LETTRES
Samedi.
Mon cher ami,
Je crois quelquefois que le chagrin d'avoir perdu ma bien-aimée mère ne saurait être plus grand. Cependant, si de bons amis, comme vous, ne l'avaient pas partagé, il est plus que probable que cette cruelle séparation eût été plus cruelle encore.
Ne dites donc pas, mon cher Pol, que votre amitié a été complètement impuissante à adoucir mon chagrin. Vous vous trompez, et cela, parce que je ne vous ai pas dit une seule fois combien j'avais été touché de vos tendres consolations et reconnaissant des services que vous m'avez rendus, avec cette simplicité et cette chaleur qui vous caractérisent.
Je me ressens encore de la déchirante épreuve, le courage au travail n'est pas encore revenu ; je ne parle pas de distractions, le goût en est tout à fait mort chez moi, la maison, l'étui en est vide, et sauf le sentiment de la probité tout semble éteint chez votre vieil ami.
Je n'en suis pas moins sensible à votre bon souvenir.
Moi, je ne lis ni ne relis, à quoi bon ! mon cerveau est un crible qui ne retiendrait rien de ce que je tenterais de lui confier. De là mon refus de profiter de voire belle bibliothèque.
2iii ALEXANDRE HESSE.
Ah ! que ma chère mère a donc rempli mon cœur et mon esprit, pendant les dernières années de ma vie ; comme elle me préoccupait sans cesse, à mon insu. Il a fallu qu'elle me quittât pour que je sentisse l'étendue de mon affection pour elle et le prix de son inépuisable et indulgente tendresse pour moi. Je vous demande pardon, mon cher Pol, de revenir sans cesse sur ce pénible sujet et de vous entretenir si longuement de moi.
Vous pensez que je vais reprendre mes pinceaux et lutter avec quelques-uns de mes contemporains? Cher ami, est-il possible que vous me connaissiez si peu ! J'ai toujours dû lutter, mais seulement contre les difiicultés de mon art, jamais contre des confrères. Jeune, c'eût été une impudence ; à 68 ans, ce serait bel et bien de la sénilité e per fortunaho ancora una favilla di ragione qui me guide vers un rivage plus abordable
Cette lctlre non datée a du être écrite pendant le cours de l'année 1875, qui a suivi l'année delà mort de Mm liesse.
Mon cher Pol,
Notre discussion de l'autre jour, mes incartades et les impertinences que je vous ai dites, fourniraient à l'homme le plus borné, le moins disert, l'occasion d'une charmante lettre d'excuse et de regrets.
Il me serait facile, je crois, d'être tout à la fois sensé, affectueux et badin sur notre propos, qui heureusement n'avait rien de politique, pour n'en rappeler que ce qui était du domaine de la philosophie; je vous demande mille fois pardon et de rire tout le premier avec vous, même avant vous, de cet amant de la modération qui n'en sait faire l'éloge qu'en écumant.
Je me bornerai à ne vous parler que de mes inconvenances poussées aux dernières limites.
Frapper fort n'est pas avoir raison, il faut dire juste, n'est-ce pas? Ce n'est pas non plus parce qu'on se sent dans le cœur une bonne et sincère amitié et qu'on rend justice au talent et au mérite de ceux qu'on aime, qu'on acquiert le droit de tout dire impunément. Je n'ai donc pas été trop loin avec vous, mon cher ami, disons simplement que j'ai dépassé toutes les bornes.
Vous, vous avez été bon et raisonnable et tout à fait comme un homme bien élevé qui a le bon droit pour lui et qui ne s'en prévaut pas.
Si j'ai tardé à reconnaître mes torts à votre égard, ce n'est pas, croyez-le bien, mon cher Pol, qu'il m'en aurait coûté de le faire : non, le temps seul m'a manqué. Oubliez donc ce dont je me souviendrai toujours : mes stupidcs emportements, je ne les laisse voir d'ordinaire qu'à ceux
qui me sont le plus chers. Soyez persuadé qu'à ce titre, vous n'avez pas eu votre compte.
Vous en ai-je dit assez pour qu'à la première occasion vous me serriez la main en signe d'oubli et de bonne amitié ?
Lo SPERO CARO.
A. Hesse.
Dimanche.
Lettre sans date.
Il serait utile de se rappeler ici ce que j'ai dit en parlant d'Alexandre Hesse à la page 227 ci-dessus : si quelquefois il lui arrivait de se fâcher dans une discussion, dès le lendemain il ne tardait pas à s'excuser de son emportement.