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Alfred de Musset anecdotique

Au seuil de ce petit recueil, il ne peut y avoir, il me semble, honnêteté plus grande que d'inscrire cette définition tout aphorique. Vous êtes avertis. Que le bruit de cette menue monnaie vous sonne joyeusement à l'oreille I — du moins, vous n'en pourrez confondre le tintamarre argentin avec le son pur et grave de l'or.

En vérité, s'il est une chose dont il faut se méfier, c'est bien de l'anecdote... et de l'anecdotier. — Bavard, railleur, plutôt méchant que bon, faiseur d'esprit quand même, sans respect de rien ni de

Avant-propos

personne, cynique et libertin, l'oreille à chaque porte, les yeux dans toutes les alcôves, déshabilleur de femmes, confesseur sans serment, poussant les montagnes à l'assaut des montagnes, bafouant l'honneur et l'amour, ne se taisant même pas devant la mort — quel être, je vous prie, doit-on craindre davantage ? — Un mot dit après boire, un geste irréfléchi, l'anecdotier s'en empare ; il raconte, il décrit, arrange, dérange, condense et surtout amplifie I Le souci de l'exactitude lui est inconnu, il ne vise qu'à être amusant. Aussi, plus l'art du conteur est grand, plus la véracité des faits doit-elle être suspectée.

Et donc, tout le mérite du présent petit livre — si mérite il y a! — consiste dans le choix des anecdotes. Car, on le pense, je n'ai point cherché à réunir tous les ragots et tous les racontars qui circulent sur le poète des Nuits. Outre que beaucoup ne valent point la peine d*ô-

Avant-propos

tre reproduits, l'invraisemblance d'un plus grand nombre est si grossière qu'on ne pouvait que les écarter. Certes, je n'irai pas jusqu'à donner les historiettes retenues ici comme exemptes d'erreurs, de fantaisie et d'exagération, je crois cependant n'avoir réimprimé que les plus plausibles, celles dont les auteurs ne nous inspirent pas trop de défiance, et qui se trouvent concorder le mieux avec ce que l'on sait d'Alfred de Musset. Certaines, on le verra, présentent les choses sous un angle différent. N'ayant pas toujours réussi à connaître où était la vérité, j'ai cru ne pas devoir redouter les contradictions.

Ainsi, peut-être, le lecteur pourrat-il se faire une opinion...

J'aurai tout dit, si j'ajoute que mon principal soin a été de recueillir et de grouper des anecdotes susceptibles, tout en nous amusant, de nous renseigner aussi exactement et aussi complètement que possible sur les manières, le

Avsint-propos

caractère, les idées, les goûts, les qualités et les vices du grand homme que rien ne peut diminuer...

pas même d'indiscrètes anecdotes I C'est un petit portrait — quelque peu caricaturé et traité à la manière de l'iiabit d'Arlequin — mais bien vivant et, à tout prendre, d'une ressemblance assez réussie.

Alphonse Séché.

Alfred avait trois ans lorsqu'on lui apporta une paire de petits souliers rouges qui lui parut admirable. On l'habillait et il avait hâte de sortir avec sa chaussure neuve dont la couleur lui donnait dans Toeil. Tandis que sa mère lui peignait ses longs cheveux bouclés, il trépignait d'impatience, enfin il s'écria d'un ton larmoyant :

« Dépêchez-vous donc, maman ; mes souliers neufs seront vieux. »

Paul de Mvs&sr:Biographie d' Alf.de Muttet.

Un jour, à Rennes, Alfred de Musset qui avait alors neuf ans, trouva l'occasion de donner une petite leçon de statique au fils d'un officier d'artillerie. Ce jeune homme avait la prétention de savoir le dessin et il

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représentait sur une feuille de papier des canons et des mortiers. Pour fig-urer la courbe que décrit un obus, il traçait des demi-cercles réguliers.

« Vous vous trompez, lui dit Alfred; la bombe est lancée en ligne droite et change peu à peu de direction en perdant sa force jusqu'à ce que son poids la ramène à terre. Le chemin qu'elle suit n'est donc pas un cercle, mais une ligne qui paraît courbe au milieu et droite aux deux bouts. »

Un officier qui entendit la théorie de Musset fut très surpris et il ne put s'empêcher de prédire à la mère du jeune phénomène que son fils serait quelque jour un grand mathématicien.

