LA COUR EN HÉMICYCLE
Duban se serait fâché, peut-être, si on lui avait dit que son rôle de constructeur à l'École des Beaux-Arts devait se borner, dans une certaine mesure, à continuer simplement l'œuvre d'un archéologue, que des intérêts scientifiques de premier oixlre lui étaient confiés et que la sauvegarde de ces intérêts devait passer avant ses préoccupations personnelles d'artiste. Le terrain, cependant, sur lequel il opérait n'était pas libre. Il le voyait bien. Ce terrain était encombré de ruines, ruines factices, il est vrai, ruines mobiles pour la plupart, et qui, de plus, proh pudor 1 n'étaient pas antiques dans le sens grec et romain. Et pourtant on ne pouvait pas songer, pour faire place nette, à raser impi-
2« Voyez Gazette des Beaux-Arts, t. XXIX, 2« période, p. 507 et 508.
toyablement tous ces vieux débris qui comptaient déjà un bataillon de défenseurs. Alors Duban, bon gré, mal gré, subit ou eut l'air de subir les conditions que lui imposaient le passé de l'établissement qull achevait et les survivants obstinés du Musée de Lenoir. 11 respecta les façades mon* tées et fixées en place. Il associa même, de plus ou moins bonne grâce, quelques-uns de ces nobles monuments à sa propre conception. Mais il ne les admit à cet honneur que pour les sacrifier. Au lieu d'inventer une décoration de portiques qui eût mis suffisamment à couvert ces restes vénérables, comme les architectes du moyen âge savaient abriter les statues sous les porches des églises ou les cloîtres des monastères, il prit au hasard tous ces cubes de pierre sculptée, les fit classer par un maçon, les équilibra uniquement au point de vue de la masse et les posa tant bien que mal sur les trumeaux et les panneaux de ses placages d'architecture. H les sema le long de ses constructions, ainsi qu'il aurait mis des bornes pour protéger un mur. Il les scella en saillie, afin qu'aucune goutte d'eau ne leur fût épargnée et que la neige et la pluie pussent les pénétrer tout à leur aise. Utilisées en hors-d'œuvre, ces pauvres pierres durent se contenter des honneurs de l'exposition publique, ce qui était bien quelque chose; mais rien, absolument rien ne fut entrepris pour assurer leur conservation. Duban ne comprit pas qu'une partie de son programme consistait à constituer un musée durable en plein air, sous un climat destructeur, et il se borna à nous donner une réédition de ces villas ou de ces casinos italiens, ornés, il est vrai, de cette manière avec des marbres antiques, mais dont la matière est capable de résister longtemps sous un ciel privilégié.
Que Duban, en dépit de son talent, — talent dont il a fait preuve à l'École des Beaux-Arts comme dans toutes ses autres constructions, — n'ait pas été complètement à la
hauteur de sa tâche; qu'il n'ait pas eu claire conscience de son devoir, il n'y a rien qui doive nous étonner. De notre temps, nous sommes habitués à voir s'élever de pompeux édifices, fort respectables en eux-mêmes, mais n'offrant souvent aucun rapport avec les services publics qu'ils sont chargés d'abriter. Ce qui est plus extraordinaire, c'est que ce manque d'égards envers quelques monuments importants de notre art national ait pu se produire au siège même de l'établissement oîi cet art est ou devrait être enseigné. Ce qui est anormal, c'est qu'à deux pas de la chaire, oîi tant de maîtres éminents ont exposé l'histoire de l'art de toutes les époques et de tous les pays, de remarquables ouvrages, commentaires vivants d'un cours de sculpture française, aient pu être négligés et abandonnés. Comment faisaientils donc, ces maîtres, quand ils traversaient cette cour en se rendant à l'amphithéâtre, pour ne pas apercevoir ces fragments, leurs clients naturels, dont la mobilité permettait le sauvetage, et que l'oubli et l'indifférence condamnaient à une mort certaine ? Absorbés par de grandioses conceptions esthétiques, ils n'ont rien voulu voir, ou, s'ils ont vu, ils n'ont rien compris. Dans le silence universel, eux-mêmes sont restés sourds à la voix de ces pierres qu'on croyait sans histoire? Les cours, en France, se font avec des livres et non pas avec des monuments.
