‹ Alexandre HesseChapitre 7 sur 8 · ÉCRITES PENDANT LE SÉJOUR DE CE DERNIER A ROME · texte numérisé non relu

ÉCRITES PENDANT LE SÉJOUR DE CE DERNIER A ROME

24 mars 1819.

« Mon cher ami, M. Thevenin nous a fait part du malheur qui vous est arrivé. La vie n'est qu'un tissu de biens et de maux, de plaisir et de douleur. La jeunesse doit s'attendre à voir tomber autour d'elle tout ce qu'elle a eu de plus cher, jusqu'à ce que, dans son ordre, vous soyez vous-même l'objet des regrets de ceux dont vous aurez fait le bonheur. Au moins par la juste distribution de ses travaux et de ses plaisirs, par sa fermeté et sa philosophie dans ses peines, l'homme peut ne pas intervertir le cours de son existence. C'est cette philosophie, cette fermeté que je réclame en vous, étant sûr du reste. Je partage votre douleur, mon cher Hesse. Si le nom de M. David a toujours retenti dans mon cœur, comme celui de mon père, j'aime à croire que vous me traiterez de même et, surtout, que vous me le prouverez, en me mettant à même de vous donner les plus vifs témoignages dans toutes les occurrences de votre vie, qui désormais doit se trouver appuyée sur votre frère et sur moi.

« Voyez le bon et l'habile Schnetz. Dites-lui combien je lui suis attaché, que je suis sûr de son bon cœur ; qu'il partagera votre chagrin et vous aidera aie supporter.

« Je vous embrasse tous deux.

« Gros. »

Le 4 septembre 1819.

« Ne vous tourmentez pas ; voilà le grand point. N'entassez pas sur une ligure les peines et les soins de quatre ligures. Une fois la chose bien réfléchie, bien coordonnée, que l'exécution toujours dirigée par le sentiment soit aussi librement suivie qu'à l'atelier général. Point de rage de bien faire ; cela n'en sera que mieux. Nejetez votre dévolu sur aucun maître en particulier; profitez de tous et vous serez vous.

« Votre frère se remue ici pour vous faire avoir des tableaux commandés par l'Intérieur. J'espère de votre sagesse que vous ne les accepterez qu'autant que cela s'accordera avec vos. études. Je ne veux pas vous en détourner; mais pensez bien que le beau temps de Rome, surtout à votre âge, ne se retrouve plus ; que vous y êtes pour étudier. Des études peintes ou dessinées, d'après quelques grands maîtres, se forme un porte-feuille ; beaucoup de livres de croquis, et les figures ou sujets que vous êtes tenu de faire, voilà le plus salutaire et le plus sacré. Le temps de l'étude n'est pas encore celui de l'exploitation ; et ceux qui abandonnent la première pour se livrer à l'autre, se perdent, se coulent, et vingt tableaux au salon prouvent la vérité de ce que je vous écris. Il vous faut revenir de Rome, naturellement et sans peine, beaucoup plus fort que tous ceux que je vois ici. Je dis : sans peine, parce que c'est de remplir sagement vos cinq années. Voilà tout le secret. Je vous ai dit comment. »

14 novembre 1 8 "2 0 .

« Cependant je trouvai que les choses, même bien faites, étaient trop peintes ; cela devenait lourd ; le ventre, très bien peint, l'était trop ; cela le rendait trop tendu. Appesantissez-vous môme sur l'exécution en général, et vous en aurez plus de sentiment que tout cela palpite davantage. Au reste, vous êtes dans la bonne route ; mais réveillezvous et ne tombez pas le nez sur votre toile à force de finir ; la routine s'en mêlerait.

« L'un pour l'autre, avertissez-vous bien de jeter au loin la polissoire, et de ne jamais faire ni tendu, ni bouffi à force d'être travaillé...

a J'aime à vous voir aimant à peindre vrai et correct; mais pas de routine. Adieu ! Mon ami Coûtant (1) vous embrassera pour moi et n'oubliez jamais M. David et ses ouvrages ; c'est le vrai fanal pour ne point s'égarer. Adieu. Travaillez sans vous tourmenter et donnez toujours votre ouvrage ; ne vous aveuglez pas à force de vous y enfoncer. Adieu ! Votre ami.