D'après Paul db Mussbt.

Alfred de Musset, très beau garçon^ ne ressemblait pas du tout à Roger de Beauvoir. Il avait des cheveux blond cendré que n'eût pas dédaignés une jolie femme. 11 était élancé et ressemblait un peu à un brillant officier de hussards ; avec cela, des yeux bleu- faïence, et myope à l'excès, ce qui donnait à son regard une fixité qui pouvait passer pour de l'impertinence. Il avait très grand air, causait peu et semblait toujours plongé dans une sorte de misanthropie dédaigneuse. Mais, quand on le connaissait, il était doux, affable, ne parlait jamais de lui, et ne contestait le talent de personne. Il avait horreur des gros sous, et quand il achetait quelque chose, des gants ou des cigares, il laissait toujours l'appoint sur le comptoir, ce qui lui valait les remontrances de son frère Paul, qui ne put jamais le corriger de cette manie.

GvSTATB Glaudin .* Mes Souvenir$.

Alfred de Musset ressemblait plus à ses œuvres qu'aucun de ses émules ou de ses rivaux. En le voyant dans l'intimité, en l'apercevant dans le monde, on retrouvait V Enfant du siècle^ on retrouvait l'amant de la Marchesa d'Amaigay on retrouvait tous ses héros réunis en un seul. Il faisait entrer sa vie dans la poésie comme la poésie dans sa vie elle-même.

Aucun des poètes de ce temps n*a possédé comme lui cette faculté

« Alfred de Musset, sans avoir une beauté précisément réelle, était fort agréable ; sa tournure disting-uée,son visage expressif, ses cheveux blonds, bouclés en auréole, lui créaient une spécialité juvénile, 'qu'il a conservée au delà du temps ordinaire. Il était fort élégant autrefois, c'était une de ses prétentions et il en avait si peu I On lui faisait la réputation d'un fat, il n'était qu'enfant et naïf.. .

Jacques Rbynaud : Portraits contemporains *

Un soir, en traversant une rue, il laissa tomber son gant.

Un jeune avocat,nommé Chappuy, se hâta de le ramasser et le lui rendit avec un salut profond.

M. de Musset ne regarda même pas la personne qui lui faisait cette politesse.

Il prit le gant et continua sa route.

N'ayant jamais eu l'habitude d'être traité en domestique, le jeune homme trouva ce procédé peu convenable.

Sa vie d'étudiant n'était pas loin.

Il conservait une hardiesse difficile à déconcerter.

Courant après le poète, il lui cria :

— Dites donc, bourgeois, vous ne donnez rien pour boire ?

EcGBNB DE MiREcouRT : Alfred de Musset

Ce soir-là (1), je vis Alfred de Musset pour la première fois. Il ne fallait pas l'humilier en lui rappelant

(1) Chez la princesse Belgiojoso. (A. S.).

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qu'il était un grand poète, ce mondain irréprochable. Il n'aimait pas les gens de lettres, sinon ceux de la Gourde Louis ,XIII et de Louis XIV^ dont il se croyait quelque peu par ses façons cavalières et hautaines. Il avait horreur du débraillé, dans sa personne comme dans son œuvre.

Il suivait la mode selon Gavarni.

Il ne comprenait pas qu'on fût de la société des Gens de lettres quoique Victor Hugo, cet autre aristocrate, lui eût donné l'exemple de la démocratie littéraire.

Quand je causai avec lui, la plupart des utilités ou des inutilités avaient quitté ce théâtre en action où chacun jouait son rôle.

Il me prit pour un étranger, car je ne parlai ce soir-là que de Dante, de Shakespeare, de Gœthe et de Byron. Aussi me fut-il charmant. On brisa le cercle de la causerie pour aller s'asseoir à la table de thé. Il demanda alors qui j'étais. Quand il apprit que je n'étais qu'un homme de lettres, il prit de grands airs visà-vis de moi. Et pourtant, je n'avais encore rien faitl

Arsènx Hoossayb .* Les Confes$ion$,

Alfred de Musset anecdotiqne 15

Alfred de Musset, en parfait dandy qu'il affectait d'être, aurait voulu pouvoir ne sortir qu'en voiture.

