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Alexandre Hesse

Jean-Baptiste-Alexandre Hesse naquit à Paris le 30 septembre 1806. Son père Henri-Joseph Hesse, né comme lui dans la même ville le 31 octobre 1781, avait épousé le 28 messidor an XIII (le 10 juillet 1805) Jeanne-Catherine Stordaire, originaire de Mariembourg, ancienne ville du département des Ardennes. Issue d'une famille de cultivateurs de la Flandre belgique, Jeanne Stordaire était à l'époque de son mariage doublement orpheline car elle n'avait plus ses père et mère et ses grands parents avaient précédé ceux-ci dans la tombe.

De cette union sont nés Jean-Baptiste-Alexandre Hesse, qui fait l'objet de la présente biographie et, mademoiselle Ernestine Hesse morte en 1859 dans un âge peu avancé, femme d'un graveur fort distingué Achille-Désiré Lefèvre qui ne lui a pas longtemps survécu, car il a cessé de vivre le 1er novembre 1864.

Henri-Joseph Hesse avait eu pour père Joseph

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liesse, tailleur à façon, avec lequel il demeurait au moment de son mariage, dans une des plus obscures et des plus anciennes rues de Paris, nommée Chanverrerie ou Chanvoirie. Joseph Hesse était vraisemblablement originaire del'Allemagne, comme lenom qu'il portait et la profession qu'il exerçait le démontreraient au besoin. Henri- Joseph Hesse ayant, en 1805, accompli sa vingt-cinquième année, cultivait depuis assez longtemps la peinture par goût et par inclination danslamodeste demeure paternelle, et nous le verrons plus tard donner des preuves nombreuses d'un talent remarquable comme peintre de portraits. Elève de David et d'Isabey père, il a reçu des médailles en 1810 et en 1833 à l'occasion des miniatures qu'il avait exposées. Auprès de lui grandissait Nicolas- Auguste Hesse, son frère, né à Paris en 1796, lequel est mort membre de l'Académie des beaux-arts.

Ainsi tout semble nous autoriser à croire que de très bon ne heure le fils d'Henri Hesse, le neveu d'Auguste Hesse et qui devait un jour les surpasser tous les deux dans la carrière qu'ils avaient embrassée, les voyant heureusement occupés de leur art, éprouva le désir de marcher sur leurs traces.

Cependant aucun présage extraordinaire ne s'était montré le jour de la naissance d'Alexandre Hesse autour de son berceau pour aunoncer à ses parents

qu'il compterait plus tard au nombre des artistes distingués de son pays. Béranger dans des vers charmants et que tout le monde sait par cœur nous apprend que chez son vieux grand-père une fée bienveillante calmait ses premiers cris en le berçant dans ses bras. Béranger et Alexandre Hesse n'ont eu de commun que d'être, l'un comme poète el l'autre comme peintre, les petits-fils d'un pauvre tailleur de la capitale. Mais à défaut dune fée charitable Alexandre Hesse n'aurait-il pas rencontré au moins sur son chemin, à l'entrée de la vie, un fou semblable à celui dont parle Delacroix qui lui avait dit : « Tu deviendras un homme célèbre, ta vie sera des plus laborieuses, desplus tourmentées et toujours livrée à la contradiction » ; pas davantage, car si l'existence d'Alexandre Hesse ne fut exempte ni de chagrins, ni de traverses, on se tromperait beaucoup en avançant que sa carrière fut plus laborieuse et plus difficile que celle de la plupart des peintres anciens et modernes. Mais il me semble inutile d'anticiper sur le cours des événements de la vie d'Alexandre Hesse, avec lequel j'ai été intimement lié et que je me propose de raconter dans les lignes qui suivent.

Madame Henri Hesse, malgré la mort prématurée de ses parents, avait continué d'entretenir d'assez

fréquents rapports avec les membres de la famille quelle avait laissée dans sa ville natale, au moment de son départ pour Paris. Chaque année même elle allait passer auprès d'eux quelques mois et ne manquait jamais d'emmener avec elle, si ce n'est ses deux enfants au moins l'aîué qu'elle affectionnait particulièrement. Dans une lettre écrite de Mariembourg, à la date du 4 septembre 1877, Alexandre liesse nous apprend qu'il accompagnait habituellement sa mère quoiqu'encore bien jeune. J'emprunte à cette lettre les lignes suivantes :

« Si j'en juge par les épanchements de trois à quatre vieilles femmes, qui ont connu ma pauvre mère et me rappellent le temps où j'allais aux noisettes, les cheveux au vent, blond, rose et doux comme une fille, il y a de cela soixante ans. . . » Cette douceur de caractère signalée ici par Alexandre liesse alors âgé de 7 ans s'est trouvée confirmée de la bouche de sa mère un jour où les regards fixés sur un portrait peint par Henri liesse et qui représentait son fils à l'âge précisément qu'il pouvait avoir en 1813, je vantais la physionomie heureuse de l'enfant, madame liesse se contenta de me dire, « Oui, il était doux. »

Néanmoins quelques années plus tard, vers l'année 1820 l'enfant a grandi; bientôt il dépassera

l'adolescence, et celte fois pour en parler sciemment nous avons plus que des souvenirs, plus que des réminiscences. En effet, des documents authentiques, auxquels un biographe peut se fier en toute assurance, vont nous apprendre d'une manière à peu près satisfaisante le développement progressif du blondin de 1813 que nous avons laissé courant dans les bois de Mariembourg à la recherche des noisettes par une belle jouruée d'automne.

Son père, Henri- Joseph Hesse, avait l'heureuse habitude d'écrire chaque jour sur un petit agenda le compte de ses recettes, en regard des noms des personnes dont il faisait les portraits, sans oublier d'y noter les dépenses journalières de son ménage, lesquelles étaient assurément fort modiques, et très inférieures à celles des artistes actuels. 11 ne négligeait même pas d'inscrire quelques faits qui le concernaient plus intimement, tels que les plaisirs, les distractions qu'il se permettait dans sa laborieuse carrière.

Alexandre Hesse, depuis le moment où il est venu habiter dans la même maison que moi et dans laquelle il a cessé de vivre, quand par hasard, il lui arrivait d'être plus communicatif que d'habitude, se plaisait à me lire quelques lignes de l'agenda en question, et dans lesquelles son père avait relaté

quelques faits qui concernaient son fils. Mais j'aurais sans aucun doute oublié en partie ce qu'il m'avait ainsi confié dans nos amicales causeries, déjà si loin de moi, si les dépositaires actuels du petit livre de compte n'avaient consenti à le mettre à ma disposition. Grâce à cette complaisance j'ai pu butiner à mon aise quelques particularités de la vie de mon ami que j'eusse vainement cherchées ailleurs. A partir de l'année 1820, c'est-à-dire au moment où Alexandre Hesse va atteindre 14 ans, son nom revient plusieurs fois sous la plume de son père qui dès lors le destinait à la même carrière que lui, quoique rien n'indiquât assurément qu'elle pût lui convenir.

Déjà Auguste Hesse, frère de M. Henri-Auguste Hesse, réside à Rome, en qualité de pensionnaire de l'académie de France, après avoir remporté le premier prix de peinture deux ans auparavant, le 18 juillet 1818.

Il y poursuit ses études avec ardeur, aidé des conseils de son maître, Gros, qui a compté un si grand nombre d'élèves et qui, comme il l'a dit en parlant de lui-même, avait charge de faire des peintres, en quoi il a très habilement réussi. Quelques lettres récemment publiées par l'un des biographes de ce grand peintre nous le montrent sous les rapports les plus avantageux, dans les relations bienveillantes

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qu'il entretenait avec tous les jeunes artistes qui avaient fréquenté son atelier. On trouvera à la fin de cette notice biographique deux lettres adressées à Auguste Hesse qu'il affectionnait particulièrement, écrites peu de temps après l'arrivée de celui-ci à Rome, dans lesquelles le grand maître, non content de donner d'excellents conseils sur la direction de ses études à l'élève récemment couronné, l'engage à ne pas se décourager, et cherche môme à le consoler de la double perte qu'il avait faite inopinément de ses père et mère, à quelques jours de distance dans Tannée même qui suivit sa présence à la villa Médicis. Ce fait dont je n'ai trouvé ailleurs aucune mention méritait assurément d'être recueilli ici. N'était-ce pas auprès de ses vieux parents qu'avec l'appui et les conseils de son frère, Auguste Hesse avait commencé heureusement les premières études delà peinture; que, soutenu par eux, il avait pu entrer à l'atelier de Gros en 1812 pour en sortir à l'âge de 22 ans, après avoir obtenu le grand prix, distinction fort enviée alors, parce qu'une fois obtenue, elle décidait de l'avenir du lauréat, le gouvernement récompensant volontiers ses premiers efforts par les commandes qu'il lui faisait à son retour de Rome.

La même correspondance nous fait connaître qu'A. Hesse travaillait, en 1819, à un important

tableau dans lequel il se proposait de montrer Ulysse, sous la figure d'un mendiant à la porte de son propre palais, exposé aux injures et aux insultes des prétendants àla main de Pénélope, lesquels ne se doutent pas qu'Ulysse de retour chez lui ne tardera pas à tirer une vengeance éclatante des unes comme des autres. Le maître donne de judicieux conseils à son ancien élève et lui recommande de ne pas négliger l'étude de l'art proprement dit en s'inspirant des maîtres dont il aies compositions sous les yeux, et en même temps il lui écrit qu'il a eu connaissance des démarches réitérées faites par son frère pour obtenir quelques commandes du ministère de l'intérieur, aussitôt, son retour en France, si ce n'est même auparavant.

Mais il ne craint pas d'ajouter à la date du 4 septembre 1819. «J'espère de votre sagesse que vous ne les accepterez [les commandes en question) qu'autantque cela s'accordera avec vos études. » N'était-ce pas lui conseiller de ne pas sacrifier le présent à l'avenir, mais d'attendre qu'il fût de retour en France, pour profiter des démarches de son frère, malgré les ardents désirs de celui-ci. Les vives sollicitations d'Henri Hesse dont nous venons de parler, dans un double but sur lequel il serait inutile d'insister, lui étaient rendues faciles par la position assez

en vue qu'il occupait à Paris, parmi les peintres de son temps. Chaque jour, en effet, voyait augmenter le nombre des portraits qui lui étaient commandés soit par des personnages importants de la nouvelle cour, de cette cour renaissante après tant d'orages, soit par de riches bourgeois enchantés de recourir aux pinceaux du portraitiste en renom.

Sur plusieurs pages de l'agenda dont j'ai eu l'occasion de parler, figurent à la recette et pour des sommes relativement importantes pour l'époque, quoiqu' assurément assez minimes, les noms de la duchesse de Berry, de mesdames de Bauffremont, de Nesselrode, de Bourbon Busset, de Castellane, de Louvois et de MM. de la Valette, de Sabran, de Blangy, de M. de Serre, l'éloquent garde des sceaux, alors dans tout l'éclat de son talent et de sa puissance. J'en passe et des meilleurs, mais je retiens volontiers celui d'Eugène Scribe dont la réputation commençait alors.

Accueilli très volontiers partout, fêté même dans le monde élégant et riche où son talent comme peintre ou son esprit aussi remarquable par la vivacité que par l'enjouement le faisaient rechercher, heureux de sa position personnelle et qu'il ne devait qu'à lui-même, fier du talent d'un frère qui lui en était partie redevable, Henri Hesse n'était que trop porté

à oublier le jeune garçon de 14 ans, d'un naturel doux et aimable, légèrement paresseux, qui s'élevait auprès de lui, sous les yeux d'une mère indulgente, mais qui, comme lui-même me l'a répété plusieurs fois, ne se sentait aucune vocation marquée pour l'art que cultivaient son père et son oncle avec succès et dont les produits d'abord peu abondants avaient fini par répandre l'aisance dans le ménage de ses parents.

Auprès d'un père qui admirait à l'excès la physionomie du seul fils qu'il eut, et dont il aimait à vanter Y étonnante beauté, tandis que son oncle étudiait à Rome, Alexandre Hesse se contentait de copier avec plus ou moins d'exactitude des gravures, ou de dessiner d'après la bosse, et ne fréquentait aucune école publique. Au moins la source ordinaire à laquelle nous venons de puiser (c'est-à-dire le petit registre paternel) nous apprend uniquement qu'Henri Hesse faisait donner à ce fils indifférent à tout des leçons de grammaire française par un maître particulier, tandis qu'il prenait pour lui-même un professeur de langue italienne dans laquelle il fit bientôt des progrès assez rapides pour pouvoir l'employer très correctement toutes les fois qu'il voulait mentionner par écrit ses moindres actions

ou ses dépenses journalières. Ce contraste entre le père et le fils est au moins singulier et s'explique même assez difficilement.

Cependant en continuant à feuilleter avec attention les pages du livre paternel, on est presque étonné d'y rencontrer la mention de l'acquisition d'une grammaire latine, laquelle n'a pu être faite qu'à l'intention d'Alexandre Hesse. J'ai eu en effet dans les mains plusieurs cahiers où celui-ci a conjugué quelques verbes latins, mais il n'a pas dû poursuivre longtemps l'étude d'un idiome qui ne lui plaisait pas, sans aucun doute, parce qu'il ne l'étudiait que contre son gré, quoiqu'il fût le fils d'un père qui se plaisait à lire Virgile, il est vrai dans la traduction de l'abbé Delille, alors fort goûtée.

N'est-cepasune chose curieuse et que nous croyons devoir signaler, ce père si indifférent pour l'instruction de son fils, non content de s'intéresser aux malheurs de Didon, trouvait le temps de commencer encore pour lui-même l'étude de la langue anglaise rarement cultivée chez nous à la même époque. x

A l'appui de ce que je viens d'avancer sur le peu de zèle d'Alexandre Hesse pour s'instruire, qu'on me permette de citer un témoignage important, celui de Jal, l'auteur du Dictionnaire critique de bio-

graphie et d'histoire, dont le nom souvent invoqué est devenu une autorité. Dans ses Causeries du Louvre, qui remontent à l'année 1833, cet écrivain, parlant avec éloge des Funérailles du Titien, titre du tableau qui venait de commencer, sous de brillants auspices, la réputation de son auteur, ne craint pas de dire : « Ce tableau est l'œuvre du fils du peintre de portraits, du neveu du peintre d'histoire, c'est le début d'un homme de vingt-cinq à vingt-six ans. M. Alexandre passait, m'a-t-on dit dans sa famille, pour un garçon qui ne ferait jamais rien. 11 était un de ces jeunes gens qu'on ne sait où jeter pour leur trouver une carrière et qui, jusqu'au jour où ils marchent dans une voie de succès, reçoivent de tous ceux qui les connaissent la qualification de mauvais sujets. Cependant il mit daus sa tête d'aller en Italie, il visita Venise, s'y trouva inspiré : il en est revenu avec un tableau qu'il acheva peut-être à Paris, vous l'avez sous les yeux... »

On ne peut douter qu'en qualifiant Alexandre Hesse de mauvais sujet, Jal, ami de son père, ne se soit proposé de faire ressortir davantage le succès prodigieux du tableau des funérailles du Titien, tableau qui était le début du jeune artiste dont on n'attendait pas grand' chose même dans sa famille. La suite cependant va nous montrer que

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les parents d'Alexandre liesse étaient trop disposés à juger avec peu d'indulgence le jeune garçon, parce qu'ils ne prêtaient pas à son extrême jeunesse une attention suffisante. En réalité ils se trompaient sur son compte. 11 nous suffit de continuer la lecture du livre paternel, lequel, à la date du 28 janvier 1820, contient les lignes suivantes : « Pour l'entrée d'Alexandreàl'attelier (sic) de M. Berlin, peinture, 5 francs. » Devons-nous admettre que le père d'Alexandre Hesse avait fini par reconnaître dans son fils alors âgé de 14 ans quelques dispositions particulières pour le paysage ; mais, suivant nous, ce qui est moins douteux c'est qu'il était décidé à lui faire suivre la carrière qu'il avait luimême embrassée.

Je serais presque tenté de croire que Henri Hesse a dû se dire: « J'ai pris le genre duportraitet j'ai réussi, mon frère, celui de l'histoire et il a réussi encore mieux que moi ; pourquoi mon fils ne réussirait-il pas à son tour dans le genre du paysage si bien fait pour répondre à son humeur douce, mélancolique, contemplative? Mettons-le chez M. Bertin qui jouit d'une assez grande réputation comme paysagiste. »

Cependant l'année qui suivit l'entrée d'Alexandre Hesse à l'atelier de cet artiste, à la date du 10 mars 1821 , sur la présentation de son père il fut inscrit au

nombre des élèves de l'Ecole des Beaux-Arts, récemment reconstituée. Il y a lieu de s'étonner cependant qu'Henri Hesse ait oublié de mentionner dans son journal ce fait important, et j'ai de la peine à m'expliquer pourquoi, à la date du 9 avril suivant, il a pu donner à son fils un écu de cinq francs per consolarlo di non esser stato ricevuto aW academia, à moins qu'il ne se soit agi d'un de ces coucours de l'École des Beaux-Arts, dans lequel Alexandre Hesse aurait échoué à son début.

Celui-ci n'a pas fréquenté plus de deux ans l'atelier de M. Bertin, et je ne puis affirmer que quelques ébauches de paysages, exécutées par lui et que je possède, remontent à l'époque où il en recevait des leçons ; je le voudrais, car on aime toujours à contempler les premiers essais d'un artiste digne de ce nom.

En 1823, Alexandre Hesse se trouve au nombre des élèves de Gros, où son oncle avait figuré avec éclat quelques années auparavant. Le registre paternel, tenu d'année en année plus négligemment ne nous offre plus guère l'intérêt qu'il avait dans le principe. Il ne mentionne pas l'entrée d'Alexandre Hesse à l'atelier de Gros, seulement, à la date du 3 janvier 1823, on lit ce qui suit : « Mois et masse d'Alexandre, 21 francs.» Celui-ci allait avoir

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17 ans et s'efforçait sans doute de réparer le temps qu'il avait longtemps perdu. C'est, au surplus, à partir de cette époque que le jeune artiste, dont le père lui accordait à grand'peine quelques pièces de monnaie pour ses menus plaisirs, sentit le besoin de se créer des ressources personnelles, en donnant des leçons de dessin à quelques femmes appartenant aux familles opulentes connues de son père.

Celui-ci, comme nous l'avons vu, avait su se créer, si j'ose m'exprimer ainsi, une clientèle très nombreuse parmi les courtisans de Louis XVIII : il put ainsi aider son fils dans un projet qui devait lui sourire à lui-même. Je tiens le fait des leçons données par Alexandre Hesse de sa propre bouche, et je crois me rappeler, comme ayant été au nombre de ses élèves, mesdames de Rauzan et de Sabran. Mais en vérité à 17 ans le jeune maître devait être fort goûté; très bien de sa personne, très beau même (au dire de son père), il ne manquait ni d'esprit naturel, ni de distinction dans ses manières ; comment n'aurait-il pas réussi à plaire aux femmes distinguées, qui s'essayaient à manier le crayon sous sa direction, après avoir été peintes parle père de leur jeune et charmant maître.

Il me tarde de parler d'une élève d'Alexandre Hesse dont le nom est resté populaire à cause de son

grand talent comme cantatrice, ce qui lui a valu l'honneur d'être chantée eu vers magnifiques par l'un des plus grands poètes contemporaius. Je commence par expliquer comment des relations s'établirent entre le jeune artiste et la jeune fille en question. Le professeur de 17 ans avait été assez heureux pour rencontrer dans le monde le célèbre chanteur Garcia, qui lui avait proposé de lui donner des leçons de chant en échange de leçons de dessin à donner à sa fille cadette Maria Garcia, fort jeune alors et qui annonçait les plus heureuses dispositions pour tous les arts. Cette curieuse circonstance de la vie d'Alexandre Hesse m'ayant été révélée par lui-même, aucun doute n'est possible à cet égard. Mais à quelle époque ces leçons ont-elles pu être échangées? Mademoiselle Maria Garcia s'est mariée à New-York, en 1826, avec M. Malibran dont elle a rendu le nom célèbre et n'est revenue à Paris qu'en 1827 ; il résulte de ce double fait que les leçons de dessin qu'elle a prises d'Alexandre Hesse n'ont pu avoir lieu qu'avant cette époque, très probablement en 1825. Madame de Saux, bien connue dans les arts qu'elle cultive heureusement sous le nom d'Henriette Brown, possède, m'a-t-on assuré, un album venant de madame de Bouteiller sa mère. Cet album est rempli de

croquis, de charges et de caricatures fort spirituelles delà main de la grande actrice; je n'ai pas vu ces dessins, mais un ami d'Alexandre Hesse, qui les a pu voir tout récemment, m'a affirmé qu'on pouvait y reconnaître une main qu'Alexandre Hesse a pu et dû guider heureusement : les amateurs se font toujours aider plus ou moins sciemment.

Au surplus la rencontre d'Alexandre avec Garcia, père de la divine Marietta, n'avait pas été aussi fortuite qu'on pourrait être tenté de le croire, car déjà depuis plusieurs années, à l'exemple de peintres de notre époque, de Géricault, d'Ingres notamment, Alexandre Hesse avait trouvé de très agréables distractions dans l'étude de la musique instrumentale et même vocale qu'il n'a jamais cessé d'aimer, comme ma propre expérience me l'aurait appris au besoin, si je ne pouvais pas invoquer bien d'autres témoignages à cet égard. C'est ainsi que le père d'Alexandre Hesse a écrit sur son petit registre per unpiccolo Flautto Aless. 8 francs; cette mention remonte au 2 février 1821. Je n'ai pas lieu de croire que l'étude difficile d'un pareil instrument l'ait occupé longtemps ; doué d'une voix agréable de baryton ou de basse, comme me l'ont assuré MM. Aubry et Dutillet, fort bons musiciens eux-mêmes, il chantait souvent avec

ces messieurs dans les soirées musicales données par MM. de Feltre, tous deux fils de l'ancien Ministre de la guerre sous Napoléon; une fois devenu élève de Garcia, très habile chanteur, Alexandre Hesse dut renoncer entièrement à la musique instrumentale pour se livrer au chant dans les moments où l'exercice de la peinture ne le captivait pas absolument.

Néanmoins pendant qu'il utilisait les dons que la nature lui avait départis (mais seulement pour son agrément personnel), il sentait augmenter chaque jour davantage son goût pour la peinture ; il eut sans doute de bonne heure l'idée d'entreprendre un voyage en Italie d'où son oncle était à peine de retour et dont il entendait parler souvent par son père qui ne connaissait pas ce pays, mais qui en écrivait et parlait la langue avec élégance et pureté. En attendant qu'il pût réaliser le rêve commun des artistes, il s'essayait au métier de graveur, que son père n'avait jamais pratiqué, s'étant toujours contenté de lithographier quelquesuns des nombreux portraits qu'il avait faits. Au moment où j'écris j'ai tout à la fois sous les yeux les gravures du fils et les lithographies du père.

Cependant nous ne devons pas nous arrêter longtemps à parler des essais d'Alexandre Hesse dans

l'art de la gravure, nous aimons mieux le suivre au Louvre où il consacrait chaque jour plusieurs heures à copier les grands maîtres, avec l'espoir ou au moins le désir de leur dérober le secret de leur brillante couleur.

Il a laissé derrière lui un très grand nombre de copies remontant aux années antérieures à 1830, tantôt réduites, tantôt aussi grandes que les originaux, toutes exécutées d'après quelques chefsd'œuvre de notre collection nationale; j'en possède moi-même quelques-unes dont le coloris en vérité peut passer pour très beau. Je citerai entre autres

Y Ensevelissement du Christ par le Titien, les Noces de Cana de Paul Véronèse, une Mise au tombeau de Schedone, quelques portraits d'après Rubens et Vandyck. Ces copies ont noirci, mais elles ne sont pas craquelées quoiqu' exécutées depuis plus d'un demi-siècle, tandis que des copies faites par lui en Italie durant le second voyage qu'il y fit, telles que

Y Assomption de la Vierge du Titien, la Prise de Constantinople du Tinloret, ont souffert du grave défaut que je viens de signaler, ce qui doit être attribué à l'emploi constant du bitume.

Alexandre Hesse appartenait à l'École des Beaux- Arts depuis l'année 1821, comme nous l'avons vu, mais il ne paraît pas y avoir laissé de traces nulle

part, il s'y montrait cependant élève assidu. J'ai sous les yeux les cours d'anatomie descriptive et de perspective soigneusement écrits de sa main, rédigés d'après les leçons des professeurs de cette école à la même époque. 11 attachait une très grande importance à l'art de la perspective, art trop souvent négligé par des artistes de mérite et qui ainsi sont obligés de faire mettre en perspective par des hommes spéciaux les tableaux qu'ils exécutent.

Son assiduité à l'atelier de Gros serait attestée au besoin par le nombre considérable d'académies que renfermaient les cartons qu'il a laissés à sa mort et qui montrent les progrès qu'il avait faits en dessin. Mais que sont-elles ces académies, que sont les dessins du jeune artiste, si on les compare à ceux qu'il a laissés et qui peuvent se voir aujourd'hui à l'École des Beaux-Arts, à laquelle ils ont été généreusement donnés, comme nous aurons occasion de le dire, après la mort de mon excellent ami, par la femme respectable à laquelle il les avait légués. Me voici arrivé au moment où je puis enfin parler de ses premiers essais de peinture, des premiers tableaux qu'il ait faits : c'est dans la sacristie de l'église d'un village peu éloigné de Paris, qu'il nous faut actuellement aller chercher les toiles où pour la première fois il a placé son nom.

Ce village, situé dans le département de Seine-et- Marne, se nomme Chevry, il a été longtemps habité par madame Brisson , veuve d'un conseiller du même nom à la cour royale de Paris, propriétaire du château qui fait le principal ornement de la même localité, et dans lequel les héritiers de cette dame conservent un assez grand nombre d'œuvres d'art exécutées par Alexandre liesse, à des dates fort différentes, dans tout le cours de sa vie.

Les deux toiles, peintes par lui il y a plus de cinquante ans, représentent l'une un Ecce homo, elle est datée de 1830 et signée liesse fils ; l'autre, la Flagellation du Christ, porte la même signature, mais sans aucune mention de l'année à laquelle elle remonte. Ce sont, à ma connaissance, les deux seuls tableaux où d'Alexandre Hesse ait pris le nom de Hesse fils; serait-ce à l'exemple de Paul Delaroche qui pendant assez longtemps a signé Delaroche fils, tandis que plus tard les compositions sorties de ses mains portent simplement Paul Delaroche.

Dans une petite église, située non loin de Chevry, à Voulx, on peut voir encore actuellement un Saint Sébastien qui n'est ni daté ni signé, mais cette toile néanmoins est incontestablement de la main d'Alexandre Hesse et doit remonter à la même date ; ne connaissant au surplus ces premiers essais

que par ouï dire, car je n'ai pas eu l'occasion de les yoir par moi-même, j'ignore, quel peut en être le mérite et je m'explique encore moins comment, exécutés à une époque où leur auteur n'était connu que de sa famille ou de quelques camarades d'atelier, ils sont parvenus aux lieux où nous les rencontrons aujourd'hui. Je serais cependant assez disposé à croire qu'en 1862, c'est-à-dire à trente ans de leur date, Alexandre Hesse, chargé par madame Brisson de peindre à fresque le chœur de l'église communale de Chevry, aura, soit à la demande de cette dame, soit à celle des ecclésiastiques qui desservaient alors les deux églises que je viens de nommer, fait cadeau des essais de sa jeunesse pour voiler les murailles des sacristies.

Cependant, dans les notes laissées par Alexandre concernant ses propres travaux, il n'a pas mentionné les toiles dont je vieus de parler, c'est à mon sens la preuve qu'il n'y attachait qu'une valeur très minime. Mais, par la date de leur exécution, ces essais appartiennent à une époque mémorable de notre histoire : en 1830, en effet, a commencé une nouvelle ère pour la France, sous plusieurs rapports importants, durant laquelle la politique, les lettres, les beaux-arts semblent avoir suivi une

direction nouvelle, que les années précédentes n'avaient fait encore qu'indiquer.

C'est depuis la révolution de la même année qu'Alexandre Hesse put enfin réaliser le projet qu'il avait formé encore bien jeune, de visiter l'Italie, cette terre promise des artistes, surtout il y a cinquante ans. Son premier voyage dans la péninsule italique ne dura que sept mois, aussi le jeune artiste de vingt-trois ans eut à peine le temps d'y faire en courant des études un peu sérieuses; cependant c'est à partir de cette courte excursion qu'Alexandre Hesse a pu reconnaître en lui un véritable peintre.

A l'heure où nous sommes, la visite de l'Italie est considérée à tort ou à raison comme une chose assez indifférente pour l'avenir d'un artiste; quelques personnes semblent même disposées à regarder un séjour dans ce pays plutôt nuisible que véritablement utile aux hommes doués de facultés remarquables pour les arts. Avant 1789, le voyage de Rome était un pèlerinage obligé, souvent et longtemps rêvé, que n'accomplissaient que les privilégiés de la fortune, assez riches pour voyager à leurs frais, ou les rares élèves que le roi y envoyait aux siens. Sous la première Restauration et même dans les premières années qui suivirent l'avè-

nement au trône du roi Louis-Philippe, c'était encore un voyage utile et désirable que les peintres notamment dont la bourse n'était pas absolument vide entreprenaient proprio motu quand ils n'avaient pas obtenu dans les concours publics le moyen de le faire sere publico. Alexandre Hesse fut du nombre de ces volontaires. Douze années auparavant son oncle était logé à la villa Médicis comme pensionnaire ; de retour à Paris depuis peu, il ne put accompagner son neveu que de ses vœux, à l'exemple de son frère, le père d'Alexandre Hesse.

A l'arrivée de celui-ci à Rome dans l'automne de 1.830, où j'ai dû le rencontrer, car je m'y trouvais à la même époque, mais malheureusement alors sans le connaître, il trouva Horace Vernet installé comme directeur de l'Académie Française, dans la belle villa du Monte Pincio, poste auquel il avait été appelé en 1828.

Depuis la dernière révolution cet artiste si longtemps loué et admiré, si peu ménagé aujourd'hui par nos aristarques, avait trouvé le moyen de se faire nommer représentant diplomatique de la France près le Saint-Siège et continuait à y faire grande figure, même depuis l'arrivée de l'ambassadeur entre les mains duquel il avait dû, et bien malgré lui, résigner les fonctions temporaires qu'il

avait remplies surtout à sa propre satisfaction . Toutes les personnes qui ont été assez heureuses pour être reçues à l'Académie de France à la même époque n'ont certainement pas oublié la manière gracieuse avec laquelle les maîtres de la Villa Médicis, particulièrement madame Horace Yernet et sa charmante fille, en faisaient les honneurs. En 1879, peu de temps avant la mort d'Alexandre Hesse, reportant tous les deux notre pensée vers ces années déjà si loin de nous, nous éprouvions une extrême satisfaction à nous les rappeler. En effet nous avions, l'un comme l'autre, gardé le souvenir des soirées dans lesquelles Horace Vernet, auquel tous les exercices du corps étaient familiers, dansait avec sa fille, depuis madame Paul Delaroche, la saltarelle au milieu des pensionnaires de la Villa Médicis, des nombreux artistes de passage à Rome, et d'étrangers plus ou moins distingués.

A l'heure où j'écris ces lignes, cinquante ans se sont écoulés, un demi-siècle a passé, la plupart des commensaux du palais Médicis, MM. Carie et Horace Vernet notamment, ont cessé de vivre, et celle qui fixait particulièrement tous les regards sur sa personne par sa beauté et la grâce exquise de son maintien est partie l'une des premières, enlevée prématurément à sa famille, à son mari mort lui-

même en 1856, à un âge peu avancé, dans tout l'éclat d'un talent qui semble s'être légèrement effacé. Le souvenir des uns et des autres, des plus connus comme des plus obscurs, s'est évanoui presque totalement,, et moi-même je ne pourrai jamais plus causer avec Alexandre Hesse de son premier voyage à Rome.

Après avoir passé l'hiver dans cette ville où il employa son temps plutôt à voir et à admirer ce qu'elle renferme d'intéressant, à parcourir ses magnifiques environs, les montagnes de la Sabine, les bords du lac d'Albano, Alexandre Hesse se rendit à Venise où il conçut la première idée de son tableau des Funérailles du Titien, mort de la peste le 27 août 1576, pendant que Delaroche peignait à Paris les vainqueurs de la Bastille, Delacroix, les insurgés de 1830 ivres de poudre et de soleil sur les barricades qu'ils avaient eux-mêmes élevées. Dès cette époque, l'histoire moderne, l'histoire de France en particulier, usurpent entièrement le terrain qu'avaient occupé jusque-là les Grecs et les Romains. Les hommes de l'école de David sont presque tous disparus ou vont disparaître de la hauteur où ils s'étaient si longtemps placés; les pâles imitateurs de Corneille, de Racine et de Voltaire vont en faire autant. Au théâtre, en poésie, en peinture, les règles si long-

temps immuables, si longtemps respectées, seront bientôt violées avec intention. Mais dans cette rénovation en quelque sorte générale de l'art, les artistes, peintres, sculpteurs, semblent brûler euxmêmes les idoles adorées si longtemps.

Delacroix dans son Dante et Virgile, dans les massacres de Chio, Paul Delaroche dans la Mort du Carrache, dans une Scène de la Saint- Barthélémy , dans les Derniers moments de la reine Elisabeth, dans la Mort du président Duranti et dans plusieurs autres compositions dramatiques, avaient, depuis quelques années, ouvert la marche de la nouvelle école de peinture et montré que les novateurs sur la toile ou sur la scène se donnaient ou allaient se donner la main. Les mêmes ardeurs, les mêmes tentatives hardies, les mêmes excès fougueux emportaient les uns et les autres. Les romantiques triomphaient des classiques, et Alexandre Hesse, en choisissant le sujet qui a commencé sa réputations obéissait lui-même aux tendances, aux inspirations de son temps.

C'est au commencement de l'année 1833, c'està-dire plus de deux ans après son retour du voyage rapide qu'il avait entrepris en Italie, que cette composition fut exposée au Louvre où elle eut un succès prodigieux, inouï même, d'après le témoi-

gnage de Théophile Gautier, mais sans doute auprès d'un public composé en grande partie de ces Français, qui ne seraient bons juges, s'il faut en croire Delacroix, que pour ce qui se parle et se lit, et qui n'ont jamais eu de goût en musique et en peinture. Ce jugement est beaucoup trop passionné, pour être entièrement fondé, quoique émis par un peintre en grand renom et qui s'estimait beaucoup lui-même. Nous savons qu'il existe des artistes, et en assez grand nombre, qui prétendent, lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes, ce qu'ils aiment volontiers à faire, que leurs œuvres peuvent tout au plus être appréciées de quelques connaisseurs en vue desquels ils ont uniquement travaillé. Cette assertion est au moins contestable : si les poètes sont faits pour être lus, les poètes dramatiques en particulier pour être joués, les tableaux eux-mêmes pour être vus, n'est-ce pas aux lecteurs, aux auditeurs, aux spectateurs qu'appartient le droit de juger du mérite réciproque des uns et des autres? Sans doute, la peinture religieuse ne peut être bien goûtée que des personnes qui ont elles-mêmes des croyances religieuses fermement établies, tandis que les peintures, dont les sujets sont purement historiques, ne sont justiciables que de celles auxquelles l'histoire est familière. Mais les scènes empruntées

à la vie ordinaire, et plus ou moins anecdotiques, est-ce qu'elles ne relèvent pas un peu de tout le monde?

Si l'art de la peinture ne réfléchissait pas le milieu où il s'exerce, comme la littérature est l'expression de la société, comment expliquer que ce même art, en France surtout, ait invariablement obéi au goût, à la mode du jour? Est-ce que les peintres des fêtes galantes, les Watteau, les Lancret, les Boucher, n'ont pas puisé leurs inspirations dans les boudoirs du temps où ils vivaient? Et les peintres de l'école de David n'ont-ils pas obéi aux opinions politiques ou philosophiques qui dominaient alors et dont leur maître était lui-même l'esclave, en représentant des sujets en rapport avec ces opinions?

Néanmoins ce n'est pas uniquement auprès des simples curieux, des visiteurs nombreux de l'exposition de 1833, qu'Alexandre Hesse trouva des admirateurs.

La critique elle-même, par l'organe de ses meilleurs représentants, lui prodigua ses éloges, au point même d'étouffer quelques observations judicieuses relatives à certains épisodes du spectacle imposant et triste tout à la fois que devaient offrir les obsèques de ce grand peintre au milieu des scènes où morts

et mourants se trouvaient emmi les places et les rues que le cortège funèbre traversait.

