce de serre servant de bureau.

Quand je me présentai, il y avait dans cette

serre, à droite, écrivant à une petite table, une dame d'une soixantaine d'années, aux traits assez distingués, mais plus que froids : c'était Mlle Valentine de Lamartine, sœur du poète, qui lui servait de gouvernante et qui s'occupait, pour le moment, du service du Cours de littérature.

Je remis à cette dame la lettre que Dumas m'avait donnée, en ajoutant que je serais heureux de voir M. de Lamartine, tant pour ajouter quelques paroles que pour présenter mes hommages au grand poète. Elle prit la lettre, m'introduisit dans un salon d'un goût sévère et passa dans une autre pièce. Elle en sortit presque aussitôt en me disant que « M. de Lamartine » allait venir à l'instant. En effet, au bout de quelques minutes, je le vis s'avancer.

. Hélas! où était le jeune poète que Graziella avait aimé jusqu'à en mourir? où était le poétique amant d'Elvire, le rêveur sublime qui avait troublé tant de cœurs de femmes ?

Décrépi, cassé, endormi, les traits anguleux, semé de taches jaunâtres, ce triste cachet de l'âge, vêtu d'une vieille vareuse à raies et chaussé de larges pantoufles, on eût dit le

premier petit rentier venu sortant de faire sa sieste.

Je le sentis, s'il y a quelqu'un qui doive mourir jeune, c'est un poète comme Lamartine, surtout quand il doit en arriver à jouer le pauvre rôle de dupe qu'il joua en 48 et à recourir, sans résultat, à une humiliante loterie nationale.

Je m'étais incliné profondément et douloureusement.

c< Je remercie Dumas, me dit Lamartine, de l'invitation qu'il veut bien m'adresser; malheureusement, ma santé ne me permet pas de l'accepter. Dites-le lui bien, monsieur.

— M. Alexandre Dumas eût été pourtant bien heureux de vous recevoir, cher grand maître, insistai-je.

— Je n'en doute pas ; mais c'est impossible. Je le regrette d'autant plus vivement que je l'ai toujours aimé sincèrement, comme j'aime son cher fils, que je vois assez souvent. »

Je m'inclinai dans un dernier salut et je sortis, aussi frappé de la froideur avec laquelle il avait dit toutes ces choses affectueuses que douloureusement impressionné de n'avoir plus

trouvé que l'ombre déformée d'un grand homme.

La visite que je fis quelque temps après à Michelet, fut d'un complet contraste.

Quand j'arrivai chez lui, rue de l'Ouest, 46 (depuis rue d'Assas), au coin nord de ia rue Vavin, au troisième, où sa veuve demeure toujours, je remis la lettre dont j'étais chargé à une bonne, et un vieillard aimable, de petite taille, à l'œil doux, aux cheveux longs et blancs et à la figure complètement rasée, vint aussitôt au-devant de moi.

C'était l'illustre auteur de l'admirable Histoire de la Révolution et de tant d'autres travaux hors ligne.

Il me conduisit au salon, où était Madame Michelet, une charmante personne de vingtcinq ans, que je saluai profondément et qui me répondit par une gracieuse inclination; puis, m'ayant fait asseoir, il se mit à causer avec moi, comme il eût fait avec son égal.

Bref, avec les renseignements que lui demandait Dumas, j'emportai la plus agréable impression du plus grand historien de notre époque.

Telles sont les deux entrevues qui font, qu'avec mon séjour chez Dumas et mes visites

chez Victor Hugo, j'ai eu l'honneur de connaître quatre des plus grands hommes du xixe siècle.

Pour continuer ou reprendre, . comme on voudra, c'est vers cette époque qu'on joua le drame des Mohicans de Paris, qui fut pour moi une occasion de faire connaissance avec les gens et les choses du théâtre. Je vais en dire un mot.

Le directeur de la Gaîté, qui était alors Harmant, voyant que la chaleur faisait le vide dans sa caisse, vint, un jour de juillet, demander une pièce à Dumas, persuadé que le nom seul du Maître lui aiderait à attendre la bonne saison pour les théâtres; ce qui eut lieu, en effet.

« Volontiers, dit le grand dramaturge; mais

il me faut mille francs de prime.

— Qu'à cela ne tienne, répondit Harmant : vous aurez vos mille francs en me livrant le premier acte.

— Et vous l'aurez dans deux jours.

— Très bien. D'où me tirerez-vous ça!

— De mes Mohicans de Paris.