Malheureusement, ses moyens n'étaient point toujours d'accord avec ses goûts. Il aurait pu, il est vrai, prendre l'omnibus — mais il avait une telle aversion pour cette guimbarde démocratique, qu'il préférait aller à pied.

Son frère Paul faisait moins le dégoûté ; l'omnibus lui semblait un mode de transport aussi économique que pratique.

M™« Martelletjde qui je tiens cette anecdote ,me dit qu'Alfred, en manière de dérision, s'exclamait chaque fois qu'il voyait passer un de ces malencontreux omnibus : « Voici la voiture à mon frère I » (A. S.).

Il n'aimait pas à parler de ses ouvrages, même avec ceux qui les admiraient. Les compliments, les éloges le taquinaient. Quand on lui disait : Vous êtes un grand poète, il haussait les épaules et priait qu'on le laissât tranquille

Tout ce qui sentait le métier^ en littérature^ lui était odieux ; vivre de sa plume, en vivre uniquement surtout, lui semblait impossible.

Quand on parlait de fortunes trouvées dans un encrier :

— Je ne saurais jamais gagner autant d'argent que cela, répliquait-il.

Il n'avait point la vanité de son talent, il en montrait à peine le juste orgueil. Sans envie, sans haines, il jugeait sainement, il rendait à chacun sa part. En jouant un jour devant nous le rôle de la postérité, il distribuait l'immortalité avec une mesure impartiale, mais, trop modeste, il se faisait une portion bien légère.

— Il restera quelques vers de moi,

Jacques Reynaud : Portraits contemporains.

Quand Alfred de Musset quittait, vers cinq heures, la fontaine de la rue de Grenelle-Saint-Germain, car il habitait là, pour aller au café de la Régence retrouver une autre fontaine, il s'arrêtait de temps à autre au salon de V Artiste où Gigoux et Riffaut ont peint son portrait, simple ébauche au passage, mais il n'aimait pas les grincements de la plume non plus que les causeries littéraires.

Il était armé de toutes pièces contre les écoles. Quand il disait ;

« J'ai mon cœur humain, moi », il ne s'inquiétait pas du cœur humain d'autrui. Un jour, il nous fit sa profession de foi :

« Je vous écoute tous, mes amis, mais aucun de vous n'a raison : il n'y a pas d'école, en littérature, sinon le silence. Si on vous dit un jour que j'ai fondé une école, dites bien que c'est un abominable mensonge. S'il me venait cette mauvaise idée, voici quelle serait mon école : un atelier comme celui de Pradier, y compris M«« Pradier ; dans cet atelier, aucun

souvenir de l'Antique, ni du Moyen Age, ni de la Renaissance, ni du style rococo, mais une femme, deux femmes, trois femmes si vous voulez, tantôt nues, tantôt drapées, pas trop bêtes, pas trop malicieuses, mais belles de la souveraine beauté, de la jeunesse et de la ligne. Dans cet atelier, si je ne faisais pas un chef-d'œuvre, je serais indigne du nom de poète et d'artiste. »

Arsène Hodssaye : Souvenirs de Jeunesse, 1. 1.

Le soir, il m'arrivait souvent d'écrire sous la dictée de M. de Musset, et à mesure que je voyais les vers s'aligner, je me réjouissais en me disant que tout cela se changerait en droits d'auteur que j'irais toucher.

Tout en écrivant^ je voyais déjà mon poète à l'abri de tout créancier. Mais voilà que le lendemain matin, en relisant ce qu'il avait écrit la veille, il ejffaçait, raturait, diminuait et changeait presque tout. Si bien que je ne pouvais m'empêcher quelquefois de lui témoigner mon désappointement.

Alors lui, tout fâché, s'écriait :

« Taisez-vous, je ne peux pas me fier à vous ! Ma parole I si je voua écoutais, j'arriverais à faire de mauvais feuilletons à tant la lig-ne. »

Et il reprenait tout sérieux, mais doucement tout de même :

« Netémoignezjamaisjje vousprie, de mécontentement quand je corrige mon travail. »

Aussi, de ce jour, je me gardai bien d'aucune réflexion.

M""» Martellet: Dix ans chez A. de Musset.