Voici la description des sculptures encastrées dans les panneaux qui forment la décoration de la cour en hémicycle.
Premier panneau ^ à gauche.
L Morceau de réception de Claude Poirier en 1703, ainsi décrit dans Guérin {Description de VA cadémie^ 171 4, p. 83) : « Bas-relief de marbre en demy-bosse, de même grandeur (2 pieds 4 pouces en quarré), le sujet en fut donné dans le temps de l'alliance qui se fit en 1698 entre la France et
la Savoye, par le mariage de Monseigneur le duc de Bourgogne, et représente TUnion de la paix et de Thyménée, sous la figure d'une jeune déesse et d'un jeune héros en qui la gayeté et les grâces paraissent dans tout leur brillant. L'Hyménée lient un flambeau d'une main et joint l'autre à une de celles de la Paix, qui, de son côté, lient un rameau d'olivier de la raaîn qu'elle appuyé sur l'épaule de l'Hyménée. Deux petits enfans qui se baisent font connaître que
Fragment de la décoration de la seconde cour de TÉcole des Beanx-Arts. Premier panneau de gauche. (Partie sapérienre.)
l'Amour a beaucoup de part à cette union ; par M. Poirier (Claude), né h Paris, reçu académicien le 31 mars 1703. » Un exemplaire de la Description de lA'cadémie^ que je possède, annoté en marge par un académicien vivant au milieu du dix-huitième siècle, ajoute : « Adjoint-professeur le 28 septembre 1715 et mort à Varzy le 10 octobre 1729, âgé de 73 ans. » Ce bas-relief provient des anciennes salles de l'académie de peinture et de sculpture, au Louvre. Il n'avait pas été destiné aux caresses de la gelée et de la pluie. Pour le réunir aux autres morceaux de réception sculptés par les membres de l'ancienne Académie, attendra-t-on qu'il ait été complètement rongé par l'humidité et
qu'il soit devenu indigne de figurer dans les salles du Louvre?
IL Morceau de réception de Jean Cornu en lG8i, ainsi décrit dans Guéri n {Description de F Académie^ p. 131) : c( Bas-relief de marbre de même grandeur (2 pieds 4 pouces en quarré). Le sujet de ce bas-relief avoit déjà été représenté en peinture par M. Boulogne-le-Père : Une femme qui donne son lait à son père, condamné à mourir de faim dans une prison, pour luy prolonger la vie, et un petit enfant qui témoigne n'être pas content du vol qu'on luy fait. La difiérence de traiter le même sujet marque au moins la fécondité des Arts du dessin; par M. Cornu (Jean), né à Paris, reçu académicien le S juillet 4681 ; élu adjointprofesseur le 14 juillet 1704, et professeur le 30 décembre 1706. MortàLisieux le 21 août, âgé de60 ans. «Conférez également, dans les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de F Académie royale de peinture et sculpture y tomel, p. 214, 215, le « Discours sur un bas-relief de la charité romaine que M. Cornu a donné pour sa réception, le S juillet i681 ». Ce bas-relief provient des anciennes salles de l'Académie de peinture et sculpture ; même observation que pour le numéro I.
IIL Fragment d'une frise sculptée provenant du château d'Ecouen. — Alexandre Lenoir, dans son rapport à M. de Vaublanc, en 1816, s'est exprimé ainsi au sujet de l'entrée de ce monument au musée des Petits-Augustins :
« N® 1S4. — Acquisition faite à M. Balleux, marbrier. Plusieurs colonnes cannelées, chapiteaux, socles et autres morceaux d^architecture du seizième siècle, en pierre de liais de Senlis, exécutés par Jean Bullant, provenant de la partie démolie du château d'Écouen. » Cette acquisition avait été contractée, en partie, par Lenoir, afin d'arranger et de compléter la chapelle de Henri II et deCatheriiie deMédicis au Musée des Monuments français, et le marchand Bal-