Avouons même que cette première et mémorable victoire du jeune peintre semble lui avoir coûté cher dans la suite; il fut, on peut le dire, obrutus triumpho suo, car dans les années qui suivirent J 833 un très grand nombre de ses premiers admirateurs le connurent uniquement comme le peintre des Funérailles du Titien et se montrèrent ainsi trop enclins à le ranger parmi ces artistes qui n'ont qu'une heure dans leur vie, éclairée d'une lueur très brillante à son début, bientôt disparue dans une obscurité à peu près complète, semblable aux météores qui se montrent inopinément et s'éteignent avec rapidité.

Nous ne devons pas oublier que le tableau des Funérailles du Titien, qui attirait tant de monde à l'exposition de 1833 et trouvait acquéreur au lendemain de son ouverture, valut à son auteur inconnu la veille une médaille d'or de première classe ; revendu par son premier acquéreur, il a quitté la France, et sans doute pour toujours, depuis la dispersion de la galerie Delessert où il était entré; il ne nous en reste que la très médiocre gravure sur bois du Magasin pittoresque qui commençait à jouir du succès populaire qu'il a conservé depuis près de cinquante ans.

Dans toute la maturité de son talent, Alexandre Hesse, cherchant en vain le reflet de ce premier rayon de gloire, s'étonnait tristement que son nom fût méconnu, après des travaux importants et, à mon avis, égaux, si ce n'est supérieurs au mérite du tableau qui avait consacré son nom.

Un écho plaintif, quoiqu' adouci du désenchantement de Fauteur des Funérailles du Titien semble sortir de sa plume dans la lettre que je reproduis ici et qu'il m'écrivait de Paris en 1856, c'est-àdire plus de vingt ans après l'exposition de 1833.

« Je suis on ne peut plus fâché, mon cher « Pol, de répondre par un refus à votre affectueuse « proposition ; ne me demandez pas quels sont les « motifs qui me retiennent ici. Vous ne les com- « prendriez sans doute pas. Vous êtes resté jeune, « actif, vivace, tout vous intéresse, tout est pour « vous un sujet d'étude, de réflexion et d'enthou- « siasme ; ce que vous avez appris, ces connais- « sauces variées, ces études profondes sont là à « vos ordres. Vous avez beaucoup appris et rien «oublié, enfin vous êtes vivant et il n'est pas cer- « tain que je le sois encore. »

Je prie le lecteur de faire ici une large part à l'aveuglement de l'amitié ; dans les lignes qui précèdent et bien souvent dans la suite de cette étude

biographique j'aurai à répéter la même chose.

Je continue la transcription de la lettre d'Alexandre Hesse.

« Comment, direz-vous, le spectacle de la nature « dans ses habits de fête, le miroir des lacs » (j'habitais momentanément les bords du lac de Zurich si bien chanté par André Chénier quelques années avant la Révolution française), « la cime « éclatante des monts, la profondeur mystérieuse « des forêts, l'art que vous avez étudié et qui a dû faire « de vous un amant passionné de la création, quoi « toutes ces choses vous laissent muet, ne remuent « plus en vous une fibre, un souvenir, n'éveillent pas « un désir, ne vous donnent pas cette soif de l'âme « toujours altérée du beau, etc., etc.; que de choses « ne diriez-vous pas que je ne me dise tous les « jours et inutilement.

« Vrai, votre lettre, mon cher ami, en même « temps qu'elle m'apportait un vif plaisir, celui de « vous savoir bien portant et bientôt de retour en « France, me cause un chagrin extrême, en m'ap- « prenant que j'étais encore plus vieux, plus ossifié « que jamais.

« Tout est fini en moi, j'aurai passé mon inutile « vie à gémir de n'arriver à rien, de ne rien savoir, « de n'avoir d'aptitude pour rien ; ce qu'à grand

« renfort de volonté, de travail et d'application j'ai « pu acquérir, aura toujours été paralysé par une u défiance, par un amour-propre au moins aussi « grand.

« Un instant, un seul, j'ai cru que je pouvais me « faire un nom ; c'était à l'époque où ma première « bataille fut presque une toute petite victoire. De- « puis j'ai essuyé tant de défaites que cette illusion « passagère s'est évanouie avec bien d'autres. Un « philosophe se fût contenté de vivre dans ce demice jour de la médiocrité : un rayon de gloire avait « éclairé mes débuts et, quoique bien pâle, bien peu « mérité surtout, depuis qu'il avait disparu, je vivais « dans la plus profonde et la plus honteuse obscurité .

« Tenez, mon cherPol, vous êtes peut-être le seul « à qui j'ai dit cette plaie de mon orgueil, c'est peut- « être aussi la première fois que je me rends bien ft compte de cette mort de mon intelligence, car «je m'éteins tous les jours; jusqu'à la faculté « d'exprimer ce que j'éprouve me fuit et m'aban- « donne; celte lettre en est la preuve, n'est-ce pas ? « Pourtant c'est en pleurant que je vous l'écris.

« Jugez un peu, si je suis si nul en vous entrete- « nant d'un chagrin, de ce que je crois quand il ne « s'agit. . . Je ne trouve pas ce que je voudrais dire.

« Merci mille fois de votre offre, ne m'en voulez

<( pas si je refuse une seconde fois d'aller passer « quelques jours avec vous. Causer me serait une « fatigue, voire même un ennui... dessiner... croire « que mes œuvres iront un jour dans ces salles du « Louvre, dont je suis tout au plus digne d'être le « gardien. Tenez, mon cher Pol, vous seriez bien « coupable, si vous n'étiez si aveugle.

« Allons, adieu et encore merci de cette nouvelle « preuve de votre bonne amitié qui m'est précieuse. « Brûlez ce mot, je vous prie, et croyez à ma bien a sincère affection. »

La lettre précédente que j'ai tenu à reproduire in extenso, n'ayant jamais pu me décider à l'anéantir malgré la recommandation de celui qui l'avait écrite, a dû l'être dans un de ces moments de découragement trop fréquents hélas ! dans la vie d'Alexandre Hesse. Qu'ai-je besoin d'ajouter qu'elle fait son éloge et nous apprend à le connaître tout entier. Ne nous révèle-t-elle pas son application au travail, sa défiance de lui-même et son extrême modestie, qualités ou défauts, comme on voudra les prendre, que nous aurons à signaler dans tout le cours d'une vie consacrée entièrement à l'art de la peinture. Nous allons, en attendant, retourner en arrière. L'exposition de l'année 1833terminée(àcette époque le salon s'ouvrait au commencement du prin-

temps) Alexandre Hesse, dans toute la joie de son triomphe et comme éclairé par un des rayons de sa gloire naissante, partit pour l'Italie, à la recherche d'autres sujets de composition.

C'était la seconde fois qu'il la visitait et lui-même, dans les notes qu'il a laissées derrière lui et dans lesquelles il a mentionné les principales actions de sa vie et la plupart de ses travaux, nous apprend que la durée de cette nouvelle excursion sur cette terre si riche de son passé et de ses souvenirs n'a pas dépassé neuf mois. C'est à Florence qu'il s'est principalement arrêté, comme les nombreux dessins exécutés par lui d'après les peintres primitifs et que j'ai sous les yeux en ce moment le montrent suffisamment. Néanmoins il a dû retourner à Venise dans le cours de son voyage et y passer quelque temps, assez même pour renouveler connaissance avec L. Robert, qui habitait alors la même ville et dont il avait pu apprécier le mérite à Rome en 1830. Nous possédons encore aujourd'hui un portrait au crayon d'Alexandre Hesse, de la main de l'artiste Neufchatelois dont la fin malheureuse remonte à l'année 1835.

J'attribue à l'époque du voyage que je viens de signaler plusieurs importantes copies faites par Alexandre Hesse d'après les grands Vénitiens, telles

que Y Assomption de la Vierge, magnifique tableau du Titien, la Prise de Constantinople du Tintoret, peintre dont on ne peut apprécier le mérite que dans la ville des lagunes où il a laissé de si nombreux chefs-d'œuvre. Ces copies garnissaient encore l'atelier d'Alexandre, rue d'Assas, au moment de sa mort.

De retour à Paris au commencement de l'année 1834, le peintre eut de nombreux portraits à faire dont quelques-uns à peine furent exposés l'année suivante. Je citerai entre autres celui de madame Brisson à cause de son mérite et principalement pour rappeler que cette dame morte en 1877, daus un âge très avancé, s'est montrée la constante et bienveillante amie d'Alexandre Hesse.

Les critiques ne furent pas unanimes dans les jugements qu'ils portèrent de ce portrait, le premier qu'Alexandre Hesse avait cru devoir exposer; les uns n'y voyaient qu'une imitation et encore une imitation malheureuse de M. Ingres et lui reprochaient en même temps de ne pas répondre à ce qu'on était en droit d'attendre du peintre des Funérailles du Titien, tandis que d'autres vantaient les qualités qu'on y retrouve aujourd'hui, la correction dudessin, l'élégance des vêtements, la vérité du coloris.

Au salon de l'année suivante, c'est-à-dire en 1835,

ALEXANDRE IIESSE. 37

Alexandre Hesse, qui avait eu tout le temps nécessaire pour rentrer en lice avec éclat, exposa un tableau de chevalet dont Yasari lui avait fourni le sujet et Florence le lieu de la scène. Le Plutarque des peintres italiens raconte en effet, dans la biographie qu'il nous a laissée de Léonard de Vinci, que ce grand artiste se plaisait à rendre la liberté aux oiseaux qu'il achetait à ceux qui les avaient captivés. Nous ne croyons pas nous tromper en avançant ici que cette anecdote, vraie ou fausse, répond mieux à la nature intime du peintre français qu'à celle du grand artiste italien du seizième siècle chez lequel les sentiments naïfs et spontanés ne semblent pas avoir essentiellement dominé. Alexandre liesse au contraire a dû choisir un sujet qui se trouvait répondre à la douceur habituelle de ses mœurs, douceur à laquelle la mélancolie ajoutait un charme particulier. Pendant les nombreuses années qu'il a passées à Venise, ce peintre se plaisait à nourrir les pigeons si nombreux dans cette ville, et plus tard, quelques mois à peine avant sa mort, la chambre dans laquelle il couchait s'égayait du chant des serins que sa mère lui avait laissés elle-même en mourant.

Je n'ai pas eu l'occasion de revoir le tableau de Léonard de Vinci, depuis le jour où il fut acquis par

un négociant rouennais à un prix très modique, longtemps disputé, chez lequel on m'a assuré qu'il existait encore aujourd'hui.

Cependant, à une distance de près de cinquante années, j'ai conservé précieusement le souvenir de la délicieuse figure du jeune garçon qui regarde, les yeux dirigés vers le ciel, les oiseaux, mis en liberté par Léonard de Vinci, s'envoler en poussant des cris joyeux.

En peignant avec un soin minutieux et, disons-le, avec une espèce de recherche le sujet de l'anecdote empruntée à la biographie d'un peintre que tant de chefs-d'œuvre recommandent à la postérité , Alexandre Hesse ne pouvait s'attendre au succès populaire qu'avaient obtenu les Funérailles du Titien ; car ce tableau venait le second, venu le premier, il aurait été probablement mieux goûté de la foule. Il devait se contenter de se montrer, cette fois, vrai, naïf et simple : trois qualités qu'il est difficile assurément de réunir, mais quoi qu'il en soit, les critiques, toujours peu disposés à applaudir à un second succès, à une seconde victoire, se montrèrent au contraire disposés à lui demander un ouvrage dont la touche fût plus ferme, plus accentuée, plus ressentie, d'une couleur plus brillante que dans son premier ouvrage, enfin une compo-

sition qui le rapprochât davantage des grands maîtres vénitiens dont il aurait dû uniquement s'inspirer.

Evidemment ce n'était pas ce que le peintre avait voulu chercher; à tort ou à raison, il s'était proposé d'opposer aux scènes terribles, quoiqu'adoucies de son premier tableau, la tranquillité, le calme, la suavité des actions les plus ordinaires de la vie humaine. Ne sont-elles pas toujours ces actions si communes et qui passent inaperçues, celles que la nature semble quelquefois se plaire à étaler à nos yeux? Que de fois ne m'est-il pas arrivé de m' arrêter dans la vallée de Chamounix, au pied du Mont Maudit qui la domine, pour admirer la sérénité d'un enfant paissant des chèvres à quelques pas de là, sans craindre les avalanches des neiges qui couvrent les flancs de la montagne. Qui nous dit qu'Alexandre Hesse n'éprouva pas un sentiment analogue, en reproduisant sur une toile d'une petite dimension les traits du grand Florentin qui s'oubliait un moment pour rendre la liberté à des oiseaux afin de partager la satisfaction que tous les êtres éprouvent en recouvrant la liberté qu'ils ont perdue.

Peu de temps après la clôture de l'exposition de 1836, Alexandre Hesse reçut du ministre de la maison du roi la commande d'un tableau destiné à

décorer au Louvre la galerie d'Apollon qu'il s'agissait de rétablir après un abandon qui a duré jusqu'à la seconde République, à laquelle doit revenir l'honneur de sa restauration. Le tableau devait représenter Henri IV rapporté au Louvre après son assassinat, sujet magnifique, bien digne d'orner le palais que ce monarque avait réuni aux Tuileries par une galerie.

Tout le monde sait que la mort violente d'Henri IV a dû contribuer à changer les destinées de la France confiées à ses habiles mains. Hélas! il s'y était attendu depuis longtemps, on pourrait même croire qu'il avait fini par se résigner à périr victime des passions fanatiques de son temps; « ils me tueront, disait-il quelques jours avant de perdre la vie, je vois bien qu'ils n'ont point d'autre remède eu leur danger » . On avait même été jusqu'à prédire à ce grand roi qu'il mourrait dans un carrosse et ce fut en effet dans une voiture qu'il fut assassiné. Un gentilhomme de très haute lignée, aussi célèbre par son luxe et ses galanteries que par son esprit naturel, a raconté dans les mémoires dont la Société de l'histoire de France vient de publier une nouvelle édition, ce qui s'est passé au Louvre lorsqu'Henri IV blessé mortellement y fut rapporté.

Je crois devoir ici reproduire ce simple et éloquent récit qui servira à jeter une vive lumière sur

la scène représentée dans le lableau d'Alexandre Hesse.

« J'allay attendre le roy à l'Arsenal, comme il me l'avait dit, mais hélas ce fut en vain ; car peu après on vint crier que le roy avait esté blessé et qu'on le rapportait dans le Louvre. Je courus lors comme un insensé et pris le premier cheval que je trouvay et m'en vint à toute bride au Louvre. Je rencontray devant l'hôtel de Longueville M. de Blérancourt quy revenait du Louvre quy me dit à l'oreille : Il est mort. Je courus jusqu'aux barrières que les gardes françaises et suisses avaient occupées, les piques basses et passâmes, M. Legrand et moy, sous les barrières, puiscourûsmes au cabinet du roy, où nous levîsmes estendu sur son lit et M. de Vie, conseiller d'estat, assis sur le mêsme lit qui lui avait mis sa croix de l'ordre sur la bouche, et lui faisait souvenir de Dieu. Milon , son premier médecin, estait à la ruelle, pleurant et des chirurgiens quy voulaient le panser; mais il était déjà passé, bien vismes tous une chose qu'il fit un soupir, ce qui en effet n'estait qu'un vent quy sortait, alors le premier médecin cria : ah c'en est fait, il est passé. M. Legrand en arrivant se mit à genoux à la ruelle du lit, et luy tenait une main qu'il baisait et moy je m'estais jette à ses pies que je tenais embrassés, pleurant amèrement. M. de

Guyse arriva lors, pleurant aussy, qui le vint embrasser, et en ce même instant Catherine, femme de chambre de la reine, vint appeller M. de Guyse, M. le Grand, et moy. »

Le peintre n'avait pas à sa disposition des ressources égales à celles de l'historien, et, d'un autre côté, la grandeur de la toile sur laquelle il devait représenter cette imposante scène était déterminée à l'avance pour la place à laquelle elle était destinée ; en conséquence, Alexandre Hesse, quoique s'étant bien évidemment inspiré du récit de Bassompierre dans lequel plusieurs actions successives se trouvent associées en quelques lignes, ne pouvait pas réunir dans un cadre étroit tous les personnages accourus les uns après les autres auprès de leur souverain mort ou mourant et auquel ils ne portaient pas à coup sûr le même degré d'affection. Aussi la composition peinte dans laquelle figurent cinq personnages seulement : MM. d'Epernon, deMontbazon, de Lavardin, de Caumont et de Liancourt est moins attachante que le récit écrit : simplement, sagement ordonnée, elle nous montre la grande figure du roi, qui vient à peine d'expirer, cette figure attire sur elle tous les regards, comme cela devait être; le mort semble commander aux courtisans agenouillés autour de lui dans un profond silence, et si j'osais dire

le moribond semble encore le maître absolu du lieu. Cette toile, placée aujourd'hui au palais de Trianon, non loin de quelques autres tableaux de MM. Saint- Evre, Roger, Blondel, Colin, Decaisne, Alfred Johannot, qui avaient été destinés également à orner la galerie d'Apollon, montre la supériorité du peintre, auteur de la Mort d'Henri IV, sur les artistes dont je viens de citer les noms, et depuis plus de quarante ans la couleur de cette peinture n'a subi aucun changement appréciable : elle avait figuré à l'exposition de 1837 avec quelques portraits de femme, et une très bonne tête d'étude.

Presque tous les portraits du même artiste se recommandent par des qualités égales, l'étude sérieuse du modèle, la correction irréprochable du dessin, l'arrangement savant des vêtements, la vérité et l'éclat du coloris, mais ils pèchent par la sécheresse et la dureté des contours, ils ne sortent pas assez du fond sur lequel le peintre les a placés.

Cependant, en continuantàtravailleravecassiduité, l'avenir d'Alexandre Hesse paraissait assuré; la modicité de ses goûts, la simplicité de ses habitudes contribuaient également à lui permettre de venir maintenant en aide à ses père et mère qui n'avaient aucune espèce de fortune personnelle. Avouons qu'Henri Hesse, habile portraitiste, longtemps recherché

comme tel, n'avait pas pu voir, sans regret, les événements politiques qui avaient exilé de France une partie de la famille royale et en même temps dispersé un cerlain nombre des familles nobles restées fidèles aux Bourbons de la branche aînée. Or, c'était parmi celles-ci que le talent du père d'Alexandre Hesse trouvait le plus souvent à s'exercer. L'artiste en renom des années 1817 et suivantes, approchait de la soixantaine, sa vue avait baissé; une femme supérieure, madame de Mirbel dont Louis XVIII avait protégé les débuts comme miniaturiste, remplaçait Henri Hesse à la cour bourgeoise de Louis-Philippe ; les commandes devenaient rares et, ne se voyant plus occupé aussi souvent qu'il l'aurait désiré, le vieil artiste commençait à se livrer à un découragement bien naturel en pareil cas. C'est alors que son fils, par un pieux stratagème, lui vint en aide sans que celui-ci pût s'en douter et voici comment il s'y prit. Sous des noms supposés et à l'aide d'amis complaisants et complices de sa piété filiale, Alexandre Hesse demandait à son père des répétitions, des copies d'anciennes miniatures qu'il payait de l'argent que lui-même gagnait, et cet argent servait en même temps à acquitter les dépenses journalières d'ailleurs fort modiques du ménage de M. et de madame Hesse. Sans doute la mère d'Alexandre

ALEXANDRE HESSE. i.i

n'était pas la dupe des mensonges pieux de son fils, mais peu lui importait, puisque son mari, ainsi consolé, ne s'apercevait pas de la ruse qui le faisait vivre. J'ai tenu à rapporter ici cette circonstance particulière de la vie de mon ami, parce qu'elle honore sa mémoire et qu'en vérité notre âme se rafraîchit volontiers à la source de semblables actions. D'ailleurs, vingt-cinqansplus tard etM. Henri Hesse mort depuis longtemps, Alexandre Hesse agira de la même manière envers sa mère arrivée à une extrême vieillesse et qui, craignant de manquer plus lard du nécessaire, croyait devoir s'imposer des privations de toute espèce, quoique son fils pourvût libéralement à ses besoins. Alors que fera celui-ci? Ne pouvant lui laisser croire qu'elle pût d'elle-même diminuer la dépense du ménage commun, et dans la crainte que les privations, auxquelles elle se condamnait, n'eussent une influence regrettable sur sa santé, il s'ingéniera à lui cacher le prix réel des denrées alimentaires, du vin, par exemple, qu'elle buvait ou du loyer de l'appartement qu'ils occupaient ensemble et il fera tout cela avec tant de simplicité et de bonhomie que, pendant les nombreuses années qu'elle survécut à son mari, elle ne s'est pas plus doutée que lui des mensonges de leur fils. J'aime à croire que cette supercherie a contribué

à prolonger les jours de madame Hesse bien au delà du terme ordinaire de la vie humaine.

Le succès du premier tableau exposé en public par Alexandre Hesse en 1833 ayant rendu son nom populaire lui avait valu un très grand nombre de portraits, et ces portraits, exécutés à la satisfaction de ceux dont ils retraçaient les traits, finirent par lui procurer dans la suite d'importantes commandes, et ce qui est peut-être un peu plus rare, ce qui \aut encore mieux, des amitiés pures et solides qui l'ont accompagné durant toute sa carrière.

C'est ainsi qu'après avoir exposé en 1834 un portrait fort réussi de madame Brisson, il avait eu à faire celui de son mari, en 1835 : et celui-ci ayant conçu le projet d'orner de peintures le château de Chevry qu'il habitait pendant la belle saison, n'hésita pas à demander à Alexandre Hesse un tableau représentant la mort violente de Barnabe Brisson, président du parlement de Paris, dont il avait l'honneur de descendre. Ce magistrat ambitieux, mais timide et dissimulé, n'avait cherché, sur le siège élevé qu'il occupait, qu'à le conserver sous le gouvernement anarchiquedes ligueurs, cependant sans détourner entièrement ses regards de l'astre qui commençait à éclairer de ses rayons naissants la personne du Béarnais. Ce double jeu n'empêcha

pas Barnabe Brisson d'être la victime de sa duplicité, ou au moins de ses irrésolutions ; informé cependant que ses jours étaient sérieusement menacés, soit qu'il n'ait pas ajouté foi à ce qui lui avait été dit à cet égard, soit qu'il ait tardé à s'éloigner de Paris par des motifs restés inconnus, il ne tarda pas à être condamné, par un jugement aussi odieux que cruel, le 15 novembre 1591, à être pendu. Il subit son supplice en même temps qu'un ancien conseiller de la grand'chambre et un conseiller du Châtelet qui avaient été arrêtés par une bande de prêtres et autres factieux conduits par le curé de Saint-Côme ; ceux-ci du moins furent exécutés sans avoir été condamnés juridiquement. Le crime commis sur leurs personnes fut moins odieux, car il ne fut pas dissimulé par un simulacre de justice. La pendaison de Barnabe Brisson forme le sujet du tableau d'Alexandre Hesse, qui nous représente le président au moment où il vient d'être élevé sur l'échafaud dressé à cet effet. Cette toile actuellement conservée au château de Chevry, pour lequel elle avait été commandée, fut exposée au salon de l'année 1842. On y reconnaît toutes les qualités du peintre auquel on devait Henri IV rapporté mort au Louvre : même correction de dessin, même sobriété de composition, même harmonie de couleurs, même

distribution habile de la lumière. Je ne sais quel critique a reproché à l'artiste d'avoir placé, parmi les bourreaux obscurs et gagés du président, un misérable plus déguenillé que les autres et dont on aperçoit l'épaule à travers la déchirure du vêtement qu'il porte; mais ne pourrait-on pas adresser un reproche semblable à tant de peintres célèbres qui ont usé du même artifice pour montrer leur habileté à peindre le nu?

Un critique récent, et celui-là beaucoup plus autorisé, en parlant de la même toile, a dit qu'Alexandre liesse avait choisi le sujet qu'elle représente, sous l'influence de la lecture habituelle des ouvrages historiques du seizième siècle, peut-être avec le désir de caractériser dans une suite de compositions différentes les événements de la grande époque des Valois, mais je crois que cette supposition est trop gratuite pour être admise même avec une apparence de certitude. Si Alexandre Hesse a peint successivement Henri IV sur son lit de mort, le président Barnabe Brisson sur le gibet où il rendit son dernier soupir, et plus tard, comme nous le verrons, la procession de la ligue sous Henri 111, le départ pour la chasse du Béarnais, c'est uniquement parce que ces sujets lui furent commandés. Ne verronsnous pas ses pinceaux représenter à deux reprises

des scènes des croisades àlademande du roi Louis- Philippe, désireux de consacrer, dans le musée de Versailles la mémoire des hauts faits de l'époque où tant d'illustres Français crurent devoir prendre la croix.

Outre le tableau qui représentait la mort du président B. Brisson, qui figura au salon de Tannée 1842, comme je l'ai déjà observé, Alexandre Hesse y exposa uue étude, conservée au musée de Nantes auquel elle a été donnée par les héritiers de M. G. de Feltre, en vertu du testament de celui-ci qui l'avait acquise de son auteur. Elle représente, de grandeur naturelle et vue jusqu'aux genoux, sainte Catherine appuyée sur une roue, indice du supplice auquel cette sainte fut condamnée. En la peignant avec des traits masculins empreints de dureté, l'intention du peintre a été de montrer aux yeux que pour subir un supplice aussi long et aussi cruel, la force physique est aussi indispensable que la force morale. Je préfère à cette étude le jeune page portant des fruits de la même exposition et de la même main, lequel décore le château de madame Brisson à laquelle Alexandre Hesse l'avait vendu peu de temps après avoir été mis sous les yeux du public.

C'est, si je ne me trompe, en 1 833 que le roi Louis- Philippe qui aimait les beaux-arts, assurément, mais

dont le goût n'était pas toujours aussi délicat et aussi pur que cela eût été désirable, conçut l'idée de créer à Versailles dont le palais somptueux était depuis 1789 demeuré à peu près inhabité, un musée qu'il dédia à toutes les gloires de la France. Hélas! des évéuements récents se sont chargés d'en ternir l'éclat. Afin de mettre cette idée à exécution dans le plus bref délai (les rois sont toujours pressés), le monarque demanda aux arlistes français les plus en renom, sans distinction d'écoles et sans préférence pour aucun d'eux, un nombre considérable de tableaux destinés à perpétuer le souvenir des faits les plus mémorables de notre histoire. Paul Delaroche, Delacroix, Cogniet, Horace Yernet, Ary Scheffer, Schnetz et tant d'autres reçurent d'importantes commandes de la liste civile. Alexandre Hesse luimême ne fut pas oublié. En parcourant en effet les livres de l'exposition du Salon de peinture de 1842, on trouve à son nom une grande composition qui lui avait été demandée deux ans auparavant et dont voici la titre : Adoption de Godefroy de Bouillon en 1097 par l'empereur Alexis 1er Comnène. Ce tableau se voit encore dans la salle dite des Croisades au palais de Versailles. L'action se passe dans l'intérieur d'nne église byzantine ; à gauche de l'abside, l'impératrice est assise, tandis que l'empereur de-

bout embrasse Godefroy, après l'avoir touché de son sceptre. A droite de la même abside, on remarque une tribune occupée par des musiciens et des chanteurs. La nef renferme de nombreux croisés qui agitant leurs armes et déployant des étendards, prêtent serment de fidélité au nouvel empereur. Les uns comme les autres, de nationalité différente, sont revêtus de costumes magnifiques, rehaussés d'or, d'hermines et d'autres fourrures dont l'éclat semble fixer tous les regards dans cette scène un peu théâtrale, et qui semble un peu vuide, à l'exemple de toutes les cérémonies semblables. 11 ne reste aujourd'hui des croisades que les récits dont la véracité est plus ou moins contestable, après tant de siècles écoulés. La mémoire de ceux qui les ont entreprises, avec des sentiments de piété bien différents des nôtres, s'est effacée peu à peu : mais ces expéditions éloignées, au milieu de populations orientales, continuent d'offrir un grand nombre de sujets à la peinture ; ce qui permet aux artistes, chargés de reproduire à notre époque quelques-uns des faits mémorables accomplis par les croisés, de donner carrière pleine et entière à leur imagination. Le tableau d'Alexandre Hesse, remarquable par une couleur pleine d'éclat et d'harmonie, n'a souffert ni du temps, ni des hommes comme cela était à

craindre : l'ordonnance en est sage, on pourrait peutêtre désirer qu'elle fût moins régulière, en un mot, moins officielle.

Après la fermeture du salon où cette toile a figuré et à l'occasion de la distribution des récompenses accordées à quelques-uns des exposants, Alexandre liesse fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, distinction ordinairement très recherchée des artistes.

Au milieu de l'année 1842, Alexandre Hesse parlit pour le midi de la France où il paraît avoir séjourné assez longtemps, notamment à Arles, avant de se rendre en Italie, but principal de son voyage ; c'est tandis qu'il était occupé à peindre dans cette ville, qu'il eut l'occasion de connaître et d'apprécier M. et madame Préponnier auxquels les liens d'une sincère affection l'ont tenu attaché tout le reste de sa vie ; la mort seule a pu les rompre.

L'absence d'Alexandre Hesse à partir de la même époque fut assurément très longue, trop longue même pour les amis qu'il avait laissés à Paris ; elle ne fut pas moindre de quatre années enlièrement consacrées à la peinture en Italie qu'il revoyait pour la troisième fois. Cet exil volontaire a été sans contredit la plus riante, la plus belle partie de la vie de

l'artiste. Sa santé était alors parfaite, son humeur plus douce et plus enjouée que jamais, ses espérances d'avenir plus grandes, son activité au travail plus considérable. A peine sorti de France, il s'arrêta en premier lieu à Florence afin d'étudier de nouveau avec soin les peintres des quatorzième et quinzième siècles qu'il ne connaissait encore que très imparfaitement. Durant le temps qu'il passa dans la capitale du duché de Toscane il peignit une petite toile devenue la propriété de madame Brisson et sur laquelle il nous montre un peintre brûlant les compositions qu'il vient d'achever. Je suis tenté d'y voir une allusion à sa propre personne, à ses travaux journaliers, car il était bien rarement satisfait de ce qu'il faisait et recommençait incessamment ce qu'il avait entrepris. A la fin de l'année suivante, c'est-à-dire dans les premiers mois de l'année 1843, Alexandre se décida à venir habiter de nouveau Venise, où tant de motifs devaient le rappeler, mais non plus dans la maison de M. Catanco, si longtemps fréquentée par les artistes français, et où dans ses précédents voyages, il avait connu Léopold Robert qu'il ne devait plus y retrouver. Tout le monde sait que la vie n'est nulle part plus agréable, plus douce, plus facile sous tous les rapports qu'à Venise. La beauté du ciel y est incomparable, les

nuits y sont surtout délicieuses et c'est un plaisir de tous les jours et qui ne finit pas que de parcourir les lagunes dans une de ces gondoles qui circulent sans bruit, le jour comme la nuit, dans les eaux à peine agitées de la reine de l'Adriatique si belle, si sereine, malgré les malheurs qui l'ont brisée. L'ombre du passé, et d'un passé glorieux, semble grandir les ruines de cette cité autrefois si puissante et si renommée. Alexandre Hesse m'a cent fois répété qu'il se plaisait tantôt à remonter ou à redescendre le grand canal dont il habitait les bords ; tantôt à visiter les rivages du Lido, tandis que la lune se levait sur la mer, et qu'autour de lui les rossignols, oiseaux particulièrement aimés des Vénitiens, chantaient à l'envi dans les cages où ils les tiennent renfermés, et que les barcaroli en faisaient autant dans les embarcations qu'ils conduisaient.

Plusieurs fois ses pinceaux se sont essayé avec succès à reproduire sur la toile les bords du Lido et cette mer unie comme une glace qui les sépare de Venise. Rentré chez lui, reposé de la fatigue, après avoir erré autour des îles semées à quelque distance de cette ville, il lisait les grands écrivains de l'Italie dont la langue lui était devenue aussi familière qu'à son père, mais surtout Boccace , l'incomparable conteur dont il admirait la grâce

et la fertilité d'invention, heureux au plus haut degré de la vie calme et presque voluptueuse des Véniliens au milieu desquels il vivait et dont le caractère répondait entièrement au sien. Un amateur distingué, actuellement au service des États- Unis, M. de Trobriant, fut assez heureux pour se lier avec Alexandre Hesse pendant son séjour à Venise; il ne cesse aujourd'hui de vanter l'amabilité, la gaîté, la douceur du peintre auquel il a survécu.

Après avoir habité quelque temps à Venise avec M. et madame Prépounier une ancienne demeure patricienne où il se trouvait assez mal, il trouva le moyen de convertir en atelier une des chambres de l'étage supérieur du palais Foscari situé sur le grand canal, longtemps célèbre, mais alors presqu'entièrement ruiné et dont il était devenu locataire. Dans ce même palais appartenant, je ne sais à quel titre, au gouvernement autrichien, vivaient deux demoiselles Foscari, toutes deux octogénaires et envers lesquelles Alexandre Hesse montra souvent une grande bienveillance.

C'était réellement une bonne fortune pour un admirateur passionué des grands peintres vénitiens que de pouvoir travailler à son aise en les imitant dans une condition très modeste sans doute, mais

néanmoins sans manquer de rien. Aussi Alexandre Hesse ne s'est-il éloigné qu'assez rarement de Venise à laquelle il devait en réalité son premier succès. Cependant en 1844 il fit avec son nouvel ami M. Prépounier, un voyage dans le Tyrol; mais j'ignore tout à la fois quel en fut le moment et quelle en fut la durée.

Quelques peintures faites à Rome depuis ce voyage et notamment une magnifique tête d'éludé, la plus belle qu'il ait peinte sans date précise, il est vrai, mais remontant vraisemblablement à 1845, nous apprennent que de temps en temps il abandonnait Venise, pour visiter les villes qu'il ne connaissait pas ou qu'il désirait revoir, et quand Réprouvait le besoin de changer de place et de voir du pays, il trouvait autour de lui des compagnons de route enchantés de le suivre partout où son humeur le poussait. J'ai connu moi-même quelqus-uns d'entre eux qui se rappelaient, à une distance de trente ans au moins, les excursions qu'ils avaient faites dans sa compagnie. Le charme du souvenir semblait ajouter au plaisir qu'ils avaient goûté.

Alexandre Hesse à cette époque n'avait pas encore quarante ans ; il était content de son sort, passionné pour ce bel art de la peinture, malgré les difficultés qu'il lui offrait. 11 n'aurait pas quitté

l'Italie, où son cœur avait été touché, s'il n'avait pas laissé en France ses père et mère avancés en âge et auxquels il servait de soutien depuis longtemps. Le désir de leur être utile, d'améliorer leur position, l'encourageaient à redoubler d'efforts, avec l'espoir de ne revenir à Paris que chargé d'une nombreuse et abondante récolte. Plusieurs années auparavant le peintre, ayant eu l'occasion de faire le portrait en pied de madame la duchesse de Feltre, s'était assez intimement lié avec deux des fils de cette dame, et c'est à eux qu'il crut devoir envoyer la plupart des toiles peintes dans le midi de la France en 1842 et qui ont figuré à l'exposition de Tannée 1844, dont le livret mentionne la présence, entr' autres : 1° un petit tableau représentant des pêcheurs catalans ; 2° une étude d'après un jeune pêcheur; 3° le portrait d'une jeune Arlésienne remarquable par sa beauté et dont Alexandre Hesse avait reproduit les traits avec bonheur. Ce portrait fut acquis par un étranger et nous avons lieu de croire qu'il se trouve maintenant en Hollande, patrie de l'acquéreur. Le même amateur doit posséder également un assez grand nombre de cartons bitumés de petite dimension sur lesquels Alexandre Hesse a représenté con amore des figures isolées, telles que des habitants de la campagne de Rome, des barca-

roli, des porteurs d'eau, des marchands de poulets vénitiens, que sais-je encore; toutes ces figures se recommandaient par l'absence de toute sécheresse, de toute dureté dans les contours, et par la fraîcheur et l'éclat du coloris, elles ont dû être exécutées les unes comme les autres de 1843 à 1846, c'est-à-dire pendant le plus long séjour qu'Alexandre Hesse ait fait dans cette Italie qu'il allait bientôt et pour toujours abandonner.

Cependant il se pourrait bien que le peintre ne se soit pas trouvé encore à Paris, à l'ouverture de l'exposition de 1847 où fut placé un tableau qui naguère se voyait encore au Luxembourg représentant le triomphe de Pisani. Cette importante peinture conçue, méditée, achevée à Venise, avait été confiée aux soins de M. de Trobriant à son départ pour Paris; en conséquence le peintre ne songeait pas encore à un retour immédiat, sans quoi il l'eût apportée lui-même. Dans tous les cas ce tableau mérite, par l'importance du sujet et le temps que son auteur lui a consacré, de nous arrêter un moment.