Ce fut à une soirée chez M°^® de Girardin, en 1835, qu'Alfred de Musset composa sa fameuse réplique au Rhin Allemand de Becker (1).

En sortant de chez M™« de Girar-

(1) D'après Paul de Musset, le Rhin Allemand fut composé le !•' janvier 1841, à la suite d'un déjeuner de famille durant lequel on avait apporté à Alfred de Musset la livraison de la Revue des Deux-Mondes, qui contenait la pièce du poète allemand et la Marseillaise de la Paix de Lamartine. (A. S.).

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din, Victor Hugo qui était présent, prit le bras de Musset et, chemin faisant, tout en lui adressant de sincères compliments sur sa brillante et vengeresse improvisation, crut devoir lui donner quelques conseils au sujet d'inversions et de rimes assez pauvres qui l'avaient frappé et qu'il trouvait hardies et faibles. Musset le laissait dire, paraissant supporter ces critiques avec patience et déférence. Tout à coup il arrête Victor Hugo: «Assez, lui dit-il, vous ne pouvez comprendre et sentir ce que je sens et comprends. Sachez seulement une chose, c'est que dans cent ans on dira encore mes vers, alors que les vôtres seront peutêtre oubliés. »

Cette brusque réplique amena, entre les deux poètes, une brouille qui dura près de dix ans.

D'après M"» De Jamzé.

Le prince d'Orléans avait fait inviter son ancien condisciple, Alfred de Musset, à une soirée officielle. Quand le roi passa près du poète dont on

prononça le nom, le monarque dit en souriant.

« Ah I vous arrivez de Joinville ; je suis bien aise de vous voir. »

Paul de Musset qui raconte cette anecdote, ajoute :

Alfred avait trop d'usage du monde pour témoigner le moindre étonnement. Il fit un salut respectueux, et, tandis que le roi passait outre pour aborder une autre personne, il chercha dans sa tête ce que pouvaient signifier les paroles qu'il venait d'entendre et le sourire qui les accompagnait. Il se souvint alors que nous avions à Joinville un cousin, homme d'un esprit charmant et très cultivé, parfaitement digne de cet accueil bienveillant, et qui était inspecteur des forêts du domaine privé.

Le roi avait oublié le temps où il envoyait ses fils au collège et les noms des enfants qu'il avait reçus à Neuilly (1); mais il connaissait à fond l'état et le personnel de son domaine. Ce nom de Musset lui représentait un inspecteur, gardien vigilant de ses bois et

(1) Alfred de Musset était du nombre.

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dont il faisait grand cas, avec raison. Pendant les onze dernières années de son règne, une fois ou deux par hiver, il revit, toujours avec le même plaisir, le visage du prétendu inspecteur de ses forêts; il continua de lui adresser des sourires capables de faire envie à plus d'un courtisan, et qui passèrent peut-être pour des encouragements à la poésie et aux lettres; mais il est certain que jamais Louis- Philippe n'a su qu'il avait existé sous son règne un grand poète du même nom que son inspecteur des forêts.

P. DE MvssKT : Biographie d'A. de Musset.

L'élection d'A. de Musset à TAcadémie française, ne se fit pas sans difficulté. Paul de Musset assure que de tous les académiciens, une dizaine au plus connaissaient quelques pages de ses poésies. Lamartine n'a-t-il pas avoué plus tard qu'il ne les avait pas lues I — Beaucoup les blâmaient sur des on-dit I — La veille du scrutin, M. Ancelot, d'ailleurs résolu à don-

Alfred de Musset anecdotique 2S

ner sa voix au poète, rencontra, dans le jardin du Palais-Royal, l'éditeur Charpentier : « Ce pauvre Alfred, dit-il, c'est un aimable garçon et un homme du monde charmant ; mais, entre nous, il n'a jamais su et ne saura jamais faire un vers. >

M. de Musset fut sollicité par M. Fortoul, le ministre de l'Instruction publique.

On fit comprendre au poète qu'une pièce en prose ou en vers serait agréée aux Tuileries.

M. Fortoul avait indiqué un sujet, le Songe d'Auguste, où Mécène conseille à son maître de chercher une nouvelle gloire en favorisant le culte des Muses.

