‹ Alexandre Lenoir (volume 5)Chapitre 59 sur 124 · TOMBEAU D'OLIVIEU LEFÉVRE D'ORMESSON · texte numérisé non relu

TOMBEAU D'OLIVIEU LEFÉVRE D'ORMESSON

Fai-similé de la gravure publiée par Miilin {Antiq. nat., t. II.

Bons-Uomnies de l'assy, pi. IV).

le tombeau de Jean d'Alesso, petit-neveu de saint François de Paule (planche III, figure 2). La sœur de la mère de ce thaumaturge se noramoit Brigitte ; elle avoit épousé Antoine Dalesso, son cousin germain, dont deux enfans vinrent en France ; l'un d'eux, Pierre Dalesso, se fît religieux dans l'ordre des Minimes, et l'autre Antoine (lisez André) Dalesso épousa Jacqueline ou Jaquette Molandrin. Ce fut de ce mariage que naquit à Blois Jean Dalesso, fils du neveu de la sœur de François de Paule ; il étoit maître des Comptes et mourut le 3 septembre i572, à S9 ans. »

On lit plus loin, p. 21 : « Olivier Lefebvre, conseiller d'État, contrôleur général des finances et président de la Chambre des comptes marié à Anne d'Alesso, une des filles de Jean, repose aussi dans la même église. Son buste est vêtu comme au tems de Louis XIII. Il mourat le 16 mai 1600 (planche IV, fig. 3). Sur la pierre qui est entre les colonnes on lit cette épitaphe: En cette chapelle repose Messire Olivier Lefèvre, chevalier, seigneur d'Ormesson, etc.. »

La famille d'Alesso portait d'azur au sautoir d'or accompagné de quatre limaçons d'argent *, alias d'or. Ce sont les armoiries qu'on remarque sur le tombeau dessiné dans Millin et surmonté du buste actuellement conservé au liouvre. Au contraire, les Lefèvre d'Ormesson portaient d'or à trois lis de jardin tiges et feuilles de sinople ^.

La longue démonstration qui précède pourraient se résumer ainsi. Deux hommes eurent seuls des tombeaux apparents dans une chapelle de l'église des Minimes de Passy : Jean d'Alesso et Olivier Lefèvre d'Ormesson, le premier mort en 1572, le second en 1600. Deux portraits furent

1. Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale. Pièces originales, t. XXXIII, f°' 72, 74 et 75, et Épitaphier ms. de Paris, t. II, p. 365 et 748.

2. Trésor héraldique de Ségoing, p. 368. Voyez également les portraits gravés des membres de cette famille. Ces portraits portent les mêmes armoiries.

respectivement placés sur leurs deux tombeaux. Un seul de ces portraits, après avoir été signalé dès 1612, survit aujourd'hui. C'est celui dont le costume est très sensiblement le plus ancien. Donc le buste conservé ne peut pas être le portrait du dernier mort des deux personnages.

Armoiries de la famille d'Alesso.

La rectification sur laquelle j'ai eu l'honneur d'appeler l'attention de la Société des antiquaires de France en 1884 n'est pas sans importance, puisque tous les auteurs qui ont eu à traiter de ce portrait, depuis Lenoir jusqu'à Clarac ', ont unanimement déclaré qu'il représentait Olivier Lefèvre d'Ormesson. L'erreur a glissé de là dans nos inventaires. Les catalogues du Musée de sculpture de la Renaissance (n° 39), du Musée de Versailles (n° 868) et des moulages

1. Description des ouvrages de la sculpture française des seizième, d ix-septiètne et dix-huitième siècles exposés daJis les salles de la galerie d'Angoulême, n» 40.

du Louvre se sont, à leur insu, appliqués à la répandre à profusion. En fait, il est aujourd'hui presque impossible de la détruire tant elle s'est multipliée. Hennin et tous les auteurs de travaux relatifs à l'iconographie de la France lui ont à l'unanimité décerné la suprême consécration. La demande d'enquête du baron de Guilhermy n'a ralenti en rien la propagande. Ma démonstration n'arrêtera pas le mouvement. Cependant justice est faite de la prétention d'Olivier Lefèvre d'Orraesson qui avait indûment essayé de se substituer dans cette image à la personne de son beau-père. Cet Olivier Lefèvre, type accompli des gendres industrieux, restera un modèle à proposer aux gens qui spéculent sur les protections de famille. Le président d'Ormesson a fort habilement exploité, môme au-delà du tombeau, les liens de parenté qu'il avait su former par son mariage. C'était peu sans doute d'avoir profité de son vivant des avantages procurés par son alliance. Voilà que l'histoire, sa complice, était en train de lui attribuer, après sa mort, la place même de son beau-père dans l'iconographie de la France. L'opinion publique, désormais éclairée, refusera peut-être de souscrire plus longtemps à cet acte de népotisme rétrospectif, et le Louvre, qui possède le portrait de Jean d'Alesso, saura le restituer à son véritable original.