Dans la guerre malheureuse des Vénitiens contre les Génois en 1379, à la nouvelle des progrès constants de ceux-ci qui ne se trouvaient plus qu'à quelques lieues de Venise, les marins qu'on enrôlait à

]a hâte, les artisans appelés subitement à la manœuvre des vaisseaux, les citoyens de toutes les classes s'étaient répandus tumultueusement dans toutes les parties de la ville ; ils couvrirent bientôt la place Saint-Marc et entourèrent en un instant le palais où siégait le grand conseil de la République, fort alarmé lui-même et ne sachant à quel parti s'arrêter, comme cela arrive d'ordinaire dans les moments difficiles que traversent les États. Bientôt les cris de : Vive Pisani dont la popularité avait augmenté depuis son injuste disgrâce, sortit de toutes les bouches. 11 fallut bien céder à ce cri unanime pour demander ou plutôt pour exiger la réhabilitation de celui qui le portait. Le gouvernement vénitien n'était pas habitué à se laisser dicter des lois par la multitude ; néanmoins il fit rendre à la liberté celui qu'il avait condamné à expier dans les fers la perte de la bataille de Pola livrée sous son commandement peu de temps auparavant.

Quelques historiens ont prétendu que Pisani enfermé sous les voûtes du palais ducal, du côté du Pont des Soupirs, entendant le peuple, qu'il avait conduit si souvent à la victoire, proclamer son nom et demander qu'on lui rendît son ancien général, se traîna malgré les fers dont il était chargé jusqu'à la grille de son cachot et cria : « Arrêtez,

arrêtez; des Vénitiens ne doivent invoquer qu'un seul nom, celui de Saint-Marc. » Mais je suis tenté de mettre en doute une pareille modération de la part d'un homme que ni sa réputation comme général, ni la noblesse de son caractère, ni le souvenir encore récent de ses victoires n'avaient pu protéger contre l'ingratitude du gouvernement aristocratique de sa patrie et contre la sévérité des juges auxquels, il est vrai, les Avogadors avaient été jusqu'à demander une condamnation capitale contre le malheureux général, mais qui s'étaient contentés de lui infliger quelques années de prison.

C'était certes un beau sujet à représenter en peinture, et on comprend facilement qu'il ait séduit l'imagination d'Alexandre Hesse, locataire depuis plusieurs années du palais où Pisani avait vécu.

D'un côté, le lieu de la scène, Venise, la vue du palais ducal qu'il avait déjà laissé entrevoir dans les Funérailles du Titien, le voisinage de la mer, l'éclat du ciel italien, la rareté et la richesse des costumes du quatorzième siècle auquel remontait l'action représentée ; de l'autre, le tumulte inséparable d'une scène de révolte, l'enthousiasme des citoyens de tous les rangs et de toutes les conditions, ces circonstances réunies fournissaient au peintre la matière d'une composition intéressante parle sujet lui-même,

séduisante d'aspect, vive, animée, tumultueuse, que dominait la grande figure du guerrier arraché à l'obscurité de sou cachot, rendu subitement à la liberté, heureux de revoir le soleil, plus heureux encore de respirer l'air pur de sa ville natale, et enfin porté en triomphe, avec ou sans son consentement. Cependant le Triomphe de Pisani, malgré son mérite qui ne peut être contesté, fut bien loin d'avoir le succès des funérailles du Titien. Les critiques, même les plus acerbes et les plus injustes, ne lui manquèrent pas, au moment où il fut soumis au jugement du public. Thoré lui reprochait la dureté du dessin, le défaut d'harmonie de la couleur; Th. Gautier, tout en disant que c'était une œuvre de mérite et dans laquelle il reconnaissait toutes les qualités, mais aussi tous les défauts habituels au peintre, ne craignait pas d'ajouter : « Architecture, costumes, types locaux, étudiés avec soin et rendus avec une précision un peu roide. Seulement de son succès moins sonore le peintre a forcé en quelque sorte les effets, exagéré lui-même, comme un copiste enthousiaste, pour ramener l'attention sur ses toiles abandonnées. Tout s'est figé et durci dans sa peinture, le ciel est de marbre, la terre est de jaspe, les hommes d'ivoire ou de buis, les draperies de fer blanc émaillé, rien ne

flotte, rien n'ondule dans ce monde immobile, et tandis qu'un critique veut bien reconnaître dans ce tableau un ouvrage capital, qu'il soit ou non au-dessous des Funérailles du Titien, un autre ose dire, dans le langage assez peu courtois et trop généralement adopté par les critiques d'art* comme ils se font appeler : « Ce tableau ne signale aucun progrès dans la manière de l'auteur, le Léonard de Vinci, les Funérailles avaient sur le tableau de cette année l'avantage de la clarté. Quant à la peinture proprement dite, c'est toujours le même procédé. On voit sans peine que M. Hesse a étudié avec persévérance tous les procédés de l'école vénitienne, mais il n'a dérobé à ces maîtres habiles que la partie matérielle de leur art. »

Quant à moi, et à cette occasion je me permets de faire observer que la plupart des critiques qui n'ont jamais tenu une brosse de leur vie ou qui, quand ils ont su s'en servir, ne l'ont fait qu'assez maladroitement, devraient être plus réservés dans les jugements des œuvres d'art qu'ils condamnent avec tant d'assurance ; et à mon tour je dirai eh parlant du Triomphe de Pisani, tableau savamment étudié et poussé peut-être trop loin, au point de faire regretter que son auteur ne nous ait pas offert un Pisani entraîné malgré lui plutôt que porté

triomphalement et avec son consentement par une multitude enfiévrée, délirante, sous un ciel embrasé.

On croit trop voir passer devant soi un cortège, une cérémonie d'apparat dans un beau jour de fête, à laquelle prennent part des acteurs choisis et commandés exprès, au lieu de révolutionnaires qui n'ont pas conscience de ce qu'ils font ; nulle part on ne sent qu'un ennemi implacable touche aux portes de Venise.

Dans cette toile exposée pendant plus de 30 ans au musée du Luxembourg auquel elle appartient, et dont les contours semblent peints à sec, les ombres ont poussé légèrement au noir, défaut si commun au surplus chez tant de peintres anciens et modernes.

Alexandre Hesse n'avait pas tardé à rejoindre à Paris les derniers tableaux qu'il avait exécutés en Italie et dont j'ai cité les principaux. A peine, étaitil de retour qu'il reçut de la liste civile la commande d'un nouveau tableau qui ne fut exposé qu'en 1848, année si fertile en événements inattendus et qui ont été suivis d'autres plus extraordinaires encore. Le sujet représenté sur cette nouvelle toile offre à nos yeux la prise du château de Baruth par les croisés sous le commandement du roi Amaury II, château-fort dont les croisés s'emparèrent sans que

les Sarrazins aient fait mine de le défendre avec une véritable résolution. A l'horizon la ville assiégée est dominée par la forteresse dont les murailles se détachent sur la mer d'un bleu intense ; à gauche du tableau et sur le premier plan quelques personnages à cheval portent l'oriflamme orné de la croix. Ils sont placés sur un tertre peu élevé ; sur le second plan, les assiégeants et les assiégés luttent entre eux, mais sans grande furie. L'histoire nous apprend en effet que les Sarrasins n'ayant pas réussi à rentrer dans la ville assiégée, dont les portes avaient été ouvertes aux croisés par des esclaves chrétiens que les musulmans avaient laissés à Baruth, quand ils en sortirent pour marcher au devant de l'ennemi, se virent obligés de prendre la fuite dans la crainte d'être eux-mêmes faits prisonniers. L'ordonnance de cette composition est sage, claire, sans grande animation cependant; la couleur est brillante, elle s'est harmonisée et fondue depuis 30 ans. J'appellerai l'attention sur les figures du second plan qui me paraissent particulièrement réussies ; mais je voudrais plus de vie, plus d'intérêt : c'est de la peinture officielle.

A lamême exposition, Alexandre Hesse avait envoyé une famille italienne, petit tableau qui rappelle les compositions de Léopold Robert, auquel on peut

reprocher trop souvent un peu de sécheresse ; une femme italienne, très bonne étude et un portrait du jeune Gatien de Clocheville, en costume de page du temps de Louis XIII, à peine âgé de 18 ans et que la mort devait bientôt ravir à ses parents. Ce portrait doit être regardé, à 1res juste titre, comme le meilleur du même artiste, il a toutes les qualités de sa peinture sans les défauts ordinaires de son pinceau; remarqué au surplus à la même exposition, il valut à son auteur une médaille de seconde classe.

Durant l'année 1849 où notre pays fut livré à toutes les agitations d'une politique irrésolue, entre des adversaires qui se disputaient le pouvoir par des moyens plus ou moins avouables, un concours fut ouvert pour une figure symbolique de la république, concours auquel Alexandre Hesse prit part, mais dont il ne sortit pas vainqueur. Cet échec auquel il devait assez naturellement s'attendre ne paraît pas lui avoir été sensible, la nature de son talent ne le portait pas à la représentation des figures mythologiques dans laquelle le génie de Prudhon s'est montré seul habile à notre époque.

D'ailleurs Alexandre Hesse, dontles opinions politiques avaient toujours été très modérées, voisines même de l'indifférence, souffrait visiblement des événements du jour, il en redoutait les conséquences

dans la crainte qu'elles ne portassent un coup à la culture de Fart auquel il s'était entièrement et depuis longtemps consacré. Très réservé en toutes choses et même très circonspect, il montrait une grande répugnance pour les agitations de la rue dont il devait être à un moment prochain témoin involontaire en qualité de garde national. Aux journées du 24 juin 1849 il eut en effet à marcher contre les insurgés, et lui-même m'a raconté avec sa sincérité habituelle quelques-uns des épisodes de la prise de l'hôpital de Lariboisière dont les constructions n'étant point encore terminées avaient offert aux révoltés un refuge momentané dans lequel ils se défendirent avec acharnement. Les scènes tumultueuses, sanglantes et trop souvent bouffonnes auxquelles il avait assisté au péril même de ses jours, sans doute pour la plus juste des causes, mais à coup sûr bien malgré lui, l'avaient disposé à la tristesse et au découragement; un chagrin plus profond encore vint l'atteindre: son père, Henri Hesse, depuis assez longtemps malade, mourut peu de temps après les journées de juin, c'est-à-dire le 4 août 1849. Désormais Alexandre Hesse ne vivra plus que pour cette mère dont ses soins éclairés et tendres ont contribué à prolonger l'existence et ce sera désormais dans l'exercice assidu de la peinture qu'il cherchera une diversion à ses in-

quiétudes, une consolation à ses chagrins, une diversion à ses douleurs morales.

Peu de temps après la mort de son père il peignit la Fuite en Egypte, sujet si souvent représenté. Ce tableau d'une noble simplicité se voit actuellement à l'église d'Avranches où se trouve également Jacob luttant avec Fange dû au pinceau de son oncle. Une répétition de la Fuite en Egypte a été donnée par Alexandre Hesse quelques années plus tard à Mariembourg, ville natale de sa mère.

La vierge est assise sur un âne qui marche derrière saint Joseph, la scène est éclairée par les rayons de la lune. Je ne connais de ce tableau qu'une petite esquisse à l'aquarelle, et une gravure sur cuivre en ma possession. Alexandre Hesse avait en effet essayé de graver, dans un moment de loisir, cette composition qui devait d'autant plus lui plaire qu'elle répondait aux sentiments pieux d'une mère très fervente catholique. A la même époque et à la demande de madame Brisson, Alexandre Hesse exécuta, pour le château de Chevry, la Procession de la Ligue, du 10 février 1593, dont la Satyre Ménippêe nous a conservé une si amusante description, sans doute et probablement née de l'imagination de l'écrivain, mais dont quelques peintures contemporaines peuvent seules nous donner une idée

complète; mais Alexandre Hesse ne parait pas s'être inspiré des montres de la même époque, si même il les a connues.

Au moment où il entreprenait ce travail, le peintre avili t sous les yeux des processions de la même nature dansles rues de Paris, mais dont, il est vrai, l'élément religieux était soigneusement exclu et dont les principaux personnages ne lui fournissaient pas l'élément pittoresque si riche et si abondant du seizième siècle. 11 eût vainement cherché, au milieu de Paris de Tan 1848, Monsieur Rose, naguère évêque de Senlis et depuis grand maître du collège de Navarre et recteur de l'université, portant la robe de maître des arts avec le camail, le rochet et un hausse-col dessus, la barbe et la tête rasées, l'espée au côté et une perluisane sur l'épaule; encore bien moins les curés Amilthon, Bouclier et Lincestre, ayant chacun le casque en tète dessous leurs capuchons et une rondache pendue au col où estaient peintes les armoiries et devises des principaux ligueurs. Dans un cadre restreint et destiné à occuper une place déterminée à l'avance, où le peintre du dix-neuvième siècle aurait-il pu placerles cordeliers, les jacobins, les carmes, les capucins, les minimes bonshommes et les feuillants tous armés à l'antique que suivaient les quatre ordres mendiants, puis les paroisses, puis

les Seize réduits au nombre des apôtres, parce que Mayenne en avait fait pendre quatre à cause de la mort du président B. Brisson, et en queue et tout à fait en queue, les écoliers si nombreux de l'université de Paris, etc., etc.

Dans une peinture faite avec la plume, c'est-à-dire dans une description écrite, il est plus facile de représenter les épisodes que multipliaient des montres semblables aux processions des ligueurs pour lesquelles nous avons sans doute conservé le môme goût, mais sans avoir à notre disposition la foi qui animait nos pères sous le règne de Henri 111, et encore bien moins les costumes variés et pittoresques de la môme époque.

La composition d'Alexandre, dont une intéressante esquisse peinte sur bois m'appartient, décore maintenant l'escalier du château de Chevry; les figures étant de grandeur naturelle, le peinlre n'a pu nous représenter qu'une partie de la grande procession du seizième siècle, et pour lui communiquer sans aucun doute quelque chose de plus solennel, il a cru devoir en éloigner tout ce qui pouvait offrir un contraste trop frappant avec l'image du Christ placée par lui sur le second plan de la scène qu'elle semble dominer.

Dans le tableau moderne très habilement peint et

d'une belle couleur, on peut regretter l'absence de madame de Nemours représentant la reine-mère à laquelle la fille du tailleur portait la queue, de madame la douairière de Montpensier, de mesdames de Belin et de Bussy Leclerc qui étaient présentes à la procession dont les rangs pourraient être plus pressés, plus tumultueux ; l'artiste en ne mettant pas de femmes dans sa composition s'est h coup sûr privé d'un élément précieux. Une toile, aujourd'hui la propriété de M. de Talleyrand-Péri- -gord, qui représente le même sujet et qui a été exécutée au seizième siècle, nous intéresse bien davantage, malgré la petitesse des figures qui s'y trouvent représentées et la faiblesse de l'exécution.

Les deux tableaux dont je \dens de parler, la Fuite en Egypte et la Procession de la Ligue, ont figuré à l'exposition de peinture de l'année 1851.

Déjà d'ailleurs, et dès le mois de janvier de la même année, Alexandre Hesse avait soumis à la commission des beaux-arts de la ville de Paris les esquisses des peintures murales qui lui avaient été' commandées l'année précédente pour la décoration de la chapelle de Sainte-Geneviève dans l'église de Saint-Séverin, située derrière Notre-Dame, dans un des quartiers les plus pauvres de Paris. L'humidité

de cette église, augmentée par le voisinage immédiat d'une fontaine, est considérable; d'un autre coté le voisinage de quelques masures lui dérobe le peu de jour qui lui arrive. Aussi est-il bien à craindre que lespeinturesà fresque exécutées à Sain t-Sé vérin depuis une quarantaine d'années ne soient, si ce n'est perdues, du moins très endommagées avant peu de temps. La chapelle sous le vocable de Sainte- Geneviève peinte par Alexandre Hesse n'a été ouverte au public qu'en 1852. C'était la première fois qu'il s'essayait à la peinture monumentale et tout était en quelque sorte nouveau pour lui. Sans doute les peintures décoratives de cette église ne peuvent être considérées comme des fresques semblables à celles qui ont été exécutées pendant tant de siècles en Italie et même en France à une époque très éloignée de nous. En effet, les peintures de Saint - Séverin ont été appliquées sur un fond de pierre enduit de cire, afin de les garantir de l'humidité. Une fois sec, cet enduit permet au peintre de choisir son heure pour exécuter les compositions qu'il veut représenter et l'emploi des couleurs délayées à l'eau communique au coloris quelque chose de plus suave, de plus harmonieux, de plus fondu et en même temps aux contours des figures faites pour être vues d'assez loin, beaucoup moins de sécheresse; mais

aussi, une fois peintes, elles ne peuvent pas plus être retouchées que les fresques proprement dites exécutées sur un enduit encore frais.

La vie de la patronne de Paris étant entièrement légendaire, c'est-à-dire ne reposant pas sur des documents historiques dignes de .confiance, l'artiste chargé de peindre les murs de la chapelle qui lui était consacrée a pu choisir à son gré parmi les actions attribuées à cette sainte les plus propres à honorer sa mémoire, et en même temps les plus favorables à la peinture. D'un autre côté, la place qui lui était accordée étant très restreinte, et surtout très irrégulière dans un édifice presque obscur, il était indispensable d'exagérer les ombres et de donner une grande vigueur de ton aux parties éclairées.

Sur la partie gauche et dans l'ogive de la chapelle,, sainte Geneviève est représentée agenouillée, levant les bras au ciel et non loin des moutons qu'elle faisait paître dans sa jeunesse. Au-dessous saint Germain, évêquede Paris, en habit sacerdotal, donne le voile à la même sainte placée à genoux aux pieds de l'autel. Sur la paroi droite et dans l'ogive, l'évêque de Paris et l'abbé de Sainte- Geneviève promènent processionnellement dans les rues de cette ville les restes mortels de sainte Gène-

viève au milieu de nombreux malades atteints du mal des ardents.

On sait qu'à toutes les époques de notre histoire pareille procession fut renouvelée et qu'en 1813 Bonaparte écrivait à son frère Joseph, gouverneur de Paris, de faire promener dans les rues de cette ville la châsse de sainte Geneviève !

Au-dessous, celle-ci distribue du pain aux pauvres accourus en foule, pendant une de ces disettes si communes autrefois.

Quelques artistes, quelques amateurs furent à peu près les seuls qui surent apprécier le mérite réel des compositions dont nous venons de parler, parce que si le public visite volontiers les expositions annuelles des tableaux, il se garde bien d'aller contempler les peintures exécutées dans les principales églises de Paris depuis une cinquantaine d'années. Allez à Saint-Séverin, si le cœur vous en dit, un jour de la semaine, et vous y rencontrerez à peine quelques dévotes qui viennent y prier pour obtenir le soulagement de leurs souffrances physiques ou de leurs peines morales, sans porter jamais les yeux vers les peintures qui décorent la chapelle dans laquelle elles s'agenouillent; mais les gens qui se targuent du nom de critiques d'art, vous les y chercheriez en vain. — Cependant l'un d'eux, mort depuis assez

longtemps, Planche, dont la mordante plume ne ménageait ordinairement ni les écrivains ni les artistes, dans un article de la Revue des Deux-Mondes écrit en 1856 et consacré à la peinture monumentale dans les églises de Paris, conseillait charitablement à Alexandre Hessede se renfermer à l'avenir dans la peinture anecdotique, car il ne lui paraissait pas né pour les grandes entreprises.

Entre les œuvres, ajoutait-il, qui ont appris son nom au public et les travaux qu'on lui confie maintenant, l'intervalle est si considérable qu'il pourrait bien se repentir de sa confiance en lui-même. Par ces mots le travail qu'on lui confie, Planche entendait parler des peintures murales exécutées par Alexandre Hesse à l'église Saint- Séverin. Du reste, des quatre sujets qu'il avait peints, la distribution des aumônes, la peste de Paris, la communion de sainte Geneviève, et la paissance des moutons, le critique, si redouté de son vivant, préférait le premier et le dernier qui avaient été, suivant lui, rendus d'une manière ingénieuse, avec le regret que le peintre n'eut pas mis plus de fermeté dans son dessin, quoiqu'il eut saisi très heureusement le caractère mystique et ingénu de l'héroïne.

Si Planche eut vécu à l'époque où, sans se laisser décourager par des critiques plus ou moins fondées,

Alexandre liesse a exécuté les peintures murales de Sainl-Sulpice et de Saint-Gervais, il aurait sans doute reconnu qu'il s'était trompé.

J'attribue à l'année 1852 une grande composition d'Alexandre Hesse dans laquelle on voit Henri IV partant pour la chasse. Cette peinture non signée et non datée et qui occupe une toile de forme très allongée, se voit actuellement au château de Chevry pour lequel elle avait été commandée par la propriétaire de ce château restée fidèle au culte de la maison de Bourbon. Quelques partisans de la branche aînée de cette maison avaient reproché à madame Brisson de n'avoir pas pour la mémoire du Béarnais le respect qu'elle méritait; ce reproche, au moins singulier, a donné naissance à ce tableau dans lequel on voit le monarque à cheval, accompagné de piqueurs sonnant de la trompe et d'une meute de chiens, sujet très insignifiant par luimême, malgré la présence d'Henri IV connu par d'autres exploits.

Dans la pensée de se reposer et de varier ses travaux, Alexandre Hesse a consacré une grande partie de l'année 1852 à l'exécution de nombreux pastels dont quelques-uns sont fort beaux et mériteraient d'être plus connus.

L'année précédente, il avait fait, au crayon rouge,

une assez grande quantité de portraits de dimension réduite et qui n'avaient pas que le mérite de la ressemblance. Ces travaux peu importants en euxmêmes ne l'empêchaient pas de se préparer à l'exécution d'œuvres d'une bien plus grande valeur.

A l'exposition de 1853, il envoya, outre un des pastels que nous venons de mentionner, l'entrevue du doge Foscari avec son fils, tableau que je considère comme l'un de ses meilleurs, et qui n'eut pas, malgré son incontestable mérite, le succès auquel son auteur devait s'attendre. Quoique Alexandre Hesse ne demandât jamais qu'un prix très modique de ses œuvres, comparé aux prix actuels de la peinture contemporaine, il ne trouva pas à le vendre et, dans son dépit, se vit obligé de le céder, de guerre lasse, pour une somme insignifiante à un ami qui aimait à s'entourer des œuvres d'Alexandre Hesse, mais qui n'était pas malheureusement assez riche pour les payer ce qu'elles valaient.

Nous avons vu que ce peintre avait, presque tout le temps de son séjour à Venise, habité le palais Foscari. 11 s'était appliqué (comme cela était bien naturel) à connaître l'histoire particulière du doge dont ce palais porte encore le nom, et c'est à cette histoire qu'il a emprunté le sujet de la belle composition dont je suis appelé à parler en ce moment.

En 1545, Jacques Foscari, fils du doge François Foscari, ayant été accusé de crimes imaginaires, et dont le plus grand, le seul même qui pût motiver la condamnation de celui auquel on l'imputait, n'avait jamais été prouvé, fut soumis trois fois à la torture qui ne lui était pas applicable, sans que de cruels et injustes tourments pussent lui arracher le moindre aveu. 11 n'en fut pas moins condamné à un bannissement perpétuel par des juges prévenus contre lui et au nombre desquels son père figurait. Mais, avant de l'envoyer en exil, on n'osa pas refuser au fils du principal magistrat de la République, victime d'ennemis plus ou moins connus, la permission de voir une dernière fois sa jeune femme, ses enfants encore en bas âge, ses père et mère déjà vieux tous les deux, qu'il allait quitter pour toujours. Cette dernière entrevue, implorée et accordée comme une faveur particulière, fut accompagnée de circonstances qui devaient la rendre bien pénible, car elle ne put avoir lieu que publiquement et, en conséquence, avec la circonspection nécessaire qui retint et comprima les épanchements de la douleur paternelle et refroidit les adieux de la femme et des enfants. Ce ne fut pas, en effet, dans l'intérieur de la maison de ses pères, comme le condamné aurait pu légi-

timement l'espérer, mais dans une des grandes el magnifiques salles du palais ducal qu'une femme jeune encore, suivie de ses quatre fils, vint faire d'éternels adieux à son mari; qu'un père octogénaire, doge de Venise, que la dogaresse, accablée d'infirmités, purent jouir un moment, un seul moment, de la triste consolation de mêler leurs larmes à celles de l'exilé. Le condamné se jeta aux genoux de son père, peut-être en face de quelques-uns de ses accusateurs et incontestablement eu présence des nombreux ennemis du doge, trop peu généreux pour dissimuler entièrement la joie qu'ils éprouvaient à la vue de ce vieillard, premier magistrat de la République, obligé de repousser les sollicitations d'un fils unique qui lui montrait ses bras et ses mains disloqués par la torture.

Un chroniqueur du temps, sans aucun doute bien informé, a raconté cette touchante et douloureuse entrevue du doge et du condamné dans les termes suivants, que j'ai tenu à reproduire, à cause de leur simple et concise expression :

« Il doge era vecchio in decrepita elà e caminava con una mazetta. E quando gli andô parlogli molto constantemeute che parea che non fosse figliuolo unico. E Jacopo disse, messer padre vi prego che procurate per me, acciochè io torni a casa mia. il

ALEXANDRE H ES SE. 7il

doge disse : Jacopo va e ubbidisse a quello che vuole la terra e non cercar ti piu oltre. »

Jacques Foscari devait mourir eu prison. Les malheurs du père égalèrent depuis ceux du fils, la sévérité cruelle dont il fit preuve en cette occasion ne lui servit de rien, il dut se démettre de ses importantes fonctions, et quand l'innocence de Jacques Foscari fut reconnue, il était, hélas ! trop tard, le condamné avait cessé de vivre loin de sa patrie, loin des siens.

Tel est le sujet du tableau peint par Alexandre Hesse, il était digne du pinceau du peintre et, saut' un seul personnage, sans doute un des ennemis secrets de François Foscari qui montre trop ouvertement sur sa figure la joie que l'abaissement du doge lui fait éprouver, tandis qu'il épie sur les traits de celui-ci le moindre signe de faiblesse si naturelle au père d'un enfant unique, dernier héritier de son nom, tous les autres participent heureusement à l'action générale éclairée par une lumière habilement distribuée. La vieille dogaresse, la femme encore jeune du condamné entourée de ses quatre enfants, le père de ceux-ci, trop jeunes pour comprendre la gravité de la situation, sont habilement groupés, à peine séparés du doge placé au centre même de la composition, ce

qui montre assez que le sort de l'exilé dépend uniquement de la puissance de l'affection paternelle si vivement sollicitée.

Il serait difficile de louer, comme il conviendrait de le faire, l'attitude des personnages placés sur le second plan, dont la physionomie trahit les émotions diverses qu'ils éprouvent et qu'ils cherchent plus ou moins à dissimuler. Depuis l'exécution de ce beau tableau qui remonte à plus de trente ans, loin d'avoir perdu de ses qualités, il a plutôt gagné: les lumières sont aussi vives, le coloris aussi éclatant, les ombres aussi transparentes.

Il y aurait à coup sûr lieu de s'étonner qu'il n'ait pas trouvé un acquéreur ou du moins qu'il n'ait pas pris place au Luxembourg, auprès du Triomphe de Pisani qui lui est certes inférieur ; le mot de l'énigme est facile à trouver : les sujets dramatiques, les scènes pathétiques, commencent à passer de mode au moment même de l'exposition de l'entrevue de Foscari avec son fils, et cependant le peintre n'a pas oublié le conseil du poète latin : nec pueros coram populo Medea trucidet, en éloignant des yeux du spectateur tout ce qui aurait pu révolter sa sensibilité naturelle; mais en 1853 plus de vingt ans se sont écoulés depuis l'époque où les Delacroix, les Delaroche, les Schaeffer et bien

d'autres peintres, très goûtés du public, obligeaient en quelque sorte la foule à s'arrêter devant leurs tableaux dont les sujets rappellent les passions humaines les plus violentes telles que la crainte, la terreur, la pitié, tour à tour ou en même temps triomphantes ou vaincues; le temps approche où les peintres galants du xvme siècle, naguère si dédaignés, vont être servilement imités dans les compositions sorties des ateliers contemporains. De nouvelles modes ou plutôt d'anciennes modes renaissent, jam renascentur quœ jam cecidere. Les Lancret, les Watteau, les Fragonard, les Boucher se vendent à des prix chaque jour plus élevés, les meubles du premier empire montent au grenier, tandis que les fauteuils Louis XV et Louis XVI en descendent. C'est une révolution véritable dans le domaine de l'art, chaque jour plus prononcée et qui doit se continuer longtemps encore, moins dans les mœurs que dans les objets mobiliers qui garnissent les somptueuses demeures des gens riches. Les magnifiques toiles des écoles d'Italie se vendront bientôt plus difficilement, tandis que les magots de Louis XIV vont acquérir une valeur considérable, si ce n'est même exagérée. Le talent d'Alexandre Hesse n'avait pas faibli cependant, et peut-être fut-il lui-même quelque temps à comprendre

comment et pourquoi le tableau de Foscari n'avait pas été aussi goûté en 1854 qu'il l'eût été assurément vingt ans plus tôt.

Dans le cours de cette même année Alexandre Hesse fit pour la galerie d'Apollon, si heureusement restaurée par Duban, un portrait plus ou moins fidèle du grand sculpteur Germain Pilon : cette toile a été reproduite en tapisserie comme tous les portraits qui décorent actuellement la même galerie : nous ignorons ce qu'a pu devenir le portrait original dont je parle ici et même s'il existe encore ou si le feu l'a dévoré comme la plupart des tapisseries des Gobelins, pendant les sanglantes saturnales de la Commune.

C'est seulement en 1855 qu'Alexandre Hesse songea sérieusement à exécuter les peintures décoratives de la chapelle de saint François de Sales dans l'église de Saint-Sulpice, travail qui lui avait été commandé l'année précédente par le préfet de la Seine. Cependant dès cette dernière époque le peintre avait soumis à la commission des beauxarts de la ville de Paris les esquisses des compositions qu'il se proposait d'exécuter sur les murs de cette chapelle, ainsi que la lettre suivante, du 10 juillet 1855, intéressante à plus d'un titre, va nous l'apprendre.

(( Mon cher Pol, voici bien des jours passés sans répondre à votre affectueuse lettre; mon excuse, si j'en ai besoin avec vous, est dans l'ennui et les préoccupations que me font éprouver mes nouvelles esquisses (les esquisses destinées à remplacer celles qu'il avait soumises l'année précédente aux membres de la même commission des beaux-arts).

« La commission des beaux-arts, peut-être vous le rappelez-vous, avait désiré quelques modifications aux dessins que je lui avais soumis. L'artiste est gonflé d'amour-propre, dit-on, ne parlons pas de l'homme de lettres, et dans le premier moment j'étais tout disposé, vous l'aurez remarqué, j'en suis certain, à expliquer de mille façons ingénieusement fausses pourquoi cette commission avait été si dure au peintre de genre se mêlant de faire de l'art chrétien. Depuis que j'ai pris le parti, grâce au conseil du père Martin (c'est du savant antiquaire de la compagnie de Jésus, mort en 1857, dont parle ici Alexandre Hesse), de représenter d'autres sujets de la vie de saint François de Sales, je reconnais que ces vétérans de la peinture que nous traitions de vieilles momies quand nous étions plus jeunes avaient moins tort que mon orgueil essayait de me le faire croire.

« L'enfant ressuscité est devenu un prédicateur

dans les montagnes du Chablais et je n'ai conservé que l'arbre que vous savez. La scène est transformée, elle est un mélange de choses qui ont la prétention de représenter réunies la fondation de la Visitation : le haut de la toile est occupé par la vierge col bambino già s entende-, à la droite on voit sainte Elisabeth et à la gauche saint Augustin qui, la Cité de Dieu sous le bras, demande à la madone de protéger un ordre devant suivre la règle de l'évêque d'Hippone. Tout cela est suffisamment roide, immobile et empaillé. C'est du Beato Angelico substitué à du Rembrandt dont je m'étais peut-être un peu trop pénétré. Espérons que ces deux grands peintres sont trop occupés là haut pour entendre ce qu'un misérable comme moi ose dire même en riant; quant au plafond dans lequel ou regrettait l'absence de raccourcis, je l'ai refait de fond en comble, et si les orteils ne crèvent pas les yeux de mes personnages, ce qui serait la perfection du genre, il ne s'en faut de guère ; modestie à part, le célèbre Yillot ne désavouerait pas cette magnifique création. F. Yillot conservateur de la peinture au Louvre, s'adonnait alors à la peinture religieuse, à l'imitation des maîtres dont il conservait les chefs-d'œuvre. «

« Je vous remercie mille fois, mon cher ami, de tout ce que vous me dites pour me décider à vous

aller voir (j'habitais alors momentanément la ville de Berne), vous prêchez un converti ; si je ne vais pas vous serrer la main cet automne, c'est qu'il m'aura fallu renoncer à ma tournée dans le Chablais et la remplacer par une saison aux Eaux-Bonnes (Alexandre Hesse souffrait d'une affection du larynx depuis assez longtemps et cette affection ne l'a jamais quitté) ».

Cependant le voyage dans l'ancienne province du Chablais dont les montagnes occupent le fond de la prédication de saint François de Sales représentée dans la chapelle de Saint-Sulpice, fut réalisé par Alexandre Hesse quelques mois plus tard, c'est-àdire au commencement de l'automne de l'année 1855. Toujours consciencieux et ne voulant rien négliger afin de mériter les suffrages du public ou, comme il se plaisait aie dire, pour Y empoigner, le peintre avait voulu voir ipsissimis oculis les montagnes chablaisiennes, mais le résultat de cette excursion assez rapide fut bien loin de répondre aux espérances qu'elle lui avait fait concevoir avant d'être entreprise, comme ne le prouve que trop une nouvelle lettre d'Alexandre Hesse que je reproduis d'autant plus volontiers qu'elle sert à peindre l'homme autant que l'artiste.

« L'amitié, dites-vous, mon cher ami, est un beau

rêve, et vous ajoutez: mais ce n'est que cela. Quepenserez-vous donc de ce sentiment, quand vous saurez que j'ai fait une tournée en Savoie, sans vous aller serrer la main? Je débute, vous le voyez, par ce qui me coûte le plus à vous dire. Oui, mon cher ami, j'ai pris quinze jours et suis allé à Annecy et dans les montagnes qui l'avoisinent, sans qu'il m'ait été possible de pousser jusqu'à Berne. Je n'ai rien trouvé au couvent de la Visitation qui ait pu m'être utile. Le couvent renferme les restes mortels de saint François de Sales et de madame de Chantai. « J'espérais rencontrer dans quelque hameau isolé au sommet des monts, dans les chalets, quelques détails de costumes, une coiffure, une peau de mouton servant de manteau, un accoutrement qui ne fût pas ce que nous voyons tous les jours. J'ai vu partout l'éternelle blouse, l'ignoble veste de velours de nos commissionnaires ; rien de pittoresque, rien de beau que ce pays qui m'a semblé admirable et sigrandiosequelecrayon,lemien dumoins, tombe des mains quand on essaye d'emporter un souvenir des magnificences de la création ; quelques heures me séparaient du mont Blanc. J'allais à Genève où j'espérais trouver une lettre de ma mère et de ma sœur. J'ai donc vu le géant, mais pendant une journée seulement, Chamounix le temps d'arrêter

ma place et de monter en voiture, les glaciers de loin, passant à côté de bien des choses intéressantes sans avoir le loisir de m'y arrêter, et pressé d'ailleurs d'avoir des nouvelles de ma mère que j'avais laissée un peu souffrante d'un mal à la jambe qui m'inquiétait; un mot d'elle me suppliait sinon de revenir, du moins de ne point rester en Suisse, — les journaux avaient parlé de tremblement de terre, de choléra et son imagination grossissait les dangers, — ou de revenir, après avoir été passer une journée à Thones et au château des Allinges, situé près de Thonon qui m'eût peut-être conduit à changer le fond d'une de mes deux compositions si je fusse resté assez de temps pour réfléchir, comparer et composer.