— Ça me va. Bon. A après-demain. »

Et, le surlendemain, Dumas avait ses mille

francs et Harmant son premier acte (un prologue), qu'il faisait immédiatement copier et répéter.

Enfin, quinze jours plus tard, en même temps qu'on donnait mille francs à Paul Bocage, collaborateur de Dumas, pour le roman, la pièce était complète , avec le conseil de Marc-Fournier, alors directeur de la Porte- Saint-Martin, qui s'était, pour ainsi dire, imposé à Dumas, comme l'un des trois directeurs de la fameuse Société nantaise, dont était aussi Harmant.

J'avais déjà eu l'occasion de voir, dans certaines parties, les coulisses de l'Opéra, qui avaient porté une forte atteinte à mes illusions avec les danseuses parlant et agissant encore plus légèrement qu'elles ne dansaient.

La vue des coulisses du théâtre de la Gaîté, où j'accompagnai Dumas aux répétitions, acheva de me désillusionner sur l'intérieur des théâtres.

Je ne pouvais pas revenir de la vulgarité des artistes, hommes et femmes, dans leur familiarité forcée.

Il est certain que quiconque voudra croire que « c'est arrivé »; fera bien de ne pas aller

voir Hamlet ni Ophélie répétant leurs rôles ou dans le déshabillé risqué de leurs loges.

J'eus aussi l'occasion, pendant ces répétitions, d'assister à une scène qui n'était pas dans le programme; la voici :

Un jour, Dumas était parti dès avant déjeûner, et nous devions, la signora G. et moi, le rejoindre au théâtre. Nous arrivons. En ouvrant je ne sais quelle porte, au hasard, la dame jette un cri et tombe sur une banquette. Il paraît qu'elle avait trouvé Dumas non pas précisément en criminal conversation, comme disent les Anglais, mais avec une femme — ce n'était pas miss Adda Menken — sur ses genoux; ce qui en approchait beaucoup.

Cependant, il prit la chose tout à fait en mauvaise part, soit qu'elle dût lui paraître toute simple pour la signora, habituée qu'était celleci aux manières des théâtres, soit qu'il se crût fort de sa conscience. « Emportez cette folle-là! dit-il, faisant de l'esprit quand même et profitant de ce qu'il y avait des gâteaux devant eux. Il paraît qu'elle est à jeun depuis hier et que voir les autres à table lui fait mal ! » Inutile d'ajouter que le soir, à la villa, l'explication fut assez orageuse, et que plusieurs

chaises en souffrirent et se virent bousculées par Dumas, pour avoir eu le tort de se trouver trop près de lui, comme cela arrivait généralement les jours d'orage.

Un dernier mot sur le théâtre.

Un peu auparavant, j'avais aussi failli achever de faire connaissance, dans les mômes conditions, avec les coulisses de l'Opéra.

Emile Perrin, alors directeur de « l'Académie impériale de Musique », peut-être pour se faire pardonner par Dumas de lui avoir refusé, après audition, un engagement pour la s'ignora, — qui, entre parenthèse, n'avait pas eu plus de chance au Théâtre Italien, où elle s'était fait entendre dans la Traviata, — était venu lui demander un livret.

Dumas avait accepté et avait même fait un scénario d'après son Acte (esclave de Néron); mais, apprenant que c'était Meyerbeer qui devait faire la musique, il avait tout abandonné, connaissant trop de réputation les manières des musiciens en général et celles de Meyerbeer en particulier, qui regardait un librettiste comme un manœuvre, et n'étant pas, heureusement, un Eugène Scribe.

Cependant, l'hiver étant venu, nous ren-

EN MANCHES DE CHEMISE <j l

trames à Paris. Alexandre Dumas alla se loger rue Saint-Lazare, 70, au premier, dans une maison abattue depuis, pour l'emplacement de l'église de la Trinité, et, moi, je m'établis, séparément, au numéro 9 de la même rue; ce qui me permit d'être en un instant auprès de Dumas, sans demeurer chez lui.

Je continuai mes fonctions de secrétaire dans ces nouvelles conditions, allant, chaque matin, prendre les instructions de Dumas et du travail et portant toujours la copie aux journaux pour en toucher le montant.

C'étaient, maintenant, les Souvenirs d'une Favorite, curieux récit de l'étrange destinée de lady Hamilton, publiés par Y Avenir national, que venait de fonder Peyrat.