Jusqu'à présent je n'ai parlé que des modifications qui auront lieu par voie d'adjonction. Quelques autres changements se produiront au contraire par voie de suppression. Un des principaux sera la disparition du prétendu portrait de Philibeit Oelorme.

Tout le monde connaît ou peut connaître la physionomie de Philibert Delorme, grâce à l'excellent portrait gravé sur bois qui accompagne la troisième édition de ses Nouvelles

inveritions pour bien bastir^ parue en iS78. La tête intelligente et sérieuse de l'illustre artiste nous a, de plus, été transmise par un dessin du seizième siècle que Lenoir eut la bonne pensée de faire copier par Girodet, graver par E.-F. Imbard, et insérer à la page 31 de son huitième volume du Musée des Monumens français. Je ne sais ce qu'est devenu le dessin original ; mais une contre-épreuve du dessin de Girodet est conservée dans la collection des portraits du Cabinet des estampes, il résulte de la confrontation de ces documents que la physionomie de Philibert Delorme est une des rares figures d'artistes qui soient définitivement fixées pour nous et sur lesquelles il n'y ait plus d'erreurs à commettre. C'est donc avec étonnement qu'on voit, depuis plus de cinquante ans, exposer, comme un portrait du grand architecte, le médaillon en bronze, gravé ci-dessous, qui, de près ou de loin, ne rappelle en rien les lignes de son visage. Cette hérésie iconographique a déjà une histoire.

Jusqu'en 1816, le Musée du Louvre était resté assez rigoureusement fermé à tous les monuments de la sculpture moderne, quand tout à coup la destruction des collections du couvent des Petits-Augustins lui imposa le devoir de recueillir quelques débris de l'établissement supprimé. La sculpture moderne fut alors annexée à la sculpture antique, et un seul et même conservateur eut, par devoir de sa charge, à les connaître toutes deux. En 1824, le comte de Clarac, conservateur des Antiques du Musée royal, et fort compétent dans les matières qu'il avait étudiées, reçut l'ordre de dresser un catalogue des ouvrages de la sculpture française composant la galerie d'Angoulême. On croyait à cette époque que les catalogues se font par décret et que la compétence scientifique se distribue, comme les fonctions administratives, par arrêté ministériel. Le comte de Clarac improvisa donc un opuscule de 80 pages, rempli des plus

L'ANCIKN FONDS DU MUSEK

étranges allégations, où l'éminent conservateur, plus empressé de satisfaire la volonté d'un ministre que les exigences de la science, se livrait à toutes les fantaisies d'une érudition par à peu près.

Dans le catalogue de la galerie d'Angoulêrae, publié en

Médaillon de bronze regardé comme un portrait de Philibert Delorme. (Musée du Louvre.)

1824 par le comte de Clarac, on lisait, page 39, à propos du bas-relief décrit actuellement sous le numéro 148 de la Notice des sculptures de la Renaissance : « N° 55 — Philibert DE LoRME, médaillon en bronze, hauteur, 0"478. — Ce buste en bronze, encastré dans un médaillon de marbre, orné de têtes de bélier et d'arabesques, otfre le portrait d'un de nos premiers et de nos plus grands

architectes et l'un de ceux qui ont poussé le plus loin l'amour de la charpente. Il provient d'un monument funèbre qui avait été consacré à sa mémoire. » — Cette description était suivie de quelques notes biographiques sur Philibert Delorme.

