‹ Alexandre Lenoir (volume 4)Chapitre 27 sur 166 · INTRODUCTION. XLVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XLVII

ques *. Les statues de Rome vinrent à Paris avant celles qu'on laissait vendre, dérober ou casser au château de Richelieu et dans maint autre endroit. Le voyage de Visconti à Richelieu n'eut lieu qu'en vendémiaire an IX. Le 4 thermidor an II, on obtint tes salles de l'ancienne Académie de peinture, les' pièces adjacentes, quelques salles au rez-dechaussée ^. Â la date du 13 floréal au VII, l'administration du Musée ne possédait encore au Louvre que le jardin de l'Infante, la galerie d'Apollon, la salle destinée auK Antiques, dessous, et le premier étage de la grande galerie ^. Mais qu'on songe au modeste local de 1793. C'était « le temple de la Nature et du Génie l »

i. « IS prairial m Vil. — Ua membre propose et le CoDseil arrËle (]u'II sera écrit xa miaistre de l'Iutérienr pour lui demander de nommer une oommiarion i l'effet de se transporter à Tours et à Richelieu, pour examiner s'il y existe encore quelques-unes des statues auliques oa fragmeob d'antiquités que le cardinal de Bicbelieu y avoit fait porter pour l'ornement du palaia qu'il avoil fait bâtir à Richelieu el qui, par leur mérite, pourroienl trouver place dans la naiiTfllle gailerie des Antique*, a [Séance du Conseil d'adminltlration du Musée du i5 prairial an VU.)

2. « 3 thermidor an II. — Le Couaprïatoire arrête que demain, t thermidor, 1b Conservatoire s'assemblera k cinq heures du soir pour y recevoir les représenlanU du peupla, David, Granet et Fourcroj, qui doiTcnt, aui termes de l'arrêta du Comité de salul public, mettre en possession le Conservatoire des Mlles de l'Académie et pièces adjacentes ainsi que du jardin du Muséum et des salles du rez-de-chaussée désignées dans le plaa qui fut présenté audit Comité. B (Séance du Conservatoire du 3 Ihermidor an II.)

3. s i3 floréal an VII. — On fait lecture d'une lettre des administrateurs du bureau central du canton de Paris. lU préviennent l'administration que le Ministre de la police les a prévenus qu'une partie des fenêtres du Louvre (palais natiqiial des sciences et arts) restent ouvertes. Ils appellent l'attention de l'administration sur les dangers qui peuvent résulter de cette ouverture, à l'aide de laquelle il deviendroit facile à la malveillance d'introduire des matières combustibles el d'incendier ce monument.

a L'administrateur adjoint prévieot le Conseil que, sil6t la réception de cette lettre, il a été répoodu aii bureau cealral pour le prévenir que leLouvre, proprement dil, n'est point sous l'inspection de l'administration du Musée qui n'a que le jardin de l'Infante, la gailerie d'Apollon, celle de.-tinée aui Antiques dessous, el le premier étage de la grande galerie qui se prolonge jusqu'au pavillon de Flore, aui Thuilerles. On lui a de même mandé que dans ces parties il ne restait aucune fenêtre ouverte la nuit; qu'une garde surveillante y existe et que l'administration a pris contre l'incendie toutes les précautions que sa prudence lui a suggérées. »

XLVni JOURNAL DE LENOIR.

