‹ Alexandre Lunois, peintre, graveur et lithographeChapitre 12 sur 58 · LUNOIS PEINTRE ORIENTALISTE · texte numérisé non relu

LUNOIS PEINTRE ORIENTALISTE

La plus grande partie de la vie de Lunois s'est passée sous des cieux divers, et son existence d'artiste a pris sa pleine ampleur dans les pays du soleil. C'est en Espagne que sa personnalité de peintre atteignit son point de perfection, mais c'est l'Algérie et le Maroc, la Tunisie et la région Sud-Oranaise qui lui ont inspiré ce sentiment intense devant la nature, cette ivresse des couleurs, ce lyrisme flamboyant des formes et des nuances, grâce auxquels la brillante phalange des orientalistes contemporains le compte en bon rang.

Comme Gustave Guillaumet, dont un premier voyage en Algérie orienta la vie artistique, Alexandre Lunois, parti dans le Sud-Algérien à la suite d'un officier de ses amis, en mission de topographie, retourna plusieurs fois dans ces contrées de rêve et de fascination.

Depuis la fin du xvne siècle et les débuts du xvme, le rêve et la fascination de l'Orient ont dominé nos artistes. A la beauté attirante des décors surchargés d'architecture en dentelles de pierre ou éblouissant de soleil sur le désert aux palmeraies rares, la légende joignait ses fictions sanguinaires ou héroïques, amoureuses ou féeriques... La peinture française a toujours éprouvé la séduction irrésistible de la civilisation arabe ou ottomane. Point n'est besoin de rappeler les « turqueries » du xvif siècle qui affublaient les contemporains d'Etienne Jeaurat des défroques importées par le voyageur Tavernier et ses émules. Et qui ne se souvient des tableaux où François Boucher, désireux de faire sa cour à la favorite, représentait Mme Dubarry sous le costume d'une sultane des plus affriolantes?...

Mais cela était de l'art de pure imagination, de l'art où la composition et la fantaisie dominaient, sans rien de pénétrant ni de véridique. C'était — qu'on nous passe l'expression — des déguisements de carnaval...

Il fallut arriver à la campagne d'Egypte (1798) pour voir naître l'art véritablement digne du nom d'art orientaliste.

Gros et Géricault sont, à envisager l'évolution de l'art moderne, les premiers ancêtres et les moins discutables de nos orientalistes contemporains, si épris de sincérité dans la vision et d'exactitude dans la reproduction des scènes et des paysages...

Nous ne méconnaissons point les défauts de cette peinture qui célébrait d'un lyrisme froid et correct les incursions de nos soldats en Afrique ou s'inspirait de récits, de traditions, dans l'évocation des mœurs musulmanes Mais il faut bien admettre que tout art procède par étapes, avant de parvenir à sa pleine floraison, il convient de ne pas oublier qu'un artiste, si peu discipliné qu'il soit de son naturel, s'imprègne à un degré, qui varie chez chacun, des idées et des caractères dominant de son temps. L'exemple de Delacroix, romantique fougueux, transportant dans sa peinture la passion et les rêveries du romantisme, est un exemple souvent cité ; la distinction un peu froide et élégante de Fromentin, constamment hanté des souve-

Jeune Turc.

Batelier turc.

nirs classiques et voyant l'Orient à travers la poésie du passé disparu, évoque la pensée de la science contemporaine, se vouant à exhumer les restes des civilisations arabes...

Decamps, Marilhat et Belly, Guillaumet et Alfred Dehodencq se sont montrés peintres plus véridiques et plus séduisants dans leur véracité, encore que ceux-là apportent moins de légèretéde touche, et ceux-ci, un sentiment grave, souvent dur, non exempt de froideur.

Tous ces orientalistes reflétaient, à leur façon, les idées et les tendances de leurs contemporains. Ils ressentaient sous les nuits d Orient, devant les forêts d'Afrique, sous les tentes de laine noire des douars nomades ou assis au seuil d'un gourbi saharien, les émotions, les sentiments, les passions d'un ami du « Cénacle » ou d'un membre de la mission Ernest Renan, suivant l'époque.