Une erreur grave, professée de haut dans des catalogues officiels, offre toujours de grands dangers. Ordinairement acceptée sans discussion par le public, elle crée en outre, dans l'établissement dont elle émane, de pernicieuses traditions. L'attribution donnée par Clarac a donc fait universellement autorité. Elle se trouve reproduite, avec une persistante sécurité, une première fois, en 1856, dans la Description des sculptures modernes, p. 74, n" 148, et une seconde fois, en 1873^ dans la dernière édition de cet ouvrage. Deux faits nouveaux y ont été seulement ajoutés : la date de mort de Philibert Delorme est placée à l'année 1577, et on indique comme origine, en précisant la provenance, le Musée des Petits-Augustins oîi le monument aurait porté le numéro 469. Cette date de 1577, reproduite dans les deux éditions, est sans doute le résultat d'une faute d'impression sur laquelle il n'y a pas à insister, bien qu'elle ait été malheureusement répétée sur le cartel qui accompagne le médaillon, car ce petit accident est absolument sans danger ; l'époque delà mort de Philibert Delorme est définitivement fixée par le témoignage unanime de ses historiens les plus compétents i. Quant à l'indication de provenance, quoiqulnexacte, elle va nous mettre sur le chemin de la vérité.

En effet Lenoir, comme le fait est établi par une planche (no 212) qu'il a placée à la page 285 du tome V de son Musée des Monumens français^ a possédé au Musée des Petits-Augustins un médaillon considéré comme un portrait de Philibert Delorme. On peut constater en même

1. A. Berty, les Grands Architectes delà France. — Lance, Dictionnaire des architectes français.

temps que Lenoir était bien informé dans son attribution. Le médaillon est parfaitement reconnaissable dans la première partie de la planche 212, sous le numéro 469. On y voit la tête chauve et barbue de Philibert Delorme, consacrée par le type de la gravure d'après Girodet, type désormais authentique et certain par la comparaison avec le bois du seizième siècle, publié dans la troisième édition des des Nouvelles inventions. Donc il n'y a point identité entre le numéro 469 de la planche 212 et le portrait coté au Louvre sous le numéro 148. Donc on ne peut pas s'appuyer sur l'opinion de Lenoir pour établir une ressemblance dont j'ai déjà démontré l'impossibilité. Mais l'examen de la planche 212 est bien plus instructif encore. L'autorité de Lenoir condamne précisément l'erreur qu'on lui demandait de patronner. A côté du numéro 469^ sous le numéro 469 bis, on remarque un monument élevé par Lenoir à la mémoire de Jean Bullant. Ce monument, formé de divers éléments, présente, au-dessus d'une dédicace à l'architecte d'Ecouen, le médaillon regardé par erreur comme une image de Philibert Delorme. Le problème n'est certainement pas encore résolu ; mais, à ne juger que par les dehors et si on voulait s'en tenir au genre de raisonnement qui suffisait à Clarac, il faudrait dire dès maintenant que le numéro 148 des sculptures de la Renaissance est le portrait de Jean Bullant.

Nous serons plus exigeant. Le mausolée élevé par Lenoir à Jean Bullant se composait, avons-nous dit, de différents morceaux. La base de l'édicule provenait d'Ecouen, et on reconnaît facilement ' qu'elle a fait partie de l'autel de la chapelle du château d'où elle fut tirée en l'an YP. Les

1, Par la comparaison avec les gravures de Ballard, Pai is et ses monuments, pi. XI.

2. Voici l'autorisation du ministre : «Paris le 3^ complémentaire an VI. — Le ministre de l'intérieur au citoyen Lenoir. — Citoyen, je vous autorise à faire transporter du ci-devant château d'Ecouen au Musée, des Monumeus

lU. — H

deux génies qui portent l'inscription en forme de cœur avaient été achetés, en l'an Yll,par Lenoir à un M. Jullien, architecte, et accompagnaient auparavant, dans l'église de Saint-Cloud,la colonne du monument consacré àHenrillI*. Le médaillon, dont nous établirons plus laborieusement la provenance et l'attribution, n'a pas des origines aussi précises, mais vient certainement d'Ecouen.