« Je puis vous dire que mon voyage a été inutile, puisque je n'en ai rien rapporté et que, parti avec l'espoir de passer quelques instants auprès de vous, il a fallu revenir chez moi pour calmer les inquiétudes de ma mère et les miennes propres. Depuis, la jambe de ma mère va mieux, elle est contente de revoir son fils, mais le fils s'ennuie, je ne sais pourquoi, mortellement à Paris encore envahi par les étrangers : ce ciel qui touche les toits et qui semble si lourd, ce bruit, ce mouvement, tout m'attriste et m'étouffe. Mon art lui-même, ce bel art de

la peinture ne me dit plus rien, et cependant je termine mon Louis XIV, mais c'est avec la conviction que j'ajoute aux pauvres tableaux que j'ai faits une mauvaise toile de plus. De bon compte je suis un écho, l'écho est plaintif pour ne pas dire grognon, et ennuyeux, mais cela n'empêche pas de sentir.

« Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous envoyer une lettre aussi insignifiante, c'est celle d'un homme qui va avoir 49 ans le 25 de ce mois; quoique plus jeune que vous (moins d'un an en réalité), je suis votre aîné en fait de découragements, d'illusions perdues, et pourtant il me reste une foi robuste à l'endroit de l'amitié, vous en seriez convaincu si vous saviez avec quel plaisir je reçois de vos nouvelles. »

Le tableau dont parle Alexandre Hesse dans cette letlre lui avait été commandé parle ministre de l'Intérieur, et représente Louis XIV, signant les ordonnances constitutives de la marine ; il doit se trouver au palais du sénat pour lequel il a été exécuté.

Dans la même lettre Alexandre liesse, en parlant de l'envahissement volontaire de Paris par les étrangers, semble rappeler, en termes plus explicites et plus vrais, l'exposition internationale des produits de l'Industrie en 1855 à laquelle avait été adjointe

une exposition des beaux-arts comprenant tous les tableaux peints à l'étranger et en France pendant la période décennale qui venait de s'écouler et à laquelle Alexandre Hesse, soit prudence, modestie, soit découragement ou lassitude physique et morale, n'avait pas cru devoir envoyer quelquesuns des siens.

Cependant personne n'ignore que les artistes français et étrangers avaient été invités par notre gouvernement à former un jury international chargé de décerner solennellement des récompenses à ceux d'entre eux qu'ils en jugeraient dignes, récompenses au surplus proportionnées au mérite des artistes auxquels elles devaient être accordées.

Cette distribution de médailles de valeur différente s'était faite après la clôture de l'exposition universelle, c'est-à-dire à la fin du mois de novembre 1855, et comme je me trouvais à cette époque absent de la France, j'y reçus d'Alexandre Hesse une lettre relative aux récompenses décernées, et à laquelle j'emprunte les passages suivants qui ne manquent ni d'à propos ni d'esprit.

« Vous avez peut-être lu les noms appelés à recevoir la grande médaille d'honneur. Horace Vernet aeu 49 voix sur 50. Ingres, en apprenant qu'il n'avait que la seconde place et que ce monstre de Delacroix,

comme il l'appelle, lui louchait les talons, avait commencé une lettre de sa meilleure encre pour refuser la récompense qui lui était offerte. On l'a entouré, calmé, flatté, etc., Horace Yernet est venu en personne s'excuser de son succès, l'attribuant à des milliers de pauvres lithographies qui Font fait connaître à l'étranger. 11 l'a appelé son maître, le maître des maîtres, enfin ces deux grands artistes sont tombés dans les bras l'un de l'autre en pleurant. Pantaloni, bvffoni. Un instant après, ce faquin d'Horace se moquait du confrère dans son escalier, et pendant qu'il descendait, le vieux rageur riait avec sa jeune femme et se gaussait d'Horace. Hé ! messieurs, vous avez certes de bien beaux talents, mais êtes-vous sûrs de n'aimer votre art que pour ce qu'il vous rapporte de jouissances morales? Au reste, à propos des récompenses, tous les artistes sont mécontents, et cela devait être. Comment numéroter les talents, tenir compte du passé, ménager les susceptibilités nationales, se garer des influences et des recommandations de hauts et puissants personnages? Aussiles premièresmédailles voudraient dévorer les prix d'honneur et seraient dévorées parles deuxièmes, si les troisièmes leur en laissaient le temps. 0 grand et habile philosophe d'Alexandre Hesse, tu es resté dans ton fromage,

n'exposant ni tes croûtes ni ta soi-disant réputation.

« Décidément tu es moins bête qu'on ne le croit généralement. »

Qu'ajouter à ces judicieuses et sages réflexions? La modestie de l'artiste parlant de lui-même pourrait-elle être jamais surpassée?

Mais pendant qu'un si grand nombre d'amourspropres se trouvaient en jeu et que les émules d'Alexandre Hesse se disputaient les médailles à l'occasion de l'exposition rétrospective desbeaux-arts de l'année 1855, celui-ci se contentait d'esquisser l'ébauche d'un tableau de petite dimension à la demande de M. le duc de Noailles, membre de l'Académie française, auteur d'une vie restée inachevée de madame de Maintenon dont la mémoire devait rester chère à la famille de Noailles dont cette femme célèbre a fait la fortune sans négliger la sienne. Ce tableau était destiné au château de Maintenon, situé dans le département d'Eure-et-Loir et qui a appartenu à la veuve du poète Scarron devenue la femme du roi Soleil. C'est auprès du même château que se voient encore aujourd'hui les ruines de l'aqueduc destiné à amener les eaux de l'Eure à Versailles, entreprise ruineuse, complètement inutile et dans laquelle un très grand nombre de soldats employés à cette œuvre gigantesque perdirent la vie.

L'artiste devait représenter dans le tableau en questionunedes dernières séances, probablement la dernière de la conférence d'Issy, où trois personnages siégèrent seuls pendant quatre mois, et qui avaient à décider de l'orthodoxie des doctrines religieuses de madame Guyon de Saint-Cyr, concernant l'état d'oraison et le pur amour. Trois conférenciers, l'évêque de Meaux, Bossuet, l'évêque de Châlons, plus tard archevêque de Paris et cardinal, M. de Noailles et M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, appelés par Louis XIV, sur la demande de la célèbre dévote que nous venons de nommer, s'arrogèrent des fonctions qui n'appartenaient qu'à l'Église toute entière convoquée expressément. Fénelon en effet fut admis à prendre part au colloque qu'après sa nomination à l'archevêché de Cambray. Cependant, à la date du 10 mars 1695, il consentit à mettre sa signature au bas d'un protocole composé de 35 articles dressé par Bossuet, dans lesquels la véritable doctrine en la difficile matière ci-dessus indiquée était enseignée et les livres de madame Guyon, qui voyait en elle l'épouse chérie de Jésus-Christ, condamnés à être détruits. Cette femme illuminée, quoiqu'elle eût adhéré à la condamnation prononcée contre elle, n'en fut pas moins renfermée pendant septans et finit en 1717, dans un rigoureux exil, des

jours assez malheureux pour mériter plus d'indulgence si l'impérieux Louis XIV, qui n'aimait pas les dévots outrés, eût bien voulu le permettre.

L'artiste choisi au milieu du xixe siècle pour représenter les trois principaux personnages des conférences d'Issy assis autour d'une table et discutant entre eux devait tout naturellement se contenter de rendre avec fidélité la physionomie des conférenciers qui se trouvait reproduite dans de nombreux portraits, connus de tout le monde, et qui se trouvent encore aujourd'hui dans un grand nombre de mains, à cause de la supériorité avec laquelle ces portraits ont été gravés.

De nos jours les doctrines du quiétisme et du molinisme sont, grâce à Dieu, parfaitement oubliées, mais pourrait-on assurer qu'elles ne reparaîtront jamais? Quoi qu'il en soit, ce tableau a donné beaucoup de tribulations à Alexandre Hesse, comme le prouveraient au besoin les lignes suivantes qu'il m'écrivait à la date du 3 janvier 1856:

« Depuis que je vousai écrit, j'ai commencé pour M. de Noailles le tableau des conférences d'Issy. J'aurais mille choses plaisantes à vous dire à ce sujet, si Dieu et l'étude m'avaient donné la moitié de votre verve. Je vous montrerais le noble duc venant voir, sans la comprendre, l'ébauche de mes trois

évoques. Je vous dirais son crétinisme pour tout ce qui est du domaine de l'art, ses exigences d'homme de lettres, exigences, recommandations, idées si comiques pour nous qui tenons le pinceau. Je vous dirais encore la grande scène entre M. le duc, M. Vitet et moi, l'abbé Morel, Barry et Préponnier (ces deux derniers amis très intimes du peintre et visiteurs ordinaires de l'atelier dans lequel il travaillait) écoutant et admirant votre serviteur tremblant de colère et leur faisant pressentir le moment où le peintre s'insurgeant allait secouer sa crinière absente et montrer ce qui lui reste de dents; mais je vous ferai ce récit en mars, devant ma croûte terminée. »

Le M. Vitet dont parle Alexandre Hesse est le même que le membre de l'Académie française qui a osé comparer Delacroix au marquis d'Arlincourt et qui passait de son vivant pour le critique d'art le plus éminent qui fût en France. Alexandre Hesse m'ayant donné, peu de temps après mon retour en France, les lettres que lui avait écrites le noble duc à l'occasion du tableau de la conférence d'Issy, je crois devoir les publier par ordre de date avec d'autant plus de raison qu'elles contiennent les exigences et les observations qu'il signalait dans la lettre rapportée ci-dessus.

La plus ancienne lettre de M. de Noailles remonte au 20 décembre 1855.

« Monsieur, (M. Sirodot, architecte fort instruit, mort depuis quelques années) que j'ai vu depuis son retour, m'a assuré qu'il avait en effet le masque du cardinal de Noailles, et il doit vous voir aujourd'hui ou demain et vous le porter. Je n'ai pas encore trouvé de portraits de Fénelon, mais je crois qu'il y en a un à Versailles qu'il serait utile d'aller voir. (Le musée de Versailles renferme en effet deuxportraits de Fénelon sous les numéros 695, 9292 et en outre un plâtre de la statue en marbre du même prélat qui se voit dans la salle de réception de l'Institut; on peut consulter à cet égard la notice sur le musée de Versailles par M. Soulié.) 11 y a aussi à Versailles un tableau représentant le congrès d'Utrecht (M. le duc de Noailles veut sans doute parler ici du congrès de Rastadt, n. 168 de la même notice) dont le sujet a de l'analogie avec celui qui nous occupe, représentant aussi plusieurs personnages illustres occupés autour d'une table d'une affaire grave et exprimant avec des physionomies diverses l'attention qu'ils y portent. Je crois que ce serait également précieux à étudier, on peut y trouver bien des nuances utiles et des rapprochements

d'époques. Aussi, plus je m'occupe du tableau, plus je regrette que vous ne m'en ayez pas communiqué, comme cela était bien convenu, le croquis et le projet. Ce sujet, en effet, tout spécial, comportait, à part la partie de l'art qui vous appartient tout entière, bien des questions de détail, pour lesquelles il fallait des informations précises. Ainsi il y aura des changements à faire pour les costumes, sans parler de la grande question de savoir s'il convient de les représenter en habit de chœur, dans une circonstance et une action où cet habit n'est pas naturel, et où certainement ils ne l'avaient pas ; mais je me suis enquis du costume que devait porter Fénelon, archevêque nommé, mais non sacré de Cambray (nommé archevêque le 4 février 1695, Fénelon ne fut sacré par Bossuet, assisté de plusieurs autres évêques, que le 10 juillet de la même année). Je vous donnerai la différence d'après le cérémonial que je vais relever à l'archevêché. Bossuet lui-même ne doit pas être vêtu, n'étant pas dans son diocèse, comme l'archevêque de Paris qui est dans le sien. Il ne faut pas qu'un tableau de cette espèce offre prise à des critiques même techniques, qui le feraient supposer fait sans connaissance des usages, lorsque surtout il est très facile de les éviter. Veuillez, Monsieur, comme je vous en ai prié, suspendre quelque temps

voire travail, jusqu'à ce que nous ayons recueilli tout ce qu'il nous faut. Je suis persuadé qu'après vous être donné, quoiqu'un peu tardivement, cette peine, nous arriverons à perfectionner sous ces rapports ce travail qui promet d'être digne de tout votre talent. J'irai vous faire la semaine prochaine une visite avec un de mes amis, M. Vitet, très bon conseil en matière d'art. Recevez l'assurance de tous mes sentiments.

a Le duc de JXoailles. »

La lettre que je viens de citer textuellement est antérieure à la visite qu'elle annonçait et consé* quemment à la scène de l'atelier de la rue de l'Ouest racontée par Alexandre Hesse en termes si comiques, et que nous avons rapportée plus haut ; mais l'artiste n'était pas au bout de ses peines, comme va nous l'apprendre une seconde lettre du noble duc, en date du 3 février 1856.

« Pardonnez -moi, monsieur, de vous tourmenter au sujet de notre Fénelon, personnage si important du tableau dont vous voulez bien vous occuper; il ne serait pas indifférent, outre la gravure, de voir un bon portrait peint, pour être mieux à même de reproduire les traits, l'expression et la tournure du noble prélat. Il y a deux portraits à Versailles,

l'un médiocre et moderne dans la salle des académiciens (altique du palais) : c'est une très médiocre copie d'après un original inconnu; l'autre bon et du temps, dans l'attique aussi, assez semblable à la gravure, mais un peu plus jeune et qui conviendrait et représenterait bien la pose du haut du corps, la tête bien dégagée des épaules qui sont un peu tombantes. Je suis persuadé qu'une petite course à Versailles vous satisferait vous-même, vous y trouveriez en outre une statue en pied de Fénelon, moderne il est vrai, c'est-à-dire duxvmc siècle, mais, quoique manquant peut-être de simplicité, donnant l'idée de la tournure noble et élégante qu'il avait et qu'il est important de lui conserver dans le tableau. Vous pourriez à Versailles vous adresser de ma part à M. Bataille, employé à la conservation du musée, dont les bureaux sont dans l'aile gauche, à côté de la grille qui donne sur la vue de la surintendance ; il vous conduirait de suite aux objets que vous voudriez voir.

« Vous devez vous rappeler le très joli portrait de Fénelon, que nous avons vu à Issy. Enfin l'évêque d'Orléans en a un très beau, en camail noir, précisément qu'il nous faut (né en 1651, Fénelon devait avoir 44 ans en 1695).

« J'attache tant d'importance à la perfection de votre travail que je ne crains pas de vous donner tous ces renseignements. Je regrette de n'avoir pas pu les réunir sous vos yeux, mais en retouchant le personnage de Fénelon, tout, à mon avis, ira très bien. »

Cette seconde lettre fut suivie d'une autre du même personnage, encore plus curieuse, que j'ai malheureusement égarée et dans laquelle le noble duc renvoyait le peintre, cette fois non à tous les portraits, à toutes les copies de portraits de Fénelon, mais aux pages admirables dans lesquelles le duc de Saint- Simon a cherché à peindre à la postérité le célèbre archevêque de Cambray aussi connu par la faveur dont il a joui d'abord que par la grandeur de sa disgrâce.

Le domaine des arts, malgré son étendue, a cependant des bornes qu'il ne peut pas absolument franchir. Quand on étudie avec soin les portraits de Fénelon, notamment celui du Vivien, peints de son vivant à plusieurs reprises et gravés par d'habiles artistes, il est assez facile de se faire une idée de la noblesse des traits de sa figure, qui sont en réalité ceux d'un grand seigneur du xvne siècle, et je ne crains pas d'affirmer que tous les portraits de la même époque ont entre eux une assez grande ressemblance qu'ils empruntent en, partie au costume du temps; mais ce serait en vain qu'on

chercherait dans les portraits contemporains de Fénelon quelques indices de la sincérité de la piété du personnage, de son adresse à se concilier, à se ménager les hommes et les choses, de son extrême désir de plaire, de sa politesse, de son discernement, de l'agrément de son accueil, du charme de ses manières, de sa charité envers les pauvres et les soldats blessés. Comment un artiste, même en faisant poser devant lui la figure originale de ce grand homme, trouverait-il sur sa palette ou dans son dessin les moyens de rendre tangibles en quelque sorte l'éloquence du prédicateur, l'humanité de l'évêque envers les petits, la facilité de son abord, la pureté de ses mœurs, l'aisance, la variété, le naturel, l'enjouement et la gaieté de sa conversation surtout à sa table magnifiquement servie, non pour lui-même, car il était très sobre, le plaisir que des promenades à pied lui procuraient, sa discrétion, la profondeur de la douleur que lui inspira la mort de son auguste élève, ses regrets à cette occasion, les traverses de sa vie, son amour de la réputation, sa piété sur son lit de mort : il est temps de m'arrêter. Sainte-Beuve l'a dit très justement : « L'archevêque de Cambray était tout à la fois un grand homme et un bel esprit », mais si sa physionomie réunissait tous les contrastes, comment

uii portraitiste même très habile aurait-il pu exprimer en même temps, toutes les qualités et aussi tous les défauts que le grand écrivain lui a prêtés? Gall et Spurzeim seuls ont pu essayer d'assigner le siège organique des facultés de l'homme ; au moyen de cercles tracés sur la périphérie du crâne, ils les ont circonscrites ; mais un peintre, un sculpteur, n'ont pas à leur disposition les moyens de traduire en signes visibles les affections morales, pas plus que les associations d'actions. Je sais que les anciens ont prétendu qu'un artiste athénien avait représenté ses compatriotes triomphants et vaincus, cruels et compatissants sous les traits de la même figure, mais à mon sens la sculpture seule, au moyen de certains emblèmes associés à la figure humaine, parvient à représenter aux yeux la victoire par une arme dressée, la défaite par une arme brisée, la force par un lion couché, la maison domestique par une tortue. Mais dans un portrait le peintre ne peut ordinairement communiquer à la figure de celui dont il reproduit les trails que la force ou la faiblesse, la joie ou la douleur, mais jamais, au grand jamais, les sentiments les plus opposés en même temps.

En vérité ; après avoir lu les lettres de M. le duc on est tenté de se rappeler le vers d'Horace : spec-

tatum admissi risum leneatis, amici, ou mieux encore ne sutor supra crepidam. L'écrivain académicien, qui n'avait jamais tenu un pinceau, se trompait en imposant à Alexandre Hesse un problème impossible à résoudre dans la personne de celui que Louis XIV appelait l'esprit le plus chimérique de son royaume et dont tant de gens aujourd'hui se font une idée si fausse et surtout si opposée à son caractère. J'en suis à me demander ce qu'aurait dit le fougueux Delacroix en présence de plusieurs personnes et même du critique d'art M. Vitet, s'il eût entendu le noble duc lui donner des conseils impératifs pour un tableau de chevalet, conséquemment de très petite dimension représentant une conférence théologique et allant jusqu'à prendre la main du peintre à l'exemple d'un maître d'écriture qui trouve les pleins de l'élève trop maigres.

Cependant Alexandre liesse, malgré les contrariétés et les ennuis que lui occasionnait trop souvent l'exercice de son art, ressentait à la fin de l'année 1855, c'est-à-dire à l'âge de près de cinquante ans, une sérénité d'âme qu'il n'avait peutêtre jamais éprouvée. Voici en effet ce que l'un des témoins de la scène de r atelier ci-dessus rapportée m'écrivait très peu de temps auparavant : « Nous sommes arrivés ici (à Paris) depuis lundi dernier et

nous avons eu comme premier plaisir celui d'avoir notre grand ami (Alexandre Hesse était très grand) à dîner le lendemain; nous avons parlé de vous tout naturellement et nous avons bu à votre santé, il est gai et bien portant et nous l'avons retrouvé, comme je le souhaitais de tout cœur, affectueux comme par le passé. Aussi cette soirée m'a-t-elle été bien agréable. Intérieurement je me rappelais ces jours si loin de nous où rien ne troublait notre si bonne, si entière familiarité. »

Ce n'est pas sans une douce satisfaction, quoique mêlée d'amertume, qu'en reproduisant les lignes cidessus je me rappelle aussi cette triple amitié que rien n'a jamais troublée pendant près de quarante ans et que la mort seule, hélas ! a rompue presque au même moment.

Au surplus, le sentiment de satisfaction intérieure que plusieurs causes différentes contribuaient à entretenir dans l'âme d'Alexandre Hesse se montre dans quelques lignes qu'il m'adressait le 6 janvier 1856.

« Pour me reposer de tous ces ennuis (de ceux notamment que lui avaient causés les exigences de M. le duc de Aoailles), je caresse con amore un petit tableau du Christ demandant l'aumône, sous la figure d'un povero pellegrino. Cette composi-

lion vous plaira peut-être. J'essaye de faire une peinture terminée sans recherche, expressive sans exagération, fidèle sans imitation servile. C'est vous dire que je vise tout bonnement à la splendeur du vrai, vous devinez sans peine que je n'y atteins pas, autrement et quelque bonne opinion que j'aie de votre mérite, mon cher ami, malgré votre titre de professeur, je vous considérerais joliment par-dessus l'épaule, tandis qu'au contraire je sollicite humblement le célèbre professeur de continuer d'accorder au pauvre artiste un peu de bienveillance. »

Quelques mois après avoir reçu cette lettre, je conçus l'idée d'avoir une copie à l'aquarelle de ce charmant tableau ; j'en avais manifesté le désir à son auteur, mais j'avais compté sans mon hôte : en effet, dès l'automne de 1857 cette peinture depuis longtemps terminée avait été livrée à l'acquéreur. Alexandre Hesse m'écrivait à ce propos : « Merci, mon cher ami, de votre aimable proposition, je ne puis l'accepter, je vous ferais une détestable aquarelle, et d'ailleurs il est probable qu'on ne me permettrait pas de reproduire même avec des changements, ce petit tableau que mes amis aristos trouvaient un peu démoc (sic) » .

11 est bon de rappeler ici que cette petite toile avait été vendue à madame D... à laquelle Alexandre

Hesse a donné longtemps des leçons de peinture et qui le possède encore aujourd'hui.

M. Renan a reproché avec beaucoup de raison aux admirateurs du poète, auteur de la chanson du Dieu des bonnes gens, de croire qu'il avait inventé une religion nouvelle à l'usage et pour la commodité de ceux qui lisent ses poésies. Vraiment nous serions tenté de croire que ceux qui maintenant professent la religion catholique, suivent les offices du dimanche et mettent leurs enfants dans des maisons dirigées par des moines, voudraient bien avoir, même pour eux seuls, des églises mieux chauffées, des directeurs plus indulgents que pour le commun des martyrs, un Dieu en un mot dont ils auraient l'oreille, en conséquence fort éloigné de les confondre avec les déshérités de la fortune.

De Maistre dans une de ses lettres, écrivant à une jeune femme moins avancée que lui en piété, employait un dernier argument pour lui persuader de revenir à de meilleurs sentiments : « Sachez, lui disait-il, sachez, madame, que l'irréligion est canaille. » Les amis aristos d'Alexandre trouvaient mauvais de leur côté qu'il représentât Jésus-Christ sous la figure d'un povero pellegrino et que celui-ci acceptât à boire d'un

enfant pauvre, tandis qu'il dédaignait les raffinés.

Comme je compte revenir sur le petit tableau dont je viens de parler et qui ne fut exposé qu'en 1861, je n'en parle pas davantage ici et je continue mon récit.

Durant l'automne de l'année 1857, je me trouvais à Fontainebleau après mon retour de l'étranger ; j'avais insisté auprèsd'Alexandrellessepourqu'il vînt # passer quelques semaines dans une petite maison que j'y avais louée pour quelques mois ; voici de quelle manière mon invitation fut accueillie. En lisant la lettre suivante, il sera facile de voir que l'esprit d'Alexandre liesse n'avait pas tardé à se rembrunir ; mais je prie qu'on veuille bien ne pas oublier que la vie d'un homme racontée simplement, avec toute sincérité il est vrai, nous apprend seule à le bien connaître. Or si j'écris la biographie d'un artiste qui a mérité plus qu'un autre le titre qu'il prenait, cette réserve faite, je transcris fidèlement les motifs du refus fait à mon invitation.

« Une fois déjà, un de mes bons amis me proposa d'aller faire pour lui, dans un magnifique pays qu'il habitait, un petit tableau de genre dont le sujet était très intéressant et les personnages bien connus. Cette commande de l'amitié vint me trouver dans un moment de lassitude et de découragement,

je refusai, l'offre toute séduisante qu'elle fût, et pour expliquer à l'ami qui me la faisait, pour m'expliquer à moi-même, comment j'en étais arrivé à cet engourdissement de toutes mes facultés, à ce doute de tout ce qui électrise et passionne les artistes, je jetai un regard sur la route que j'avais parcourue, je sondai et mis à nu les plaies de mon orgueil, celles de mon amour-propre, je fis voir l'indigence de mon esprit, et pour le prouver surabondamment, j'envoyai quatre pages bien ridicules, folles de chagrin et mouillées de larmes. Hâtonsnous de dire que ces larmes avaient la cinquantaine et que celles-là brûlent, toujours les yeux qui les répandent. Mon ami, cet homme intelligent, sensible, mais raisonnable, ne fut donc pas touché ; quand je le revis, il me dit, en me serrant la main, farceur : vous m'avez envoyé une fameuse charge la-bas, et ce fut tout.

« Ce n'est pas vous, mon cher Pol, qui eus* gardé par dessus l'épaule les chagrins même imaginaires d'un artiste, vous un amant, des muses, nerveux, impressionnable, un peu enfant par le co^ur et l'étude, homme par vos..., mais presque ï*'inm(i par votre imagination, votre charité et des mots comme celui-ci : Le co^ur n'a pas de rivage sûrement voua ne m'eussiez ni consolé, ni remonté,

mais vous l'eussiez tenté du moins, et tout ce que vous avez appris vous fût venu en aide, j'en suis certain, à tout ce que vous éprouvez pour moi ; je me suis promis depuis cette époque, j'allais dire cette dure leçon, de ne jamais ouvrir mon cœur que si un rayon de soleil en égayait les restes.

« Ernest ne compte plus sur moi, je savais par lui que vous habitiez Fontainebleau, c'est une charmante ville que je regrette de ne pouvoir visiter de nouveau et avec vous, caro tutto, mais je reste à Paris où je ne fais pas grand' chose et où je ne connais plus personne. »

Je fis à cette lettre la réponse qu'elle méritait, elle me valut les lignes suivantes :

« Merci, mon bien bon ami, de la lettre que votre cœur m'envoie. En la lisant, de bonnes larmes ont coulé de mesyeuxetje les ailaissé faire, elleseussent été plus abondantes si j'avais un seul jour douté de votre amitié ; est-il nécessaire d'ajouter qu'elles eussent été moins douces ? Je me reproche maintenant ce que je vous ai écrit l'autre jour, ne croyez pas que jamais j'ai pensé que vous fussiez insensible aux chagrins de l'ami Hesse. J'ai seulement cru que vous n'aviez pas pris au sérieux la lettre que je vous avais écrite en Suisse, voilà tout, ma dio sia lodato, elle vous a arraché quelques larmes et me vaut à cette heure

de bien bonnes assurances ; allons, je serais ingrat de me plaindre. C'a été une tristesse bien placée.

« Comment m'acquitterais-je en vous aimantbien? sera-ce suffisant? Si encore je pouvais vous demander un grand service, je croirais ne plus rien vous devoir. J'essaierai de vous répondre une autre fois, aujourd'hui je suis forcé de sortir. Adieu et encore merci, à vous, bien à vous, ami Paul. »

Le surlendemain Alexandre Hesse m'embrassait tendrement à Fontainebleau où il était accouru pour me dire de vive voix ce qu'il avait voulu m'écrire; et le soir même du jour de son arrivée, après avoir essuyé nos larmes, nous nous promenions tous les deux aussi contents l'un que l'autre à l'ombre des grands chênes du bouquet du roi, qui ont vu les Valois. Quelles paroles pourraient rendre ce que nos cœurs renfermaient durant cette promenade !

C'est au printemps de l'année 1858 que la chapelle de saint François de Sales à l'église Saint- Sulpice, débarrassée des échafaudages qui l'avaient obstruée si longtemps, fut rendue au culte et qu'en conséquence les peintures exécutées par Alexandre sur ses murs furent soumises au jugement des artistes et des amateurs. Tous ceux qui vinrent les voir, et ils furent assez nombreux, durent

HO \1 EXANDRE HESSE,

approuver les conseils du savant antiquaire qui avait engagé le peintre à changer les sujets qu'il

avait adoptés en premier lieu et qui représentaient des miracles du même saint, miracles d'une date trop récente pour mériter une croyance absolue, ce qui était déjà un as- ind inconvénient. 11 ne

faut pas oublier ce qu'a dit un écrivain renommé de nos jours : la création du miracle est la crédulité du témoin. — L'artiste avant cède à des couseils judicieux s'est contente de représenter saint François de Sales prêchant dans les montagnes du Chablais et madame de Chantai, dont le nom est en quelque sorte inséparable de Pévêque de Genève, reconnue en qualité de fondatrice de la Visitation. Ce sont là des actions, sans doute, moins extraordinaires, parfaitement humaines, mais faciles à sir, parce qu'elles sont d'un intérêt plus rap- ■elio de nous. Sans doute, on se tromperait en croyant que l'auteur de l'Introduction d /a

ait jamais pu ressembler à un missionnaire parcourant les montagnes habitées par de fougueux - qui \ lient l'exil et la misère à la

tranquillité si ce n'est aux jouissances de la vie ordinaire, afin de garder intactes des crovances qui les exposaient aux plus cruelles persécutions, mais le ùit représente est très \raisemblable: il

ALEXANDRE HESSE. i 1 1

suffit d'oublier, ce qui n'est pas douteux, que le saint homme, pour obtenir la conversion plus ou moins sincère des hérétiques du Chablais et du Faucigny a souvent recouru à la force matérielle, à l'exemple de tant d'autres convertisseurs de la même époque. Fénelon, l'apôtre de la tolérance pour quelques libéraux, faisait appuyer ses sermons en Poitou par un parti de dragons. — .Néanmoins aucun motif sérieux n'empêchait le peintre chargé de décorer la chapelle placée sous le vocable de saint François de Sales d'imaginer la scène d'une grande prédication au milieu de hautes montagnes, c'est-à-dire en présence de la puissante nature des Alpes. Alexandre Hesse l'a traitée au surplus, comme la peinture monumentale doit l'être, à cause de la sainteté du lieu où elle est placée et des sentiments pieux de ceux à qui elle est destinée.

Rien n'y est dans l'ombre, la lumière habilement répartie permet aux fidèles de saisir l'ensemble de la composition d'un seul coup d'œil, et les regards se portent tout d'abord vers le prédicateur placé au milieu de montagnes élevées et qui, quoiqu'assez éloignées, dominent la scène. Poussé par l'ardeur de sa foi, le saint semble dire à ceux qui sont accourus sur ses pas, comme à

ceux que le hasard a réunis autour de lui : « La foi que je vous prêche est plus haute que la cîme des Alpes, elle pourrait les transporter si vous la possédiez vous-mêmes. » Sans doute on est tenté de regretter que les auditeurs de saint François de Sales ne soient pas plus nombreux, plus pressés, plus confondus, plus avides et plus altérés de la divine parole, mais leur présence seule dans un lieu ordinairement désert, l'attention avec laquelle ils écoutent, nous fait assez comprendre ce qui les retient et les fascine. On peut regretter que le peintre n'ait pas donné à quelques-uns d'entre eux le costume national, qui existe encore dans quelques provinces de la Savoie : ce sont des Italiens, ce ne sont pas des Savoyards sous tous les rapports même, et cependant les uns diffèrent essentiellement des autres.

Dans le second tableau de la même chapelle nous assistons à un spectacle très différent du premier et je n'hésite pas à le préférer parce que l'ordre, la régularité, la noblesse des mouvements, la sévérité du maintien, l'onction des uns, l'humilité des autres, le respect de tous qui devaient régner, sont heureusement rendus. L'artiste n'avait pas dans une consécration semblable à nous représenter des hommes encore grossiers descendus un

ALEXANDHE HESSE. 113

jour des hauteurs neigeuses au milieu (lesquelles ils passent leur vie habituelle, ou des voyageurs égarés, des mendiants de profession ou des sectaires endurcis, éprouvés par la persécution ; que nous montre-t-il? des catholiques fervents qui n'ont jamais douté des croyances qui leur ont été enseignées .et volontiers enivrés de l'encens du sanctuaire où ils sont venus en foule et comme à une fêle, séduits par la magnificence de la pompe religieuse qu'ils ont sous les yeux, tout prêts à applaudir au fond de leurs cœurs à la fondation de la nouvelle communauté qui existe encore aujourd'hui et conserve précieusement les restes mortels de l'évêque de Genève et de Mme de Chantai. Ces deux compositions contrastent heureusement entre elles : d'un côté, le désert envahi par des sectaires, de l'autre, l'assemblée de fidèles soumis et recueillis, n'est-ce pas la lutte des anciennes et des nouvelles croyances religieuses et le triomphe final de saint François de Sales dont les écrits, si multipliés de nos jours, assurent à sa mémoire une longue durée? Ces écrits sont et ont toujours été lus par les raffinés, les lettrés, les dévots de race et d'exemple, mais nulle part on n'y peut saisir, suivant nous, l'inspiration de la puissante et forte nature au milieu de laquelle était né et vivait

le saint évêque; toutes ses comparaisons, dont certes il ne se montre pas avare, sont empruntées à l'antiquité, les abeilles butinant sur les fleurs y occupent à elles seules une place importante. L'éloquence de saint François de Sales, il est vrai qu'il était évêque, n'a rien de commun avec celle du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau, qui le premier a révélé en quelque sorte la grandeur, la sublimité des paysages alpestres si peu admirés au dix-huitième siècle, car, à la même époque les fenêtres des maisons principales de Lausanne regardaient sur la rue, tandis que les cuisines avaient à l'horizon les montagnes de la Savoie et s'illuminaient des feux éclatants du soleil rougissant les cimes des glaciers. V Introduction à la vie dévote semble avoir été écrite pour les personnes qui ont passé leur jeunesse à l'ombre d'un cloître ou qui dans un âge plus avancé regrettent de ne pas y avoir passé toute leur vie, exempte des épreuves qui les attendaient dans le monde.

J'ai parlé un peu plus haut du charmant portrait qu'avait peint Alexandre Hesse, du jeune Gatien de Clocheville qui touchait à peine à sa dix-huitième année quand ce portrait fut exécuté et mourut d'une manière si regrettable quelques mois plus tard.

Depuis l'année 1837 durant laquelle cet artiste

avait peint M. et Mrae de Clocheville, père et mère du jeune Gatien, des relations agréables et même affectueuses s'étaient établies entre les membres de cette famille et Alexandre Hesse. Après la mort de leur fils dont ils ne s'étaient jamais consolés, M. et Mme de Clocheville eurent recours au même pinceau pour décorer la petite chapelle dans laquelle ils se proposaient de placer les restes mortels de celui qu'ils avaient perdu. Une lettre d'Alexandre Hesse, en date du 7 octobre 1859, contient à cet égard quelques renseignements précieux à rapporter ici.

« Votre petit billet m'attendait à Paris, où je suis arrivé le 3 de ce mois ; du 15 août au 28 septembre j'ai peint dix heures par jour, dans un cimetière, le petit monument de la famille de Clocheville.

« J'ai fait en trois semaines le travail de trois mois : le matin du dernier jour je peignais encore, le soir de ce matin-là j'étais sur la route de Paris. »

Très peu de personnes, même parmi les amis les plus intimes du peintre et les admirateurs de son talent, connaissent les peintures dont parle Alexandre Hesse dans la lettre ci-dessus ; elles méritent en conséquence que nous en parlions plus longuement.

M. et Mme de Clocheville possédaient un châ-

teau silué à Pont-de-Briques , à cinq kilomètres de Boulogne-sur-Mer, et c'est dans le petit cimetière de la commune de ce nom qu'a été élevée, depuis la mort de leur jeune fils, une chapelle placée sous le vocable de saint Léonard et dont la décoration générale est due au talent éprouvé de M. Denuelle qui comptait au nombre des amis d'Alexandre Hesse, auquel il n'a malheureusement survécu que quelques mois. C'est là que M. et Mmc de Clocheville ont fait placer le corps de leur enfant, avec l'intention de lui être réunis quand ils auraient cessé de vivre ; déjà le père a rejoint le fils, tandis que Mme de Clocheville peut encore, malgré son grand âge, aller prier sur les restes de ceux qu'elle a perdus.