Et pourtant, c'est à tourner la tête de quiconque veut se reporter par la pensée k ces années terribles. Pour An peuple qui voulait se créer des collections nationales, quel moment que le mois d'août 1792 1 Tout ce qu'il y avait de beau sur son sol lui appartenait. Il héritait des nobles qu'il avait proscrits, des rois qu'il allait frapper, de Dieu qu'il expropriait. Il n'avait qu'à i)uvrir des magasins-pour y entasser les richesses innombrables qui, dès lors sans propriétaires, couvraient partout le territoire de la République. Il n'avait qu'à fermer ses frontières pour empêcher tout ce capital d'art, tant de travail accumulé, de passer & l'étranger. Il n'avait pas besoin de convoiter le patrimoine de ses voisins. Qui pouvùt alors se vanter d'être plus riche en objets d'art que là France? Une porte, au-dessus de laquelle on avait écrit : Muséum national, indiquait à tout objet précieux le chemin qu'il devait prendre. C'est pour recevoir cette avalanche de chefs-d'œuvre de tout genre qu'on ouvrait, au premier étage du Louvre, deux ou trois misérables salles '. Après tant de dithyrambes, tant de déclamations, la nation n'offrait pas à l'art menacé uii plus vaste asile. Le Louvre, qu'on me permette cette comparaison, fut une sorte d'arche de Noé organisée par la République. Tout ce qui n'y aurait pas trouvé place devait périr, de par la loi, dans l'engloutissement général. Je viens de prouver que la République fit aussi étroit que possible le radeau auquel elle confia les typés à conserver. Examinons maintenant ceux qu'elle constitua sauveteurs officiels de nos arts naufragés.

Au guichet de l'ancien palais des Rois, on installa un

1. Oa peut a'eipliquer, en conaullanl l'Afc/tîtectiire française de Blondol {U IV. p. 37 et SUIT., liv. VI, n" i, pi. 6), quel élail Tétat des ILeui et quel fut raméaagemenl primitif du Musée. Consulter auBÙ Thiéry, Guide des amateurs, 1. 1, p. 327, et les Nouvelles archives de l'art frau^is, 1873, p. US.

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INTRODUCTION. XLK •

piquet de préposés inintelligents, qui semblaient uniquement préoccupés de la pensée de repousser l'envabissement des objets d'art. L'insufQsance des administrateurs ne fut pas seule, non plus, à conspirer contre les intérêts de la Nation. La beaulé exceptionnelle des tableaux du Roi, l'état de formation avancé dans lequel se trouvait cette collection tournèrent à son désavantage. On allait écrire cette phrase en tôte de l'avertissement du catalogue de 1793: «Le Muséum, que la République française érige en ce moment à la gloire et au progrès des Arts, rassemble déjà en ce genre lapins belle et la plus ricbecoUection qui existeen Europe.» Cela n'était point tout à fait inexact. Mais cette vaniteuse satisfaction découragea bien vite toute activité. Du premier coup, le Louvre était déclaré le premier établissement du monde': on n'avait plus qu'às'y assurer la plus douce des sinécures, dans la contemplation des chefs-d'œuvre qu'on avait suspendus aux muraiHes. Du haut d'un ensembleaussi considérable, aussi imposant, iquand on n'est ni un penseur ni un savant, il était assez naturel de juger presque tout indigne d'en être rapproché. Et commissaires et conservateurs, dédaigneux des mille moyens qui s'offraient de compléter les collections ci-devant royales, se mirent & monter la gardé autour de leur trésor, comme des avares qui songeraient moins h augmenter leurs richesses qu 'k les préserver de tout alliage impur.

Qui aurait-on dû nommer membre de la Commission chargée de composer le Muséum? les premiers savants, les premiers artistes dP pays; et, sous leurs ordres, des hommes jeunes encore, intelligents, acti&, instruits, ayant donné des preuves de,leur capacité dans le sauvetage des monuments, opération commencée depuis J790 et qui était, plus que jamais, en cours d'exécution. Parmi les agents de la Commission des monuments, un u citoyen » s'était distingué entre tous, c'était Lenoir. Depuis deux ans, il entas-

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L JOUBNAL DB LENOIB.

