CONSTANTIN
J'ai eu rhonneur de recevoir les ordres qui me prescrivent, en réponse à mon rapport du 18/30 mai, d'attendre ici le retour du comte Nesselrode de Vilna. Je remercie Votre Altesse Impériale pour la bonté qu'elle a eue de me communiquer son rapport à Sa Majesté l'empereur, et les instructions données à M. le général gouverneur de Lithuanie.
Après avoir lu ces deux pièces avec toute l'attention qu'exigeaient les devoirs de ma place, l'imporlance du cas, et la confiance dont Votre Altesse Impériale a dai-
ET LG PRINCE GZARTORTSKI astt
gné m'hoQorer, je me vois obligé par ma cooscieuce de soumettre à Votre Altesse Impériale ce qui suit :
Quoique je n'aie pas connaissance des rapports faits à Votre Altesse Impériale, par M. le général gouverneur , de Lithuanie, je dais cependant conclure, d'aprèa la teneur des ordres qui ont été donnés, que *ce général, induit sans doute lui-même en erreur, a basé ses rap^porls sur des informations inexactes.
lo 11 a confondu le Gymnase avec ITniversité» en déclarant celle-ci dirçetement coupable des désorUi'cs du premier.
2o B a accusé T Université 4'aYoir procédé dans Venquôte d'une manière illégale.
3^ I[ accuse aussi TUniversité d'avoir rendu une sentence trop indulgenteji et de s'ôlre bâtée de la mettre à exécution sans en prévenir M. le gouverneur gé* néral.
4* Enfin, Son Excellence paraît dénoncer Tadmi^ nistralion de rUniveisilé et surtout son recteur, pour avoir agi dans celle affaire avec faiblesse et mauvaise volonté.
Je vois, d'après cela, que la pénétratiôft et la justice de Votre Altesse Impériale o^t été surprises par des rapports entièrement inexacte, et qu'ils ont dû ncces-
:m L'EMPEREUR ALEXANDRE W
sairement faire naître dans son esprit le jugement le plus défavorable à rUuiversilé.
Confiant cependant en cette môme pénétration et en cette même justice, je me flatte que Votre Altesse Impériale daignera me pardonner, si, pour prouver le peu de fondement des points d'accusation de M. le gouverneur général, j'entre dans quelques détails qui paraîtront peut-être fastidieux, mais qui contiendront uniquement des faits, dont l'évidence découle des rapports mômes qui ont été présentés à Votre Altesse Impériale. ^ Premier point. M. le gouverneur général ne pouvait ignorer que la régie du Gymnase est entièrement distincte de celle de l'Université. Celle-ci est occupée de l'administration générale de toutes les écoles de l'arrondissement de Vilna et ne saurait suivre les détails de chaque école particulière. Ces détails sont confiés dans le Gymnase à un chef distinct et à son suppléant, qui sont responsables de tout ce qui s'y passe, et de tout ce qu'ils n'annoncent pas à temps au recteur de rUniversité.
On ne saurait non plus confondre les étudiants de l'Université avec les élèves du Gymnase. La différence» de leur âge, de leur instruction, et du genre de leurs occupations, les sépare par une ligne de démarcation
très-nette. Ceux qui ont vu de près les écoles savent parfailement que les étudiants de TUniversité ne forment pas une société et ne se mêlent jamais avec les élèves du Gymnase, parce qu'ils les regardent comme trop au-dessous d'eux.
Les jeunes gens qui entrent à TUniversité ont déjà terminé les cours du Gymnase, qui durent ordinairement six ans; ils sont, par conséquent, déjà plus développés et plus formés par Tinstruclion qu'ils reçoivent pendant ce temps, tandis que les élèves qui entrent au Gymnase sont, au contraire, pour la plupart, des enfants qui viennent tout droit de la maison paternelle, qui en apportent souvent des habitudes et des principes mauvais, qu'on ne parvient à déraciner aux écoles qu'au bout de plusieurs années, et par des soins très-assidus. J'ajouterai enfin que les élèves du Gymnase sont d'ordinaire si jeunes, qu'on ne saurait leur supposer facilement de la préméditalion et de mauvaises intentions.
Second chef d* accusation. — La première enquêlc a-t-elle été réellement faite d'une manière illégale et contraire aux formes prescrites?