M. de Musset se mit à écrire la pièce. M. Gounod fit la musique sur les couplets.

M. de Musset écrivit aussi un proverbe en prose, VAne et le Ruisseau.

Quand les choses furent à peu près prêtes, on envoya des Tuileries M. Conti qui, entre autres choses, à

propos de pièces de théâtre, parla un peu trop de rémunération,

M. de Musset en fut froissé ; il le laissa comprendre à ce M. Gonti, qui s'en excusa.

Premier ennui :

La pièce prête, on se disposa à aller la lire chez Sa Majesté l'Impératrice.

M. de Musset alla prendre au Théâtre Français M. Arsène Houssaye.

Là, on examina le poète, comme pour s'assurer qu'il était correct ; tenue, toilette, tout enfin leur parut en règle.

S'apercevant de cela, M. de Musset s'en trouva offensé, sans toutefois le montrer.

Deuxième ennui :

Arrivés au château, on envoya à sa rencontre, au bas de l'escalier, M. Gonti.

G'était trop de cérémonie, M. de Musset en fut étonné,

M. de Musset commençait à être un peu nerveux. Il lut pourtant sa pièce très bien pour commencer ; mais au milieu d'une scène importante, il entra un personnage, sans être annoncé ni attendu. Il y eut sa-

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lutations, chuchotements. Le poète s'arrêta, ferma son manuscrit.

Il eut même quelques mots désobligeants qu'il avait provoqués. Houssaye lui dit : « C'est une majestéaussi », M. le baron de Rothschild.

Après ces quelques mots, M. de Musset reprit sa lecture.

Troisième ennui:

Très agacé, M. de Musset lisait sa pièce avec la bonne volonté d'aller sans interruption jusqu'au bout.

Mais ce n'était pas fini. Un perroquet qui, jusque-là, n'avait rien dit, se mit à crier et à rire.

Cela acheva de désarçonner le malheureux lecteur qui néanmoins finit par lire sa pièce.

Quatrième ennui :

En sortant du château, une actrice arrêta l'auteur au passage, en le priant de la dispenser d'accepter le rôle qu'on lui destinait dans la pièce que l'on venait de lire.

M. de Musset lui dit : « Madame, il ne vous sera fait aucune violence, vous ne jouerez ni dans cette pièce, ni dans aucune autre de moi. »

Elle remercia le poète par une belle révérence .

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C'était M"« Arnould Plessy.Ge fut la fin de la journée.

Mon bon et cher poète pleura en me racontant tous ses déboires.

M"" Martkllet : Dix ans chez A. de Musset.

Un jour que Musset et Ernest Legouvé, pendant les répétitions d'Adrienne Leconvrenr, parlaient théâtre et comme la conversation amenait le nom de Scribe sur le tapis, Musset dit, tout à coup, à Legouvé :

«Je place Scribe très haut, mais il a un défaut, il ne se fâche jamais contre lai-même. — Que voulez- vous dire par là ? — Je veux dire que quand Scribe commence une pièce, un acte, ou une scène, il sait toujours d'où il part, par où il passe, et où il arrive. De là sans doute un mérite de ligne droite qui donne grande solidité à ce qu'il écrit. Mais de là aussi un manque de souplesse et d'imprévu. Il est trop logique ; il ne perd jamais la tête. Moi, au contraire, au courant d'une scène ou d'un morceau de poésie, il m'arrive tout à coup de

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changer de route, de culbuter mon propre plan, de me retourner contre mon personnage préféré, et de le faire battre par son interlocuteur... J'étais parti pour Madrid ^ je vais à Gonstantinople. »

E. Legouvé : Souvenirs.

En 1850^ malgré ôa bonne envie de rester fidèle à la Revue des Deux- Mondes, Alfred avait dû céder aux sollicitations de M. Véron, qui lui ouvrait les colonnes du Constitutionnel à des conditions très avantageuses... M. Véron avait une entière confiance dans le talent d'Alfred de Musset. Sans savoir ce que vaudrait le manuscrit de Carmosine, il s'était engagé d'avance à en donner mille francs par acte, laissant à l'auteur la liberté d'en faire trois ou cinq, comme il l'entendrait. Alfred, incapable d'augmenter d'un acte une pièce, qui dans son esprit n'en comportait que trois, croyait son travail fort bien rétribué aux conditions voulues.