Dans une de ses « Causeries artistiques » si fines d'aperçus et si riches de faits, M. André Michel l'a signalé, avec son autorité éprouvée : « Tout art quia mérité de marquer sa place dans l'histoire de l'humanité, est esprit. Au fond de toute question même technique l'historien de l'art rencontre toujours quelques modifications de la sensibilité humaine, quelque façon nouvelle d'observer, de sentir, de rêver et d'aimer ; tous les chemins ainsi les ramènent à l'âme... »

Et par âme nous devons entendre, en matière d'art, ce que Zola dans un article fameux appelait le « tempérament » :

« L'Art, c'est la nature vue à travers un tempérament. » Le tempérament chez les artistes modernes, notamment

Constantinople (Pastel).

chez les peintres et les sculpteurs contemporains, est affaire de « mentalité ». Dans un temps orgueilleux de science et lourd de l'héritage des ancêtres, un temps voué à l'étude méthodique et attentive des problèmes scientifiques, passionne de vérité

dans l'art, Lunois devait, d'une intelligence avisée, s'attacher, en disciple lointain, mais cordial, de Corot et de Millet, à la représentation exacte et vibrante du plein air saharien.

La lumière et l'atmosphère du sud-oranais produisent des effets lumineux ou crépusculaires, d'une curiosité et d'un raffinement inouï. La variété et la force de la clarté solaire aident l'artiste, que son œuvre fera classer parmi les maîtres du mouvement naturaliste de la peinture, dans les douars et les campements à considérer la vie des femmes arabes d'une vision neuve.

La vision neuve, Lunois l'a recherchée, dans les cités sahariennes, au cours de dix voyages ; la vie des femmes arabes, il lui fut loisible de la contempler de près, lorsque la vente de maintes scènes d'Espagne, de maintes « intimités » de Hollande lui procura les fonds nécessaires pour rassembler les chameaux et les serviteurs de ses caravanes.

Dès ce moment, accompagné de ses seuls conducteurs et d'un interprète, l'auteur du Couscouss... va joindre les indigènes du Sud-Oranais pour mener, — au milieu de leurs cités pittoresques et rudimentaires — la rude existence d'un observateur jamais las et d'un artiste constamment en quête de motifs, saisis dans la pleine expansion de la réalité.

La torpeur toute-puissante du désert appesantit bien parfois la vigilance de l'artiste installé devant son chevalet de campagne ou crayonnant à la porte du gourbi la Fileusc arabe, la Femme arabe faisant le couscouss, ou suivant encore les

Femmes arabes à la fontaine, au puits, à la maison. Mais n'importe, encore un effort! et ces dessins, mis au point, serviront, plus tard, pour exécuter des lithographies en noir et en couleurs, que les amateurs recherchent avec passion, et dont les musées de Prague, de Buda-Pest, de Dresde, de Berlin, et de tant d'autres villes, enrichiront leurs Salles d'Estampes.

En étudiant Lunois peintre orientaliste, l'historien d'art reconnaîtra, dans un esprit de sympathie, l'originalité très vivace du peintre et la curiosité persistante de l'orientaliste.

Avouons-le sans aucune réticence. Parce que Lunois suivit plusieurs années, et de son propre gré; les savantes et prodigieuses leçons d'Hippolyte Taine, à l'École des Beaux-Arts, il reçut, dans son domaine et selon les capacités de son esprit, l'empreinte que ce puissant et étonnant génie imprima peu à peu à quiconque fréquenta son cours d'Histoire de l'Art. Le « Grand Bûcheron » de l'École normale avait pour fonction essentielle de se laisser feuilleter, au temps de la promotion de Francisque Sarcey, d'Edmond Ahout, de Prévost- Paradol, et de J.-J. Weiss. Parvenu en pleine gloire, il continuait de remplir le même office, et avec une autorité incomparable, un savoir déconcertant...