On sait que Lenoir avait entrepris de créer au Musée des Monuments français une sorte de Panthéon des artistes célèbres. A mesure qu'il se procurait les images de ses maîtres favoris ou qu'il les faisait fabriquer, en inspirant de Seine, Francin, Beauvallet ou B'oucou, il leur élevait des mausolées ornés de pompeuses inscriptions, et leur composait des cénotaphes à l'aide de nombreux débris épars dans ses magasins. Déjà Jean Goujon, Jean Cousin, Germain Pilon, Philibert Delorme, Drouais, etc. , avaient leur tombeau postiche , soit dans les salles du Musée , soit dans V Elysée. Jean Bullant attendait encore le sien, quand, en 180S, parut la seconde partie du bel ouvrage de Baltard, Paris et ses monumens. A la page 14, Baltard fit imprimer un portrait (voir ci-contre) qu'il avait gravé et au bas duquel il inscrivit ces mots : « Jean Bullant , architecte et sculpteur. » L'interprétation pouvait être discutable, nous allons bien le voir , mais le document n'était pas inventé. Baltard reproduisait un bas-rehef en marbre blanc conservé

français 3° un autel exécuté par Goujeon, etc Salut et fraternité. —

François de Neufchateau. »

1. «Reçu du C. Lenoir, conservateur du Musée des Monumens français, la somme de 350 francs, pour achat d'une colonne de la ci-devant église de Saint- Cloud, érigée à Henri III. Dont quittance à Surène, le 23 pluviôse de l'an VII.

« Jullien. »

« Reçu du C. Lenoir, conservateur du Musée des Monumens français, la somme de 90 francs, pour un bas-relief en albâtre, de Germain Pilon, composé de deux figures et de son inscription en marbre noir, provenant du monument cy-dessus cité. Dont quittance à Paris, le 21 floréal an VIL

« Jullien. »

Conférez les numéros 1042 et 1043 du Journal de Lenoir.

Jj. EULLANT

/«.CHITECTB ET SGULPTEUl

Portfait supposé Je Jean Bullant sous le nom et la physionomie de Platon. Fac-similé d'une gravure de Baltard.

au Musée des Monuments français, exposé et porté au catalogue (p. 241) , depuis l'an VIII, sous le numéro 465 et, jusque-là, représentant Platon, au dire de Lenoir. Cette découverte était destinée à combler de joie le conservateur des Petits-Augustins ! 11 n'aurait pas à imaginer, — comme pour Goujon — ce qui devait être laborieux*, — la physionomie de son héros. Lenoir s'empresse donc d'offrir aux mânes de Bullant Thommage d'un mausolée factice, surmonté d'un fac-similé du portrait inopinément révélé. Dans le tome IV de son Musée des Monumens français (an XIII, 180S), il intercale un numéro bis ainsi décrit, page 93 :

« Le second [mausolée] numéroté 469 bis est celui qui fut élevé à Jean Bullant , sculpteur et architecte : sur un piédestal en marbre blanc sont posés debout deux génies sculptés en albâtre par Germain Pilon, soutenant une inscription en forme de cœur gravée sur un marbre campan rouge et ainsi conçue : A la mémoire de Jean Bullant, sculpteur et architecte français, mort en 1578. Au-dessus on voit le buste de cet artiste sculpté en marbre blanc et posé sur un fond de même marbre , avec celte légende : // s'éleva par la force de son gétiie. » — La pièce fabriquée

1. Voici la lettre assez ironique du Directeur de l'Instruction publique, adressée à Lenoir, le 3 frimaire an VI, à propos de sa restitution sentimentale et historique de la physionomie de Jean Goujon : « Le buste que vous m'avez envoyé, citoyen, prouve autant votre zèle pour l'art et la sagacité de vos recherches que le talent du citoyen Michallon. Lorsque j'aurai le plaisir de vous voir, je serai très curieux d'apprendre par quels moyens, n'ai/ant pas de portrait de Jean Goujon, vous avez pu vous assurer îles principaux traits de sa physionomie d'une manière assez certaine pour qu'il en résulte un portrait qui ait ainsi tous les caractères de la ressemblance. L'artiste vous a parfaitement secondé : il y a dans cette figure de la vie et de la méditation; les accessoires, je veux dire les cheveux et la barbe, sont du meilleur gnùt, ainsi que le costume, etc.. Salut et fraternité. — Ginguexk. » {Description historique et chronologique des monumens de sculpture 7'éunis au Musée des Monumens français, an VI, p. 147.) On peut voir dans Clarac (Musée de sculpture, t. VI, n" 3oo2j le produit de la sagacité des recherches de Lenoir et du talent de Michalon, et ce qu'on entendait, en l'an VI, par des « cheveux, de la barbe et un costume du meilleur goût ».

par Lenoir existe encore et se conserve dans un magasin du Louvre. Le numéro 469 bis se maintint au Musée des Petits-Augustins jusqu'à sa suppression. Nous le connaissons déjà par la planche 212 du tome V du Musée des Monumens français.