La chapelle du cimetière delà commune du Pontde-Briques affecte une forme presque entièrement carrée, on y entre au midi par une porte au-dessus de laquelle émerge d'un nuage le buste de Jéhovah. Sous les traits que lui a donnés le peintre, il rappelle le père éternel de Raphaël bénissant le monde. Il est représenté en effet sous la figure d'un vieillard, c'est-à-dire les cheveux longs et blancs comme la barbe, partagés au milieu du front. Dans quelques statues de Jupiter dont Jésus-Christ a renversé les autels, le maître de l'Olympe est

figuré sous des traits à peu près semblables; et en vérité, quelque chose que l'on puisse dire de cette manière de nous représenter Jéhovah, nous devons accepter ce que la tradition, et une tradition constante, nous a transmis; une innovation à cet égard ne serait pas heureuse et rien ne la justifierait, surtout sous le rapport des formes hiératiques. Dieu lé père doit être figuré avec les traits d'un vieillard, ce qui s'accorde sans doute très peu avec la nature d'un Dieu qui sera toujours comme il a toujours été. Il convient de faire observer en passant combien quelques artistes de notre époque, Horace Vernet par exemple, se sont trompés, lorsqu'ils ont voulu remplacer le costume traditionnel des personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament par le costume en usage chez les peuples orientaux actuels. Un peintre mort récemment, d'un talent distingué et qui était en même temps un écrivain habile, a dit avec beaucoup de raison : Costumer la Bible c'est la détruire ; habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme... Les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale,, c'était se tenir aussi près que possible de la vérité. Hors du général, pas de vérité possible dans les tableaux de nos origines ; et bien décidément il faut renon-

cer à la Bible ou l'exprimer comme l'ont fait Raphaël et Poussin.

A droite de la porte d'entrée de la chapelle et dans la partie cintrée, un ange offre à Dieu un enfant vêtu d'une tunique légère, blanche et bleue. Cet enfant, comme il est facile de le deviner, n'est autre que le jeune Gatien de Clocheville, tandis qu'au premier plan et au-dessous de l'ange dont je viens de signaler la présence, saint Gatien agenouillé, les mains jointes, revêtu d'habits sacerdotaux, semble protéger l'enfant dont il a été le patron pendant sa trop courte existence.

Un peu plus loin on distingue la mitre, la crosse, et une partie du manteau de l'évêque Uguald que nous retrouverons en entier dans une autre partie de la même chapelle.

A gauche de la même porte et sur le premier plan une magnifique figure captive l'attention, elle représente saint François d'Assise agenouillé en costume monacal. Il tend les mains vers Dieu le père et semble implorer sa miséricorde. Au second plan un saint, dont le nom est moins populaire, contraste heureusement par une attitude plus calme avec celui qui fut sept fois crucifié, c'est saint Fortuné.

Les deux figures précédentes auraient mérité à

coup sûr d'être gravées avec soin à cause de leur beauté, d'autant plus qu'elles sont destinées à périr dans un avenir prochain. Le peintre a donc pu très légitimement écrire son nom au-dessous de la personnification du Dieu suprême dont la grandeur éclate dans ses pieux serviteurs si souvent invoqués par les fidèles. La date de l'exécution des peintures de cette chapelle porte le millésime de 1859.

Au côté nord et précisément en face de l'entrée de la chapelle, se trouve, au-dessous des armes en relief de la famille de Clocheville un caveau divisé en quatre compartiments dont deux sont occupés en ce moment par la dépouille mortelle du père et du fils, le troisième est réservé à la mère de M. Gatien de Clocheville, le quatrième sera plus tôt ou plus tard rempli par les restes d'une vieille servante qui a élevé le fils unique de ses maîtres, avec une tendresse égale à la leur et qu'ils ont voulu associer à leur deuil en la gardant auprès d'eux, au delà de la vie. Pensée bien touchante ! Cette domestique dévouée a employé une partie des arrérages de la rente viagère de trois mille francs que son maître lui a léguée au paiement d'un tableau de Benner, élève distingué d'Henner, qu'elle a fait placer dans la petite église de Saint-Léonard et danslequel l'artiste, heureusement inspiré, a repré-

sente saint Galien tenant un enfant, celui sans doute que cette domestique regrettait et qu'elle pleure encore.

Il convient maintenant de parler des deux faces, est et ouest, côté gauche et côté droit de la chapelle, dans lesquelles ont été pratiquées deux petites fenêtres cintrées, ornées de vitraux, destinées à laisser pénétrer le jour dans l'intérieur. Ces fenêtres surmontées chacune d'une banderolle portant à l'est le mot caritas, à l'ouest le mot fides, sont soutenues par deux bustes d'anges sortant d'une nue. La présence de ces ouvertures réduisait l'emplacement de chacune des faces latérales ou côtés de la chapelle au point de ne laisser libre qu'une sorte de demi-cercle. Alexandre Hesse, gêné évidemment ici par le peu d'espace qui lui était accordé, a représenté à la face est saint Julien, dont les traits rappellent ceux du père du jeune Gatien de Clocheville. C'est à coup sûr une belle et noble figure. Le costume du patron de M. de Clocheville père est celui qu'on portait au moyen âge, il soutient de la main gauche le modèle de l'hôtel-Dieu, élevé récemment pour servir d'asile aux pauvres de la commune de Boulogne auxquels M. de Clocheville a légué une grande partie de son immense fortune. De la main droite le même saint cache, sous

les plis du manteau qui le couvre, le corps nu d'un enfant blessé, ce jeune enfant est la personnification du jeune Gatien ravi si jeune par la mort ; il semble s'attacher de toutes ses forces à son bienfaiteur, afin qu'il puisse l'introduire au céleste séjour. Du même côté l'évêque saint Uguald est figuré avec le costume épiscopal, sa mitre est blanche, sa robe est rouge, et son manteau de la même couleur ; il tient à la main la palme du martyre. A la face ouest du côté gauche le peintre a représenté saint Louis ; nous ne possédons en réalité aucun portrait authentique du pieux monarque, en conséquence Alexandre Hesse s'est contenté de reproduire le saint Louis qu'on est habitué à voir partout, notamment sur les verrières de nos cathédrales. Les artistes anciens et modernes ont coutume de le figurer avec des traits allongés, un nez aquilin prononcé, des cheveux tombant sur ses épaules, avec une couronne, une robe de pourpre brodée d'or, un manteau bleu également à fleurs de lys d'or et doublé d'hermine. Alexandre Hesse a placé dans la main gauche du roi un coussin et sur ce coussin une couronne d'épines, image de celle que saint Louis avait placée dans la Sainte-Chapelle de Paris, tandis que sa main droite soutient un sceptre, emblème de la puissance qu'il a si longtemps exercée.

Du même côté, sainte Pauline, patronne de Mme de Clocheville, est figurée sous des traits qui diffèrent peu des traits de celle qui lui a donné son nom. Cette sainte porte un costume semblable à celui d'une religieuse sans distinction d'ordre, et on doit admirer les magnifiques draperies de sa robe de couleur noire, tandis que le voile et la pèlerine qui surmontent ce vêtement sont d'une éclatante blancheur ; une palme placée dans sa main droite rappelle qu'elle a été couronnée dans le ciel, après avoir subi le martyre sur la terre, ainsi que l'indique le fouet armé de plombs placé sous ses pieds.

Il est fâcheux et pour mon compte je le regrette très vivement, que les peintures de cette chapelle qui doivent compter parmi les plus heureuses compositions d'Alexandre Hesse dont le dessin ne s'est jamais montré plus pur, plus senti, dont le pinceau a su triompher de l'obscurité considérable du lieu de la scène, soient menacées de périr très promptement, malgré toutes les précautions prises, pour la conservation de ce petit édifice, par ceux qui l'ont fait élever.

C'est du moins ce qu'un de mes amis, qui tout récemment et à ma prière a visité la chapelle de Saint-Léonard, m'a assuré, lia pu constater que les

peintures d'Alexandre Hesse, encore intactes dans les parties les plus importantes, mais déjà écaillées au côté ouest de la chapelle, s'effacent chaque jour davantage et sont même en partie détruites.

Lamême personne, dont le goût est sûr et cultivé, est d'avis que le peintre n'a pas aussi complètement réussi à donner aux figures purement idéales, aux anges notamment qui occupent cependant une place importante dans l'ordonnance générale, le caractère élevé des personnages humains auxquels ils se trouvent associés. Bien évidemment, lorsque Alexandre Hesse n'avait pas sous les yeux la nature ellemême, son imagination faiblissait, son crayon, cet habile crayon du peintre, devenait impuissant.

Ainsi que nous venons de le voir durant les nombreuses années écoulées de 1851 à 1859, Alexandre Hesse avait beaucoup travaillé, ce qui ne l'avait pas empêché de veiller soigneusement aux jours de sa vieille mère restée veuve comme nous l'avons dit : elle avait atteint l'âge de 78 ans en 1859, la robuste santé dont elle avait constamment joui devait lui faire espérer qu'il pourrait longtemps encore conserver celle pour laquelle il avait un véritable culte ; malheureusement il n'en était pas ainsi pour sa sœur Mme Ernestine Hesse, femme d'Achille Lefèvre, graveur distingué et qu'une opération

qu'elle dut subir emporta au lendemain du jour où la fortune commençait à se montrer plus clémente envers elle ; son mari n'a pas tardé à la rejoindre dans un monde meilleur. Dans les lignes suivantes écrites le 26 octobre 1860, Hesse m'annonçait la mort de Mme Lefèvre :

« Mon cher Pol, je viens vous apprendre que ma pauvre sœur a cessé de souffrir ces jours-ci ; elle était depuis longtemps malade, au moment où elle semblait devoir être tranquille, si ce n'est tout à fait heureuse. Je vous dirai mal combien nous sommes atteints ma mère et moi ; rien ne m'y oblige, car vous me connaissez et vous savez ma tendresse pour ma vieille mère et ma bonne affection pour cette pauvre sœur.

« Je veux seulement que vous appreniez en même temps que mes plus anciens amis la perte que nous venons de faire, bien convaincu à l'avance de la part que vous y prendrez. »

MD1C Lefèvre peignait très habilement l'aquarelle, mais j'ignore entièrement ce que sont devenues les œuvres d'art qu'elle a laissées; une mauvaise santé a dû l'empêcher très souvent de travailler ; douée de beaucoup d'esprit, elle n'a peut-être pas trouvé dans le mariage ce qu'elle avait espéré y rencontrer. J'ai cessé de voir son mari à

l'atelier d'Alexandre où il s'abstint de venir après la mort de la sœur de celui-ci par des motifs dont je n'ai pas àm'occuper ici. Il devait être encore très jeune au surplus quand il a quitté la vie, après avoir exécuté quelques gravures appréciées des amateurs et qui lui avaient valu la croix de la Légion d'honneur.

Si j'ai cité les lignes ci-dessus, c'était uniquement pour montrer qu'Alexandre liesse m'associait volontiers à tout ce qui pouvait le toucher dans les circonstances heureuses ou malheureuses de son existence.

En 1861 , Alexandre Hesse exposa, ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps, quelques tableaux, le Christ demandant l'aumône sous la figure d'un pèlerin, qu'il regardait comme l'une de ses meilleures toiles; le portrait en pied de M. Barthe, et celui de sa fille Mme D. Je crois avoir dit quelque part que Alexandre Hesse avait donné des leçons de peinture à la même personne, laquelle a su en profiter.

Avant l'ouverture du salon de J 861 j'étais moimême parti pour Mornex, village pittoresque de la Savoie, où je comptais passer l'été et où je reçus au commencement du mois de mai la lettre suivante d'Alexandre Hesse; je lui emprunte quelques lignes.

« Mou cher Pol, j'aurais bien tardé à répoudre à votre affectueuse lettre et je n'y répondraipas comme je voudrais, tiraillé que je suis par mille choses qui ne sont pas de mon goût. Aussi ne suis-je point de votre avis, en ce moment du moins, et suis-je beaucoup plus sensible aux petites contrariétés qui m'assiègent que je ne pleure sur les infortunes d'Agamemnon ; les Atrides, o caro, che se ne frega. Si vous voulez bien vous occuper un peu de moi vous me ferez plaisir. Je suis à même de porter à M... les deux photographies de ma peinture murale. Quand vous aurez écrit votre petit article sur saint François de Sales, dites-le-moi, en me traçant ma conduite et ce que je dois dire à ces messieurs : mais, mon bon ami, je vous prie en grâce de ne vous occuper de cela qu'autant que vous n'aurez rien de mieux à faire. Je me reproche de ne vous avoir point encore envoyé le livret du salon, je verrai à m'en procurer un, car pour l'acheter à la porte de l'exposition, il se peut que je tarde encore à y aller. Le portrait de M. Barthe a été on ne peut plus mal placé. J'ai calculé que le visage devait être à 15 pieds du sol. Dans le premier moment cela m'a contrarié, je n'y pense quasi plus, mais je ne vais pas voir l'effet d'une peinture faite pour être vue de près et placée si haut. J'avais un peu trop compté

sur le soin que j'avais mis à faire cette toile qui représente un homme connu et officiel. Je n'ai jamais été si mal exposé, et pour un rien je croirais ce que l'on m'a dit : que le discours de mon modèle au sénat est pour quelque chose dans la mauvaise place qui m'a été donnée.

« En revanche mon petit tableau du Christ demandant l'aumône est à hauteur d'appui et bien éclairé, m'a-t-on dit. Bingham en a fait une photographie bien réussie que je me propose d'offrir à Mrac Nicard. »

J'ai lieu de penser qu'Alexandre Hesse fait allusion ici au discours prononcé par M. Barthe en réponse au prince Napoléon, à moins que ce ne soit à un discours relatif aux affaires d'Italie, mais cela importe peu aujourd'hui, car ce sont là des choses tombées dans le profond oubli qu'elles méritaient assurément.

Le portrait de M. Barthe appartient aujourd'hui à la fille aînée de l'ancien ministre de Louis-Philippe, député du xc arrondissement de Paris sous la Restauration et qui jouissait alors d'une certaine réputation dans les rangs du parti hostile aux Bourbons ; c'est en (out cas un des bons portraits sortis du pinceau d'Alexandre Hesse, il est bien dessiné, bien modelé et d'une très bonne couleur.

On eu doit une répétition au même artiste qui l'a faite pour le musée de Narbonne, patrie de M. Barthe.

Le petit tableau du Christ dont nous venons de parler et qu'Alexandre Hesse préférait à la plupart de ses compositions se voit aujourd'hui chez Mmc D. à laquelle l'auteur l'avait vendu, comme je l'ai déjà dit, plusieurs années avant de l'exposer publiquement. Cette toile de petite dimension se fait remarquer par l'élégance du dessin, la finesse et l'éclat de la couleur, exempte de recherche et en même temps de sécheresse : à l'heure où nous écrivons le coloris légèrement ambré en rend l'aspect très agréable ; les ombres n'ont pas noirci, et les lumières sont restées vives et claires. Voici ce qu'en a dit M. de Laborde : « Parmi les tableaux de petite dimension qui peuvent le mieux résumer le talent de liesse et en marquer, dans cet ordre de travaux les inclinations ou les habitudes, il en est un que nous citerons comme particulièrement significatif, tant à cause de l'exécution même qu'en raison des éléments variés de la composition, de ce mélange auquel le peintre ne craignait pas de recourir, d'intentions idéales et de vérités familières ; le tableau dont il s'agit et qui orne aujourd'hui une habitation privée a été exposé

en 1860. 11 représente le Christ sous la figure d'un pèlerin recevant l'aumône des mains d'une paysanne qu'accompagnent une petite fille et un jeune garçon, tandis que de l'autre côté, un homme richement vêtu, à la mode du xvi6 siècle, et une jeune femme tout entière à la contemplation d'un collier d'or enroulé autour de son bras passent leur chemin, sourds à l'appel du divin mendiant. Qui donne aux pauvres, dit-on, prête à Dieu : c'est de cette parole que Hesse s'est inspiré, et aussi sans doute de ce verset de saint Matthieu : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moimême que vous l'avez fait » ; mais, pour traduire le tout, il n'a pas cru devoir s'astreindre à l'emploi exclusif de certaines formes hiératiques et se renfermer dans les limites que n'aurait pas manqué de s'imposer en pareil cas un Florentin, disciple de Giotto ou contemporain de Jean de Fiésole. Il n'a pas voulu non plus ne voir dans un thème aussi essentiellement moral qu'un prétexte pour ces fantaisies pittoresques où se serait complu en parfaite sécurité de conscience un Vénitien de l'école de Paul Véronèse.

Enfin, quoiqu'il ait groupé auprès du Christ des paysans italiens tels qu'il les avait vus sur le bord de ce golfe de Naples dont les lignes servent de fond

à la scène, il s'est bien gardé de donner à l'ensemble une physionomie toute moderne. Les personnages du tableau ne sont en réalité d'aucun temps, bien qu'ils portent des costumes qui rappelleraient chacun une époque à peu près précise. Par cela seul que le peintre les a rapprochés, ils cessent d'appartenir à un pays ou à un siècle et ne représentent, les uns que l'indifférence du mauvais riche pour ceux qui souffrent, les autres que la compassion chrétienne des pauvres pour un plus pauvre qu'eux. On pourrait dire également que l'exécution de ce tableau ne continue les traditions d'aucune école spéciale, mais qu'elle résume, en les combinant, différentes méthodes et les exemples de différents maîtres. Ici encore, comme dans l'ordonnance même du sujet, l'unité résulte de l'association d'éléments hétérogènes sinon contraires, et c'est en général cet éclectisme hardi, cette recherche sans préjugé du beau à tous les degrés et du vrai sous toutes les formes qui fait le fond des doctrines de liesse et constitue dans sa pratique son originalité. »

Quelques semaines après la clôture de l'exposition où ce petit tableau avait été exposé et où il fut très favorablement accueilli, Alexandre Hesse m'écrivit une longue lettre commençant ainsi :

« Vous ne pourrez jamais penser plus mal de moi que je n'en pense. J'étais un vrai drôle, un grossier animal, impoli, négligent; vous m'écrivez une grande et bonne lettre^ vous m'envoyez un bon et grand article, vous me faites remettre un mot à

l'adresse de vous pensez à moi, à mes intérêts,

à ma réputation, et moi de me laisser faire, de rester là inactif, comme si je ne savais pas depuis une cinquantaine d'années ce joli vers de La Fontaine :

Hercule veut qu'on se remue.

«Ah, mon cher ami; que vous êtes heureux de rester jeune d'esprit, actif, vivant. Je vous envie non seulement votre savoir, vos bonnes qualités, mais jusqu'à cette ardeur du bien, du juste qui fait danser à toutes vos facultés ces saltarelles animées dont j'ai été si souvent l'étonné témoin. Je vous assure, mon cher Pol, que je ne plaisante pas et que je donnerais beaucoup pour rager sur un sujet quelconque, fût-ce sur le libre-échange ou l'échelle mobile.

« Enfin cela n'est pas. Je ne suis plus rien, à ce

point que l'idée d'aller me présenter chez

m'a épouvanté et que j'ai encore votre article sur moi. Peut-être eût-il été plus profitable de le faire

paraître dans à l'époque où je montrais

ma chapelle. Maintenant je pense attendre que

l'exposition soit terminée pour aller chez

« Il se peut aussi, puisque vous m'y autorisez, que je retranche quelques petits passages où il est trop question de moi. 11 m'a semblé que votre article se terminait bien brusquement ; n'auriez-vous point oublié de me donner la dernière page?

«Vous vous êtes arrêté à ce passage où la mère de saint François de Sales vient de lui baiser la main, comme témoignage de respect; elle l'embrasse (son fils) et vous dites : « Ensuite elle ne s'oc- « cupa plus que de Dieu. »

«11 manque quelque chose, n'est-ce pas? J'ai voulu seulement vous dire un petit mot ce matin. Je vous quitte, mon ami, bien ennuyé, fatigué, etc. Ma mère pourtant va bien, je l'ai accompagnée dans son pays où elle est bien installée chez des parents qui l'aiment et d'où elle ramènera une jeune cousine qui lui tiendra compagnie et l'aidera dans les soins de notre petit intérieur.

« Mes bonnes amitiés.

« 12 juin 1861. »

Cette jeune cousine fermera plus tard les yeux d'Alexandre Hesse, après en avoir pris les soins les plus touchants.

Quelle était donc la cause des nouveaux ennuis et des fatigues incessantes dont il se plaint dans la

lettre que je viens de citer? Sa santé était-elle moins bonne, ou son esprit moins tranquille? J'attribuerais volontiers l'état dans lequel il se trouvait aux papillons noirs qui passaient trop souvent, hélas! devant les yeux de l'artiste si défiant de lui-même que nous avons appris à connaître, surtout quand son pinceau n'obéissait pas assez complaisamment au désir incessant de la perfection qu'il cherchait dans la pratique de l'art auquel il avait voué toute sa vie, désir qui le tourmentait au point de lui faire prendre l'existence en dégoijt.

Les sensations qu'il éprouvait à des intervalles différents, les sentiments qui l'animaient trop souvent, nous en trouvons l'expression dans une lettre du 21 que je reproduis ici tout entière, quoiqu'elle ait été publiée par M. le vicomte de Laborde, à qui je l'avais communiquée; je prie ceux qui voudront bien me lire de vouloir se rappeler que j'écris une biographie et non pas seulement l'éloge d'un homme d'autant plus curieux à étudier qu'il se tient sur ses gardes, même lorsqu'il consent à se montrer aux autres. Yoici la lettre en question :

« Mon cher PqI, faut-il regarder la mort en face pour moins la craindre et pour s'habituer à l'idée de quitter des amjs pleins de vie et de santé, me demandez-vous. Je vous ferai d'abord remarquer

que ce devrait être une consolation de se séparer d'eux pleins de vie, plutôt que malades et mourants, et ce doit être votre avis. Quant à savoir sous quel aspect, de quel côté on doit envisager le chameau noir incessamment agenouillé, je crois que vu de profil ou de face, longtemps à l'avance ou le plus tard possible, au dernier moment sa vue est toujours chose grave. On prétend que la jeunesse est plus brave que nous en cette occurrence ; i'avez-vous remarqué? Si cela est vrai, n'est-ce pas que se sentant moins coupable que l'âge mûr, elle ne redoute pas comme lui ce qui nous attend au delà de Yultimo passo, ou bien a-t-elle le pressentiment qu'il est plus doux de laisser la vie quand les illusions illuminent vos premiers sentiments que plus tard lorsque l'espérance elle-même nous abandonne. Je ne sais... d'ailleurs si le peintre en général et votre ami en particulier n'est pas toujours bien certain de ce qu'il pense sur de si grandes questions, il éprouve, il sent, voilà son rôle. Il est sceptique comme un vieillard et crédule comme un enfant, il souffre, il sourit, il pleure, il aime, — quand il aime, — surtout il déraisonne. Cette maxime célèbre : L'homme s'agite et Dieu le mène, semble avoir été faite pour lui. Voilà pourquoi cet être complexe est si souvent intéressant et curieux à étudier dans la jeunesse. Plus

tard, oh ! plus tard, c'est le lendemain d'un jour de fête, les lustres sont éteints, les fleurs fanées, la poussière en a terni les vives couleurs, le silence est partout, et l'on détourne la vue de cette même carcasse qui était la veille un éblouissant feu d'artifice que vous admiriez pourtant.

« J'ai dit que le peintre déraisonnait; cela il le sait et le prouve. N'importe : Andiamo avanti.

« Je vois que votre grave accident vous a fait penser à la danse macabre ; vous vous êtes demandé, comme moi à l'occasion de mon anthrax, si vous vous feriez tirer l'oreille pour tenir votre place dans le branle funèbre.

«Non dubitate, amico rnio, vous serez fort et résigné comme un homme dont la vie aura été honorable et bien remplie. Je suis convaincu que de nous trois, c'est Ernest qui partira le plus à regret, non pas qu'il ne soit aussi très honorable, mais il me semble qu'il dira : « C'était bon ! » tandis que vous direz : « Il y a quelque chose de meilleur » ; quant à moi, je ne sais, peut-être dirai-je : « C'était fatigant ! »

«J'aurais voulu vous répondre plus longuement, mais je suis fort affairé en ce moment, à la veille d'aller nrinstaller chez madame Brisson pour un mois, six semaines. Je ne vous aurai rien dit de votre accident qui heureusement a bien tourné, ni

du bon accueil que vous avez fait à la nouvelle de ma commande. Allons, je vous remercie, comme si je n'y avais pas compté.... »

Quelques semaines avant de recevoir la lettre précédente, j'avais adressé à Alexandre Hesse mes félicitations à l'occasion de la commande dont il parle plus haut, que lui avait annoncée M. Arago dans quelques lignes non datées ; elle consistait dans la décoration de la chapelle de Saint-Gervais et devait être payée 20,000 francs. Au surplus Alexandre Hesse, en me la transmettant lui-même, avait cru devoir ajouter : « Je dois cette commande à M. Barthe qui l'a demandée sans bruit, sans faire d'embarras, et de loin sans doute, puisqu'il est aux eaux depuis un mois. »

Ainsi on peut conclure de ce qui précède que, sans la protection bienveillante du premier président de la Cour des comptes, un autre qu'Alexandre Hesse aurait exécuté les peintures de la chapelle de Saint-Gervais et Saint-Protais, les plus belles qui soient sorties du pinceau de l'artiste qui s'est montré réellement digne de la faveur dont il avait été l'objet.

L'importante nouvelle dont je viens de parler fut d'autant mieux reçue que depuis quelques semaines, Alexandre Hesse souffrait d'une anthrax à la cuisse

droite qui avait nécessité une opération douloureuse et dont la plaie ne devait se fermer qu'assez tard. Aussitôt qu'il fut en état de sortir, il partit pour le château de Chevry, situé dans le département de Seine-et-Marne, où Mrae Brisson faisait sa résidence habituelle. Au moment où j'écris, cette respectable et constante amie du peintre a cessé de vivre; néanmoins le château en question, devenu la propriété de ses héritiers, conserve toujours un grand nombre des compositions d'Alexandre Hesse, telles que la mort deB. Brisson , la procession de la Ligue, Henri 1 V partant pour la chasse, plusieurs portraits en buste ou en pied de quelques membres de la même famille, et d'autres toiles d'une moindre grande importance, comme j'ai eu l'occasion de le faire observer. L'église du même village renferme les peintures murales exécutées par Alexandre Hesse à la demande et aux frais de Mme Brisson, peintures auxquelles il fait allusion dans la lettre que nous avons rapportée.

Elles reposent sur des murs refaits entièrement à neuf sous la direction de l'architecte Sirodot et soigneusement revêtus de dalles fixées par des tenons de bronze. Ces dalles ont été préalablement enduites de blanc de céruse et de cire ; néanmoins, malgré toutes ces minutieuses précautions qui avaient été ha-

bilement combinées pour prévenir les ravages habituels de l'humidité, celle-ci a produit ses effets ordinaires, et deux ans n'étaient pas écoulés depuis l'exécution des peintures, qu'elles nécessitaient d'importantes restaurations. Décidément le climat de la France ne se montre pas favorable à la conservation de la peinture monumentale, qu'elle soit appliquée sur un enduit frais ou sur des murs asséchés artificiellement. Cependant chaque jour amène la découverte de peintures à fresque dans nos vieilles cathédrales, où des fragments considérables ont échappé à la destruction, et Ton est tenté de se demander comment ceux-ci ont pu se conserver aussi longtemps sous le badigeon qui les recouvre à l'ordinaire.

C'est dans le chœur de l'église de Chevry qu'Alexandre Hesse a exécuté les peintures qui en font aujourd'hui l'ornement, aidé au surplus de deux jeunes peintres, notamment de M. Rosé, très habile élève de l'École des beaux-arts et qui se montre reconnaissant à la mémoire du maître.

Le peintre a représenté au côté droit de l'autel la Nativité ; la Vierge et l'enfant Jésus sont placés dans une étable ; les rois mages guidés par l'étoile occupent le second plan de cette composition.

Au côté gauche du même autel, Marie de Mag-

dala agenouillée essuyé, avec ses cheveux, les pieds du Sauveur, après les avoir arrosés d'huile; quelques personnages secondaires assistent à cette scène tant de fois reproduite et qui occupe ici un espace d'environ quatre mètres cinquante centimètres en hauteur.

Dans le champ supérieur du côté droit du même chœur, le Christ est représenté sur la montagne; du côté gauche on le voit au Jardin des Oliviers.

Entre ces quatre compositions existe une verrière dont les cartons ont été dessinés par le même peintre, elle nous offre le crucifiement; saint Jean l'évangéliste et la sainte Vierge, tous les deux debout, sont placés à gauche et à droite du crucifié. Cette verrière éclaire le maître-autel placé au centre du même chœur. Dans la chapelle consacrée aux maîtres du château de Chevry, le peintre a représenté, mais seulement de demi-grandeur, les saints patrons des deux familles de M. et de Mme Brisson, à savoir : saint Nicolas, saint Pierre, saint Jean , saint Simon , saint Louis de Gonzague, sainte Françoise, sainte Pauline, sainte Claire et sainte Hélène, et, suivant sa coutume, Alexandre Hesse a donné à tous ces personnages les traits des membres des deux familles en question qu'il avait peints à diverses reprises pour le

château de Chevry, où leurs portraits sont encore conservés.

Les peintures dont je viens de parler en quelques mots et sans les décrire, comme elles auraient mérité de l'être, montrent avec quelle conscience, quelle supériorité Alexandre Hesse a su, tout en restant original, traiter des sujets qui ont été si souvent répétés par les grands maîtres de l'art de la peinture.

La décoration de l'église de Chevry terminée, Alexandre Hesse se mit résolument à commencer les peintures murales de l'église de Saint-Gervais, qui sont et resteront les plus belles qu'il ait faites. Voici ce qu'il m'écrivait à la date du 9 septembre 1865.

« J'ai attendu pour répondre à votre bonne et agréable lettre que le baromètre de mes idées ne fût plus à variable. Les jours se suivent sans amener de malheurs, la santé de ma mère est excellente, la mienne suffisamment bonne.

«Mes amis se souviennent de moi et pourtant, hélas ! le beau fixe ne veut pas luire dans mon esprit.

« Ce n'est pas impunément que depuis dix mois je demande à mon intelligence plus qu'elle ne peut me donner. Elle sonne creux et je suis excessivement fatigué.

« Je vous quitte pour attaquer un mouvement d'ange volant. »

J'emprunte à une autre lettre qu'Alexandre Hesse m'écrivait le 19 septembre de la même année, les lignes suivantes qui témoignent de quelles craintes, de quelles anxiétés il était tourmenté pendant tout le temps qu'il a consacré aux peintures de la chapelle de Saint-Gervais et Saint-Protais.

« Vous êtes-vous dit souvent qu'il fallait que je fusse bien paresseux pour n'avoir pas trouvé en un mois le temps de vous adresser quelques lignes? Non, n'est-ce pas, vous avez deviné à l'avance que j'avais grand plaisir à recevoir de vos nouvelles, à déchiffrer tant bien que mal une agréable lettre, et vous me l'avez envoyée.

«Vous saviez aussi, puisque vous me l'avez écrit, que l'artiste plus ou moins créateur devant une toile rechigne à substituer à un crayon qui donne quelquefois une forme à sa pensée, une plume inhabile qui n'exprime jamais ce qu'il éprouve.

« Voilà le secret de votre facilité et, au dire de Saint- Simon, la cause de notre mutisme, à Raphaël et à moi, et le pourquoi de l'indulgence un peu, comment dirai-je ? mêlée de commisération des hommes de lettres pour ce qui manque à la plupart d'entre nous.

«Enfin vous m'excusez. J'en étais sûr ! au reste, en dehors de mes travaux, j'ai passé fort désagréablement près de quinze jours dans mon lit, cloué par un lombago.

« Vos douleurs, mon cher ami, exigent que vous fassiez la nique au Juif-errant; les miennes me condamnent, nouveau Proniéthée moins le vautour, à l'immobilité la plus complète. Quant au régime, j'eusse préféré ou envié tout ce que n'a pas celui que prescrit le docteur Foville, mais enfin c'est passé grâce aux narcotiques. L'opium, disait votre ami Ruelle, c'est le fond de la médecine. Après un labeur quasi incessant, j'aurais dû faire comme les heureux de ce monde : villegiare, ma a modo mio, già $ intende, cioe con economia, et laisser là les deux frères, saint Gervais et saint Protais. A propos...

« Permettez-moi de ne pas causer plus longtemps avec vous. Il me faut aller à Saint-Gervais gourmander la paresse de mon échafaudagiste ; ma mère se porte à merveille et m'a soigné avec l'activité d'une femme de quarante ans, elle va en avoir quatrevingt-quatre. »

Les lettres d'Alexandre Hesse dont je viens de citer quelques passages montrent que, malgré des souffrances physiques assez vives, malgré les difficultés énormes de la composition des peintures de

la chapelle de Saint-Gervais, dont il avait commencé les études seulement au mois de septembre 1864, il s'était livré tout entier à cet important travail.

Les esquisses de ces mêmes peintures, soumises à la commission municipale chargée de les examiner, ayant été acceptées unanimement au mois de novembre 18G6, le peintre se mit aussitôt à les reproduire sur les murs, comme il est facile de s'en assurer par le petit billet malheureusement sans date qu'il m'adressait l'année suivante dans le courant de l'été.

«J'espère bien, mon cher Pol, que vous ne m'en voulez pas de vous négliger, comme je le fais depuis quelque temps. Au commencement de mai, je suis parti pour ma villégiature de Saint-Gervais d'où je ne reviendrai peut-être qu'à la fin de décembre. Je vous dirais bien : Venez m'y voir, si je ne redoutais l'impression que me laisse toute visite, même celle d'un ami. A force de ne s'occuper que d'une chose on lui donne une importance qu'elle n'a pas, je le sais, et ne me fais guère illusion sur les résultats de mes efforts.

« Cependant il y a si longtemps que je m'ingénie à faire parler mes personnages, j'ai mis une telle ténacité à recommencer vingt fois un geste, une attitude, pour empoigner mon public, comme on dit

maintenant, que l'impassibilité, tout aussi bien que les compliments les plus polis m'empêcheraient, pour quelques jours du moins, de continuer un travail dont je ierais bon marché quand il sera découvert.

a Voilà comment il se fait, mon cher ami, que je suis absent, séquestré, un ours, quoi ! mais un ours qui n'oublie pas les témoignages d'amitié que vous lui avez donnés et qui vous serre la main. »

Pendant cette longue période d'incubation et de fécondation, s'il peut m'être permis de me servir d'expressions semblables pour signaler le labeur constant du peintre,, que préoccupait au plus haut degré le travail de Saint-Gervais, Alexandre Hesse s'était, comme il le dit lui-même, séquestré à ce point de ne plus voir ses amis les plus intimes. La lettre suivante, en réponse à quelques lignes d'amitié que je lui avais écrites, explique assez heureusement les motifs qui l'avaient déterminé à rompre momentanément toute espèce de commerce avec ceux qui lui tenaient le plus au cœur.

« J'aurai bien tardé à vous remercier de votre affectueux billet ; il m'a pourtant touché au vif, et j'aurais dû vous le dire plus tôt ; je crois vraiment que vous valez mieux que moi, je suis heureux de

le reconnaître et de vous l'apprendre, si vous l'ignorez, caro signore.

« Assurément Raphaël ne fuyait pas le commerce de ses semblables, comme votre serviteur, mais, cher ami, est-ce que vous n'avez pas pensé, en faisant cette remarque, qu'il y avait de lui à moi une distance que l'amitié la plus aveugle ne saurait amoindrir. On retrouve dans leurs compositions les traits de leurs Nicard oui, mais êtes-vous certains que ces Nicard, qui s'appelaient Taddeo, n'avaient pas posé d'abord nello studio de ÏUrbinese et qu'une fois devant les murs, etc.

« D'ailleurs, caro, avez-vous oublié le grand Michel-Ange qui tirait à lui l'échelle unique de la chapelle, qui faisait tomber, quasi sul capo delpapa, une poutre de respectable dimension pour le dégoûter de le venir voir.

«Non, non, ne cherchez pas d'analogie entre cet homme-là et votre pauvre ami. Il ne peut quelque chose, maintenant qu'il baisse, qu'en concentrant toutes ses facultés sur un même objet; cela veut-il dire que ma chapelle sera bonne. Hélas ! non, je ne vous en entretiens que pour vous expliquer la catalepsie apparente de mon cœur, sans cela je n'eusse rien dit de mes tourments et de l'importance que j'attache à cette œuvre, car j'ai su dans

ma jeunesse, la fable delà montagne qui accouche d'une souris, et je n'en ai point encore oublié la moralité.