!• Le recteur, dès qu'il eut connaissance de ce qui s'était passé dans la cinquième classe du Gymnase, or-^
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donna loulde suite une enquête aux préposés du même institut, d'après Tordre constamment suivi dans les écoles. On nomma pour cette enquête ceux qui les premiers aTBÎent donné avis de l'événement. — Par une connaissance particulière du caractère^ des défauts, des habitudes de chaque élève, ainsi que des petits rapports qui peuvent exister entre eux, les instituteurs du Gymnase semblaient les plus propres au commencenient pour découvrir la vérité.
2* L'admmîstralîon n'était en droit de confier l'enquête à des membres de l'Université que lorsqu'elle se fut convaincue que les professeurs du Gymnase y étaient cux4nêmes impliqués. Nous verrons plus bas qu'elle a agi de la sorte.
3* Les statuts de l'Université prescrivent, dans le cas où une enquête rigoureuse aurait démontré que le délit est d'une nature criminelle, que le coupable doit être livré aux tribunaux, mais toujours après l'enquête préalable terminée... Or, l'enquête, dans l'affaire en question, n'étant que commencée (ainsi qu'il sera prouvé plus bas), on n'a pas pu encore renvoyer les accusés par devant l'aulorilé compétente.
4** De plus, dans le cas où des personnes étrangères se trouveraient inipliquées dans un délit, la loi veut
ET Le prince HZAhTORYSKI
(Jû'un foncliôhiiaire de la police fasse Tenqùête coftjointement avec les autorités de Tinstruction publique. Celle formalité- a élé également remplie.
Je crois donc, d'après cet exposé, que, sous le rapport dé la légalité, on ne peut rien reprocher â la marche suivie dans cette affaire par radmînistration de rUnîversité.
Le troisième reproche que Ton paraît avoir fait à l'Université, est :
« Qu'elle a porté une sentence trop indulgente, et qu'elle l'a mise en toute hâte à exécution, sans en prévenir M. le gouverneur général. »
A delà jiB répbnds :
L'Université, îl est vrai, a fondé ses preinières décisions sur l'enquête faite au ûymnasë; tnàiâ îi fàiit considérer :
!« Que les inscriptions aperçues pat là policé sut* les murs d'ès Dominicains, et d'autres cîrconstahceé qui ont âtighieblé la gravité du cas, n'avaient pàè encore eu lieu, OU n'êtaîeîit pas encore cotihues.
2° L'Université fut forcée jpâr rînsistâUce du gouverneur général â précîpitet toutes ses décisions.
3"" Elle n'avait pas encore reçu les papiers qUî Ulohiraicnt rinfeùffisance de la première enquête, tels (jûfe
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les explications des employés du Gymnase, et la lettre de M. Plalcr.
4o LUniversité s'imaginait aussi qu'il était à propos d'éviter d'abord tout éclat, toute apparence de persécution ou d'alarmes, qui quelquefois peuvent exciter dans la jeunesse un intérêt commun, qu'il ne fallait pas éveiller, et qui peut rendre plus difficile la découverte de la vérité. — D'ailleurs, dans un cas de ce genre, elle croyait qu'il était convenable d'agir surtout avec réserve, et sans bruit, et que c'était au gouvernement à donner ensuite à cette affaire la marche qu'il jugerait nécessaire.
5" Au reste, ce n'est pas sur une seule circonstance que l'on peut juger l'administration de l'Université, mais sur l'ensemble de sa conduite dans toute cette affaire. Or, l'Université, dès qu'elle a reçu les papiers mentionnés ci-dessus, qui lui ont fait voir l'insuffisance de la première enquête, s'est hâtée de suspendre ses premières décisions. Elle ouvrit sur-le-champ une enquête nouvelle, la confia à trois professeurs de l'Université, pria M. le gouverneur général de leur adjoindre, d'après la règle, un fonctionnaire de la police, et elle suspendit de leurs fonctions le directeur du Gymnase et son adjoint, ainsi que l'atteste le procès-ver-
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bal de l'administratioa de rUniversité, que j'ai eu l'honneur de soumettre à Votre Altesse Impériale avec mon rapport du 18/30 mai. Toutes ces dispositions furent prises d(>s qu'on eut un instant de loisir pour se reconnaître. L'Université y a été portée par son propre mouvement, et sans en être requise ; car M. le gouverneur général, quoique informé le 9 mai de la première décision de TCniversité, ne lui a pas cependant communiqué alors sa désapprobation.