On peut donc expliquer ainsi la préoccupation constante de pénétrer et de comprendre la civilisation et les mœurs, les métiers et les arts de ces races indigènes, que l'artiste voyait de près, sans le masque de commande, et qu'il voulait nous pré-

senter, qu'il parvient à nous présenter dans l'attrait du nature et de la vérité.

C'est que Ton peut taire, de l'art de Lunois orientaliste, un

La Lecture de la Bible à Fez (Pastel).

éloge précieux, et d'autant plus précieux qu'il est plus rare : le style du peintre ne tend pas à donner le change sur la vie orientale, telle qu'elle apparaît du moins chez les Arabes et chez les Kabyles, dans le Sahara et au Maroc.

A l'époque où il entreprit ses premiers voyages, le progrès, sous la forme de la civilisation européenne, n'avait pas encore altéré, souillé, devrais-je vous dire, ces pays aux décors féeriques et aux légendes héroïques, vers lesquelles les imaginations ont toujours été invinciblement attirées. Lunois, formé, peut-on déclarer sans crainte de se tromper, à l'Ecole de Guillaumet, s'appliqua à l'observation persévérante, et à l'étude approfondie des milieux encore si étranges et si séduisants.

A l'exemple du maître de la Scg-uia, Lunois dédaigna la beauté des types pour ne s'attacher qu'à la représentation des individualités. Comme le même maître qui a produit aussi, ne l'oublions point, Y Intérieur à Bou Sdada, Lunois se consacra encore à représenter, par la lithographie et par la peinture, les contrastes de soleil et de pénombre de la clarté aveuglante du désert saharien et du crépuscule naissant dans ces demeures en pisé jaunâtre, disséminées à travers l'ennuyeuse étendue à peine coupée ça et là d'oasis. Les deux admirables planches des Tisseuses de burnous et de Sur la terrasse naquirent certainement d'un premier contact avec la civilisation saharienne, dont les aspects multiples couvraient constamment le carnet de croquis du voyageur, préparations à de délicates recherches de blanc et de noir, qui annonçaient le renouvellement de la lithographie en noir, par la renaissance du procédé au lavis, matériaux amassés en vue de recherches raffinées dans la

transparence des tons, qui devaient permettre de reproduire le jeu imprévu des ombres et des reflets, de « forcer » sur la coloration des nuances et d'innover cette fluidité des « valeurs », où l'art de Lunois se déploie magistralement...

Ainsi Lunois parvient à introduire « l'impressionnisme » dans la lithographie en couleurs. Ses chevauchées à travers l'Afrique eurent d'heureux résultats, elles l'aidèrent, — il aime à le dire, — elles lui apprirent à se « nettoyer l'œil » .

« Se nettoyer l'œil j>, c'est-à-dire échapper dans ses planches de lithographe à la tyrannie du « métier », utiliser, quand il le faut et comme il le faut, le savoir technique et se garder des « écrasements » brutaux, des « raideurs de contours » qui laissent apparaître le travail du bon ouvrier, en supprimant toute illusion de décor! Car, pour exprimer la magie des couleurs inséparables du mouvement des formes dans les pays du soleil, il importe de toute nécessité qu'on évoque la vision des êtres et des paysages tout baignés de lumière dans les flots de soleil !

Lunois y parvint à force d'observation tenace dans la vie quotidienne, toute pastorale et agricole, qu'il mena, à l'exemple des grands maîtres orientalistes, au milieu des indi-

gènes.

Le succès ne lui vint pas entièrement, dès le premier essor, et, si l'estampe polychrome a trouvé, en lui, un maître, c'est qu'avant de jeter, sur la pierre, les spectacles colorés et vivants,

Lunois a traduit par le crayon de pastel tout ce qui a éveillé son esprit curieux et tout ce qui venait de « fasciner » son regard.

A partir de l'année 1892, son œuvre lithographique se compose, en fort notable part, d'estampes en couleurs.

Le Maroc lui fournit l'occasion de ses débuts dans ce genre. Nous avons le portrait de Yamina Ben-Si-Djelloul, une femme arabe dans son intérieur, assise à terre sur un coussin et un tapis, jambes croisées, et ce portrait de pastel, passe à l'état de planches lithographiées, traité dans des tons orange pale, du plus séduisant effet.

