‹ Alexandre Lenoir (volume 4)Chapitre 2 sur 166 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

et les La Harpe de l'art, une coterie d'hommes importants conspira pour écarter de ces objets sacrosaints, comme une souillure et une profanation, toute investigation scientifique. On vit des personnages, se proclamant grands prêtres de la religion nouvelle, affirmer . leur admiration comme un dogme et dédaigner ou proscrire tout examen comparatif. On- exposa des modèles; on ne discuta pas des monuments. Pouvoir raisonner devant un chef-d'œuvre, c'était déclarer lui être insensible. Traiter une statue comme une inscription, la dater, la commenter comme un document ordinaire, lui demander d'être contemporaine de l'époque qu'elle représente, se permettre de lui réclamer ses papiers, enfin exiger d'elle la production d'un état civil, c^'était commettre un crime contre l'art et montrer les bornes de son esprit. Ces infimes questions étaient déclarées tout au plus dignes des archéologues. Peu importait, disaient ces audacieuï mystificateurs, de quelle époque, de quel pays, de quel auteur fût telle ou telle œuvre, quel sujet, quel personnage elle représentât. Quelques-uns, en s'agenouillant devant les plus grossières contrefaçons, allèrent même jusqu'à prétendre qu'il était indifférent que la pièce admirée fût vraie ou fausse, moderne ou ancienne, originale ou pastichée. II suffisait qu'elle parût abstraitement belle, en dehors des conditions de lieux et de temps. Cette théorie eut naturellement beaucoup de suc- '

IV JOURNAL DE LBNOIR

ces parce qu'elle servait, pour ceux qui l'adoptaient, à dissimuler les lacunes de leur érudition. Poiu" être juge compétent en matière de sculpture,. il suffisait d'avoir du goût. On sait que tous les Français ont la prétention de posséder cette qualité et d'en avoir reçu, de naissance> le diplôme.

Alors un étrange spectacle commença. Un même amateur, pour peu qu'il eût de Taplomb et son diplôme d'homme de goût, promenant sur tous les arts son universelle compétence et l'éclectisme des grands esprits, put se mettre à apprécier et à juger à volonté les monuments de la sculpture égyptienne, assyrienne, grecque, romaine, française, italienne, indienne, chinoise, japonaise, américaine et beaucoup d'autres encore. Son ignorance spéciale de chacun de ces arts et de l'histoire de ces civilisations individuelles lui devint un titre tout particulièrement recommandable, une qualité que j'ai entendu préconiser et revendiquer. Si, par exemple, il avait pu lire telle inscription tracée sur tel objet, notre amateur aurait peut-être été préoccupé, dans son appréciation, par d'autres considérations que celles de l'art pur. Son goût aurait été distrait par son savoir. Il est convenu que le goût supplée à tout et ne doit être gêné par rien.

Cet âge d'or du dilettantisme ne dura pas toujours. Le public, devenu plus exigeant, ne se contenta pas de cette béate admiration, et demanda qu'on lui expliquât ces modèles déclarés des pro-

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