LXXXVI JOURNAL DK LENO[R
rédigés avant la Révolution, et on verra quelle prodigieuse quantité d'objets d'art — - parfaitement reconnus, signalés, justement vantés et admirés, — se trouva tout à coup sans maîtres et sans gardiens. Une commission de portefaix avides, si la France avait eu le bonheur d'en avoir une à cette époque, qui, sans discuter, se fût contentée de porterie tout au Louvre, aurait composé pour la nation un Musée avec lequel aucun autre peuple n'aurait pu rivaliser. Mais le Conservatoire était formé « d'hommes de goût ; » or les hommes de goût n'admirent que ce qui est à la mode et n'abdiquent jamais le droit de proscrire tout ce qu'ils ne comprennent pas. Protégées par la tradition sous l'ancien régime, ces reliques de l'art se trouvèrent tout d'un coup dépouillées de leur prestige. Leurs juges, les membres du Conservatoire, « affranchis des entraves de la superstition et de la tyrannie, » appliquèrent aux monuments de la vieille France les règles de leur esthétique et d'une esthétique de l'an II ! Chose inouïe ! quand la populace, excitée par la Convention, se mit à briser et à mutiler ce qu'elle voyait dédaigné par le sublime tribunal chargé de lui donner des modèles; quand, logique après tout, elle s'amusa à détruire des jouets qu'on lui déclarait n'avoir aucune valeur, puisqu'on ne les recevait pas dans le Muséum des arts, ce ne fut pas du Louvre que partit le cri d'alarme. Le Comité de salut public , la Commune de E^aris intervinrent. Personne ne peut ignorer que le marbre a de la valeur, et la Commission chargée des ventes et des échanges sauva peut-être, par sa seule et légitime 'cupidité *, autant d'objets d'art que la Commission des monuments et la Commission temporaire des arts^. Les «artistes» du Louvre affirmaient plus ou
1. Lenoir fut obligé d'arrêter le zèle des ouvriers de la Commune, n" 452 du Journal.
2-Voyez, dans le Journal de Lenoir, les très-nombreux apports faits au dépôt des Petits-Angustins par ordre du Comité de salut public. Les objets arrivaient la plupart du temps mutilés : On ne les considérait qu'au point de vue
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moins consciemment que les statues du moyen âge ne valaient rien. Mais les ouvriers savaient bien ce que se payent les marbres, et voilà pourquoi, si on sacrifia tant de statues, on ne perdit presque pas une colonne *.
Que se passait-il aux portes de Paris, dant le courant de l'année 1793 ? Un courageux témoin oculaire nous en a conservé le souvenir ; voici son récit :
Rapport sur Saint-Denis.
« En conséquence d'une autorisation du ministre de l'Intérieur Garât, je me suis transporté le J3 avril 1793, en l'abbaye de Saint-Denis, pour y enlever les tableaux extraits de la vente pour la Commission des monumens. J'ai fait les remarques suivantes sur plusieurs tombeaux qui ont piqué ma curiosité.
« L'abbé Suger, né en 1082, fit de grandes augmentations à cet édifice. Le tombeau de cet illustre abbé qui fut enterré dans cette abbaye, a été détruit^ car je n'ai remarqué en sa mémoire qu'une plaque de cuivre jaune enchâssée dans deux pilastres corinthiens de même matière. Cette épitaphe n'est point du temps de ce prélat. Les caractères et le style est (sic) du xvi^ siècle, ce monument en a remplacé un autre ou a été érigé, sous ce siècle, à sa mémoire. Il tut déplacé et transporté à la municipalité de cette ville, le 18 août 1792, à la suite d'une révolution qui porta beaucoup de personnes à la destruction des cuivres et des bronzes.
« Les vitraux de cette église, quoique barbares pour le goût et le style, sont très-précieux, très-curieux et très-bien cons'ervés; les couleurs en sont éclatantes ; ils ont été exécutés sous le règne de saint Louis. On remarque entre autres deux grandes roses placées aux deux portes latérales qui, dans ce genre, sont deux chefs-d'œuvre.
« Je me transportai ledit jour à la municipalité pour y
de la matière et on les emmagasinait pour la vente. Journal de Lenoir, état n" 2.
1. On ne disait rien pour une statue brisée, mais il faut lire, dans le Compte rendu à la Convention nationale par la Commission supprimée des monuments. Paris, imp. de Brosselard, in-8 de 60 pages, l'interminable histoire d'une colonne cassée sur le pont du Peuple.