sait au dépdt des Petits-Augustios, dont il était gardien, les tableaux, les statues, les objets d'art de toute nature, en un mot, tout ce gui constitue un musée. Son établissement était un noyau de collection tout préparé, Oa ne songea pas à s'en servir. Le ministère de l'Intérieur n'avait vu, dans l'ouverture du Muséum, que l'occasion d'une manifestatioa politique. Le 10 août 1792, on avait pris de force le Louvre et les Tuileries. On résolut de montrer au peuple ce qu'il avait conquis, en lui exhibant les dépouilles des rois dans leur ci-devant palais, et on lui promit celle fête pour lê 10 août 1793. En se fixant, d'ailleurs, au Louvre, on profitait des études préparatoires et de tout ce que d'AogivilIer avait déjà disposé. On chargea les premiers venus de tenir la promesse ministérielle.

Il faut reconnaître que les commissaires choisis étaient tous d'honnêtes gens dans le sens vulgaire du mot. On n'avait pas fait appel à des septembriseurs ni & des révolutionnaires de la veille. Ce n'étaient pas même des hommes nouveaux. Pour la plupart, ils appartenaient à l'Académie de peinture et de sculpture qui existait eùcore. Un contemporain, qui les connaissait bien, les a dépeints ainsi : «Gens d'uD certain âge, usés par les sociétés et gâtés par l'esprit de corps '. » C'étaient, en un mot, de ces hommes qu'on

1. Lellra écrite à Leuoii eu 1792. v Ce dimanche. —Votre billet d'hier soir, mon uni, ae m'a point âtonoé, d'après ce qui m'avoit été dit que le citoyen auquel on avoit écrit deTsit se rendre aux iostances très-réitéréee dei commissaires du Muséum qui ne peuvent rien toucher faute de fonda. Ce qui se trouve de tableaui dans la gaJerie est réellement fait pour frapper et pour émonvoir. Vous les connoissés en partie, et d'AngiyiUers leur sTail fait faire des cadres qui, sans ajouter à leur valeur, y donnent de 1 éclat. Ils en ont quelques centaines qui nécessairement, par la loi des affinités, doivenl faire venir avec eux les meilleurs de chei vous et faire par conséquent cesser la lutte qui eiistoit entre la municipalité et le département de l'Intérieur.

« Il n'y a pas de doute que qui que ce soit de la Commission, de la Municipalité, du Déparlement et de cbes le Aliaislre n'a plus travaillé que vous pour procurer à la nation des chefs-d'œuvre non pas oubhés, mais perdus ; que qui que ce soit n'a mis plus de léle, parce qu'à voire âge, et irriUble naturellemeut comme vous l'êtes, ou ne peut Toir, sentir, juger et e

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INTBODUCTJON. LI

voit, à toutes les époques, r6der sur les firontières de l'art, âe la science et du moude élégant, et qui, spécialement propres h rien, se croient capables de tout, en vertu d'une prédisposition de naissance et d'une immense dose de vanité jointe à beaucoup de savoir-faire et à quelque talent d'intrigue. Sous l'ancien régime, on les appelait des « virtuoses » . Dans tous les temps on les a qualifiés d'un mérite qui n'a pas besoin de se définir, le goût'. Incapables de faire le bien, ni même d'agir vigoureusement, ces hommes sont surtout impuissants à empocher le mal. Ils se conduisent sans principes, d'après des instincts qu'ils déclarent supérieurs à la science et incompatibles avec elle. Tremblant toujours pour leur situation personnelle, ils sont à la remorque de l'opinion publique, qu'ils devraient diriger et éclairer, et dont ils flattent les plus mauvais penchants. Les commissaires du Muséum offraient, dans le domaine de

comme des faommea plus igéa que nm, aeés p«r les Bociâlés et gkiés pu l'esprit de corps, etc,

a Ces considéralions réuaies font de toub l'éloge le plus flatteur; mais il faut encore les faire Taloir auprès du Ministre afin que tous soyei quelque chose dans la Commission. Il semble que celte société ne loil ouverte qu'à la majorité dea membres de l'Académie et non à l'homme essentiel à la chose. Car, sans la révolution du iO août dernier, qu'anralt-on k oifrlr au public si ce ne sont les objets que rébllement vous avez soignés ? Si, comme je le suppose, le citoyen Barrère vous veut du bien, il a de grands moyens à employer pour vous être utils et déterminer le ministre, du moins si vous n'£tes pas de la CoDunissiou, à être attaché au Muséum, indépendamment de la place que vous occupés. Ce sera no soulagement à vos peines et une consolation pour vu amis sincères tel que votre déToné. »

(Pas de signature. — Un paraphe seulement.]

