‹ Alexandre Lenoir (volume 3)Chapitre 77 sur 207 · INTRODUCTION. CI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CI

Et encore ne nous faisons pas d'illusion; c'était Je besoin d'une vasque de fontaine,, et non sa valeur d'art, qui valut à cette sculpture cet insigne honneur. Ajoutons qu'elle avait un mérite tout particulier, celui de n'être pas compromettante au point de vue politique comme les a honteuses effigies des tyrans. » Elle n'était même pas entachée de superstition, puisque les sujets, qui la décoraient, étaient mythologiques ou allégoriques. Voilà le secret de sa faveur, et, au fond, le motif-de cette inexplicable préférence et de cet hommage exceptionnel rendu à l'art du moyen 'ftge. A moins — ce qui serait prodigieux mais non impossible — qu'on ait tout simplement pris ce monument pour un ouvrage antique et païen ^

DatioDâux que la/ Commission a établis à Paris. Quant aax autres monumens^ il est arrêté que David-Leroi, Dupasquier, Lannoy et l'expert sont chargés de te rendre à Franciade pour se concerter ayec l'administration du district sur ' les moyens à prendre pour la consenration des objets précieux en tout genre qui se trouyent dans cette commune. Ils s'informeront des causes des dégradations de plusieurs monumens dont la surveillance est mise sous la responsabilité des administrateurs. Lesdits commissaires prendront communication du rapport de Lebrun sur Franciade. »

1. La délibération des commissaires du Muséum fut immédiatement ratifiée par la Commission temporaire des arts :

« 20 fructidor an //. — La section d'achitecture, de concert avec les commissaires précédemment chargés de se rendre à Franciade, s'informeront s'il existe un décret ou un arrêté du Comité de salut public qui ordonne la démolition de . l'église de Franciade. Ils feront transporter au dépôt des Petits-Augustins les marbres des tombeaux de François \^^y Henri ïly Louis XII, et les statues qui en faisaient partie, ainsi que la coloune du cardinal de fiourbon. Quant à la grande cuve en pierre, elle sera transportée dans le jardin du Muséum des arts. (Registre des délibérations de la Commission des arts, 6 septembre 1794.)

La vasque, ou lavabo, des moines de Saint-Denis fut installée dans lejardin de l'Infante avant floréal an IV. On lit, eu effel^ dans un règlement de police du 27 floréal an IV : « Le Ministre de l'Intérieur, considérant que le jardin du Muséum

est, par un ancien usage, particulièrement fréquenté des enfants en bas-àge

dt^sirant préserver à l'avenir les objets d'art précieux qui y sont placés ou

déposés des atteintes que la malveillance ou Tinconsidération leur ont déjà portées

« Art. n. ^ucune personne ne s'asseoira sur les marbres^ ne touchera aux statues non plus qu'à la cave du milieu, etc »

eu JOURNAL DE LENOIR.

Que le Paris d'avant la Révolution devait être beau I Sous un ciel tempéré, sur un frais horizon de verdure, \a, cité détachait sa fière silhouette toute hérissée de mille clochers aigus. Du haut des jardins et des villas de Monceaux, de Montmartre, de Ménilpontant et du Mont- Parnasse, on pouvait jouir d'un délicieux panorama, où la vieille capitale d'un grand peuple se dressait dans la majesté de son histoire et l'orgueil de ses monumenta. Devant les yeux du visiteur qui pénétrait dans son enceinte, se déroulaient de pittoresques perspectives et de charmants tableaux renouvelés à chaque pas. Les places publiques étaient toutes consacrées à de grands souvenirs et décorées d'admirables statues. La Révolution, qui n'aimait pas a l'orgueilleuse ardoise ^ » , fit aux clochers la guerre qu^on connaît, et promena, sur de nombreuses constructions parisiennes , son niveau démocratique. Quelques années lui suffirent pour débarrasser Paris de la plupart de ses monuments historiques. En trois jours^ les 11, 12, 13 août 1792, toutes les statues des places publiques furent renversées. Veut-on connaître le sentiment d'indignation du Parisien rentrant, après la tourmente, dans le Paris révolutionnaire? Voici l'opinion d'un amateur de l'an VU :

(( Vous avez exigé, mon cher ami, que^ renonçant à la vie douce et paisible d'un campagnard, je me rende à Paris pour y voir le Salon de cette année et vous en rendre compte. Vous savez que depuis l'instant affreux où la France, livrée à des Vandales, vit détruire ou dégrader ses plus beaux monu-

1. « Voyez l'égalité applaudir au nouveau spectacle de la ferme, rigeunie^ étalant un luxe utile, une beauté modeste et vengée enfin de l'ardoise orgueilleuse des châteaux. » La Commission d'instruction publique aux artistes, in-fol. de 10 pages, p. 5.