Quant au reproche : « que la première sentence était trop indulgente, et qu'on s'est hâté de la mettre à exécution sans prévenir M. le gouverneur général, » il est vrai que, dans le décret porté à la suite de la première enquête, l'Université n'a pas déployé assez de sévérité. Je viens déjà d'en indiquer les raisons, et je dois ici faire observer seulement à Votre Altesse Impériale que l'administration de l'Université, et surtout les autorités des écoles subalternes, n'ayant à faire qu'à des enfants, n'ayant à juger que des délits auxquels, par égard pour l'âge des coupables, et l'irréflexion naturelle à la jeunesse, les lois même attachent moins d'importance, ces autorités, dis-je, ne sont aussi revêtues du droit d'infliger que des peines légères, parmi
lesquelles les plus fortes sont remprisonnement et Texclusion.
Pour ce qui est de la mise à exécution du décret, sans qu'il en ait été donné avis à M. le gouverneur général, d'abord je dois répéter en passant que M. le gouverneur général a été informé du premier décret, aussitôt qu'il fut rendu, savoir le 9 mai.
Mais une seule remarque détruira entièrement cetle assertion... « Dès qu'une enquête nouvelle a été ordonnée, le décret rendu le 8 mai à la suite de la première, ne pouvait plus, par cette seule raison, être exécuté, » et il est avéré qu'il n'a pas eu même un commencement d'exécution, puisque les élèves condamnés n'ont été emprisonnés qu'après la réception de l'ordre du gouverneur général daté du il mai.
En résumé) je crois avoir démontré^ par les faits et les résultats successifs qui ont eu Heu dans le cours de cette affaire, que l'Université n'a pas mérité les accusations portées contre elle par M» le gouverneur général. Son Excellence à été constamment mise au fait de tout ce qui se passait et de toutes les dispositions de l'Université, ûelle-ci a fait tout ce qui dépendait d'dte^ pour assurer la découverte de la vérité, en ouvrant une nouvelle enquête, et m priant le gouf erfiêUf gé^
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lierai d'y Joiôdre» d'après les lois, des fonctionnaires dvUs ; toute exécution a été arrêtée, les instituteurs et les préposés du Gymnase, coupables de négUg^ênce, ont été suspendus de leurs fonctions. Enfin, il ne s'est jpassé depuis aucun désordre, aticun ^clandre, et tout le monde a attendu avec la plus grande soumission ce qu'il plaira à Votre Altesse Impériale de statuer*
Il me reste à répondre aux accusations portées devant Votre Altesse Impériale contre le recteur Tvardovski. — Ce fonctionnaire me semble déjà disculpé par tout ce que j'ai dit plus haut.
. On lui reproche de Savoir pas mis assez de prohiptitude dans ses mesuresj immédiatement après la réception de l'enquête faite au Gymnase. Mais le recteur est obligé par les statuts de se conlbrmer aux arrêtés de l'administration composée des doyens qu'il préside. Sou action, par conséquent, est retardée par les fbfhies collégiales, et il ne saurait faire marcher les âffttifès avec autant de vitesse qu'un fonctionnaire agissant de son propre chef.
Plus on exartîinera la marche de cette affaire, plus on œ convaincra que le recteur s'y est conduit avec ïêie et avec litîe sincérité entière. La preuve en est évidente par l'empressement et la ponctualité qu'il a
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mis à icformer de tout ce qu'il faisait M. le gouverneur général, non-seulement par de fréquentes communications de vive voix, mais aussi par des rapports écrits, nommément les 9, 10 et 11 mai.
Si le recteur avait traité la chose légèrement, ainsi que M. le gouverneur général paraît le prétendre, il n'aurait pas ordonné aux employés du Gymnase do donner leurs explications après que la première enquête était finie et expédiée à Son Excellence.
S'il avait eu des arrière-pensées, s'il avait voulu cacher quelque chose, il n'aurait pas communiqué à M. le gouverneur général, ainsi qu'il l'a fait le 10 mai, ces explications qui renfermaient précisément la preuve de l'insuffisance de la première enquête.
Outre ces faits qui justifient entièrement la manière de procéder du recteur dans l'occurence présente, qu'il me soit permis d'exposer à Votre Altesse Impériale encore quelques remarques générales qui parlent en sa faveur.
L'événement. qui a eu lieu ne saurait être en tout cas considéré que comme une suite d'abus anciens. Il est impossible d'en accuser le recteur actuel, qui, nouvellement appelé à cette place, et confirmé depuis peu de mois seulement, n'a pas pu, dans un si court espace
de temps, remédier entièrement aux désordres, et aux abus antérieurs, quoi que je Taie secondé de tous mes efforts, autant que la sphère de mon pouvoir me le permettait.