Et l'Orient continue à lui faire subir de captivants enchantements, qu'il traduit en pastel d'abord, puis multiplie souvent d'un brio surprenant. C'est le Bain de la mariée juive, ce sont les Juives de Tanger, c'est Sur la Terrasse, un incomparable panorama d'Orient au soleil couchant, ce sont encore les Femmes kabyles au puits, c'est-à-dire un coin de la vie nomade et agricole, invariable depuis l'Ancien Testament, des peuplades arabes ; ce sont, indépendamment de maintes effigies de femmes du Sud-Oranais rendues en pleine séduction de coloris, des visions d'intimité prises au vol à Alger ou à Tunis, chez les Arabes ou parmi des Juifs d'Extrême-Sud qui perpétuent de nos jours les traditions des ancêtres, comme l'atteste cette étonnante « Fête des Cabanes -> dite aussi Souhoth en Algérie...

Soukoth en Algérie! C'est une évocation de l'antique « Fête des Cabanes ou des Récoltes », jour de réjouissance pour des Juifs du temps jadis, laborieux et pasteurs, qui remer-

Lu Toilette des Juives de Tanger [Pastel .

ciaient, pendant toute une semaine consacrée aux prières et à la bénédiction des moissons, Jehovah de son inaltérable bonté, de la protection qu'il accordait à leurs cultures, de l'abondance constante de leurs récoltes. Par un vaste repas donné de pré-

férence en plein air, sous une voûte de feuillage, de fleurs, de fruits, le patriarche à barbe blanche, chef de famille ou chef de tribu, réunissait ses enfants, les enfants de ses enfants, ses familiers, ses serviteurs, et tous ceux qui, en ces jours de fête, se trouvaient dans ses demeures. Noble et touchante coutume, instaurée au début de l'année juive, quelques jours après la solennité du « Yom Kippour », au « Fond du Jardin », comme pour célébrer la Résurrection après cette solennité d'expiation et de deuil, après le « Grand Pardon ».

Lunois, invité à assister à l'un de ces repas traditionnels, éprouva une vive impression de la gravité, de l'accent de conviction des convives. La majesté recueillie des attitudes, le pittoresque des physionomies, la parure variée du décor séduisaient simultanément ses yeux de peintre, et il en naissait Soukolh en Algérie , un morceau enlevé en pleine vigueur d'observation, sans rien de conventionnel, une toile destinée à demeurer, au double titre d'oeuvre d'art et d'étude de mœurs... Et nous croyons bien que, si Lunois voulait, désormais, voir de nouveau la célébration de « Soukoth », telle qu'elle se déroule à ses yeux, il lui faudrait porter ses pas bien au delà du Sud-Oranais...

La civilisation européenne, en répandant des bienfaits si nécessaires parmi les indigènes, a aboli, de conséquence inévitable, l'esprit de foi naïve et le respect des coutumes traditionnelles. Les parents se contentaient d'observer les préceptes

religieux et les obligations cultuelles, tels qu'ils les avaient reçus des ancêtres, les enfants intrigués, curieux, demandent à connaître les origines de tant de cérémonies, les sources de tant de légendes religieuses : l'esprit de raisonnement apparaît.

« Pourquoi ? » succède à « Ainsi soit-il ! »... Le doute prépare l'incroyance, le progrès améliore les conditions sociales et matérielles, mais jette à bas les fêtes et les cérémonies de tradition, nivelle les mœurs et les castes, en attendant de niveler les intelligences, introduit, dans les pays de féerie et de rêve, complets Anglais et confections dernier genre... Tout ce qui confère l'originalité et le charme, le pittoresque et la couleur disparaît...

Aussi, nous devons tous avoir une vive gratitude pour les orientalistes, dont les œuvres conservent, en vue de l'avenir, les aspects multiples, l'image tout au moins, des mœurs, et des coutumes, vestiges précieux, d'une rareté grandissante, qui amusent parfois, séduisent toujours nos imaginations contemporaines, lasses du décor de la vie présente et uniforme...

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