INTRODUCmON. GUI

ments, Tâme profondément affligée, je courus m'ensefe lir dans an désert. Arrivé à Paris, vous croirez sans peine que mon premier soin fut de courir. Je dirigeai ma course vers les portes Saint-Denis et Saint-Martin ; je fus agréablement surpris de les retrouver intactes ; de là je m'acheminai vers la place des Victoires. La place des Victoires I Dans la métropole de la République française I J'avoue, mon cher ami, que cette idée échauffant mon imagination, je montai à pas lents la rue des Fossés-Montmartre, et cela dans Tintention de réfléchir à ce que j'aurais élevé sur cette place, si j'eusse eu la souveraine puissance. J'étais jaloux de voir en quoi mes idées se rapporteraient à celles de l'artiste chargé de transmettre à la postérité les étonnanls succès de nos armées. J'aperçus, . du milieu de la rue, un obélisque en marbre, d'une assez belle ordonnance; je double aussitôt mes pas; j'approche. honte! cet obélisque est de bois. Je crains de me tromper, je tourne; une planche vermoulue que lèvent a détachée des autres, ne me laisse plus de doute. vainqueurs de Fieurus, de Jemmapes, d'Arcole, de Lodi et des Pyramides, est-ce ainsi que Ton consacre vos victoires ! Une décoration d'opéra a remplacé ce superbe groupe de bronze qui offrait aux regards étonnés, un roi, un despote. Et laRépublique française, la grande Nation, substitue des madriers au bronze I Superbes insulaires, orgueilleux Anglais, combien je me réjouis que vous ne puissiez venir contempler notre mesquinerie et vous applaudir de nous avoir réduits à cet ^tat d*avilissement I

a Profondément affligé de ce spectacle, je pousse un soupir douloureux et tourne mes pas vers ma demeure, regrettant déjà d'avoir cédé aux sollicitations de l'amitié. Tout à coup je me rappelle avoir lu dans les journaux une invitation du ministre de l'Intérieur, adressée à tous les artistes, pour les engager à proposer un plan d'édifice à élever sur la place de la Révolution. Puisqu'il s'agit de décorer cette place, pensaije, sans doute qu'elle a déjà un monument digne d'elle. Allons admirer. Arrivé, j'ouvre de grands yeux et n'aperçois que décombres : une balustrade en ruines ; un piédestal brisé sur lequel est assise une femme dost les formes dures et colos* sales sont en tout hideuses et repoussantes. Représentez-vous, moucher ami, ma stupéfaction à cet énorme morceau de plâtre tombant par lambeaux. La bouche béante, l'œil fixe, je doute

CrV JOURNAL DE LENOIR.

si je veille et crois qu'un rêve pénible me tourmente; j'étais vraiment médusé. Un citoyen, frappé sans doute de mon étonnement, s'arrête, me considère et m'adresse la parole : « Citoyen, vous paraissez surpris? — Non, citoyen, je suis indigné. — Et de quoi donc? — Citoyen, je suis ami des arts, très-jaloux du nom français; je n'ai point vu Paris depuis la Révolution. Je viens de la place des Victoires nationales; vous me voyez ici. C'est, je crois, vous en dire assez. — Bon, je conçois maintenant votre étonnement; vous vous attendiez à voir dignement remplacés les chefs-d'œuvre, que la magnificence royale avait élevés sur toutes les places de cette capitale, par d'autres que le génie républicain aurait enfantés et que la grande Nation aurait adoptés pour transmettrjB à la postérité sa puissance et les principaux événements de son étonnante révolution. — Sans doute, et j'étais autorisé à avoir cette opinion, car on m'a assuré qu'il avait été fait un fonds de 400,000 francs à l'ancien ministre de l'Intérieur pour être employé en encouragement à donner aux Arts. — Cela est vrai; mais comme le ministre était poète, il a donné la préférence aux favoris des muses, et les disciples du Poussin, de Lebrun et de Puget ont été négligés, etc. ^

Au mois d'août 1792, on était parvenu à arracher 5 la populace quelques fragments des belles statues de bronze qui décoraient les places publiques de Paris. Ces débris des plus illustres monuments de la capitale et des ouvrages des premiers artistes de notre pays furent emmagasinés dans le dépôt du Roule et conservés par égard pour leur valeur . métallique. Cependant les commissaires aux accaparements ne leur avaient pas définitivement pardonné, et, au mois d'octobre 1794 , ils réclamèrent pour la fabrication des canons ce qui restait des effigies royales. La protection de la Commission temporaire des arts s'étendait alors sur elles et son consentement était nécessaire pour leur destruction. Il s'agissait de sauver de la fonte ou de livrer aux arsenaux :

1. La Revtie du Muséum, ou nouvelle critique des peintures et sculptures exposées au salon des arts, Paris^ an Vf!, in-8 de 32 pages, p. 1 à 5.