Les désordres arrivés au gymnase de Vilna ont leur cause principale dans la mauvaise composition des autorités de celte école ; mais leur choix a eu lieu bien avant la nomination de M. Tvardovski au rectorat. Depuis longtemps, on avait l'intention de les changer, ainsi que de faire d'autres réformes absolument nécessaires; mais le désir de faire de bons choix, la difficulté de renvoyer d'anciens instituteurs et la brièveté du temps ne nous ont pas permis encore d'introduire toutes les réformes projetées.
Quels que soient les soupçons qu'on ait voulu inspirer à Votre Altesse Impériale contre tous les membres de l'Université, le nouveau recteur ne saurait en être atteint. Il a été choisi hors de TUniversité. Il n'a jamais été professeur. Citoyen domicilié, ayant une fortune indépendante, il a rempli plusieurs fonctions civiles jusqu'à la charge de maréchal à la satisfaction du gouvernement, et il a constamment fait preuve d'un . zèle infatigable et du plus grand dévouement au service.
Ces faits moQtre^t éviâemiQeiit qm te retour Tvar« dovski a été accusé ii\justemeiit devant Votre Altesse Impériale.
La connaissance intime que j'ai de soa cartetère, de toute sa conduite, de sa manière de penser, de son attachement pour le gouvernoroeat, ne me permette»t pas d'eu douter, et m'imposent dans cette occasicui le devoir de rendre hautement témoignage de ses qualités et de son innocence.
Je ne dois pas taire à Votre- Altesse Impériale une dernière considération majeure, c^est que, par Tarrestation du recteur , rUniversité et les écoles de son ressort se trouvent être sans chef, ce qui pourrait occasionner des confusions fâcheuses, rouvrir H pcorte aux abus et aux dilapidations, et arrêter la marobe ct^s affaires de Tinstruelion publique dans tes se^pt gouvernements.
Tous ces motifs réunis m'imposent rabligatioa ie soumettre à Vatre Altesse Impériale s'il ne serait pas urgent, pour l'avantage môme du service, qu^ to càtef de rL-oiversilé et des écoles puisse être mis en Bladrté par lei ordres immédiats de Votre AHesse Impériate. Ce serait aussi une manière de rendre jMice à M. Tvardovski. Oui, il la mérite sous tous les rap-
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porte, j'y engage mon honneur et les sentiments d'attachement et de dévouement qui m'animent pour la personne sacrée de Sa Majesté rempcreur, sentiments qui sont connus depuis si longtemps de Votre Altesse Impériale.
C'est ce dévouement, resté inviolable dans toutes les vicissitudes de ma vie, qui m'a fait ressentir la plus profonde douleur à la lecture du rapport adressé à Sa Majesté l'empereur par Votre Altesse Impériale, dans lequel elle s'e^t exprimée d'une manière si forte sur le mauvais esprit qui doit réguer dans Tlniversité de Vilna. Dirigeant depuis vingt ans cet institut, connaissant de près chaque individu qui le compose, je serai à même de fournir des preuves multipliées de son utilité, et de confondre ceux qui Vont faussement accusé devant Voire Altesse Impériale d'une manière aussi grave.
Sans doute, on a pu reprocher à quelques-uns de ses membres le manque de zèle, l'apathie, la négligence, et divers abus; les étudiants aussi ont pu se rendre coupables de manque de discipline; y a-t-il une institution humaine où les abus ne parviennent quelquefois a se glisser? Mais l'accuser devant Votre Altesse Impériale d'intentions perfides, de machinations cri-
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minelles, d'infidélité et d'ingratitude envers le monarque, [qui Ta comblé de bienfaits, une pareille inculpation n'a pu être que l'œuvre des ennemis de la tranquillité du pays, des hommes acharnés contre l'instruction publique, et contre les personnes qui en sont chargées, enfin de ceux qui, offensés des améliorations commencées dans l'Université, veulent venger leurs intérêts lésés ou menacés.
Mais, puisque Votre Altesse Impériale vient d'envoyer à Vilnaun fonctionnaire éclairé et honoré de sa confiance, il ne me convient pas d'entrer pour le moment dans la défense détaillée de l'Université, et je dois attendre le retour de M. le colonel de Nesselrode, lequel, pourvu qu'il ait eu assez de temps pour écouter tous les intéressés, saura bien, j'en suis siir, démêler la vérité et m'aidera à prouver combien les accusations odieuses que l'on a fait parvenir jusqu'à Votre Altesse Impériale contre l'Université sont injustes et peu fondées.