C'étaient aussi Parisiens et Provinciaux, étude intéressante, écrite en partie, car Dumas dut écrire les derniers chapitres, par le marquis de Cherville, sous forme de roman, et que publiait la Presse.

J'étais de plus en plus dans la confiance et les affections, pour ainsi dire, paternelles de Dumas, et je ne sais combien de temps encore j'aurais pu rester avec lui, quand, tout à coup (fin d'avril) arriva un événement qui brisa tout.

J'avais raconté naïvement à Emilie (c'était le nom de ma maîtresse), et sans penser à mal, les manières italiennes et singulières de la signora G., me faisant appeler sans façons dans sa chambre, pendant qu'elle était au lit, pour me prier de lui écrire telle ou telle chose, par exemple une lettre à sa couturière. C'en fut assez pour qu'elle crût ce qui n'était pas.

Un matin, vers neuf heures, comme j'avais reçu un mot de la signora, m'appelant au plus tôt et que j'entrais chez Dumas — qui venait de sortir, — je fus étonné de voir tout à coup Emilie entrant derrière moi.

« Qu'est-ce que tu viens faire ici ? Qu'estce que tu veux ? lui dis-je.

— Voir avec toi madame G..., réponditelle.

— Mais c'est insensé : elle n'a rien à te dire.

— C'est possible ; mais, moi, j'ai à lui parler. »

Connaissant le caractère d'Emilie et la voyant exaltée, j'aurais dû tout simplement me retirer à l'instant avec elle. Je ne le fis pas, ne supposant pas qu'elle pût aller jusqu'à me suivre auprès de la maîtresse de Dumas, ni surtout qu'elle se laissât emporter jusqu'à des injures.

« C'est bien, lui dis-je ; en attendant, reste là; je reviens tout de suite. »

Et je passai dans la chambre de la signora G..., qui était au lit et malade. En me retournant, sur un bruit de pas qui me suivaient, j'eus un frisson d'épouvante : Emilie était là, derrière moi.

« Que signifie ceci, M. Pifteau ? me demanda la signora : qui est cette femme ?

— Cette femme est la maîtresse de M.

Pifteau, et elle vient vous dire qu'elle ne veut

pas partager avec vous ! » répliqua violemment Emilie.

On juge de ma situation ! Elle fut si imprévue et si étrangement difficile, que, balbutiant des excuses que la signora n'entendit pas, dans sa colère légitime, et perdant la tête, j'entraînai, malgré elle, Emilie, qui voulait continuer, et je sortis follement.

Tel est, dans toute sa vérité, l'événement qui me sépara de Dumas, comme ses amis ont dû le savoir.

Si j'avais eu le courage de me présenter le jour même ou le lendemain pour m'expliquer et m'excuser, comme c'était mon devoir, — et Dumas, et sa maîtresse comprirent sans cela qu'il n'y avait eu rien de ma faute, — tout eût été oublié : je ne l'osai pas. Tout ce que j'eus la force de faire, ce fut d'écrire à Dumas, et ce n'était pas assez.

En effet, Dumas avait peu d'initiative, et sans avoir aucun grief contre les gens, ne pensait guère à eux que quand il les voyait. De plus, il m'avait donné un adjoint depuis plusieurs mois (un homonyme d'un secrétaire de Richelieu, ce que Dumas aimait à faire remarquer), sur les obsessions de sa sœur, — Mme

Letellier. — et celle-ci ne manqua pas de profiter de l'occasion pour m'éreinter en conscience, comme je le sus, et de lui assurer que son protégé n'aurait pas de peine à me remplacer en tout ; ce que Dumas dut accepter pour avoir la paix, bien qu'il sût le contraire.

Enfin, Dumas était occupé en ce moment d'un projet qui l'intéressait beaucoup : celui de prendre le Grand-Théâtre- Parisien, sous le nom d'un homme de paille (et il le prit, en effet, bientôt), et le protégé en question pouvait, paraît-il, faire son affaire, ayant été comptable (ce qui ne l'empêcha pas de faire faillite assez promptement).

Pour toutes ces raisons, je devais être séparé définitivement de Dumas, et je le fus même si bien que je ne lui reparlai jamais depuis.

On sait qu'Alexandre Dumas est mort chez son fils, à Puys, près de Dieppe, le 5 décembre 1870. Enfant, il avait vu les deux premières invasions, qui étaient restées dans sa mémoire comme des deuils publics, qu'il comptait bien ne plus revoir ; la troisième, arrivée quand son corps et son esprit, également surmenés, n'avaient plus, pour ainsi dire, aucune force de résistance, dut évidemment contribuer à lui porter le coup fatal.