FNTRODUCTION. • • CV

les quatre figures qui accompagnaient le Louis XIV de la

place des Victoires, par Desjardins, — les quatre figures représentant les peuples vaincus du piédestal de la statue du Pont-Neuf, par Francheville, et quelques fragments du Henri IV de Jean de Bologne et de Pierre Tacca, — les

statues de Louis XIII, d'Anne d'Autriche et de Louis XIV, du pont au Change, par Simon Guillain, — le pied gauche de la statue de Louis XIV de la place Vendôme, par Girardon, — le Louis XIV de l'Hôtel de ville, par Coyzevox, etc. * . Les conservateurs du Muséum, en tant que membres de la Commission temporaire des arts, sont prévenus de l'importante décision qu'il va falloir prendre. Us sont convoqués le 15 vendémiaire, pour aller se prononcer au Roule, en connaissance de cause, sur le sort de ces œuvres admirables dont les débris mêmes étaient intéressants. Mais d'aussi grands seigneurs, des amis de David *, ne se dérangent pas pour si peu. J.-B.-P. Lebrun, envoyé également par la Commission des arts, arrive seul au rendez-vous , rédige un rapport' et conclut, tout en sacrifiant deux ou trois pièces, à conserver ces belles sculptures. Sur ce rapport, la Commission décida que ces bronzes ne seraient pas livrés aux arsenaux mais annexés au Muséum. La nouvelle en parvint ainsi au Conservatoire.

« Séance du 25 vendémiaire Van 111 de la République. « Le Président fait l'ouverture d'un paquet adressé au Conservatoire par la Commission eiécutive de l'Instruction pu- *

1. On en trouyera la liste, in extenso, dana la Gazette des Beaux-Arts, 2« période, t. XIl, p. 5J.

2. L'influence de David, là comme partout, n'est pas discutable. C'était lui qui avait fait substituer les premiers membres du Conservatoire à la Commission nommée par Roland en 1792. Voici une preuve directe de la sujétion des conservateurs vis-à-vis de David : « 26 pluviôse an II. Le Conservatoire au représentant David. — Le Conservatoire du Muséum, dans sa séance, de ce Boir, arrête que tu serais invité à ses séances pour y conférer avec toi. La séance du Conservatoire commence à neuf heures du matin. »

3. J'ai publié ce rapport dans la Gazette des Beaux-Arls, loc. cit. Il y est malheureusement plein de fautes dUmpression.

CVr • JOURNAL DE LENOIR.

blique et fait lecture d'une copie du rapport de J.-B.*P. Le Brun^ sur la demande faite à la Commission temporaire des Arts, des bronzes qui peuvent ôtre livrés à la fonte et qui sont déposés au dépôt national au Roule^ et d'une lettre de la susdite Commission relative audit rapport. Un membre propose que le Conservatoire écrive à' la Commission executive de l'Instruction publique pour l'inviter à faire transporter tous les bronzes dont il est fait mention au procès- verbal du citoyen Le Brun et qui sont au dépôt du Roule, soient transportés {sic) au dépôt de la rue de Beaune et les bordures provenant de la maison commune au Muséum ^ »

. La lecture du rapport de Lebrun et de la lettre de la - Commission executive de Tinstruction publique provoqua une telle indignation ou une telle inquiétude, dans le sein du Conservatoire, que la rédaction du procès-verbal — on s'en est aperçu — s'en ressentit au point de vue de la correction, Â Tordre de recevoir les bronzes du Roule on répondait assez hardiment par un refus, en désignant le dépôt de la rue de Beaune comme le seul asile possible et convenable de l'envoi ministériel. Mais la protestation du

1. Voici ce qu'on faisait quelquefois, au Muséum^ tle ces bordures :

Extrait des procès-verbaux du Conservatoire :

« 3 messidor an VI. — Le Conseil arrête^ sur la proposition d'un membre, qu oq enverra au citoyen Darcet^ l'un des directeurs de la Monnoye, qui veut bien se charger de les faire laver, les 3 tonneaux de cendres provenant des vieilles bordures brûlées. »

« 2$ messidor an VI. — Le citoyen Darcet rend compte au Conseil du résultat de son travail sur les cendres des vieilles bordures brûlées que l'administraUon lui avoit envoyées pour savoir ce qu'elle pourroît retirer des trois tonnes remplies qu'elle possède. 11 résulte de son opération que, à 106 fr. 65 l'onze d'or fin, on en retirera par quintal 296 fr. 60 centimes, sur laquelle sonmie il faut prélever les frais de fonle, etc. »

« 28 messid'.ir an VI. — Le citoyen Fourcroy adresse le résultat de l'essai qn*!! a fait sur les c.endres de bois doré sur lesquelles l'administration lavait consulté. Ce résultat étant à peu de choses près le même que celui que le citoyen Daroet a obtenu des cendres que l'administration lui avoit remises et dont il est fait mention dans le précédent procès- verbal, le Conseil arrête qu'il attendra pour prendre une détermination à l'égard de ces cendres, que le citoyen Darcet, qui a bien voulu se charger de trouver un acquéreur. Tait informé de ses redierches. »

Le 6 vendémiaire an VII, la vente des cendres provenant des bordures dorées produisit 1,306 fr. 63 cent.

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