« Gros. »

(1) M. Goûtant (Paul-Amable), également élève de Gros, avait remporté le second prix de peinture en 1818, dans le concours dont le sujet était: Philémon et Baucis reçoivent Jupiter et Mercure, tandis que le premier prix était accordé à M. Auguste Hesse.

Adressée à Rome sans date.

« iMon cher ami, j'ai été enchanté de vos deux lettres. Vous me paraissez suivre le bon chemin. L'attention que vous avez eue de vous remettre d'après nature, avant une nouvelle entreprise, est excellente. Je pense que vous pourrez faire une très bonne chose de la figure d'Ulysse. Le désir que vous avez de n'en pas faire absolument un pauvre est très juste. Vous en trouverez môme l'autorisation dans le chant suivant, le dix-neuvième, puisque Euryale, pour prouver à Ulysse son dévouement, lui dit : Ecoutes-en la cause ; je vais te la dire. Un grand nombre d'étrangers malheureux vinrent dans ce pays ; mais je n'en vis pas un seul qui offrît à un point aussi frappant que toi l'image d'Ulysse. C'est là sa stature, sa démarche ; les accents de sa voix et les tiens sont les mêmes. La réponse d'Ulysse le prouve encore. Cependant il ne faut pas découvrir tout Ulysse. La pose a beaucoup de sentiment et de naturel ; car il n'a rien à feindre dans ce moment touchant. S'il était devant du monde, il n'oublierait pas de faire le vieux, en se mettant en deux, comme le montre si bien une peinture étrusque qui le fait assez noble de traits et ne lui donne que le vêtement et la pose de mendiant.... La peau de chèvre ne serait pas à dédaigner, si cependant elle ne faisait pas trop de chose ; et alors, on pourrait y employer les deux plis ; mais c'est comme vous croirez le plus utile. Par exemple : le fond, par ce bout de colonnade, en haut, marquera mieux un palais et même à mi-cuisses. La ligne de murailles, avec son entrée à deux colonnes, ne fera pas mal. Pas d'arcades surtout.... Les colonnes à distance, pour la voie d'un char, et à dislance de la muraille pour un piéton. Le dessus tout droit. En dessus, à votre gauche, une habitation agreste, avec des troupeaux, comme serait l'habitation d'Eumée, ne fera pas mal non plus. Le bonnet peut rester, puisqu'il paraît plus dater de Nicomaque que d'Ulysse, et que depuis

on l'a reconnu aussi. Tâchez, dans la jambe et la cuisse qui portent, d'éviter la roideurd'un modèle. Le chien fera fort bien. Au premier moment je voulais la tète ainsi, mais tournée du côté d'Ulysse. En y pensant, je l'aime mieux comme vous la faites précisément. Ne changez rien à toute l'attitude ; il semble vouloir dire : Le voilà ! à toute la maison. Après cela, mon ami, de l'aise, de l'assurance, et de la tranquille réflexion. Ne veuillez pas faire quatre fois trop bien, et vous réussirez.

« Mille amitiés à Schnetz qui a de bonnes nouvelles. J'ai entrevu M. Mazois qui m'a dit qu'il avait fait un très bon tableau du Samaritain, sujet qui me touche d'autant plus que je l'avais composé avec une certaine envie de l'exécuter. Mais je crois que Schnetz ne laissera rien à faire, tant j'aime et je suis sûr de son talent. Écrivez-moi de lui et de ses ouvrages.

« Présentez bien mes amitiés à votre directeur, en le remerciant de la réponse qu'il m'a faite, et priez-le de vous continuer l'intérêt qu'il paraît prendre à vous. Il se plaint des jeunes gens comme écoutant peu les avis. Qu'au moins il ne vous laisse pas passer les fautes d'ensemble. Adieu. Kcrivez-moi un peu de vous et des vôtres. Je vous embrasse.

Gros. »

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