« Quoi qu'il en soit, mon bien excellent ami, merci de ne m'en avoir pas voulu. Je vous avais écrit l'autre jour une assez longue lettre que j'ai trouvée stupide ce matin. Vous n'en avez que l'enveloppe dans laquelle je ferme ces quelques lignes tracées à la hâte, en attendant que le soleil se dégage d'un nuage jaloux. »

Toutes ces lettres, qui, quoique non datées ont dû être écrites en 1867, d'autres encore que j'aurais pu citer, nous permettent de pénétrer au fond du cœur d'Alexandre Hesse et d'apprécier convenablement son extrême modestie, ou au moins sa défiance exagérée de ses forces. Que d'émotions successives ont dû l'agiter avant qu'il pût montrer, si ce n'est au public tout entier, au moins à ses confrères, à ses amis, les peintures de la chapelle de Saint- Gervais complètement achevées et dont il se proposait de consacrer le produit à soulager la vieillesse de sa mère parvenue à l'âge de 86 ans et à rendre en même temps moins précaires et moins dures les conditions du grand prix de 1818, Auguste Hesse, son oncle, parvenu également à un âge avancé. Cependant celui-ci devenu membre de l'Académie

des beaux-arts, autorisé peu de temps après cette nomination à occuper un petit logement dans les bâtiments de l'Institut, voyait avec moins de regret l'activité de ses pinceaux diminuer de jour en jour.

Avant de permettre que la chapelle de Saint- Gervais fût rendue au culte, Alexandre Hesse, n'attendait même pas que sa décoration accessoire fût achevée, pour inviter par une circulaire les artistes, les amateurs et quelques vieux et fidèles amis à venir la visiter, afin de s'assurer si pour cette fois du moins il avait su heureusement triompher des difficultés de la tâche ardue qu'il avait entreprise et soutenue depuis plusieurs années.

Jusqu'à l'époque de la Révolution Française, l'église de Saint-Gervais a conservé plusieurs tableaux dans lesquels des artistes d'assez grande renommée avaient représenté quelques-unes des scènes de la vie des saints martyrs Protais et Gervais. Au nombre de ces tableaux figurait et au premier rang la composition d'Eustache Lesueur dans laquelle les deux martyrs, les mains liées, sont traînés par des soldats devant la statue de Jupiter élevée sur un piédestal, et devant laquelle un sacrificateur agenouillé tient un bélier. Cette toile est maintenant conservée au Musée du Louvre, tandis que c'est à Lyon qu'on peut voir aujour-

d'hui la flagellation de ces deux martyrs, dessinée par le même artiste, mais peinte par Thomas Goussey ou Gousse, beau-frère de Lesueur, artiste aujourd'hui complètement oublié. Je ne crois pas me tromper en disant que malgré le mérite incontestable du tableau de Lesueur où les deux saints dans une attitude pleine de résignation et de dignité font pressentir qu'ils refuseront le sacrifice qui leur est demandé, l'artiste du xvne siècle n'a pas été aussi bien inspiré que son émule de deux siècles plus tard : celui-ci a représenté les deux saints marchant avec joie au-devant de la mort cruelle qui les attend ; l'enthousiasme des futurs martyrs a remplacé la résignation empreinte sur les figures de saint Gervais et saint Protais dans la composition de Lesueur. De notre temps si malheureusement agité et troublé, à une époque où tant de sang a été inutilement versé soit sur les champs de bataille, soit sur les échafauds, les exemples d'un enthousiasme semblable à celui des martyrs chrétiens et même pour des causes moins nobles et moins élevées ne sont pas rares. L'histoire contemporaine a justifié d'avance l'audace du peintre qui s'en est inspiré. La supériorité d'Alexandre liesse se montre peut-être encore mieux dans les compositions de la même chapelle où il nous montre dans l'une l'exhu-

mation des corps des martyrs, qui, s'il faut en croire des récits légendaires, se sont retrouvés comme ils étaient au jour même de leur supplice, et en conséquence avant leur ensevelissement, tant la mort avait doucement placé sa main sur les nobles figures des suppliciés, et dans l'autre, la translation de leurs précieux restes dans le sanctuaire milanais, où encore aujourd'hui ils restent exposés aux yeux des fidèles. Cette translation avait été accompagnée de nombreux miracles accomplis au profit des pieux adorateurs des martyrs, circonstance qui a permis au peintre de communiquer à la peinture une vie, un mouvement, un intérêt, plus grands. Ainsi dans certains épisodes de la vie mortelle et de la vie surnaturelle des deux martyrs, Alexandre Hesse s'est surpassé lui-même, et nous sommes autorisé à dire que jamais il n'a été mieux inspiré et que les peintures de la chapelle de Saint-Gervais sont au nombre des meilleures qui aient été exécutées dans les églises delà capitale depuis l'année 1822, époque à laquelle remonte la première tentative de la peinture monumentale à Paris. Ce grand travail poursuivi avec tant d'acharnement et pendant si longtemps ne tarda pas à être bientôt récompensé comme il le méritait par les suffrages des confrères accourus pour la plupart à sa voix afin de visiter la chapelle

de Saint- Gervais. Ayant en effet sollicité son admission en qualité de membre de la section de peinture de l'Académie des beaux-arts, il y fut reçu le 28 septembre 1867, et c'est à lui-même que je veux emprunter le récit du succès de sa candidature, en citant ici la lettre qu'il m'écrivit quelques jours après sa nomination à la date du 4 octobre suivant :

« Mon cher ami, je réponds bien tardivement à votre si affectueuse lettre, voici pourquoi : dans les remerciements que j'ai dû faire aux félicitations qui m'étaient adressées, les étrangers ont eu le pas sur les simples connaissances, celles-ci ont passé avant les relations affectueuses, les intimes sont venus les derniers. Cela ne devrait pas être assurément, et cela se fût autrement passé si vous ne m'eussiez adressé que quelques mots.

« Mais votre lettre, outre qu'elle est bonne et amicale, se trouve être charmante. Quoique je me sente assez riche en amitié pour vous rendre autant que vous me donnez, j'avoue que du milieu de mes cartes plus ou moins illustrées de ma cause, de mes billets plus ou moins sots, des visites que je dois faire, de celles que je reçois déjà de ceux qui aspirent à s'asseoir à côté de moi, présomptueux artistes, j'avoue, dis-je, qu'il m'est impossible de vous ciseler une épître où la grâce se mêle à la

bonté, et l'esprit à l'affection : Je me contenterai donc, mon bon ami, de vous dire un grand merci, bien senti, bien amical.

« J'ai quelquefois l'air de vous négliger, de ne pas vous compter au nombre de ceux que j'aime le plus, je vous rudoie même, vous qui avez cependant bec et ongles. Si je puis supposer que vous le remarquez, il m'est impossible de croire que vous m'en gardez aucune rancune, ou au moins que votre amitié pour moi s'en trouve amoindrie.

«Je suis certain que ces quelques lignes vous suffisent et vous sont même agréables, n'est-ce pas, mon cher Pol, c'est que vous sentez qu'elles sortent toutes chaudes du cœur de votre bien dévoué Alexandre.

« Si cela peut vous intéresser, voici le tableau des votes :

Section Hesse, 12, 17,21.

Roger. 7,6, 1.

Pils, 11, 10, 12.

Bouguereau, 2, 1.

Jalabert, 1 .

Liste de l'Académie.

Hébert I.

Yvon.

Fromentin.

« Sur 37 membres existants, 21 sont venus voir ma chapelle. »

Au milieu de l'année qui suivit la nomination d'Alexandre Hesse à l'Académie des beaux-arts, les peintures décoratives de Saint-Gervais furent exposées aux yeux du public qui se montra aussi satisfait que les artistes, et peu de temps après, il fut nommé officier de la Légion d'honneur, distinction dont il n'a jamais tiré vanité, mais qui était à coup sûr la récompense méritée de toute une vie noblement consacrée à l'art de la peinture.

Si le malheur ne marche pas toujours seul, il faut reconnaître également que des jours heureux succèdent quelquefois à ceux que la fortune a marqués d'un crayon blanc; ce fut précisément le cas pour Alexandre Hesse. En effet au mois de septembre 1868 il reçut la commande du plafond du palais de la bourse de Lyon qu'il paraît avoir obtenue à la demande et à la recommandation pressante de M. Denuelle, artiste distingué dans le genre décoratif, le même qui avait si habilement peint les ornements de la petite Chapelle, dans le cimetière de Pont-de-Briques, auprès de Boulognesur-Mer, et qui, beaucoup plus jeune qu'Alexandre Hesse, a été ravi par la mort à sa fille, à sa famille,

à ses nombreux amis dans l'hiver qui a suivi la perte de celui-là.

Le 1 4 juin de l'année suivante, tandis qu'Alexandre Hesse se livrait tout entier à la composition de la grande toile destinée à former le plafond de la bourse lyonnaise, la mort venait frapper pour la troisième fois à sa porte, en lui enlevant le frère de son père qui est décédé à Paris, dans le palais de l'Institut où il était entré assez tard et où il se trouvait si heureux d'abriter sa vieillesse. Nicolas- Auguste Hesse, dont les infirmités ont hâté la fin, élève favori de Gros, de retour de Rome où il était allé comme pensionnaire de l'Académie de France, comme nous l'avons dit, a beaucoup travaillé soit pour le gouvernement, soit pour la préfecture du département de la Seine. Il a peint essentiellement des sujets religieux, et les églises de Paris renferment encore aujourd'hui plusieurs tableaux exécutés par lui; tout récemment la Chambre des députés a demandé qu'on lui rendît le tableau représentant la grande et immortelle séance du 13 juin 1789 où Mirabeau adressa au marquis de Dreux-Brézé quelques paroles que l'histoire a enregistrées avec plus ou moins de fidélité. Cette toile exécutée par Auguste Hesse, exposée publiquement en 1838 avait été reléguée sous l'empire au musée

d'Amiens, par les ordres de M. de Morny. Les compositions de M. Auguste Hesse nous révèlent un artiste peignant avec facilité et composant de même, volontiers satisfait de ses œuvres, qui ne lui avaient pas beaucoup coûté de peine ; même de son vivant il s'était fait oublier et peut-être méritait-il de l'être. Il n'a pas eu d'élèves à proprement parler, et l'auteur du livret du salon de l'année \ 853 ayant ajouté au nom de M. Courbet, élève de M. Auguste Hesse, l'artiste franc-comtois, qui n'entendait pas raillerie en ce qui concernait sa personne, réclama contre cette qualification, en prétendant qu'il n'avait jamais eu pour maître que la simple nature, sans craindre d'ajouter qu'il avait contesté d'emblée les principes du maître qu'on s'était permis de lui donner. En réalité Courbet a travaillé plusieurs années dans l'atelier de M. Flageoulot, peintre bisantin lui-même, qui se plaisait à appeler son élève le roi de la couleur. Ce roi avait autant de vanité que d'orgueil, et il est mort, malgré son incontestable talent, encore sous le poids de ces deux grands défauts, comme s'il fût tombé sous le poids delà colonne de la place Vendôme à la chute de laquelle il avait vivement applaudi. Ne pourrait-on pas se demander à cette occasion si tous les peintres dignes de ce nom n'ontpas eu ou dû avoir des maîtres. LeSanzio

lui-même n'a-t-il pas imité longtemps le Pérugin.

Dans les dernières années de la vie d'Auguste Hesse, son neveu s'était beaucoup rapproché de lui, avec le désir d'alléger la gêne dans laquelle il vivait depuis longtemps.

Je ne crains pas d'affirmer que bien des années après la mort de M. Auguste Hesse, Alexandre Hesse prenait encore soin de la vieille domestique qui avait servi son oncle avec dévouement dans les dernières années de sa vie.

Le plafond dont je viens de parler à dû être mis en place au commencement de l'année 1870, quelques mois à peine avant la déclaration de la guerre contre la Prusse, car me trouvant moi-même à Lyon dans les premiers jours du mois de mai de la même année, j'eus ainsi l'occasion d'aller admirer la toile d'Alexandre que je n'avais fait qu'entrevoir à Paris et dans des circonstances peu favorables. Voici quelques lignes que je rapporte ici écrites par l'artiste au mois de juin suivant et dans lesquelles il m'exprimait le regret qu'il avait eu d'apprendre que ma femme n'avait pu contempler sur place cette importante peinture.

« Henri m'a appris que Mme Nicard avait été bien souffrante, qu'elle allait mieux et qu'on lui avait refusé l'entrée de la Bourse.

«Présentez-lui, je vous prie, avec mes hommages mes regrets de ne pouvoir lui demander ce qu'elle pense de ma dernière tartine. »

Dans cette vaste composition dont la longueur atteint dix mètres, Alexandre Hesse s'est évidemment inspiré des peintres vénitiens du xvme siècle, Ayant à choisir entre un sujet emprunté à l'histoire proprement dite de la grande cilé industrielle, où dès le 23 novembre 1466 le roi Louis XI ordonna l'établissement des métiers propres à fabriquer les draps d'or et de soie, ou un sujet purement et simplement allégorique, Alexandre Hesse a donné la préférence à ce dernier. La toile en question devant être placée à une distance considérable des yeux qui la contempleraient, le peintre a nécessairement donné aux personnages qui y figurent des proportions beaucoup plus grandes que nature, et en même temps à son coloris des tons plus éclatants et rappelant la magnificence et l'éclat des peintures exécutées dans le palais ducal de Venise. J'emprunte à un critique contemporain la description qu'il a donnée de cette grande œuvre, dans les termes suivants :

« M. Alexandre Hesse vient de terminer sans bruit et sans réclame, mais non sans gloire, un immense et superbe plafond pour une des grandes salles de

ALEXANDRE HESSE. i57

l'hôtel de ville de Lyon , il faut dire pour la Bourse de Lyon.

« Le sujet de ce magnifique plafond est une sorte d'apothéose de la ville de Lyon. Celle-ci, représentée avec ses attributs habituels parmi lesquels figure un lion superbe, sert tout naturellement de centre à la composition.

«A ses pieds une figure d'enfant personnifie le Génie de l'industrie et du commerce, autour d'elle sont groupées à droite les figures allégoriques de la Vigilance, de l'Abondance, du Travail, à gauche celles de la Charité et de la Libéralité, tandis que dans le haut la Sagesse et la Paix couvrent la principale figure de leurs palmes protectrices. Dans le bas, accoudés sur leur urne, le Rhône, un beau vieillard à la barbeblanche,etlaSaône, une superbe figure de femme confondent fraternellement leurs eaux, et derrière eux sur un lambeau de terrain ainsi placé entre le ciel et l'eau se réunissent en un autre groupe les représentants très puissamment caractérisés des différentes races que les intérêts de son commerce mettent en relations habituelles avec la ville de Lyon, le Chinois développe ses opulentes soieries; le Turc, le Persan, avec leurs étoffes de laine, leurs vases précieux; l'homme du Nord, avec ses fourrures; le nègre dans tout l'épanouissement de sa force et de

son labeur, enfin jusqu'au soldat lui-même, mais heureusement derrière tous les autres, ne montrant guère que le bout de sa hallebarde, comme un emblème obligé de l'industrie des armes si développée dans cette partie de la France. C'est là, on le voit, une très vaste composition. La proportion des figures est elle-même colossale, celles du premier plan n'ont pas moins de trois mètres et demi, et ce n'est pas trop, si l'on songe que le plafond lui-même doit être placé à vingt mètres d'élévation.

« Pour l'exécution de cette grande toile le peintre avait à choisir entre deux systèmes.

« Souvent les plafonds sont conçus tout simplement dans les mêmes conditions qu'un tableau ordinaire, exemples ceux du musée Charles X au Louvre, y compris la fameuse apothéose d'Homère.

« D'autres fois, et particulièrement aux deux derniers siècles, on a cherché les effets plafonnants, c'est-à-dire une sorte de trompe-l'œil obtenu par l'usage des raccourcis ; en effet la logique semble indiquer que pour l'observateur qui regarde d'en bas, les figures planant dans le ciel doivent se présenter ainsi, mais il n'y a pas moins quelque chose d'un peu forcé et même d'assez disgracieux à voir ainsi tout un Olympe par la plante des pieds et par le dessous de n'importe quelle articulation.

«M. Hesse autorisé par l'exemple des admirables fresques de Raphaël et d'autres maîtres anciens, a très sagement pris un moyen terme entre ces deux systèmes. Nous ne doutons pas qu'une fois mis en place, l'effet n'en soit excellent. 11 y a d'ailleurs dans cette peinture une puissance et une solidité de couleur qui doivent grandement contribuera l'effet dont nous parlons.

« En somme c'est là une belle, grande et sérieuse page, comme nos expositions annuelles ne nous en montrent plus guère jamais. »

D'autres critiques non moins habiles, et non moins informés, se sont montrés aussi favorables au grand plafond de la Bourse de Lyon dans lequel l'association de la réalité à la fantaisie a permis à l'artiste de réunir les éléments de la richesse pittoresque à la sévérité du style des personnages allégoriques.

On ne peut reprocher à cette vaste composition que la figure du génie de la seconde ville du royaume de France, auquel le peintre a donné les traits d'un enfant, au lieu et place de ceux d'un adolescent. Cette grande page si magistralement tracée doit être considérée comme la dernière œuvre dans laquelle Alexandre Hesse a montré la puissance de son pinceau. Plusieurs causes indépendantes de sa

volonté, comme nous allons le voir, contribuèrent à arrêter sa main.

Cependant quelques mois à peine avant le commencement des hostilités entre la France et la Prusse, c'est-à-dire en 1870, ou peut-être même à la fin de l'année précédente, l'administration de la ville de Paris chargea Alexandre Hesse du soin de peindre le transept de l'église de Saint-Ambroise récemment terminée par M. Ballu architecte. Cette importante tâche n'a point été remplie par l'artiste; en effet, les toiles marouflées depuis sur place dans la nef en question sont l'œuvre de M. Lenepveu, confrère d'Alexandre Hesse à l'Institut.

Je dirai plus loin pourquoi et comment Alexandre Hesse qui avait commencé au surplus les premières études et les recherches indispensables avant d'exécuter l'entreprise considérable qui lui avait été confiée, a cru devoir y renoncer.

On ne peut mettre en doute que les tristes et mémorables événements de l'année 1870 n'aient puissamment contribué à ce résultat à coup sûr très regrettable, de quelque manière qu'on l'envisage.

Le 6 juillet de cette année mémorable, me trouvant moi-même à Mornex, petit village de la Haute- Savoie situé entre les deux Salèves, où je comptais passer une partie de l'été, je reçus une lettre

datée de l'avant-veille dont le recto commençait ainsi :

«Monsieur, je viens vous demander de me louer l'appartement que vous avez vacant au-dessus de l'entresol de votre maison de la rue de Sèvres, n° 38 » , et portait pour signature :

« Palma Vecciiio, 104, rue d'Assas. »

Au verso de la même lettre, on lisait : « Ici le noble étranger cesse de s'adresser au riche propriétaire.

« La fin de ce mot sera de Hesse à Nicard, deux vieux amis dont l'un serait charmé d'être le locataire de l'autre, mais qui ne veut pas se prévaloir de l'amitié qu'on veut bien avoir pour lui pour qu'on ménage sa bourse.

«Donc, mon cher Pol, répondez-moi très carrément et tout à fait comme si je vous étais inconnu, ve ne prego. Je ne puis espérer, hélas ! rester de longues années votre affectionné voisin ; mais ma pauvre mère désire ne point finir ses jours rue d'Assas, elle seraheureuse pour elle et pour moi d'habiter une maison amie, à deux pas d'une église... »

Mon consentement à la demande d'Alexandre Hesse ne s'était pas fait attendre. Ma satisfaction était au moins égale à la sienne, car bien des années auparavant j'avais offert à mon ami de lui cé-

der la moitié de l'appartement que j'occupais moimême ; mes rêves et mes désirs se trouvaient ainsi réalisés, quoiqu'un peu tard, et le 12 juillet 1870, Alexandre Hesse m'écrivait (qu'on veuille bien ne pas oublier cette date) :

«J'ai prié le vice-propriétaire Henri (mon fils cadet) de faire retirer l'écriteau. Je me considère donc dès à présent, comme le plus heureux des locataires que vous abritez sous votre toit, mon cher ami... Nous offrons vous et moi ce singulier exemple, unique sans doute, d'un locataire qui désire payer le plus qu'il peut et d'un propriétaire qui tient à recevoir le moins possible. Cela ne s'est jamais vu, mais cela ne nous empêchera pas de tomber d'accord, en nous faisant de mutuelles concessions.

«Adesso, laissez-moi me reposer de tous ces détails vulgaires en vous remerciant de votre si excellente lettre, mon cher Pol, elle m'a donné la véritable mesure de l' amitié que vous avez pour moi ; vous n'avez jamais été à mon endroit ni plus aimable, ni plus chaud, ni plus désintéressé. Rien de tout cela ne m'étonne assurément, et cependant j'en jouis comme si je venais de faire une précieuse découverte.

«Adieu, cher ami, au revoir très, très souvent chez nous. A. Hesse.

«Présentez mes respectueuses amitiés à Mme Nicard, je vous prie. Quelle belle occasion pour elle de reprendre ses pinceaux, avec un peintre vénitien qu'elle ferait surgir rien qu'en frappant du pied. »

J'ai tenu à reproduire quelques passages de la lettre ci-dessus. Qu'ai-je besoin d'ajouter qu'elle était celle d'un ami, et que la mort me l'a enlevé !

En vérité, j'étais alors tenté de dire comme La Fontaine.

Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis.

Mais, hélas! cette douce perspective ne devait pas être de longue durée. Au moins quelques jours après son éclosion, le 17 juillet suivant, Alexandre Hesse m'écrivait quelques lignes pour m'annoncer son prochain emménagement sous mon toit, en les terminant par ces mots : «Adieu, je vais acheter les journaux et une carte de la Prusse. » La guerre, et quelle guerre! venait d'être déclarée...

Au moment même où mon vieil ami me faisait part de notre rapprochement futur, mais si longtemps inespéré, j'étais encore à Mornex, à 2 heures à peine de Genève, sans me douter des effroyables malheurs qui allaient fondre sur notre commune patrie, que nous aimions tous deux également, mais

chacun de nous à sa manière. J'avais depuis quelques jours reçu la triste nouvelle de la mort du commandant Soye du troisième régiment de zouaves, frère de ma femme, tué à Woertz, suivie bientôt après de l'annonce des désastres inouïs de notre armée, en proie à l'anxiété la plus vive et ne sachant à quoi me résoudre, lorsque le piéton du village que j'habitais me remit une lettre écrite par Alexandre Hesse à la date du 25 août, ainsi conçue :

«Moucher ami, la mort de M. Soye que j'apprends avec un vif chagrin est-elle officielle? Ne vous reste-t-il pas quelque espoir de le revoir un jour? apprenez-moi ce que vous savez de ce funeste événement, et veuillez vous charger, si la nouvelle est malheureusement vraie, de dire à la pauvre Mme Nicard la part bien sincère que je prends au chagrin qu'elle éprouve.

« Ce sont de rudes épreuves que le deuil dé* tant de familles ne soulage pas, au contraire. Quelle calamité, que de malheurs privés et publics! N'êtesvous pas effrayé, mon bon ami, de la tournure que prennent les événements.

« Je vois tout en noir, quoique je me refuse à croire que l'ennemi nous impose jamais des conditions qui ne pourraient être que désastreuses

ALEXANDKK HESSE. 165

et humiliantes pour la France. Mais le territoire débarrassé, et j'espère que ce sera avant peu, qu'adviendra-t-il?

« Vous ne le savez sans doute pas, mais ne craignez-vous pas un bouleversement général, la guerre civile bien autrement terrible que celle contre l'étranger. Nous retrouverons- nous un jour dans la rue avec quelques-uns des fusils qui auront chassé les Prussiens, en bien plus grand nombre conservés pour de nouvelles journées de juin, je le crains. (Nous avons vu plus haut qu'Alexandre Hesse avait marché contre les insurgés de 1848, et il n'avait pas pu l'oublier.)

« Enfin, je ne vous écris pas pour divaguer, mon cher ami, mais pour vous dire que j'ai été on ne peut plus peiné en apprenant la mort de ce brave et savant officier, qui, celui-là, ne passait pas sa vie à boire l'absinthe, comme beaucoup de ses camarades, bons au feu, mais bien ignorants, paraît-il, des choses de leur métier. Enfin, que projetez-vous? Attendez-vous en Savoie que notre sort se décide? oui sans doute, car il serait au moins imprudent et certainement tout à fait inutile que vous vinssiez à Paris qui peut être sinon investi, tout au moins assiégé.

« Une grande lettre, je vous prie, vos commissions,

si je puis vous être bon à quelque chose, et des nouvelles de vos enfants. Adieu, mon cher ami, mes meilleures amitiés.

A. Hesse, 104, rue d'Assas.

L'adresse de cette lettre à un moment aussi terrible, montre suffisamment qu'Alexandre Hesse n'avait pas encore pris possession de l'appartement qu'il avait loué chez moi quelques semaines auparavant et où j'espérais bien pouvoir bientôt le rejoindre; les expressions dont il se sert témoignent assez des appréhensions, des craintes, des espérances de la population tout entière trompée par les mensonges d'un pouvoir expirant et qui ne pouvait s'attendre à ce qui allait arriver.

Quoi qu'il en soit, depuis le 12 août, date de la dernière lettre d'Alexandre Hesse, les événements avaient marché avec une effroyable rapidité, et tandis que j'hésitais moi-même à prendre un parti dans une pareille occurrence, le plus jeune de mes fils appelé par son âge à tirer au sort l'année suivante prenait le chemin de Paris, tandis que mon fils aîné naviguait sur le Bosphore, en attendant avec impatience qu'il pût servir son pays envahi par l'ennemi. Mais que devenait Alexandre Hesse? La lettre suivante du 12 septembre, écrite à Mariem-

bourg, ville natale de sa mère et restituée à la Belgique après Waterloo, en me cherchant où je n'étais plus, allait m'apprendre ce qui lui était advenu depuis les dernières nouvelles qu'il m'avait données.

« Cher ami, vous voyez par le premier mot de ce billet que j'ai quitté Paris. Jusqu'à la veille de notre effroyable défaite de Sedan, je ne pouvais admettre que les Prussiens viendraient nous assiéger et j'attendais, en espérant que nous allions réparer et effacer nos premiers désastres; cette dernière bataille, cette armée tout entière au pouvoir de nos acharnés ennemis, cette fuite honteuse de l'empereur, les événements de Paris, la possibilité d'émeutes dans nos rues, etc., tout cela m'a enfin ouvert les yeux sur notre épouvantable position. Désespéré comme Français, inquiet pour ma mère, j'ai pensé qu'il fallait la mettre en sûreté et que son pays était encore l'abri le plus sûr et le plus de son goût. Nous sommes donc partis le 7, nous arrivions le 9, bien accueillis par tout ce qui nous reste de parents; ma pauvre mère est un peu fatiguée (quatre-vingt-douze ans) du voyage plus que de ses émotions, de ses craintes, mais j'ai un poids qui m'oppresse, et malgré moi hier, en allant revoir une petite et bien humble chapelle, au milieu d'un

cimetière, je n'ai pu retenir mes larmes en pensant aux maux qui fondent de toutes parts sur notre pauvre et bien-âimée patrie. (La petite chapelle dont parle Alexandre Hesse, dédiée à Notre- Dame de Brousse, est celle pour laquelle il avait

peint la Fuite en Egypte, qui s'y voit encore aujourd'hui.)

«En demandant à votre concierge de m'envoyer les lettres qui me seraient adressées rue de Sèvres, je l'ai prié de me dire si Henri (mon fils cadet) avait tiré un bon numéro à sa conscription; elle n'a pas répondu à cette demande et vous seriez bien bon de me dire si le sort a favorisé le pauvre enfant.

«Je regrette d'avoir quitté Paris sans vous rendre le léger service que vous attendiez de moi.

«J'aurais été aussi perplexe, à l'idée de trouver une cachette sûre, mais je me serais ingénié de mon mieux. Pour moi j'ai laissé les clefs de mon appartement et de la cave chez le concierge, avec l'ordre de les donner, soit pour une ambulance française, soit à la réquisition des Prussiens. Nous n'avons ni argenterie, ni bijoux. J'ai emporté un peu d'argent, abandonnant le reste à la grâce de Dieu, les clefs sur les meubles et sur toutes les armoires. Puissé-je seulement retrouver mes études, car il me faudra reprendre courageusement le

crayon et le pinceau, quand, sa lo Dio.... Que ma mère ne manque de rien, tout est là, car j'ai vécu.

«Je vous quitte, mon bon Pol, en vous disant mes chagrins, mes préoccupations, à vous que j'aime.

« Je sais que je perds le peu de courage que j'ai conservé, car je suffoque en finissant ce mot.

« Bien h vous de tout cœur. »

La lettre précédente qui peint si bien dans son énergique précision, l'état de l'âme d'Alexandre Hesse, de retour, dans un âge avancé, aux lieux où il avait passé enfant des jours si calmes et si heureux, fut assez longtemps à tomber entre mes mains, ce qui ne doit étonner personne. J'ai jugé bon de la rapporter ici, au moins dans ses passages les plus importants, parce que l'histoire d'Alexandre Hesse à ce moment, fuyant à l'âge de 64 ans, avec une mère courbée sous le poids de la vieillesse, et même de la vieillesse la plus extrême, fuyant, dis-je, la mort dans l'âme, l'humiliation dans le cœur, ressemble à celle d'un trop grand nombre des Français à la même époque.

Le peintre, qui, lorsqu'on venait à l'interroger sur ses opinions politiques, répondait invariablement que s'il devait se prononcer à cet égard, ce serait vers l'opinion républicaine qu'il se trouverait pen-

cher, croyait en réalité devoir rester neutre entre tous les partis qui divisaient alors la France. De retour à Paris en 1847, après un séjour de plusieurs années consécutives en Italie, où il avait mené l'existence la plus heureuse et peut-être la plus enviable, avait assisté, l'année suivante, aux journées de Juin, forcé même de combattre dans les rangs de la garde nationale contre les insurgés, et cette lutte sanglante avait eu pour résultat plus ou moins immédiat le renversement de la seconde république. Sans applaudir au coup d'État de Louis-Napoléon, il s'était montré indifférent au rétablissement de l'empire que le désastre de Sedan fit écrouler si rapidement. On devait naturellement s'attendre à ce qu'il ne vît pas sans appréhension, proclamer la république pour la troisième fois, au milieu du tumulte de la rue. 11 détestait en effet le règne de la multitude, ayant une véritable répulsion pour tous les révolutionnaires, mais surtout pour les insensés qui saccagent les palais, les églises, et brisent les tableaux et les objets d'art, sauf à faire pire plus tard. Mon ami avait cru beaucoup plus que moi à la durée du gouvernement sous lequel il avait passé dix-huit ans, sans autre ambition que celle de voir ses pinceaux occupés régulièrement pour qu'il pût, en travaillant, acquérir une aisance honnête,

ALEXANDRE HESSE. 17i

capable de le faire vivre, mais surtout de lui permettre de rendre le poids des années moins lourd à la mère qu'il aimait tendrement et qui redoutait l'avenir encore plus que lui. La chute de l'Empire, si imprévue, l'avait surpris et ébranlé d'une manière regrettable.

Cette chute arrivait presqu'au lendemain du jour où l'un comme l'autre nous nous étions réjouis de vivre sous le même toit ; tout devait nous faire craindre, qu'au lieu et place d'un intimité constante et longtemps rêvée, nous ne fussions séparés au lendemain du jour de notre réunion, car il vivait en Belgique, dans un exil volontaire, et moi-même j'étais resté en Savoie absolument privé d'argent et sans nouvelles de mes enfants, tandis que Paris était assiégé et que toute communication avec la capitale était désormais impossible.

Cependant, grâce aux nombreuses relations que j'avais conservées en Suisse, pays que j'avais habité à plusieurs reprises différentes et dans lequel s'éteignait lentement, dans de cruelles souffrances, le plus ancien ami d'Alexandre; cette double circonstance nous permit d'échanger quelques lettres et de nous tenir à peu près au courant des événements terribles auxquels nous étions mêlés, quoique notre âge qui était à peu près

le même, nous interdît d'y prendre une part active. Alexandre Hesse obligé de renoncer à mettre à profit l'art qu'il avait cultivé si ardemment toute sa vie, n'éprouvait pas même le besoin de tenir un crayon dans la petite ville que la guerre devait épargner, à cause de la neutralité de la Belgique qui fut respectée ; il y attendait des jours meilleurs avec plus ou moins d'impatience. Mes angoisses devaient être beaucoup plus grandes que les siennes : mes deux fils avaient pris les armes, proprio motu. L'un de mes neveux était prisonnier en Allemagne, mon gendre marchait à la tête de quelques hommes mariés de la Haute-Marne, dans la direction de Langres, et mon malheureux beau-frère avait été, comme je l'ai dit, une des premières victimes de l'impéritie de nos généraux. En outre, tout ce que je possédais se trouvait à Paris et conséquemment exposé au pillage de la soldatesque prussienne, dans le cas où cette grande ville épuisée par la longueur du siège auquel elle était soumise, viendrait à être prise d'assaut. Mon revenu était tari, et, ce qui était encore plus douloureux pour moi, j'étais réduit à vivre au milieu de l'hiver dans un pays réuni à la France depuis quelques années seulement et qui désirait, plus ou moins ouvertement, retourner sous

la domination italienne, avec l'espérance d'être ainsi préservée de l'invasion allemande.

C'est sur ces entrefaites, qu'après une interruption de quelques semaines, notre correspondance entre Alexandre Hesse et moi recommença et se continua même au delà de la guerre ; et c'est à cette correspondance que je vais emprunter quelques faits intéressants qui méritaient à coup sûr d'être signalés ici, dégagés de tout ce qui m'était trop personnel. Une lecture constante et réfléchie des nombreux mémoires relatifs à la Révolution Française, je parle de la première, m'a depuis longtemps appris combien il était à regretter que nous ne possédassions pas les lettres ad familiares qui ont dû être écrites à diverses époques, mais néanmoins assez rapprochées entre elles, soit en France, soit à l'étranger, par les témoins oculaires des grandes scènes révolutionnaires ou des actions guerrières de la même époque.

Les auteurs en effet des Mémoires dont je viens de parler ont presque toujours pris la plume pour justifier la conduite qu'ils avaient eux-mêmes tenues dans les circonstances mémorables où ils s'étaient trouvés, et en conséquence pour incriminer celle de leurs adversaires qui, ne partageant pas leurs opinions politiques, ont dû juger les choses

autrement; mais, dans tous les cas, les uns comme les autres, mêlés au combat, n'étaient pas en état de le juger en témoins impartiaux. Il en est résulté que nous ne connaissons qu'imparfaitement les causes et les résultats des événements accomplis depuis un siècle environ.

Si, au contraire, maintenant que nous sommes assez éloignés de l'époque révolutionnaire pour la juger, que nous ne sommes plus échauffés par la lutte ou induits en erreur par nos préjugés, nous possédions les lettres intimes de ceux qui, je le veux bien, placés sur le dernier plan du théâtre où le drame s'est joué, pouvaient en parler sine ira et studio, nous serions à coup sûr beaucoup mieux instruits des nombreux actes dont ce drame se composait.

La Terreur a malheureusement amené la destruction du plus grand nombre des témoignages contemporains, écrits presque jour par jour et pouvant être contrôlés facilement en les rapprochant les uns des autres. La correspondance des émigrés est presque toujours aussi pauvre qu'insignifiante, mais de nos jours et durant nos désastres, nous avons été moins prudents et moins craintifs, parce que nous avions moins à craindre de nos révélations ; aussi un grand nombre de lettres écrites avant,

pendant et après la guerre présentent-elles un grand intérêt. Quelques-unes d'entre elles ont déjà vu le jour, et quand le temps sera venu de raconter ce qui nous est arrivé, ces témoignages mis en regard les uns des autres permettront à nos arrière-neveux de savoir la vérité au sujet d'événements auxquels nous avons pris une part plus ou moins importante.

Ainsi que je crois l'avoir dit, j'étais parvenu à correspondre avec Alexandre Hesse pendant la durée de la guerre contre les Prussiens, en faisant passer mes lettres par la Suisse, pays neutre, d'où elles lui étaient expédiées en Belgique, et je n'hésite pas à insérer ici quelques-unes de celles qu'il m'a écrites successivement, car elles nous apprennent les sentiments qui agitaient alors son cœur, tandis que ses pinceaux étaient tombés de ses mains et malheureusement pour longtemps. Je suis rigoureusement l'ordre chronologique, la première remonte au 1er novembre 1870, elle a été écrite à Mariembourg dont Alexandre Hesse ne s'était pas éloigné un seul instant depuis sa sortie de France.