I. Mercier, dans son Tableau de Paris (Amsterdam^ 17S3, t. VII, p. 133), parle ainsi du goût : « Lee peuples policés appellent gollt ce qulls imaginent être la perfection de leurs arts et les individus ce qui farme la limite réelle de leurs talents. L'orgueil de toutes tes nations a donc créé k son svaulage ce mot qu'elles appliquent ensuite à tous les ol^jets aSn de proscrire plus BÛremeot ce qui D'entre pas dans leurs niage} ou ce qui choque leurs habi' tudes. Les artistes dans leur petit domaine ont imité les nations, parce que chacun veut établir tranquillement sa supériorité sur ses rivaui et fermer la barrière afin que personne ne vienne te chagriner eu lui contestant le

Iriompbe On regarde en pitié tout ce qui n'a paa le suffrage de U bonne

compagnie, et l'on décide que l'on n'adesjeui, des oreilles, un cœur que dam la capitale; que tout ce qui se fait ailleurs est de très-mauvais goût. ■

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UI JOURNAL DE LENOIR

l'art, l'image de ce qu'allaient être, en politique, les conventionnels du centre. Une fois hissés au pouvoir, ils seront prfits à tout pour sauver leur vie ou seulement pour conserver leur position,

La Commission du Muséum se composait de : François- André Vincent, peintre ; — Jean-Baptiste Begnault, peintre ; — P. Cossard * , peintre ; — Nicolas-René Jollain * , peintre ; — Charles Bossut ' , géomètrje ; — Pierre Pasquier, peintre en émail *. Aveuglé par son parti pris de tout approuver, Reonuvier, ordinairement si bien informé, s'est trompé quand il a dit, dans son Histoire de l'art pendant la Révolution ^, qile les commissaires étaient tous des u artistes» et des « eiperts recommandables». Renouvier aurait dû connaître la vérité. Un homme fort intelligent et dont les lumières auraient pu être, en ce moment, si utiles à la France, le marchand J.-B. P. Lebrun, nous a laissé, dans divers écrits et notamment dans ses Réflexioiis sur le Muséum national'^, de vifs portraits d'après nature des six commissaires nommés par le ministre Roland. Les voici ;

« Jollain était ci-devant l'un des gardes des tableaux du ci-devant roi'; Pierre, premier peintre, le nomm» à cette place pour le faire subsister. Il ne conDoissoit les tableaux que par l'état numéroté qu'il en avoit. Mais Jollain a donné des leçons à M°" Roland lorsqu'elle n'étoit encore que demoiselle ; et le ministre, dont tout le monde connoit la bonté d'&me, a voulu lui prouver sa gratitude en le plaçant au comité.

H Cossard, soi-disant peintre et demeurant au Palais-Royal, est également ignoré des artistes et des connaisseurs, Com-

i. ÉlèTO de VincODt, et demeuraût plus tard rue Croii-dsB-PeUl»- Champs, il. Artisle profondémsiit inconnu, ciU cependant par Emile Bellier de la CliaTisaerre dans son Dktionnaire des Artistes français.

2. Second prii de peinture en 1751 ; académicien le 31 juillet 1713.

'6. Géomètrè, prûfesBeur d'hydrodynamique à l'Académie d'arohiteclure eéante au Louvre, plus tard membre de l'Iostitat, Aeadâmia dea scieneei. '

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