Que s'était-il donc passé de l'an VIII à l'an XIII? Quelle lumière subite avait donc rayonné sur notre iconographie nationale? Par l'effet de quelle métempsycose Platon et Bullant n'étaient-ils qu'un seul et même artiste? 11 nous importerait de le connaître. Malheureusement Baltard a négligé de nous le dire dans son ouvrage sur Ecouen. Nous sommes réduits à nous contenter de son affirmation et de le commenter avec le peu que nous apprend Lenoir. Dans son catalogue, édition de 1803, Lenoir disait, avant Tapparition du livre de Baltard : « N" 465 — Du château d'Ecouen — Deux bustes, bas-reliefs en marbre blanc, représentant Platon et Aristote, par Bullant. » Dans l'édition de 1806, l'article 465 est ainsi transformé : « Médaillons en marbre blanc, représentant Platon et Aristole. Jean Bullant, auteur de ces bustes, s'est représenté sous la figure de Platon qu'il a costumé selon le goût de ce temslà ; ouvrage du seizième siècle. » Rien de plus, et jusqu'à la suppression du Musée, c'est-à-dire jusque dans l'édition de 1816 , on voit coexister les numéros 465 et 469 his. Il résulte de ce fait que ce bas-relief devait sa première attribution à quelque inscription bien positive*, — un portrait de Platon en costume renaissance ne s'invente pas à priori^ — et que la seconde attribution était sortie d'une compa-

t. Depuis que ce mémoire a été lu, j'ai trouvé une preuve irréfutable de ma supposition. Il existait au Louvre, dans une pièce qui a longtemps servi, dit-on, d'atelier à Percier et à Fontaine, un moulage du marbre original. Or, on lit sur ce bas-relief, au-dessus de la tète, le nom de Platon tracé en caractères grecs. On voyait dans la même salle, disposé en pendant au Platon et accompagné également d'une inscription grecque, un plâtre de l'Aristo'.e d'Ecouen. Le type de l'Aristote d'Ecouen a été reproduit par plusieurs estampes au seizième sii'cle.

raison, d'une tradition ou de quelque hypothèse intéressée. Il est sans doate pénible de n'avoir pour garantie de la vérité que l'affirmation sans preuves d'un artiste et l'appréciation d'un archéologue vivant il y a soixante ans; néanmoins on ne peut nier que leur opinion n'ait des apparences d'exactitude. Il n'est pas absurde de supposer qu'un architecte ait voulu fixer son image sur un monument qu'il élevait. Le personnage représenté dans le médaillon n'est pas costumé à l'antique; ce n'est pas une tête absolument de fantaisie ; c'est un portrait très individualisé et très arrêté. Il retrace la physionomie d'un homme vêtu simplement. Le monument vient incontestablement d'Écouen. Lenoir le déclare invariablement dans tous ses catalogues, et il le déclarait dès l'an YII, bien avant qu'un intérêt ne fût né à cette origine. L'objet fut recueilli par lui dans la salle des Antiques', au Louvre^ qui était un entrepôt pendant les premières années de la Révolution et par oîi passa, en arrivant de Versailles, tout ce qui, sortant originairement d'Écouen, n'entra pas directement aux Petits-Augustins. Dans une planche des Plus excellens bâtimens de France, de Ducerceau , la seconde des vues consacrées au château d'Écouen [Faciès in aream spectans)^ on remarque quatre médaillons portant des têtes, dont trois sont de profil. Dans la planche , n" 3 , de Baltard , reproduisant le même corps de logis, les bas-reliefs ont disparu et on ne voit plus que les encadrements des médaillons. Cet ensemble de faits, joint au respect qu'on doit professer jusqu'à preuve du contraire pour l'opinion de ses devanciers, m'avait d'abord amené à remarquer une certaine vraisemblance dans l'affirmation si absolument catégorique de Baltard. Je cher-