« Cher ami, pardonnez-moi d'être resté si longtemps, sans vous remercier de vos deux bonnes lettres du mois de septembre. Les épouvantables désastres qui ont écrasé notre infortuné pays, m'accablent à ce point que ma pensée est comme

paralysée. Il ressent aussi vivement que qui ce soit nos défaites, nos humiliations; mon cœur est ulcéré, je pleurerais dans le sein d'un ami, je rugirais de fureur et d'indignation au spectacle des infamies et des trahisons qui se commettent ; mais trouver des expressions pour peindre ces si profondes émotions, je ne le puis. A quoi bon, d'ailleurs; si nous avons différé d'opinion sur notre pauvre France, si je n'ai pas partagé votre animosité contre celui qui l'a conduite aux abîmes, aujourd'hui je pense comme vous, nous sommes depuis 1848 une bien pauvre nation, et l'empereur est un misérable servi par des gredins.

« Laissons donc là un sujet douloureux qui me navre et obscurcit mon intelligence. Écrivez-moi, mon bien cher Pol, dites-moi ce que vous espérez de cette dernière catastrophe de Metz. La nation va-t-elle se lever en masse ? Allons-nous faire une paix honteuse? Dites-moi surtout, avant tout, si vous avez des nouvelles d'Henri. Pauvre ami, dans quelle angoisse doit être votre pauvre cœur paternel ! Parlezmoi de Mme Nicard, de vos enfants, de vos santés, de vos projets. Rien de vous ne m'est indifférent, et votre amitié m'est plus que jamais nécessaire. Une de vos lettres m'est venue par les Préponnier; ce malheureux ami est plus mal que jamais, sa femme

désespérée, sans appui à l'étranger, ses filles menacées dans leurs maris à Blois, comme à Amiens, partout les chagrins, les poignantes inquiétudes. Pas une lueur d'espérance, la défaite partout et toujours la misère, faudra-t-il que tout périsse ! « Ma foi ! la coupe est si pleine, on la videra avec moins de regret, » dit la courageuse M,ne Préponnier. B**** m'a écrit un mot assez incolore. 11 est toujours à Ambrières, il appelle de tous ses vœux la fin du règne des avocals, des journalistes et des administrateurs pour les remplacer par des caporaux, si l'on manque de généraux. Peut-être la reddition de Metz a-t-elle modifié ses idées.

« Adieu, mon cher ami. Vous écrire m'a fait un peu de bien. Répondez-moi de suite et croyez à ma bien sincère amitié. »

Le 5 décembre suivant, Alexandre Hesse reprenant la plume m'écrivait :

« Cher ami, je ne vous ai point assez dit l'autre jour combien je tenais à recevoir des nouvelles de vos chers enfants aujourd'hui défenseurs de notre chère France. Je vous serai on ne peut plus reconnaissant de me faire part de celles que vous recevrez. Les communications entre la Savoie etlaBelgique sont libres, m'assure-on, écrivez-moi directement, mon cher Pol et longuement sur tous les événements politiques.

Dites-moi ce que vous pensez de Gambetta et des autres hommes marquants qui nous gouvernent et nous servent (Bourbaki, Trochu). Vos appréciations me feront plaisir, parce que je sais qu'elles vous seront dictées par un cœur vraiment français.

« Donnez-moi des nouvelles de vos santés, de celle de Mmc Nicard que je plains de tout mon cœur.

« Ici nous allons bien et sommes sous la neige avec dix degrés de froid. Les journées sont interminables, les soirées mortelles ; les nouvelles se contredisent, les détails manquent, etc.

« N'est-ce pas, qu'il est pénible en ce moment d'être séparé de ses amis et de ne pouvoir gémir ensemble sur les maux qui nous accablent. »

J'étais, de mon côté, presque absolument privé de nouvelles à la même époque, et celles qui m'arrivaient étaient ordinairement tronquées ou défigurées. Aussi ma correspondance avec mon ami languissait de jour en jour davantage.

Cependant, le 3 janvier 1871, étonné de mon silence prolongé, il m'écrivait :

« Je vous ai écrit directement. Quand? je ne le sais plus trop ; mais j'ai hâte de savoir des nouvelles de vos deux jeunes et braves soldats (mes deux fils). Ecrivez-moi donc, vous le pouvez sans doute, deux mots, si vous êtes préoccupé, inquiet ; une grande

lettre, si de bonnes nouvelles vous ont rassuré pour quelques jours.

«J'ai reçu ces jours-ci, le 28, une lettre d'Ernest écrite le 4 ; son fils est parti.

« Je suis très impressionné ce matin par la nouvelle que le Mont-Valérien va probablement être attaqué par les Prussiens qui sont maîtres maintenant de la position du Mont-Avron. Ils bombardent en ce moment Mézières dont nous ne savons rien, quoiqu'à huit ou dix lieues d'ici seulement. On a affirmé cependant que l'ennemi a beaucoup souffert, des mitrailleuses françaises ayant pu le tourner et en faire un grand massacre. Quand entendrons-nous parler d'autre chose ? Quand aurons-nous de vrais succès incontestés ? Quand pourrons-nous espérer une paix honorable et rentrer dans notre cher et héroïque Paris? Enfin je ne vous écris pas aujourd'hui, je vous demande seulement de vos nouvelles et de croire à la sincérité de mes affectueux sentiments.

«Les Préponnier sont toujours àVevey-Montreux, pension Beaulieu, canton de Vaud, Suisse. Eux aussi me laissent sans nouvelles. »

Si, comme on vient de le voir, la présence d'Alexandre Hesse en Belgique lui permettait de suivre la marche des cruels événements, qui se

déroulaient en France, il n'en était pas de même pour moi, enseveli comme lui sous les neiges de la Savoie, qui n'avaient jamais été plus épaisses, par un froid très rigoureux dans un pays de montagnes élevées.

J'ignorais entièrement ce que devenaient mes deux fils, l'un se battant, à Paris, simple soldat dans un régiment d'artillerie, l'autre aux environs d'Autun avec des francs-tireurs, tandis que mon gendre lui-même se trouvait faire partie à Langres d'un bataillon formé exclusivement d'hommes mariés, toujours sans argent moi-même, perplexe, profondément découragé par tout ce que j'entendais dire autour de moi, réfugié dans un pauvre village, fuyant la conversation de quelques hobereaux du pays qui ne craignaient pas de m'affirmer que le roi de Prusse exigeait que la France rendît à l'Italie la Savoie, dont elle s'était emparée honteusesement; je ne savais plus parler, encore moins écrire : sans espoir pour l'avenir, désespérant du présent, le passé seul me restait.

Ceux qui ne se sont pas trouvés dans une situation semblable à la mienne, ne pourront jamais deviner les pensées qui m'assiégeaient durant le jour et me hantaient la nuit, comme des cauchemars. Mais, hélas! sans plus tarder, une triste réalité

ALEXANDRE IIESSE. 181

allait en me réveillant me rendre à moi-même. Cette réalité s'était montrée toute nue aux yeux d'Alexandre Hesse avant que je la connusse moimême, ainsi que l'apprend la lettre suivante datée du 30 janvier 1871.

« Vous apprenez en même temps que moi, sans doute, la capitulation de Paris et l'armistice de trois semaines qui va permettre de réunir une assembléeà Bordeaux, convoquée dans quinze jours; les forts occupés par des corps d'armée déjà désignés, les armées en campagne gardant leurs positons respectives avec des zones neutres entre elles, ravitaillement de Paris, quand les armes auront été livrées ; la garde nationale sédentaire chargée de maintenir l'ordre, et enfin la ligne et la mobile internés comme prisonnier de guerre dans la capitale, telles sont les conditions auxquelles Jules Favre a souscrit.

«Henri (mon fils cadet) n'aura donc pas la douleur d'aller augmenter en Allemagne le nombre de nos malheureux compatriotes, et Adrien (mon fils aîné) ne courra plus de nouveaux dangers non plus que le fils d'Ernest.

« Maintenant, quand pourrons-nous retourner à Paris pour les élections? Que seront-elles ? Que décidera cette assemblée constituante nommée sous

le coup de nos terribles désastres et au lendemain des émeutes ?

« Je ne sais. Pour la première fois de ma vie, je m'étais permis d'approfondir certaines questions politiques, en répondant à vos bonnes lettres dans lesquelles vous me parliez sans aucune illusion de ce qu'est devenue la France sous l'empire, etc. ; mais ce travail de plusieurs jours a eu dès hier le sort qu'il méritait, j'en ai allumé mon feu, et si je vous en parle aujourd'hui, c'est afin que vous ne supposiez pas que j'ai laissé sans réponse tout ce que vous m'avez écrit les 4, 8 et 18 janvier.

« Aujourd'hui, je viens seulement vous demander ce que vous comptez faire et si vous avez des nouvelles de chez vous ; si vos concierges sont un peu intelligents, ils auront tenté de vous écrire par ballon monté.

«Votre maison du 38 a-t-elle été épargnée durant le bombardement ? Y a-t-on logé des blessés ? Avez-vous eu une idée approximative de ce que devront payer les habitants qui, bouches inutiles, ont obéi à Trochu en quittant Paris? Ah ! mon cher ami, que d'événements douloureux, inattendus, étranges, sans compter ceux qui vont se produire et qui feront peut-être désespérer du salut de notre malheureux pays.

«Je vais écrire un mot à Barry, j'espère que son fils aura été épargné et que nous serons bientôt réunis tous les trois pour nous serrer la main, en évitant de demander à notre aveugle ami ce qu'il espère et pour quelle forme de gouvernement il votera. Probablement, cette lettre ne vous trouvera plus à Yeyrier ; néanmoins je l'envoie dans un mot à Mmc Préponnier, voie plus rapide, je crois.

« Écrivez-moi de suite, je vous prie. »

Les pinceaux d'Alexandre Hesse étaient tombés de ses mains depuis le commencement de la guerre maudite dont il annonçait la fin dans sa lettre, mais ses sentimenls patriotiques pour notre commun pays, affectueux et dévoués pour ses amis, étaient restés les mêmes; il écrivait, ne pouvant plus ni dessiner ni peindre.

Cependant les événements continuaient à marcher comme les nuages chassés par un vent d'orage sans que nous nous en aperçussions bien clairement l'un et l'autre, loin de Paris. Alexandre Hesse et moi, après avoir péniblement secoué le poids de l'horrible cauchemar qui nous avait accablés, nous commencions à éprouver un véritable soulagement en échangeant nos pensées, en nous communiquant nos craintes, en partageant nos pressentiments. Resté à Mariembourg, dans une attente fiévreuse,

sans être tenté de reprendre ses crayons, tout au plus se promenait-il dans les environs immédiats de la petite ville qu'il fréquentait tous les ans quand il était enfant. Les noisetiers de la ville natale de sa mère, de l'année 1813, existaient sans aucun doute encore et allaient bientôt refleurir, mais ne l'attiraient plus. Qu'étaient devenus les beaux jours de sa première jeunesse? Hélas î entre l'année 1813 et l'année 1871, cinquante-huit ans s'étaient écoulés, et sans doute, à mon exemple, le peintre attristé, mais non désespéré, se fiait au temps pour dénouer les difficultés du moment.

En attendant l'heure où nous pourrions nous revoir, notre correspondance si longtemps entravée, reprenait, en partie au moins, l'activité qu'elle avait eue avant la guerre. C'est ainsi qu'à la date du 28 février 1871, Alexandre liesse m'écrivait :

«J'ai reçu, ces jours-ci, votre lettre du 20 mars, mon cher Pol. Le 30 janvier, je vous ai écrit pour avoir des nouvelles de vos braves enfants; inquiet de ne pas entendre parler de vous, j'ai pris le parti, dès que les communications postales ont été rétablies, de demander à Henri lui-même comment il se portait; ma lettre lui était adressée sous le couvert de Pfemmert(l'undemes concierges) à qui j'écrivais quelques lignes et qui m'a pleinement rassuré, en me disant

que votre fils se portait bien. Il ajoutait que votre maison avait été épargnée, malgré la pluie de bombes, mais qu'on avait dû loger beaucoup de réfugiés et de mobiles dans les appartements vacants.

« J'avais prié Henri d'aller s'informer à la caisse du Crédit Industriel de la somme dont je pouvais disposer et des formalités que j'aurais à remplir pour que lui Henri pût la toucher. J'aurais été bien aise de payer mes contributions, l'impôt sur les absents et surtout les deux termes que je vous devais.

«Je regrette que votre fils n'ait pas pu me rendre ce service que je ne lui eusse pas demandé, s'il ne se fût agi de m'acquitter envers vous, mon cher ami...»

En me permettant de citer ici les lignes précédentes d'Alexandre Hesse, mon unique but a été de faire connaître l'un des traits les plus saillants de son caractère; il était toujours empressé à remplir les obligations qu'il avait contractées, sans qu'on eût besoin de les lui rappeler. Les détails dans lesquels il croit devoir entrer dans sa correspondance, seraient oiseux ou au moins d'un intérêt bien médiocre, si l'on n'y retrouvait pas quelque chose de la France envahie par de nombreux ennemis, sans alliés, sans amis autour d'elle et qui allait être indignement mutilée par la faute de celui auquel elle avait eu la

faiblesse de s'abandonner presque tout entière. Ce qui doit étonner le plus dans l'insolente fortune des Bonaparte, c'est la lâcheté de la plupart de ceux qui les ont servis et qui sont assez aveugles encore aujourd'hui pour les regretter. Il y a longtemps qu'on nous a dit : « La servitude abaisse les hommes au point de s'en faire aimer » , et le temps actuel n'a pas démenti cet axiome.

Alexandre Hesse ajoutait à la même lettre : « Une fille de ce pays (de Mariembourg), de service à Paris et que j'avais envoyée rue de Sèvres, a complété les renseignements du concierge. M. Henri était resté à Paris militaire et avait reçu des nouvelles de sa famille qui était en bonne santé et aspirait à rentrer bientôt à Paris. Je n'ai plus aucune inquiétude pour les enfants de mes amis. Barry de son côté m'a pleinement rassuré en m'ap-

prenant que son fils Mais une bien triste

nouvelle à laquelle vous ne serez pas insensible, mon cher Pol, est celle de la perte de notre pauvre Préponnier. Je l'ai pleuré, comme si sa mort n'était pas prévue depuis bien longtemps et comme on doit regretter un ami honnête homme, doux, bon, serviable et dont l'affection pour moi ne s'est jamais démentie un seul jour depuis trente ans. 11 était le digne compagnon de sa très

digne femme qui m'a écrit quelques lignes seulement qui sont un chef-d'œuvre d'éloquente simplicité.

« En ce moment encore je ne puis retenir mes larmes, et c'est surtout sa pauvre veuve qui les fait couler maintenant.

« Les conditions de la paix qui vient d'être signée achèvent de me briser.

« Je devrais vous dire ce que je pense, combien je souffre dans mon orgueil national, dans mon amour pour notre chère France. Je ne le puis, je pleure comme un enfant, comme vous peut-être, mon cher Pol, si énergique pourtant, mais trop Français pour ne pas être épouvanté de la profondeur de l'abîme où nous tombons, écrasés, ruinés, ayant tout perdu jusqu'à l'espoir de la vengeance.

29 Février.

«Je viens de fermer ce mot, mon cher ami, dans la même disposition d'esprit qu'hier, mais ne voulant que répondre à certains passages de votre lettre qui n'ont rien de politique.

« On me mande de Paris que dans une quinzaine de jours il n'y aura plus de danger à y venir, parce qu'on aura évacué cinq mille malades en province, qu'on aura remédié dans les cimetières aux

enterrements précipités, et que les Prussiens ont promis de couvrir d'un mètre de terre les fosses de Champigny.

« Il n'y a donc pas d'épidémie, c'est un docteur qui parle, mais les conséquences fatales des longues souffrances de Paris, d'ici à quinze jours ou le typhus se déclarera, ou il ne sera plus à craindre.

« Je ne vous donne ces renseignements, mon cher ami, que dans l'intérêt de votre chère famille; pour moi je retournerais à Paris, n'était la douleur d'apercevoir nos ennemis, j'attendrai donc qu'ils l'aient évacué.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis à votre disposition, si vous pensez que je puisse être de quelque utilité à Henri comme professeur, et si vous persistez à croire que la vie d'artiste, vu les goûts simples de votre cher enfant, lui conviendrait assez.

« Vous qui êtes mieux trempé que moi, la lecture vous console, vous, dans les moments de découragement.

Je dois vous avouer que je n'ai pas touché un crayon ni ouvert un livre depuis six mois; mes longues journées se sont passées à attendre... Dieu sait quelle attente. Quant au travail de Saint-Ambroise je ne sais s'il me sera conservé, je n'y ai pas

pensé un seul moment; aurais-je d'ailleurs l'énergie de l'entreprendre, ai-je conservé un peu de ce que je devais à l'étude seulement ? Je ne sais ce que je ferai de ce qui pourra me rester de mes petites économies, ni et comment je vivrai, je ne m'en préoccupe pas en ce moment. »

Malheureusement les événements subséquents si douloureux, quoiqu'attendus et prévus, auraient seuls suffi pour briser le peu d'énergie qui restait à Alexandre Hesse, lorqu'il écrivait la lettre que je viens de citer, et je puis dire qu'il n'a jamais retrouvé depuis sa liberté d'esprit tout entière.

Cependant depuis la mort de son ami Préponnier il se préoccupait beaucoup des conséquences de sa mort prématurée pour sa veuve, pour ses deux filles qu'Alexandre avait connues presque enfants et auxquelles il était en vérité très attaché. Aussi à la date du 7 mars 1871 , resté un peu malgré lui h Mariembourg qu'il regrettait de n'avoir pas quitté plus tôt, m'écrivait-il entr'autres choses :

« Ce que je redoute, c'est que tant de douleurs accumulées coup sur coup en s'ajoutant aux fatigues et aux poignantes émotions par lesquelles la pauvre femme (son amie, M*6 Préponnier) devra passer pour ramener le corps de son mari à Paris (comme j'ai eu occasion de le faire observer,

M. Préponnier était mort en Suisse, dans le canton de Vaud), ne soient au-dessus de son courage et de ses forces et qu'elle ne lui survive pas... »

Dans le reste de cette lettre, répondant à l'une des miennes qui avait mis près d'un mois à lui parvenir, parce qu'elle avait été envoyée à Magdebourg, il essayait de me montrer, d'après des témoignages plus ou moins suspects, l'état véritable de Paris, la lâcheté des lignards, l'infamie de ceux qui gueulaient une sortie et rentraient chez eux au plus vite, la bonne tenue et le courage des mobiles des départements, des marins et de quelques jeunes gens de la bourgeoisie éclairée. Il faudrait, ajoutait-il, vous transcrire des pages entières que j'ai reçues de Paris, pour ébranler vos idées. Mais Alexandre Hesse se gardait bien de me dire que les pages en question émanaient des aveugles partisans du régime déchu qui leur avait été très profitable. A mes yeux, Alexandre Hesse retiré en Belgique n'a jamais connu le véritable état des choses, et les témoignages qu'il invoque, venant de personnes dont je veux taire les noms, ne méritaient pas la confiance absolue qu'il leur accordait. De mon côté, prévenu contre le second Empire dont j'avais vu l'établissement avec une répugnance extrême, que dis-je, avec un profond chagrin, ayant quitté Paris quel-

ques mois avant la guerre et en conséquence n'ayant pas partagé les souffrances de ses habitants qu'Alexandre Hesse a qualifiés quelque part d'héroïques, je me sentais disposé à une extrême réserve en me rappelant le vers célèbre et très applicable alors :

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Pour juger sainement des événements au milieu desquels l'homme s'agite, il faut avoir été placé de manière à les dominer, et en conséquence, pas de trop près. C'est ainsi que près d'un siècle après les journées mémorables de la Révolution française, leur aspect change avec l'opinion de celui qui les raconte.

La lettre que je viens de rapporter en l'abrégeant se terminait ainsi :

« D'ailleurs à quoi bon discuter ici. Si la paix que nous subissons est seulement désastreuse et non point honteuse, et si ce peuple léger, outrecuidant, ignorant, superficiel, n'éveille pas plus de sympathie que cet autre peuple, son ennemi à perpétuité maintenant, savant, lettré, profond, sage, discipliné mais sans pitié, sans magnanimité, sans grandeur dans le triomphe, rapace, inflexible, haineux, vindicatif, et comme on l'a dit si justement, de véri-

tables Peaux-Rouges qui auraient été à l'école polytechnique...

« Je m'arrête en vous demandant pardon de cette sortie qui ne prouve qu'une chose, mon aveugle tendresse pour ces malheureux Français que je ne saurais condamner tout à fait, ni accabler en ces jours de désolation.

« Adieu, cher ami, je compte aller à Paris du 15 au 25. »

Une lettre du 2 avril suivant, et comme les précédentes datées de Mariembourg, montre assez qu'Alexandre Hesse n'avait pas voulu, ou pu au moins, exécuter son retour, à l'époque ci-dessus fixée, dans la capitale souillée alors par des scènes désolantes. Remontant le cours des années précédentes, Alexandre Hesse m'y rappelait qu'un jour, déjà bien loin de nous, oùje m'étais permis d'apprécier peut-être un peu trop sévèrement la légèreté et la vanité de nos compatriotes, les vives souffrances que son ardent patriotisme avait éprouvées, en m'entendant parler ainsi, l'avaient entraîné à combattre en termes peu courtois mes idées à cet égard. Certes nos cruels revers survenus depuis ne m'avaient donné que trop raison, il était l'un des premiers à le reconnaître, sans être toutefois absolument convaincu de la justesse de mes appré-

dations, même lorsqu'il s'agissait de juger les hommes politiques du moment, aussi m'écrivait-il : « Je ne vous suivrai point dans vos appréciations des hommes du 4 septembre et des événements malheureux qu'ils n'ont pas su conjurer, moins encore parce que je suis resté étranger toute ma vie à ce qui n'était pas l'étude exclusive de ma profession, qu'empêché en ce moment surtout par la crainte de froisser, sans le vouloir, quelques-unes de vos plus chères convictions. Je dirai même que eussé-je deviné quelle est la forme du gouvernement que vous préférez, j'hésiterais maintenant à émettre des opinions qui ne s'appuyent sur rien de solide, paraît-il, ce qui, je le répète, n'a pas même le mérite d'avoir le sens commun et d'être modéré. »

Le reste de cette lettre écrite pendant que des hommes égarés et biencoupables, s'ils ont su cequ'ils faisaient, terrorisaient Paris, ne concernait que les membres de la famille Préponnier dont il disait nos chers amis. Peut-être pourrait-il m'être permis d'invoquer en ma faveur les termes si chauds, si généreux de cette même lettre ; mais je ne puis ni ne veux oublier que ce n'est pas de moi dont il s'agit ici , mais uniquement d'Alexandre Hesse dont le cœur s'est toujours ouvert à toutes les infortunes et qui, au milieu

19't ALEXANDRE IIESSE.

désastres de son pays et qui l'atteignaient comme tant d'autres, ne songeait qu'aux malheurs d'une femme courageuse et dévouée, restée seule après la mort de son mari, avec deux filles établies loin d'elle. Comme je crois l'avoir déjà dit, Alexandre Hesse était resté en premier lieu à Mariembourg, pour ne pas voir à Paris le casque prussien ou la casquette du voyou. Le règne épouvantable de la Commune l'y avait retenu plus longtemps qu'il ne l'avait cru, et il s'y trouvait encore àla date du 1er juin 1871, date où il m'écrivait les lignes suivantes :

« J'aurais dû répondre à votre affectueuse lettre du 17. Mon cœur, ma pensée ne sont remplis, depuis les épouvantables événements de Paris, que de tristesse, d'indignation et d'horreur contre les misésérables qui ont comblé la mesure de nos maux. Vous avez dû souffrir autant que moi au récit des forfaits qu'ils ont commis dans notre malheureuse ville. A quelque parti qu'on appartienne, quelqu'exalté qu'on soit on ne peut que maudire ces exécrables hommes qui, au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, ont commis des crimes qui les mettent au ban des nations les moins civilisées ; car rien ne les explique, ni rien n'en rachète l'horrible et inutile infamie. Je m'en veux de me sentir capable de tant de haine. J'ai toujours le désir et quelquefois la pré-

ALEXANDRE HESSE. lVo

tention déjuger bien des choses, je ne dirai point d'un point de vue élevé, mais avec une sorte de modération que j'attribue bien plutôt à mon tempérament qu'à m'a raison, qu'à mon expérience et aux quelques connaissances que j'ai pu acquérir. Mais celte fois l'honnêteté, la droiture et le bon sens suffisent pour me faire partager la réprobation universelle et l'horreur qu'inspirent les misérables qui ne savent que détruire, sans rien mettre à la place de ce qu'ils ont renversé; fous furieux, souvent châtiés, jamais anéantis, et qui font penser malgré soi à cette antique fable, comparaison dont on a si souvent abusé, de l'hydre aux cent têtes sans cesse renaissantes. Une société qui voit son existence si souvent compromise, est bien près de s'effondrer tout à fait ; car, de quelque côté qu'on tourne les regards, on ne voit point la colonne de feu qui pourrait nous conduire. Sera-ce une restauration des Bourbons fusionnés, l'autelsurle trône, la loi d'amour précédéed'une terreur blanche ou un dernier essai de république modérée, ce qui devrait nous diviser le moins, suivant M. Thiers? Un instant je me suis figuré que cettedernière forme de gouvernement était possible; après tant de désastres, les turpitudes et le luxe de l'empire, les communistes l'ont tuée à tout jamais. Je le crois et je le regrette.

« En attendant et pendant de longues années, propriétaires, artistes, marchands, ouvriers, vont voir leur aisance, leur fortune, leur avenir compromis. Pour ma part et bien que j'aie fait passer depuis neuf mois les malheurs publics bien avant mon intérêt particulier, il m'est difficile pourtant de ne pas me voir, sans le regretter, obligé de renoncer à l'important travail de Saint-Ambroise, de restreindre encore mes dépenses déjà limitées au strict nécessaire pourtant, et d'être forcé peut être de renoncer à la si vive satisfaction que je me promettais de vivre sous votre toit, mon cher ami.

« J'ai trouvé fort judicieuses les raisons à l'aide desquelles vous expliquez la durée des saturnales révolutionnaires : les échéances des effets de commerce, des loyers et la suspension do la solde dite garde national. Un journal anglais (vous l'aurez lu sans doute) attribue aussi à trois causes les horreurs commises par les insurgés : la. première est la fureur de la défaite et le fanatisme habituel aux discordes civiles qui porte à détruire un patrimoine plutôt que de le laisser aux mains de ceux que J'on déteste ; la seconde cause est la haine des pauvres contre les riches ; la troisième est le caractère cosmopolite de la Commune dont beaucoup de membres n'éprouvaient pas le sentiment de res-

pect qu'un patriote a pour les gloires de son pays....

« Aussitôt qu'on pourra rentrer à Paris, après le désarmement et les perquisitions, j'y retournerai en éclaireur. Dites-moi si je puis vous y être bon à quelque chose, et à qui je devrai remettre l'argent que je vous dois depuis si longtemps.

« Je pense quitter Mariembourg du 1 0 au 1 5, rester une douzaine de jours à Paris, et revenir prendre ma mère. »

Je n'ai pas cité in extenso cette longue lettre dans laquelle Alexandre Hesse se montrait comme toujours citoyen éclairé, véritable patriote, homme de bien, toujours préoccupé des dettes qu'il avait pu contracter pendant sa longue absence, attentif au bien-être de ses amis sur lesquels il s'étendait longuement, et surtout à celui de sa vieille mère.

Quelques semaines après son retour dans la capitale, c'est-à-dire à la date du 29 juin, il m'écrivait : « je suisinstallé chez vous depuis quelques jours, après être venu en éclaireur; ne venez-vous pas bientôt?»

Mon retour à Paris s'était trouvé arrêté beaucoup plus longtemps que je ne l'avais désiré, par des causes indépendantes de ma volonté. Mes deux fils, qui très heureusement étaient sortis sains et saufs de la guerre étrangère ou civile, ma fille, dont la maison avait élé occupée cinq mois par l'en-

nemi, à quelques lieues de Langres que les Prussiens s'étaient contentés de bloquer sans l'assiéger, étaient d'un commun accord venus me retrouver à Veyrier, village de la Haute-Savoie, où j'avais passé les interminables journées de la guerre et plus tard de la Commune. Nous étions si heureux de nous retrouver ensemble à la suite d'événements si déplorables, que nous ne songions guère à nous éloigner les uns des autres. Cependant je vins passer à Paris quelques jours dans le courant du mois de juillet, mais uniquement dans le but de revoir mes amis et de mettre ordre à mes affaires qui avaient considérablement souffert de mon absence.

A mon arrivée à Paris je trouvais Alexandre Hesse de retour depuis quelque temps, mais désespérant déjà que le travail du transept de Saint-Ambroise pût lui être conservé. Néanmoins ses craintes à cet égard ne tardèrent pas à être dissipées au moins en partie, car revenu àVeyrieroù je me proposais de rester jusqu'au commencement de l'automne, je reçus quelques lignes de lui, datées du 1 0 septembre 1 87 1 , ainsi conçues : « Ma mère va bien, moi aussi, mais je suis très occupé de mes recherches pour Saint-Ambroise, dans le cas où je serais chargé des peintures de la croix. Beaucoup de commissions en outre... »

Les diverses commissions dont m'entretenait

ALEXANDUE HESSE. 199

Alexandre Hesse dans la même lettre étaient celles auxquelles il devait prendre une part assez importante comme membre de la commission des beaux-arts, des musées municipaux et des travaux historiques du département de la Seine, récemment instituée et dont il avait été nommé probablement en qualité de membre de l'Académie des beaux-arts le 16 août 1871, au lendemain pour ainsi dire de son retour de Mariembourg.

Il est vraisemblable qu'Alexandre Hesse a exécuté à la même époque quelques portraits dont je n'ai pas eu néanmoins une connaissance entière, mais en même temps j'affirme qu'il n'a pas poussé très loin ses recherches pour le transept de Saint-Ambroise, travail auquel nous le verrons bientôt renoncer de son plein gré, un peu sans doute à cause de l'éloignement considérable de cette église, où il lui aurait fallu aller très souvent. Son énergie morale avait été en partie brisée par une inertie complète, pendant les 7 longs mois qu'il avait passés en Belgique, durant le cours de nos effroyables désastres; sa santé n'était plus la même ; mais ce qui commençait à le tourmenter sérieusement, c'était celle de sa vieille mère, qui née en 1781 avait alors plus de 90 aus. Habitant tous les deux depuis la paix la maison que j'avais trouvée dans la succession de

mon père, ce qui nous permettait de nous voir presque tous les jours, nous n'avions plus de motifs pour nous écrire aussi souvent que nous l'avions fait pendant un si grand nombre d'années. Je passais ordinairement mes étés en Savoie, assez loin de Paris dont Alexandre Hesse, au contraire, ne s'éloignait que malgré lui et encore assez rarement. Pendant l'hiver, quelques-uns des amis du peintre continuaient à se réunir, toutes les semaines, comme les années précédentes autour du calorifère du bel4 atelier d'Alexandre Hesse situé rue de l'Ouest, 106, et dont il faisait les honneurs avec beaucoup de grâce et d'amabilité. Néanmoins il s'y plaignait assez souvent du temps précieux que les séances de la Ville lui faisaient perdre, en qualité de membre de la Commission des beaux-arts, et en même temps des ennuis que son titre d'académicien lui occasionnait au moment des concours ouverts à l'École des beauxarts. La vieillesse et les infirmités qu'elle amène nous rendent trop souvent chagrins, et Alexandre Hesse subissait la loi commune.

Le 22 juillet 1872 il fut autorisé par l'administration municipale à échanger le travail de la croix de Saint-Ambroise contre celui de la partie droite du transept de l'église de Saint-Germain-des-Prés que M. Cornu avait été chargé de décorer après la mort de

M. Flandrin, et dans lequel il avait déjà peint au côté gauche, la Transfiguration, la Mission des apôtres, Jésus laissant venir jusqu'à lui les petits enfants, et la Descente aux nimbes. M. Cornu, estimable élève de M. Ingres comme Flandrin, n'avait pas eu le temps d'achever l'imposant travail qui lui avait été confié, prévenu lui-même par la mort qui devait aussi, hélas! empêcher Alexandre Hesse, quelques années plus tard, de s'acquitter de la même tâche.

Dans quelques lettres écrites à diverses reprises, malheureusement trop souvent non datées et notamment durant le cours de l'année 1873, le découragement du peintre semble chaque jour augmenter. Il se sent quelquefois incapable de tenir un crayon; le plus souvent il est arrêté par des indispositions graves, toujours sur le point de dégénérer en véritables maladies, et qui le clouaient au logis. 11 éprouvait sans doute dès cette époque des souffrances assez vives dans plusieurs parties de son corps et dont les médecins avaient peine à se rendre un compte bien exact à cause de sa bonne mine et surtout de la bienveillance habituelle de son humeur. Mais ces souffrances contribuaient à le rendre moins dispos : d'un autre côté, la politique de notre pays, fort agitée depuis quelque temps, le tourmentait également quoiqu'il ne voulût pas le

laisser paraître et qu'il eût l'air de s'en désintéresser autant que possible. A une date incertaine de l'année 1873, il m'adressait les lignes suivantes : « Les grandes chaleurs ont fort éprouvé manière ; agitation le jour, la nuit, oppression. Le docteur lui a ordonné du bromure de potassium qui est, comme vous le savez, un antispasmodique très puissant, et depuis elle va mieux. Moi, de paresseux que j'étais, je suis devenu fainéant, ce qui est encore plus honteux. »

Ainsi, au fur à mesure que la santé de la mère d'Alexandre Hesse s'affaiblissait sous le poids énorme des ans qu'elle avait porté jusque-là si gaillardement, le courage de son fils diminuait au moins autant; tout le fatiguait, tout l'ennuyait. Les séances mêmes de l'Académie des beaux-arts avaient perdu le charme qu'il y avait trouvé fort longtemps; il se dispensait sous différents prétextes de se réunir aussi souvent qu'il l'avait fait jusque-là, à ses confrères dans des réunions plus intimes qui avaient lieu tous les mois en dehors de l'Institut, et insensiblement il en était arrivé à regarder comme des corvées les honneurs que lui valait le titre d'académicien qu'il avait cependant brigué.

Ainsi à la date du 16 octobre 1873 il n'hésitait pas à m'écrire :

« Les séances de la Ville menacent d'être fréquentes. Il faut que je sache si oui ou non je vais entreprendre la commande deSaint-Germain-des-Prés. Enfin je sens et je reconnais qu'il faut que je sorte de ma coquille et que j'agisse au lieu de rêvasser. Cela d'ailleurs vaudra mieux à tous égards, car véritablement, et comme vous le remarquez, les choses qui se passent autour de nous, pour être extraordinaires n'en sont pas moins inquiétantes. En effet le fou furieux faisant cause commune avec le cheval de renfort, et ce groupe étrange suivi par la crapule (qui sait ce qu'elle fait et où elle va) et par d'honnêtes gens qui se trompent à mon avis, pendant que d'autres honnêtes gens vivent et espèrent une restauration peut-être impossible... Tout cela est la bouteille à l'encre et véritablement lamentable, même pour ceux qui, comme moi, ne se sont jamais occupés de politique. »

Dans l'artiste découragé de l'année 1873, qui avait fini par cesser de prendre un assez grand intérêt à ce qui se passait autour de lui, mais, il est vrai, sans convictions bien vives, ne retrouvons nous pas le vieillard d'Horace, si bien peint dans les vers suivants :

Milita senem circumveniunt incommoda...

Dilator, spe lentus, iners, pavidus que futuri, Difficilis, querulus, laudator temporisacti Se puero, censor, castigator que minorum.

C'est en effet Alexandre Hesse qui a pu m'écrire les lignes suivantes :

« Il me semble que de notre temps les jeunes gens étaient moins paresseux, — moins connaisseurs de bons vins que la jeunesse d'à présent. Que de belles phrases, dépensées en pure perte, depuis trois ans, sur la régénération de la France par le travail, l'étude, les nobles sentiments, les hautes pensées, l'amour du beau, la recherche de l'idéal.

« J'ai eu 67 ans ces jours-ci, caro mio, cela explique cette sortie aussi intempestive que sénile. »

Alexandre Hesse qui sans doute n'avait jamais lu le grand poète latin dont je viens de parler, se regardait sans doute dans une glace, et sa toilette terminée toujours avec beaucoup de soin, trouvait que les rides de l'âge commençaient à se montrer sur sa belle figure; puis s'interrogeant lui-même dans son for intérieur il sentait que les traces de la vieillesse se faisaient sentir dans son esprit jusquelà si aimable. Il oubliait cependant, lorsqu'il jugeait ses compatriotes plus jeunes que lui, que les peuples vieillissent comme les individus, quoiqu'ils meurent plus lentement. Ignorait-il que nous tenons de nos ancêtres, aussi bien nos défauts que nos qualités dont lui-même pouvait être regardé comme un exemple saisissant, car s'il possédait les unes

au plus haut degré, il était loin d'être exempt des autres.

