‹ Alexandre Lenoir (volume 3)Chapitre 79 sur 207 · INTRODUCTION. CIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CIX

L'ordre était fonnel. Mais la ligne de conduite à suivre a?ait sans doute été discutée et arrêtée ; rien n'en fit dévier. On avait eu le temps de voir les puissants du jour. On se sentit la force de résister à la Commission executive de Hnstruction publique ; on se montra plus républicain que le ministère et on renvoya tranquillement le pauvre citoyen Hadaye et ses bronzes à Thôtel de la rue de Beaune. Il obéit. On le chargea en outre de transmettre à la Commission executive un pli qui contenait ce qui suit :

Bxtrait du Hegistre des délibérations du Conservatoire du Muséum national des Arts.

« Ce 28 vendémiaire Tan lil*.

«Nous, membres du Conservatoire, Dupasquier et Picault, présents ce amjourd'buy, 28 vendémiaire, lors de l'arrivée audit Conservatoire du C°«Madaye, l'un de vos employés, chargé par vous de déposer, dans le cy-devant jardin de l'Infante dépendant des localités attribuées au Conservatoire,ies bronzes venant du dépôt du Roule, avons engagé ledit C» Madayede lesfaire transporter de suite au dépôt national, rue de Beaune, suivant l'arrêté cy-dessus pris par le Conservatoire assemblé auquel nous n'avons cru devoir déroger.

« PiCADLT. »

C'était un étrange moment que celui qui succéda au 9 thermidor. La haute direction des affaires passa à des mains relativement modérées et, en matière d'instruction publique, on doit même dire honnêtes et intelligentes. Mais en dessous, tout restait encore livré aux énergumènes introduits partout par les montagnards. Ce fut le cas du Muséum. On n*y regardait pas comme sérieuse et durable la politique inaugurée par les vainqueurs de Robespierre. Confiants dans leufs espérances et dans le retour du bon temps, les membres du Conservatoire résolurent d'aller braver le Ministère jusque chez lui et d'intimider la Commission executive de l'Instruction publique.* Voici, en effets

GXIl JOURNAL DE LENOIR.

l'esprit révolutionnaire se jouait du Comité d'instruction publique et que son but unique était d'anéantir complètement, même dans des chefs-d'œuvre, tout ce qui rappelait la royauté.

L'insolence des membres du Conservatoire, leurs sentiments de destruction brutale ou de mépris inintelligent avaient survécu aux événements du 9 thermidor, comme nous l'avons montré. Mais quelques mois après, quand le Comité d'instruction publique eut pris de la force et résolu, en principe, la destitution de ces sauvages ignorants; quand David, l'âme de cç complot permanent contre notre art national, eut été emprisonné, le ton changea tout d'un coup au Louvre. Voici ce que les proscripteurs, naguère si^ ardents, ce que les subordonnés du Comité d'instruction publique, tout à l'heure si arrogants^ eurent l'impudeur de lui écrire et de faire imprimer :

c Lorsque nous présentâmes , il y a six mois, au Comité d'instruction publique, des vues d'embellissement sur le Muséum des Arts, il approuva nos projets; en ordonna l'impression ; nous promit l'appui de son autorité auprès de la Convention nationale pour en presser l'exécution. Mais le Comité d'instruction publique opposoit alors une barrière impuissante aux ravages du despotisme et dé l'ignoramce K C'est à cette époque, tristement fameuse, que le Massacre sepromenoit dans Paris, portant la terreur jusque dans les réduits les plus obscurs, substituant aux rameaux féconds de la liberté l'enseigne de la destruction et du mépris des hommes, moissonnant impunément toutes les sciences, tous les arts, tous les .talents. Cependant un dernier abri leur restoit encore ;

national, chargée le Conseryatoire de faire faire incessamment les IraTauz relatifs à cet objet sous la suryeillance de la Commission d'instruction publique et arrête qu'il sera employé à cet effet une somme de i!^0,000 fr. sur les fonds actuellement existans à la disposition de ladite Commission.

« Signé : Cambacérès, président^ — Tbibaudeau, — Merlin (de Douay), ^ Boissi^ — Rheubell, — Lesage, — Chenier, — G ourdou. »

1. Par exemple, le 25 prairial et le 29 floréal an H. Vovez ci-dessus, p. XCV et XCVI.

INTRODUCTION. GXltl

Vous osiez offrir an port à leurs débris malheureux; vous en rassembliez les anueaux dispersés, et yos soins, en rendant à la liberté, qui périssoit avec eux, les seuls guides qu'elle reconnoisse et qu'elle avoue, lui préparoîent, dans le silence, un triomphe aussi sûr que Fessai des efforts contraires lui avoit été pernicieux et fatal.

c £t nous aussi, nous implorions, en secret, le retour des talens et du mérite oublié; nous aussi, attachés à vos dangers honorables, fiers démarcher près devons dans une route de toutes parts désertée et proscrite, pleurant le sort de tant d'artistes, de savans, de gens de lettres emprisonnés ou immolés par des furieux, nous élevions chaque jour de nouveaux trophées à leurs mânes et rendions au respect du peuple les monumens avilis de sa grandeur et de sa gloire.

Ces jours de deuil et d'une barbarie sans exemple se sont à la fin dissipés. Les Arts n'ont plus à redouter les cachots, la proscription, la mort ^ »

Cet acte de platitude et d'hypocrisie ^ couronne dignement la conduite du Conservatoire nommé par David. Je n'ai point voulu interrompre cette curieuse querelle

i. Le Conse^-vatoire du Muséum national des Arts au Comité d'instruction publique, le 7 nivôse de la lll^ année répuàlicaine.ln-Bf dé 7 pag., p. 2.

2. On retrouTe l'expreasion des mêmes sentiments dans le rapport rédigé par Varon, en floréal an l\\, pour défendre le Couserratoire supprimé : « L'institution du Conservatoire n'ayant jamais été expliquée, il tombait à la charge des tiembres, qui tous rendent compte aujourd'hui, d'imprimer quelques mouvements à cet établissement yaste, mais le mouvement bien plus dolent qui entraînait tant d'objets sacrés yersîeur destruction avoit, en quelque sorte, paralysé l'effort des conservateurs. »

11 ne faut pas oublier que c'est le même Yaron qui, dans le sein de la Commission temporaire des Arts, le 25 prairial an II, proposait de rédiger un inventaire de tous les portraits de la race Gapet, afin de procéder à leur destruction totale et complète (Yoy^z ci-dessus, p. XCV). 11 ne faut pas oublier que les signataires de l'adresse remise au Comité d'instruction publique, le 7 nivôse an 111, dressaient, six mois auparavant, le !•' messidor an 11, l'état de tous les tableaux de féodalité renfermés au Louvre, afin d'en préparer la disparition. 11 ne faut pas oublier que les mêmes personnages demandaiei^t à la Convention d'être autorisés à traîner aux pieds de la statue de la Liberté et à livrer aux flammes les peintures contenues dans les salles de la ci-devant Académie (Voyez ci-dessus, p. XCVII}, et que, deux mois auparavant, à la fin de vendémiaire an 111, ils ourdissaient contre les bronzes parisiens le complot que j'ai dévoilé. Ai-je le droit de traiter ces gens-là d'hypocrites?

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