1. Dans un état rerais en 1816 à M. de Vaublanc, où toutes les provenances des monuments des Petits-AujîusUns étaient indiquées, Lenoir a écrit : « N» 463. — Salle des Antiques (c'est le lieu d'où l'objet avait été tiré). — Deux médaillons en marbre blanc représentant Platon et Aristote, sculptés par Jean Bullant. »

chais donc à me persuader que Baltard avait, jusqu'à un certain point, pu connaître la vérité , bien qu'il ait négligé de la démontrer. Mais, h('4as ! je n'ai pu garder longtemps

riaton. Bas-relief eu marbre de la Renaissance italienne. (Musée national bavarois, à Munich.)

ces illusions, et, par suite d'une étrange fatalité qui a poursuivi tous ceux qui ont touché à ce masque décevant, il faut me résigner à trouver tout le monde en défaut. Baltard s'est trompé comme les autres. Son Bullant est aussi apocryphe que le Delorme de Clarac.

En effet , lors d'un récent voyage en Allemagne, quelle a

été ma surprise de rencontrer à Munich, dans le jardin du Musée national bavarois, le profil sculpté en marbre qui a passé successivement pour figurer Platon, Jean Bullant et Philibert Delorme! 11 y fait pendant à un autre bas-relief, de mêmes dimensions et de même matière, représentant une tête d'homme posée de profil et coiffée d'un de ces chaperons terminés par une longue pointe tombant par derrière, tels que l'iconographie des quatorzième et quinzième siècles en donne à tous les portraits de Dante. Ces deux marbres, acquis il y a fort longtemps en Italie, comme antiques, par un prince de la maison de Bavière, ont été reconnus , avec toute raison , par l'éminent directeur du musée bavarois M. de Hefner , pour des sculptures du seizième siècle. La première est reproduite ici directement d'après une photographie. C'est bien notre Platon-Bullant- Delorme. 11 n'est pas difficile de deviner que le pendant a dû s'appeler Aristote. Le musée d'Arezzo possède également des portraits de Platon et d'Aristote d'après le même type.

Trouvés si loin de notre pays et provenant d'Italie, ces divers exemplaires du portrait de Platon éclairent singulièrement la question. L'exemplaire de Paris, celui de Munich, celui d'Arezzo, sont — à n'en pouvoir douter — la reproduction d'un type primordial, que je ne connais pas encore, mais qui a existé très vraisemblablement; et ce type primordial a dû être inventé en Italie, au quinzième siècle, quand les artistes de la Renaissance s'ingéniaient à retracer sur les monuments modernes les portraits des philosophes de l'antiquité. Je citerai, comme exemple entre cent, les peintures célèbres des salles du Cambio de Pérouse. Réduit déjà à ne représenter que Platon , le ci-devant Jean Bullant doit encore borner ses prétentions à n'être qu'un Platon du quinzième siècle '.

1 . Sur le type de Platon au quinzième siècle, voyez notre notice intitulée :

A l'exemple de Clarac, mais à bon e.cient cette fois, nous avons négligé jusqu'à présent de signaler, entre les deux médaillons, celui de Lenoir et celui du Louvre, une différence capitale qui aurait dû à tout jamais en empêcher l'assimilation quant à la matière. On a probablement remarqué que, dans toutes ses descriptions, à Platon comme à Bullant, pour l'original comme pour la copie, Lenoir ne parle jamais que d'un bas -relief ou d'un médaillon de marbre. Or, s'il n'y a pas de doute sur l'identité de la personne représentée dans les marbres n"* 465 et 469 bis de Lenoir avec la personne pourtraite parle numéro 148 du catalogue actuel, il ne faut pas oublier que ce dernier objet est en bronze. Conclusion naturelle : le numéro 148 est un moulage exécuté, après 1805 * et avant 1824 2, d'après le marbre 465 de Lenoir, c'est-à-dire d'après l'ancien Platon devenu Jean Bullant. Cette considération se trouve justifiée par la mauvaise mine de l'objet dont la patine est fausse, la fonte lourde, et dans lequel les proportions de nature sont assez réduites pour faire penser au retrait habituel qui est la conséquence d'un surmoulé. On pourra peut-être retrouver un jour l'original. En effet, le marbre original faisant partie du monument n° 465, l'ancien Platon ^ est venu au Musée royal vers 1817^. Il y existait certainement sous la Restauration

L'imitation et la contrefaçon des objets d'art au quinzième et au seizième siècle. PariSj 1886, in-8.

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