J'ai déjà à plusieurs reprises fait observer, en biographe fidèle et avec intention, que la santé de sa mère avait décliné à Paris, depuis son retour dans cette ville qu'elle avait quittée au commencement de la guerre contre la Prusse. Au mois de mai 1874 son fils eut la douleur de la perdre, elle s'éteignit dans ses bras, à l'âge de quatre-vingttreize ans, étant née le 13 janvier 1781. Je n'essayerai pas de peindre la douleur que son fils éprouva au moment de cette cruelle séparation , après tant de soins, d'efforts, de sacrifices, pour prolonger les jours de celle qu'il avait aimée d'un amour au moins égal à celui qu'elle avait eu pour lui.

Depuis cette époque^ Alexandre Hesse s'est contenté de faire à' interminables portraits, comme il les nommait lui-même, celui du neveu de madame Brisson M. de Chevry, de B. Brisson et deux de ses descendants qui ornent en ce moment le château de Chevry si souvent revenu sous ma plume. Un peu plus tard, il exécuta pour la grande salle des délibérations du conseil de la Banque de France un portrait du comte Mollien, mort depuis longtemps et qui, sous le premier empire, avait été le

gouverneur de cet établissement ; il l'exécuta sans doute d'après un ancien portrait et aidé des conseils de madame veuve Mollien.

Désormais seul à peu près au monde, puisqu'il avait perdu successivement son père, sa sœur, son oncle et sa digne mère, le peintre, malgré quelques bons amis qui lui restaient encore, sentit le vide se faire autour de lui. Tant que madame Hesse avait vécu, il n'avait pas trop regretté l'isolement qui finit par entourer les vieillards; à force de lui prodiguer les soins que réclamait son grand âge, elle était devenue presqu'un enfant pour lui, et d'ailleurs quand il était lui-même obligé par les souffrances de garder le lit, c'était cette vieille mère qui veillait sur le fils bien-aimé.

Depuis un assez grand nombre d'années, Alexandre Hesse souffrait d'une irritation au larynx qui le gênait beaucoup, et c'était en vain qu'il avait consulté successivement plusieurs médecins. Aucun d'eux n avait pu le guérir de cette affection, la plupart se contentaient de l'envoyer aux eaux, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; c'est ainsi qu'après avoir fait une saison aux bains d'Allevard, d'où il était revenu comme il était parti, on lui conseilla d'aller à Saint-Honoré-les-Bains, département de la Nièvre. En conformité de ce conseil, il s'y rendit et

s'y ennuya considérablement, comme la lettre suivante écrite le 9 août 1875 nous l'apprend :

« Il y a si longtemps que j'aurais dû répondre à votre aimable lettre, mon bieu cher ami, que je ne tenterai pas de m'excuser ni d'expliquer cet inexplicable retard. Je veux seulement que vous sachiez que depuis le 20 juillet je suis à Saint-Honoré, et de tous les baigneurs le moins malade, mais le plus ennuyé ; jamais les journées ne m'ont semblé plus interminables, les conversations de table d'hôte plus oiseuses, les élégantes plus sottes et les hommes plus insignifiants. Je m'attendais à trouver ici une nature pittoresque, de beaux bois, quelque chose enfin à dessiner, et je m'étais muni de fusains, de papier de toutes les teintes, et tout cela est encore au fond de ma malle et n'en sortira que le jour où je la viderai à Paris. Je fais de la médecine préventive, puisque je ne toussais plus quand j'ai bu mon premier verre d'eau. Si je passe un excellent hiver, je reviendrai bien certainement; s'il n'est que bon, peut-être irai-je à des eaux plus actives. Voilà pour le physique; quant au moral, il est si bas que X Imitation, Pascal et Epictète ne l'ont pu remonter.

« Parlons plutôt de vous....

« 23 août. — Je retrouve celte lettre commencée,

interrompue et oubliée depuis bien des jours, et pourtant j'ai souvent pensé à vous, mon bien vieil ami, à l'affection que vous ne cessez de me témoigner dans les bons comme dans les mauvais jours, mais cette vie thermale m'a littéralement abruti. Nous avions parmi nous »

Je passe le reste.

Il est facile de comprendre qu'avec une semblable disposition d'esprit le peintre fût incapable de commencer immédiatement les peintures du transept de l'église Saint-Germain-des-Prés. A peine de retour à Paris, une maladie assez grave vint bientôt mettre un obstacle sérieux à la reprise de ses travaux, comme il m'en informait à la dale du 15 septembre 187H, en ces termes :

« Per obedirla le diro, sto meglio, mais un meglio, qui n'est pas encore la santé, tant s'en faut, caro mio.

« Quand je vous ai écrit de Saint-Honoré, je prenais mes derniers bains je crois. Je revenais chez moi toussant un peu, le premier septembre je m'alitais, depuis l'on m'a mis trois vésicatoires, un peu de fièvre, mauvais sommeil, en somme moins d'accablement qu'il y a dix jours.

« Et voilà, mon cher ami, le docteur ne comptant pas sur une grande vitalité chez son sujet, m'aprescrit

deux tasses de café par jour Si vous voyez D....

ne lui dites pas que j'ai été vraiment indisposé. S'il l'a su, dites que je suis tout à fait remis, ce sont surtout les immortels dont on attend la mort avec le plus d'impatience. »

En 1876, c'est-à-dire l'année qui suivit le voyage d'Alexandre Hesse aux bains de Saint-Honoré, en apprenant qu'une famille de ses amis allait à Jersey, la charmante île normande si appréciée par les touristes, il crut devoir la suivre : sa toux était restée la même, mais ses forces diminuaient insensiblement, il ne marchait plus qu'avec une assez grande peine et sans doute il se figurait que l'air de la mer pourrait lui rendre l'énergie qu'il regrettait d'avoir perdue , obéissant sans s'en rendre un compte exact à la mode actuelle qui pousse les gens riches et désœuvrés, les personnes atteintes d'anémie ou plutôt d'ennui, à prendre des bains de mer.

C'est à Saint-Hélier, capitale de la plus grande des îles normandes qu'Alexandre Hesse passa un mois tout entier, presque toujours seul, livré à lui-même et aux tristes pensées qui l'assiégaient. Il occupait une partie de ses journées à regarder la mer dont les flots venaient se briser, au moment de la

marée montante, sur les récifs qui entourent Jersey;

aux regrets du passé son cœur associait les déceptions du présent e( l'incertitude de l'avenir, aussi

n'éprouva-t-il qu'un soulagement à peine sensible à ses souffrances. L'étal de l'âme du pauvre malade

nous est révélé par une lettre qu'il m'écrivit, le 4

octobre 1 ST ô, peu de temps après son retour à Paris, ainsi conçue :

u Je serais bien ingrat, si je De payais pas de beaucoup d'amitié ce que la votre trouve de touchantes consolations au chagrin profond qui m'a atteint, chagrin que les années adouciront peutêtre, mais n'effaceront jamais de mon cœur. J'ai appris que notre jeune aquarelliste (une de mes filles) dipingeva sul vivo la bclla natura qui vous entoure. Elle a pu dire à son tour ancKioson pitto>\ et quoique je ne sois ni Correggio ni même la signora Elisabetha. ho hasciato miei penelli, à tal segno che credo di non reprendergli giammai. Ma santé sans s'être beaucoup améliorée à Jersey et à Pe-

reuse, chez, les D où votre bonne lettre est ^enue

me trouver, me permettrait peut-être un travail anodin et facile. Le vrai motif de mon inaction est tout entier dans ma tiédeur à l'endroit de la peinture, celle des autres aussi bien que la mienne, aussi suis-je bien souvent tenté de rendre à la ville le travail qu'elle m'a confié, de donner congé de

ALEXANDRE HESS1 . SJII

mon atelier, de nous demander de jeter bas la cloison qui sépare la chambre de ma mère de celle du fond, d'envoyer aux petites sœurs des pauvres mes meubles inutiles, de vous louer une chambre a-

grande pour y mettre ceux que je désire conserver et d'attendre chez sous, pignotant sans goût, liso-

tant sans fruit, la fin d'une existence devenue inutile et à moitié éteinte d'ailleurs. Pauvre Alexandre, dites-vous peut-être, mon cher ami; j'ai tout accepté depuis cette cruelle séparation qui m'arrache encore des larmes en vous en parlant. La pau\re femme me disait souvent, tu m'aimes trop, mon cher enfant: non, certes, je ne Fai point assez aimée. Hais enfin elle a goûté auprès de moi des jours dont son inaltérable tendresse était la source, et m'est une consolalion de l'avoir presque toujours méritée. »

Cette lettre à la fois si tendre et si lamentable se terminait ainsi :

« Je vous quitte, cher ami, honteux de vous envoyer une épître aussi insignifiante en échange de la vôtre, mais je n'ai jamais su tenir une plume, ma main a laissé tomber ses pinceaux. Je ne suis plurien que le plus dévoué de vos amis... »

Écrite évidemment dans un de ces moments de découragement, si ce n'est de défaillance moral»-

auxquels Alexandre Hesse s'abandonnait trop volontiers, les années suivantes contribuèrent à lui enlever la force plus nécessaire que jamais pour réagir heureusement contre la tendance d'une humeur mélancolique par nature et pour triompher en même temps de l'affaiblissement graduel des organes principaux de son corps. En outre, des causes secondaires et qui ne lui étaient pas personnelles, paraissaient bien faites pour augmenter encore ses souffrances morales. En effet, un de ses plus anciens amis avait triomphé, mais à grand' peine d'une grave maladie. La vieille amie du peintre, madame Brisson, morte comme une sainte, m'avait -il écrit, avait dit un éternel adieu aux siens, une des filles de madame Préponnier qu'il aimait beaucoup, avait été privée inopinément d'un mari encore dans la force de l'âge, et moi-même j'avais eu le chagrin de perdre un gendre qui comptait à peine 40 ans, tous ces événements simultanés plus ou moins imprévus auraient dû achever de briser cette existence désolée, et cependant ce fut précisément le contraire qui arriva. Alexandre Hesse se roidit contre la destinée dont il désespérait la veille, il se remit courageusement au travail, reprit ses pinceaux et ne songea plus qu'à ce qu'il nommait la gymnastique de son art, la peinture mo-

numentale. Au surplus les peintures du côté droit de la croix de l'église Saint-(iermain-des-Prés confiées à Alexandre Hesse devant être exéculées sur toile et marouflées avant d'être mises en place, n'exigeaient plus de celui qui les exécutait une dépense de forces aussi considérable à beaucoup près, que la peinture h la cire telle que ce peintre l'avait si heureusement pratiquée, à plusieurs reprises à Saint-Séverin, à Saint-Sulpice et à Saint- Gervais ; néanmoins l'entreprise était ardue par elle-même et demandait beaucoup d'efforts.

Quels qu'eussent été au surplus les motifs qui avaient poussé Alexandre liesse à sorlir, tardivement, de l'inaction dans laquelle il était resté si longtemps, il n'y avait qu'à s'en réjouir et ses amis ne furent «pas les derniers à l'applaudir de sa résolution, trop heureux de voir le peintre reprendre ses pinceaux si longtemps inactifs.

Néanmoins, au milieu de son travail, le souvenir de sa mère le détermina à retourner à Mariembourg où, comme nous l'avons vu quelques années auparavant, il avait trouvé un refuge tranquille pour elle et pour lui au mois de juin de l'année 1877. Le 22 du même mois je fus assez surpris d'apprendre qu'Alexandre Hesse avait tout d'un coup pris la détermination de quitter Paris, comme cela résulte

des termes d'une lettre dont je rapporte ici quelques lignes :

« Vous arriverez le lendemain de mon départ que j'ai arrêté et annoncé à Mariembourg où je vais, comptant bien passer quelques jours avec vous, puisque vous arriverez ici le 17; j'aurais été heureux de vous revoir après le douloureux événement qui vous a rendu vous et les vôtres si profondément malheureux et vous dire une fois de plus toute la part que j'y ai prise. Je ne sais combien de temps je resterai absent: peu si je m'ennuye, le plus possible si je crois reconnaître que le grand air et l'exercice rendront un peu de vigueur à mes jarrets, car je ne pense qu'à reprendre mon travail de Saint-Germain. » A la suite de ce nouveau séjour en Belgique, la santé d'Alexandre Hesse se trouva sensiblement améliorée; en effet, un ami commun me mandait à la date du 27 septembre de la même année : « Vous savez sans doute que notre ami est revenu content de son voyage à Mariembourg ; sa santé paraît être dans un état satisfaisant, ce qui lui donnera carrière pour mener à bien le travail qu'il a si longtemps laissé en suspens. »

Comme mon expérience me l'a appris, quoique le souvenir de sa mère l'eût certainement décidé à aller revoir encore une fois et qui devait être, hélas !

la dernière, les lieux où elle était née, le chagrin profond que sa mort avait fait éprouver à son fils, commençait à se calmer, le temps avait adouci son amère douleur, et lui-même n'avait pas tardé à le reconnaître, car avant la lettre de notre ami commun, il m'écrivait à la date du 4 septembre 1877 : « Tout s'use dans ce monde, la douleur comme la joie... C'est une bien douce chose que l'amitié assurément, mais quel chagrin de se sentir impuissant à effacer des peines que l'on ne peut partager. Ici du moins le cœur est moins attristé du manque de fortune, les Mariembourgeois sont laborieux, économes, ils vivent de peu, même les plus riches, et ne sont pas dans l'obligation de sacrifier à l'apparence ; la pauvreté absolue y est rare, comme aussi la charité. »

J'ai cité plus haut ce qui suit de dans la présente lettre dans laquelle le peintre rappelait le temps où il allait aux noisettes dans les bois aux environs de Mariembourg, en ajoutant il y a de cela soixante ans, elle se terminait ainsi : « La politique a divisé le petit bourg, autrefois ville fortifiée, en deux partis ennemis ; naturellement les uns mangent du prêtre comme on dit, les autres aiment le gouvernement : tous, le café, la tarte, les terres, les bestiaux et l'argent.

« J'aurai vécu deux mois sur les grandes routes fort bien entretenues du reste, mais rendues désertes par plusieurs lignes de chemin de fer qui se croisent en tous sens.

«Je compte retourneràParisversle 18decemois, passer huit jours chez M. D... où je puis être bon à quelque chose, comme peintre amateur et revenir en octobre reprendre mon travail de Saint-Germaiudes-Prés que je n'abandonnerai que si je tombe malade. »

En cherchant bien, mais avec un verre légèrement grossissant, peut-être retrouverait-on dans le plaisant portrait des compatriotes de la mère d'Alexandre Flesse, tracé par les mains de son fils, quelques-uns des traits du caractère de celui-ci : comme eux, en effet, Alexandre Hesse n'a jamais cru devoir sacrifier à l'apparence la réalité des choses, comme eux, il s'est montré laborieux, économe, vivant de peu, il n'a été prodigue qu'envers sa mère encore plus Mariembourgeoise que lui et dont il différait sous beaucoup de rapports comme petit-fils d'un Allemand d'origine; du reste le milieu où il avait passé sa vie, avait nécessairement modifié sa nature première.

De retour à Paris, à la fin de l'automne 1877, le peintre reprenait avec ardeur son travail de Saint-

Germain-des-Prés, et ne le quittait qu'à regret et seulement lorsque des indispositions successives, assez graves même, l'y contraignaient. Ces indispositions répétées, ces malaises voisins les uns des autres, trahissaient évidemment une altération considérable dans une santé déjà ébranlée, il commençait à ne marcher que très difficilement et à se fatiguer beaucoup en restant debout, ce qu'il était obligé de faire en peignant à son atelier, pour juger l'effet des vastes compositions appelées à décorer la croix de l'église où Flandrin à laissé de si belles pages. Néanmoins à la fin de l'année suivante Alexandre Hesse put soumettre à la Commission des beaux-arls de la ville de Paris les esquisses des peintures en question, parmi lesquelles le Jugement dernier occupait la place la plus importante.

Elles furent acceptées par cette commission, mais avec une modification assez importante, cette modification, exigée beaucoup trop à la hâte, et après un examen superficiel, en des termes même assez peu courtois, blessa la susceptibilité du peintre d'autant plus que les termes sortaient de la bouche d'un architecte de grand renom, lequel croyait volontiers à son infaillibilité. Alexandre Hesse fut condamné en premier ressort il est vrai, car malgré

la manière triomphante avec laquelle M. Viollet le Duc s'était exprimé, il s'était, disons-le, un peu tard, complètement trompé. La Cour de cassation casse quelquefois des arrêts dans l'intérêt seul de la loi, c'est le même cas ici, où la commission adoptant l'opinion de l'un de ses membres condamnait le peintre à substituer à la figure de saint Jean- Baptiste placé à la gauche du Rédempteur, celle de saint Jean l'Évangéliste, or Alexandre Hesse avait avec raison placé le Baptiste à la gauche du Christ en qualité de précurseur, celui dont il a été dit et très justement inter natos mulierum nemo major prodiit. Tous les monuments depuis le huitième siècle ont réservé au Baptiste la place qu'Alexandre Hesse lui avait accordée. Je ne m'amuserai pas à faire preuve ici d'une érudition inutile en citant les nombreux exemples qui se rapportent à un sujet tant de fois reproduit, qu'il me suffise de mentionner le jugement dernier de fra Angelico da Fiesole, qui en sa double qualité de peintre et de religieux n'a pas pu s'égarer, or dans cette célèbre composition du musée de Florence saint Jean- Baptiste se trouve à la gauche du Christ, comme appelé à rendre témoignage, en prononçant ces mots ecce... tandis que les douze apôtres siègent de leur côté, comme assesseurs; mais au-dessous de la

sainte Vierge et du précurseur. C'est un point de doctrine, le disciple bien-aimé ne peut prendre la place du précurseur du Messie, qui forme, comme on l'a si bien dit, la limite entre les choses anciennes et les choses nouvelles, limite où finit le judaïsme et où commence le christianisme.

Alexandre Hesse avait éprouvé un mécontentement assez vif et même quelque chose de plus, en entendant les paroles inconvenantes de M. Viollet le Duc, qu'il me répéta en me priant de consulter immédiatement les écrivains qui ont traité ex professe) de la caractéristique des saints.

L'excessive susceptibilité du peintre, la préoccupation qui l'agitait, ne démontraient que trop qu'il était devenu plus facilement irritable, plus défiant envers lui-même, qu'aurait-il dit s'il avait pu s'imaginer que les dernières compositions qu'il ait exécutées ne seraient pas jugées dignes d'être mises sous les yeux du public, à la place pour laquelle elles avaient été commandées, c'est cependant ce qui vient de se passer. L'administration municipale de la ville de Paris s'est crue très généreuse en ne redemandant pas aux héritiers d'Alexandre Hesse l'acompte de 5,000 francs qu'il avait reçu, de son vivant, sur les 25,000 alloués pour ces peintures ; mais elle a réfusé d'accepter les parties terminées sauf à faire

achever celles qui ne l'étaient pas. En vérité cette incroyable décision n'a pas d'autre exemple dans les annales de la peinture. Les peintures de M. Cornu placées au côté gauche du même transept de Saint- Gervais ont été achevées depuis sa mort ; l'auteur des chapelles de Sainte-Geneviève, de Saint-Françoisde- Sales, de Saint-Gervais et Saint-Protais n'avait-il pas des droits à une faveur semblable, si en effet les dernières peintures monumentales d'Alexandre Hesse trahissent dans certaines parties, l'influence de l'âge, de la maladie, des chagrins domestiques, ne méritaient-elles pas d'être au moins exposées aux yeux du public?

Les souffrances auxquelles le peintre était en proie pendant qu'il les exécutait n'avaient fait qu'augmenter depuis l'année 1878.

Le mal caché avait miné, sans être aperçu distinctement par les médecins, la forte constitution du peintre sans que rien l'indiquât aux yeux de ses meilleurs amis, aux vieux témoins de sa vie et peutêtre sans que lui-même se doutât de la nature de la maladie à laquelle il devait succomber. Bientôt des symptômes alarmants commencèrent à inquiéter sérieusement le dernier médecin qu'Alexandre Hesse avait cru devoir consulter, car il changeait volontiers de conseillers. On peut croire que s'il eût continué sa

confîanceàceluiquiconnaissaitdepuislongtempsson tempérament, les progrès du mal auraient pu être arrêtés ou au moins suspendus, mais néanmoins en quelques mois les douleurs augmentèrent au point de devenir intolérables et de nécessiter l'emploi des remèdes les plus énergiques qui devinrent trop promptement inefficaces. Alexandre Hesse allait et devait bientôt périr de l'affection morbide dont Géricault lui-même est mort. J'ignore si notre bien cher malade se fit longtemps illusion sur la gravité de son état, mais ce que je sais bien c'est qu'il prit de bonne heure la résolution implacable d'éloigner de lui non seulement ses confrères de l'Institut auxquels il désirait sans doute cacher l'imminence de sa fin, mais encore ses meilleurs amis, ceux avec lesquels il avait vécu dans la plus grande intimité et sur lesquels il devait compter comme eux-mêmes comptaient sur lui. A peine leur permit-il de l'approcher, leur accorda-t-il de chercher à calmer, par leurs soins empressés, les cruelles souffrances qui ne le quittaient plus, à peine répondait-il aux questions qu'ils lui adressaient. A l'heure où nous écrivons, près de trois ans après sa mort, plusieurs d'entre eux ne se sont pas encore consolés de l'impossibilité où ils se sont trouvés d'apporter quelque soulagement à la maladie qui a

terminé sa vie. A-t-il craint de les affliger, en leur laissant voir les rapides progrès du mal ? A-t-il redouté de se montrer devant eux trop faible contre la douleur, et ne se roidissant pas assez pour en triompher, à la façon des stoïciens de l'ancienne Rome? J'ai, quant à moi, quelquefois pensé qu'il n'avait pas voulu se laisser attendrir et regretter la vie pour elle-même, en voyant ceux qu'il affectionnait le plus jouir d'une bonne santé et des avantages d'une existence exempte de chagrins. Sa conduite, à la veille de fermer les yeux pour jamais, ne pourrait-elle pas avoir été le résultat d'une volonté surhumaine ou d'une faiblesse assez commune chez la plupart des hommes, je ne saurais le dire, car nos actions ont presque toujours plusieurs mobiles opposés en apparence, mais dont la résultante est la même. Quoi qu'il en soit, un jour Alexandre Hesse m'avait dit : « Quand la mort se montrera sur le bord de mon lit, je me tournerai du côté de la ruelle où je saurai l'attendre. » Mais quand il me parlait ainsi, il jouissait d'une bonne santé !...

Cependant les forces de mon ami diminuèrent assez rapidement pendant l'été de 1879, pour me faire craindre de le perdre bientôt ; la douleur finit par altérer les traits de sa belle et sympathique figure, et le 7 août de la même année, à trois heures

du matin, le jour ne paraissant pas encore, le cœur de cet excellent homme, de ce fils incomparable, de cet ami dévoué, de cet artiste si \rai, si consciencieux, si modeste, cessa de battre. Je ne sais pourquoi je ne puis douter qu'en ce moment suprême il a pu dire, comme une femme admirable, madame de Lafayette, l'a si bien dit en mourant, « aujourd'hui je verrai ma mère! » Oui, je le crois en vérité, la mère d'Alexandre Hesse doit lui être apparue pour recueillir son dernier soupir, pour lui donner le baiser de paix, pour le recevoir dans ses bras au céleste séjour où elle l'avait précédé de quelques années à peine.

Bien avant de nous quitter le peintre avait ordonné qu'on plaçât dans le cercueil qui renfermerait sa dépouille mortelle le portrait de sa mère et le petit crucifix devant lequel elle avait prié près d'un siècle et, j'aime à le croire, souvent, oui très souvenl, pour remercier Dieu de lui avoir donné un fils pareil au sien.

Le 9 août suivant, par une pluie battante, sous un ciel obscurci par des nuages épais, nous conduisîmes au cimetière du Père-Lachaise les restes de notre ami, et maintenant il y repose à côté de ses père et mère, à quelques pas du tombeau qu'il avait lui-même élevé à son oncle. Avec la modestie dont

il a donné tant de preuves dans sa vie, Alexandre Hesse avait exprimé, àplusieurs reprises, le désir que ses obsèques fussent célébrées aussi simplement que possible, mais surtout sans la présence des soldats qui accompagnent ordinairement les membres de la Légion d'honneur à leur dernière demeure. Toutefois ses collègues de l'Académie des beaux-arts avaient tenu à conduire à l'église et au cimetière celui qu'ils regrettaient, mais se conformant à son expresse volonté, aucun d'eux n'a prononcé son éloge sur sa tombe entr'ouverte. Maintenant un peu de terre recouvre celui qui n'avait aspiré qu'à la seule gloire d'honorer la profession qu'il avait exercée pendant plus de soixante ans.

L'ouverture du testament d'Alexandre Hesse fut faite au lendemain même de sa mort et je n'hésite pas à dire que les dispositions de cet acte suprême, arrêtées plusieurs années avant sa fin, et qu'il aurait désiré modifier dans les derniers mois de son existence, confirment le bon usage qu'il a toujours fait durant sa vie des biens que la Providence lui avait accordés. Il n'y a oublié personne, ni ses parents quoiqu'à des degrés éloignés, ni ses amis, ni ses émules, ni les pauvres. A ses parents du côté maternel qui avaient cessé d'appartenir à la France, depuis les sanglantes folies du premier empire, il a légué des

ALEXANDRE IIESSE. 22o

sommes en argent assez importantes, notamment à la jeune cousine qu'il avait été chercher en 1861 pour aider sa mère dans les soins du ménage, ce qu'elle a fait tant que celle-ci a vécu, et qui a prodigué à mon ami les soins les plus empressés, lorsqu'il s'est trouvé seul et souffrant. La plus grande partie de la fortune qu'il avait gagnée, en travaillant, il a cru devoir la donner à deux jeunes femmes qu'il avait rencontrées bien jeunes encore sur son passage près de 35 ans auparavant et qu'il aimait beaucoup, sans oublier leur mère, dont il parle avec tant d'affection dans les nombreuses lettres qu'il m'a écrites à son sujet. 11 n'avait pas négligé ses amis, car il avait voulu que quelques-unes des œuvres de sa jeunesse leur fussent partagées et qu'on rendît à la plupart d'entre eux les objets qu'ils lui avaient eux-mêmes donnés dans tout le cours de sa vie. Mais là ne s'est pas bornée sa générosité : en effet, il a laissé dix mille francs à l'association des artistes fondée par le baron Taylor, une somme assez considérable aux pauvres de la ville natale de sa mère, une partie de ses meubles aux petites sœurs des pauvres de Paris, auxquelles durant sa vie il avait déjà fait de nombreuses générosités.

Enfin le Louvre a hérité de deux miniatures de

son père et la bibliothèque de l'école des beaux-arts a reçu, en pur don, tous les ouvrages sur les arts qu'il possédait, de nombreuses gravures auxquelles la générosité de sa principale légataire a cru devoir ajouter 2000 dessins du maître, dessins qui suffiraient seuls pour montrer le mérite du généreux artiste dont le nom doit orner désormais la salle où ces dessins sont déposés.

En terminant cette biographie, je dirai que l'aspect de la personne d'Alexandre Hesse révélait toutes les qualités morales qui l'ont fait chérir de ses amis.

La première fois que je le vis, il y a plus de 35 ans, je ne pus m'empêcher d'êlre frappé de l'aisance de ses manières et de l'élégance de son maintien. Sa taille était très grande, un peu trop peut-être, les traits réguliers de sa figure laissaient voir un front élevé, des yeux bleus, assez petits, il est vrai, mais singulièrement expressifs quand un sourire venait animer sa figure, un nez aquilin, une belle bouche, de belles dents, une éclatante carnation. Sans doute il avait perdu depuis longtemps les cheveux blonds de son adolescence, durant laquelle son père ne trouvait personne plus beau que lui; à 72 ans, c'est-à-dire bien peu de temps avant sa mort, la vieillesse, qui ne ménage

ALEXANDRE IIESSE. 227

personne ordinairement, n'avait pas imprimé sur sa ligure des traces trop visibles. Quand il parlait, le son de sa voix était toujours mélodieux, et quand il lui arrivait de chanter, avec ses amis, ceux-ci trouvaient qu'il avait une voix agréable et heureusement travaillée. Mais là ne s'arrêtaient pas les avantages dont la nature l'avait doué. Il était un très aimable et très spirituel causeur, comme son père et comme son oncle; au surplus, (ou* ceux qui l'ont approché se montrent unanimes à vanter l'enjouement de son esprit, le charme de ses reparties généralement relevées par une grande finesse. Les jugements qui sortaient de sa bouche étaient ordinairement remarquables par leur modération, qu'il parlât des événements arrivés de son temps ou des hommes qui s'y étaient trouvés mêlés. Si quelquefois il lui arrivait de se fâcher dans une discussion, dès le lendemain il ne tardait pas à s'excuser de son emportement. Ses amis vantent encore aujourd'hui la loyauté de son caractère, la sûreté de son commerce, la distinction de son esprit; mais avant tout, la bonté, la charilé de son cœur, sans se dissimuler ses défauts, car comme tous les hommes il en avait ; ils ont principalement consisté en une susceptibilité exagérée, un scepticisme presque absolu et dans une grande défiance

de lui-môme. Que de fois ne lui ai-je pas entendu répéter que ce n'était que par un travail incessant, opiniâtre même, qu'il avait conquis le peu de talent qu'il possédait. Aussi était-il enclin à blâmer sévèrement les paresseux qui comptent trop sur leurs dispositions naturelles et ne savent pas, comme il le disait à moitié en riant, se lever de bonne heure.

Mais avec quelle respectueuse admiration ne parlait-il pas, dans les heures si heureuses et si douces que nous passions dans son atelier, à certains jours de la semaine, des grands peintres des siècles qui ont précédé le nôtre, h quelque nation , à quelque école qu'ils appartinssent. C'est dans des dispositions d'esprit semblables qu'il a pu m'écrire un jour : « On vient de me remettre de votre part l'œuvre de Rembrandt, et je m'y suis plongé de suite, pénétré, à chaque page que je retournais, d'admiration pour le maître... L'artiste et l'homme vous remercient et vous quittent pour admirer de nouveau le grand Rembrandt que vous m'avez appris à connaître. »

Dans un recueil, assez médiocre du reste, publié en 1857 sous le titre de Panthéon des illustres Français au xixc siècle, Alexandre liesse a fait insérer quelques lignes de sa main, reproduites en fac-similé et qui témoignent d'une admiration profonde pour le grand Urbinese, comme il se plaisait

à le nommer, en se servant de la langue italienne qu'il aimait beaucoup. Je crois devoir reproduire ici ces lignes, lesquelles accompagnent un portrait très ressemblant de celui qui les a dictées.

« Tous les admirateurs de Raphaël ne savent pas combien la vie de cet homme extraordinaire fut de courte durée. Comment en effet a-t-il possédé, à un degré de perfection que les maîtres célèbres n'ont jamais pu égaler, l'élévation du style, la profondeur de la pensée, la beauté de la forme et donner à ses personnages une expression vraie, saisissante, bien que contenue, sans s'être livré, pendant un très grand nombre d'années, à un labeur incessant? Les innombrables compositions laissées par lui et qui semblent être le fruit de toute une vie de méditation et d'essais successifs, la perfection de l'exécution, le fini de sa peinture font communément supposer que le grand artiste devait produire lentement et revoir sans cesse un petit nombre d'ouvrages. Il n'en est rien cependant, du premier bond il atteignit sans effort, sans étude, les cimes les plus élevées de l'art, la peinture s'était faite homme en lui, et quelqu'incroyable que cela paraisse, ni le fécond Rubens, ni le fougueux Tintoret, ni le puissant Titien n'avaient produit h son âge une œuvre aussi considérable même par le nombre, que celle du divin Sanzio

mort à 37 ans dans loul l'éclat de sa gloire et de sa prodigieuse facilité. »

Devons-nous maintenant nous étonner qu'Alexandre Hesse, ayant une si haute idée des anciens maîtres, parlant des artistes de son temps, de ses émules, de ses rivaux tour à tour loués avec excès et dépréciés plus tard, sans aucun ménagement, n'employât pas des formes aussi laudatives dans les appréciations qu'il faisait de leurs talenls. N'était-il pas en droit de juger avec impartialité les peintres contemporains, lorsqu'il se jugeait lui-même avec une modestie exagérée, mais trop constante pour être feinte. Jamais néanmoins il n'a pu oublier ce que Voltaire a si bien dit : on ne doit aux morts que la vérité, mais on doit des égards aux vivants. Plus d'une fois cependant, lorsqu'il lisait dans les journaux les critiques que se permettaient les journalistes, chargés de rendre compte des salons, il a été tenté de répéter ce qu'un élève d'Ary Scheffer avait si bien exprimé dans les lignes que je reproduis ici : « Le premier venu à peine échappé des bancs de l'école loue chez le fripier une robe de docteur, se coiffe du bonnet carré, s'arme de la férule et puis, de son autorité privée, assigne à son tribunal, poursuit, tance, rudoie, condamne ou absout, exalte ou immole les pauvres artistes, avec un aplomb qui

ferait vraiment trembler, si l'on n'avait plus souvent envie d'en rire. » Tout en blâmant d'un autre côté les jugements portés par les curieux et les amateurs qui envahissent les expositions annuelles des beauxarls, cependant il se gardait bien de dire avec Delacroix que la foule empressée de nos salons est composée d'ivrognes et de libertins prononçant sur le vin et sur la beauté.

Maintes fois, lorsqu'il m'arrivait de lui demander ce qu'il pensait de quelques tableaux récemment exposés dans ces expositions, son jugement était aussi équitable que réservé, même lorsqu'il parlait des artistes dont il n'avait jamais eu à se louer luimême. Les peintres dont Alexandre Hesse a pu apprécier les œuvres devant moi sont pour la plupart encore vivants, il ne me convient pas de répéter ici ce qu'il a pu me dire à leur sujet dans une intime causerie. L'un d'eux l'a précédé dans la tombe et en conséquence rien ne m'empêche de répéter ici ce qu'il en pensait ; sollicité en effet par moi à plusieurs reprises de me faire connaître son opinion sur le talent de ce fougueux artiste, il m'a toujours tenu le même langage. « Son talent ne peut être bien apprécié que par des peintres, et l'engouement du public pour ses productions ne peut s'expliquer que par l'habileté avec laquelle Delà-

croix s'est ménagé dos appuis dans la presse ; il se plaint d'avoir été méconnu, persécuté même, et cependant ses œuvres sont partout, au Louvre comme à la Chambre des députés. »

11 souriait légèrement lorsque je répétais devant lui ce que le même peintre a pu dire de lui quelques années avant sa mort : En fait de compositions tout arrêtées, parfaitement mises au net et prêtes à l'exécution, fai de la besogne pour deux existences humaines, et quant aux projets de toute espèce, c'est-àdire à de la matière propre à occuper l'esprit et la main, j'en ai pour quatre cents ans ; jugez si j'ai le temps de me promener comme mes honorables confrères qui, je pense, pour la plupart, trouveront du temps de reste pour tout ce qu'ils ont à tirer de leurs cerveaux.

Il y a lieu de croire que parmi les honorables confrères dont le cerveau était si vide, Delacroix rangeait les membres de l'Académie des beaux-arts auprès desquels il avait sollicité assez longtemps l'honneur de s'asseoir et dont il disait la veille de sa mort, en apprenant qu'ils avaient fait prendre de ses nouvelles : « M'ont-ils assez ennuyé, m'ont-ils assez insulté, m'ont-ils assez fait souffrir ces gens-là, mon Dieu. » Une pareille outrecuidance fait songer à l'auteur du chfiliment d'Iléliodore exécuté en

1514, et conséquemment à l'âge de trente ans, et qui devait terminer un peu plus tard sa glorieuse carrière.

Si l'on compare aux fresques de Raphaël la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice, on est presque tenté de se demander ce qu'aurait fait Raphaël s'il eut prolongé ses jours aussi longtemps que Delacroix qui est mort, à l'âge de 63 ans, emportant avec lui dans la tombe 400 ans de travaux non réalisés !

Alexandre Hesse n'appartenait pas encore à l'Académie des beaux-arts à l'époque de la mort de Delacroix. Il avait été heureux d'en faire partie, mais, aussi modeste dans un âge avancé que dans sa jeunesse, il a demandé qu'on ne fît pas son éloge publiquement au jour de ses funérailles, laissant à la postérité le soin de prononcer sur le mérite des œuvres qu'il laissait.

P. NlCARD.

Menthon Saint-Bernard, 7 août 1832, Jour anniversaire de la mort d'Alexandre liesse.

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