Sa mort, loin de Paris, passa comme inaperçue dans cette effroyable tempête qui dura de longs mois et qui reste dans l'histoire sous le nom que le grand poète lui a donné : VA nnée terrible ; mais l'illustre mort fut si peu oublié, qu'à peine cette tempête s'étaitelle calmée, qu'un éloquent Éloge d'Alexandre Dumas, de M. Paul Delair, était mis à la

scène par M, Ballande, — qui, en sa qualité d'ancien ami de l'illustre dramaturge, avait organisé un concours, — dans ses Matinées littéraires du théâtre de la Gaîté (17 décembre 1 87 1 ).

Je ne puis résister au désir, et mes lecteurs m'en sauront gré, de détacher de cet éloge, plein de beaux vers et de mots heureux, œuvre d'un vrai poète, enfin, ce portrait si remarquable et si ressemblant.

Le vaillant qui marchait sous des bois toujours verts, Jetant sa vie énorme à tort et à travers 1 Ah ! comme elle coulait cette vie ondoyante, Cette sève à pleins bords, frondeuse et frondoyante, Fière, heureuse et pareille au grand chêne éternel, Poussant de toutes parts des rameaux vers le ciel ! Hé ! qu'importe s'il eut quelques branches gour-

[mandes !

Les Heurs d'or, les fruits mûrs y pendaient par guirlandes, Et c'était une fête, une félicité Où se réjouissait l'univers invité!

Tête et cœur, c'était l'onde et l'homme intarissable : Puissant, joyeux et bon comme un dieu de la fable, durieux sans envie et sans gêne, pareil

A l'autre grand ami des hommes, le soleil !

Il concentrait en lui, fraternelle, infinie,

La cordialité de notre ancien génie,

Et la répandre était sa joie et son succès,

Et c'était réchanson du vieil esprit français !

Oh ! le brave grand homme ! Il dépensait sans cesse

Et sa bourse et son cœur, double et folle richesse,

Et souvent les ingrats, puisant, puisant encor,

Mirent à sec la bourse et jamais le cœur d'or!

On ferait un volume des mots — vrais ou supposés — de Dumas. Je n'ai pas à faire ce volume ; mais, avant de dire adieu au Maître, je vais recueillir dans ma mémoire et donner ici, comme elles viendront, les quelques anecdotes curieuses et les bons-mots dont j'ai été témoin et dont je n'ai pas eu occasion de parler jusqu'ici.

Cette espèce de Dumasiana, si elle n'est que très incomplète, servira, du moins, à compléter les autres.

« A tout seigneur tout honneur », dit-on. A tout mot célèbre la première place, ajouterai-je.

Un soir, Dumas rentrant fortement « embêté » :

« Que diable avez-vous donc, cher Maître > lui demandai-ie.

ÔO ALEXANDRE DUMAS

— J'ai ? j'ai que tout passe, tout lasse, tout casse, » répondit-il.

Venait-il d'éprouver par lui-même la vérité des trois termes de cet aphorisme ? Toujours est-il que le mot est devenu célèbre et qu'on parait ignorer qu'il soit de Dumas.

On parlait des eunuques de lettres qui trouvent toujours une œuvre trop bien portante et couperaient même dans un distique de Victor Hugo.

« Il y a des gens, dit Dumas, qui châtreraient Dieu, pour en faire un chantre de la Chapelle Sixtine ! »

A propos de chanteurs, Dumas ne les aimait pas, qu'ils vinssent de la fameuse chapelle ou d'ailleurs, non plus que les musiciens ni la musique. « Du bruit substitué aux pensées ! » disait-il de tout cela. Il avait en inimitié particulière un jeune pianiste qui accompagnait la signora G... Il le lui montra un soir, au salon, d'une manière touchante : il lui marcha lourdement sur le pied, — avec intention, en passant devant lui. Ce n'est pas tout. Comme le jeune homme avait laissé échapper un « Aïe ! » avec une grimace : « Un qui baille! fit Dumas; il est charmant! » Il parait qu'il soupçonnait

!1^HESDECHEM,SE

fortement l'accompagnateur H' h s'g*°ra jusqu'à dJduriT„a aV6C,a

C— " avec la «^ "£« *■ de P°Ur ^a que, ft,^ " ^ peut-être mois de ,865, il se hrA .„ Vers ,es ^rniers

