LA STATUE DE LA LIBERTÉ
Dans quelques jours le public pourra juger de l’effet produit dans le Panthéon par la nouvelle œuvre de Falguière : la Liberté, à laquelle le maître met en ce moment, sur place, la dernière main.
La Liberté est représentée par une jeune femme debout, tenant dans la main droite une branche de peuplier, tandis que, en un geste inspiré, elle lève la main gauche. Une vieille femme édentée, un bandeau sur les yeux, se traîne à ses pieds, symbolisant l’Ignorance, et cherche de ses doigts crochus à la retenir par sa jupe.
On retrouve dans cette belle œuvre les qualités qui, depuis longtemps déjà, ont classé M. Falguière parmi nos plus grands artistes.
Toutefois notre impression a été que ce groupe
offre des proportions démesurées pour l’intérieur du monument; il rapetisse pour ainsi dire le Panthéon, et les autres statues de marbre qui l’environnent, bien qu’elles mesurent déjà près de trois mètres et qu’elles soient en harmonie avec l’architecture, paraissent microscopiques à côté de ces géantes.
Il nous a semblé, étant données ses proportions exagérées, que ce groupe serait mieux placé au milieu du Panthéon, sous le dôme, qu’à l’endroit où il se trouve actuellement. On aurait ainsi l’avantage de le voir de tous côtés; ses dimensions extraordinaires seraient moins choquantes, et la belle mosaïque d’Hébert qui se trouve au fond, sous la voûte, ne seraient plus masquée en partie par la quantité de feuillages du peuplier que la Liberté tient dans la main droite.
Cette grande maquette en plâtre n’est que provisoire ; elle est destinée au bronze, si l’administration des Beaux-Arts en adopte le modèle, qui n’est encore qu’un projet, comme celui essayé jadis sur l’Arc de Triomphe par M. Falguière. On pourrait encore réduire ce groupe, en l’exécutant également en marbre. Cette matière, tout en permettant d’en compléter l’exécution,' s’harmoniserait mieux avec l’ensemble de l’architecture et de la décoration intérieure que cette immense tache noire que ferait le bronze et qui détonnerait au milieu de blanches statues, à côté des merveilleuses fresques de Puvis de Chavannes, le peintre-poète qui a si justement trouvé le ton de rêve qui convenait à la décoration de cet édifice.
C’est M. de Chennevières qui, en 1874, alors qu’q était directeur des Beaux-Arts, proposait, dans un rapport adressé au ministre, le 6 mars de la même année, de faire couvrir les murs du Panthéon (redevenu à cette époque l’église de Sainte-Geneviève) d'un « vaste poème de peinture et de sculpture à la gloire de sainte Geneviève, où la légende de la patronne de Paris se combinerait avec l’histoire merveilleuse des origines chrétiennes de la France ».
Après avoir fait approuver cette idée générale, M. de Chennevières se mit immédiatement à l’œuvre et arrêta les principaux détails d’exécution, en même temps qu’il fit choix des artistes chargés de ces travaux. Mais il était loin de songer à la statue de la Liberté présentée aujourd’hui par M. Falguière, qui n’est pas un nouveau venu au Panthéon, où il est déjà représenté par une très belle statue de saint Vincent de Paul.
Ernest Jetot (Za Patrie , 31 août 1897).