-ournaen;JeeCe;:;'alT,adam^"i

Meurs de bruit on u * *' '°US ,es

"™«, son cauchemar'

°" vena.t de servir un „jat „/ Pommes de ter™ P mouton a"x

****ÂW8tojl J "0mmé <*bitue,lement

^•-ditdes/^i'^Demême

a-Iogie, haricou de Z2' T aPPelle' ^ terre- » Et je crois °"'°" ,es Punies de é'-t, lui, en effet P°Ur ""' Pa"' <^' >

^n jour, Dumas r

d- réu„,on oj-: rr;;,^''' -ait

me«t 'a rose, parart :, , Vf" P3S Préciséd-^-raiPét;iV,iéC;apUai-fmen«, Panfier l'air. „ Le mnf gé de- "a/fier pour

nera^'-iter,C0L;:rex°cne7P^-

■» ^mas sous toute/es/IIT"' ^^

fo-me::i:::/e;fia^-damequ,éta,t

• nt- sans le vouloir, con-

fusion entre deux de ses voisines et se trouva avoir dit une chose peu aimable à l'une, qui avait environ vingt-cinq ans et qu'elle prit pour la mère d'une jeune fille de dix-huit. « Ne faites pas attention ! dit Dumas à demivoix à la victime du quiproquo, quand elle est enrhumée, elle mouche les autres. »

On parlait d'une veuve qui s'était établie avec ses deux filles dans un commerce de gants qui en cachait un autre assez léger. « Eh bien! quoi ? dit-il, c'est une maison de famille ou une famille de maison, comme vous l voudrez. »

Une ex-belle d'une dizaine de lustres était venue chez lui en robe verte et traînant à sa remorque un jeune gâteux de vingt ans aux manières efféminées et équivoques. « Qu'estce donc que ce petit monsieur ? disait-on. — Parbleu ! répliqua Dumas, c'est un étalon frappé à Y envers qui s'est mis au vert, »

Dumas recevait très rarement la visite de son fils, peut-être deux ou trois fois par an.

Un jour, en rentrant d'un enterrement où il l'avait rencontré :

« Je ne vois plus Alexandre qu'aux enter-

rements, me dit-il. Peut-être, maintenant, ne le reverrai-je plus qu'au mien ! »

On parlait des théâtres nombreux où l'on ne fait môme pas aux jeunes l'honneur d'accepter leurs manuscrits. « Je connais un théâtre, dit Dumas (et il le nomma), où les pièces des jeunes sont toujours reçues — pour être refusées. »

Un jour, comme je lui faisais remarquer une de ses phrases, qui était difficile à comprendre, à cause des incidentes : « Il n'y a que des tirets qui puissent nous tirer de là », dit-il en en mettant.

Nous faisions, Dumas et moi, une petite course à pied ; ce qui était un cas exceptionnel pour le grand voyageur, qui aurait pris un fiacre pour aller chercher une cigarette (i). Passe un omnibus des facteurs de la poste. Dumas crie au cocher d'arrêter, ce qu'il fait. «t Nous sommes aussi des hommes de lettres, lui dit-il ; nous avons bien le droit de monter

(l) Il est vrai qu'il ne fumait que du tabac turc depuis que sa fille, Mme Petel, lui en avait rapporté une certaine provision de son voyage en Orient, et qu'il aurait eu une assez bonne course de fiacre pour en aller chercher — dans le pays

dans votre voiture, n'est-ce pas ? » Le cocher rit beaucoup en reconnaissant Dumas — et fouetta ses chevaux.

Dumas, la signora G... et moi, nous déjeûnions à la Maison d'Or. Ayant un mot à écrire, il demanda une plume et le reste. Le garçon lui apporta une plume absolument invalide.

« Diable ! dit-il en essayant de s'en servir, ce ne sont pourtant pas ces plumes-là qu'on emploie habituellement ici ! »

Un ami de Dumas lui parlait d'un jeune homme qui, surpris par un mari, flagrante delicto, avait été bâtonné de la belle façon et qu'on avait dû porter chez lui dans un triste état. L'ami se répandait en doléances.

« Comprend-on ! disait-il, le mari revenir ainsi quand on le croyait si loin ! C'est une fatalité.

— Vous vous trompez de genre, fit Dumas, c'est simplement un fat alité. »

Un soir, au dîner, comme il venait de faire son devoir en conscience :

« C'est ennuyeux de manger à sa faim, ditil ; car aussitôt on n'a plus faim. »

Ce sera, si l'on veut, le mot de la fin.

Page 1