M. Véron fut si charmé par la lecture de cet ouvrage qu'il voulait le payer

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comme s'il eût été en cinq actes.

L'auteur se défendit d'accepter une si forte somme ; il fallut partager le différend par la moitié. Je cite, en passant, ce détail parce qu'on y peut remarquer deux choses assez rares :

un éditeur généreux et un écrivain désintéressé .

Paul db Musset : Biographie d'A. de Musset,

Quand Buloz allait demander de la copie au poète, celui-ci répondait:

— Envoie-moi ce soir cinquante francs et une bouteille d'eau-de-vie, sinon tu n'auras pas ta nouvelle.

Il fallait en passer par là. Le lendemain la nouvelle était faite et la bouteille bue,

E. DB Mirecourt: A. de Musset.

Alfred de Musset venait de faire paraître dans le Conslitutionnelj une nouvelle : Le Secret de Javotte.

Vers la fin de cette publication — raconte E. de Mirecourt — M. Mo-

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léri alla le trouver au café de la Régence, afin de lui proposer une affaire de librairie au nom de M. Pagnerre.

— Je veux bien, dit fort prosaïquement M. de Musset ; mais, dame, écoutez, je fais mon commerce : il faudra me payer cher ! Véron me donne cinq mille francs pour une petite nouvelle, un volume environ, voilà mes prix ! Encore ne compte pas sur beaucoup d'exactitude ; je suis très paresseux. »

E. DE Mirecourt: A. de Musset.

Dans ses Souvenirs^ Juste Olivier raconte une conversation qu'il entendit un soir de 1830, chez Alfred de Vigny. Il était question des Harmonies de Lamartine qui venaient de paraître... « M. de Vigny en a vanté encore -les derniers vers. C'est si beau 1 c'est si large '....peut-être trop I a-t-il ajouté en riant, et la petite critique est venue.» Chacun dit son mot. « — Enfin, dit Musset, je ne sais pas, ces Harmonies... tout cela ne vaut pas Faublas I... »

Musset parlait peu et sans phrases. Une seule fois je le vis s'animer dans la conversation; c'était à propos de la Lucrèce de Ponsard, alors dans toute la vivacité de son succès.

Je retrouvai le vieux romantique.

Cette réaction semi-classique l'irritait : « C'est un défi, disait-il ; est-ce que nous ne le relèverons pas? Il faut y répondre. »

Il est vrai, ajoute Edouard Grenier, que ce dépit n'était pas exclusivement littéraire. Ponsard admirait fort Rachel et cherchait à le lui prouver et Musset qui était dans les mêmes intentions ne devait pas voir cet enthousiasme sans quelque jalousie.

E. Grenœr : Souvenirs littéraires.

Un soir, au café de la Régence, on s'entretenait du critique de la

Alfred de Musset anecdotîqne 31

Bévue des Deux-Mondes. Chacun le jugeait à sa manière. Alfred de Musset, seul, n'avait pas encore ouvert la bouche.

— Voyons, de Musset, lui demanda-t-on, que pensez- vous de Gustave Planche ?

— Cet écrivain, répondit le poète, est du bois dont on faisait le lit de Procuste.

E. DE MiREcouKT : Gustavc Planche.

Après sa rupture avec Géorgie Sand, à son retour d'Italie, Alfred de Musset s'enfermait dans sa chambre.

Il n'en sortait g-uère que le soir pour jouer aux échecs avec sa mère.

Sa jeune sœur jouait déjà fort bien du piano. Or, dit Paul de Musset, on remarquaque le concerto de Hummel, en si mineur, avait le pouvoir de faire sortir l'amoureux blessé de sa retraite, « Quand il restait trop longtemps enfermé, écrit-il, je demandais le concerto de Hummel, au bout de quelques minutes, on entendait les portes s'ouvrir. Alfred venait s'asseoir dans un coin du salon, et, le morceau achevé, nous réussissions souvent à le retenir, en lui parlant musique, si un mot le rappelait à son chagrin, il retournait dans sa chambre pour le reste de la journée. >

p. DE Musset: Bibliographie d'A. de Musset.

Dans un des moments assez fréquents où Musset se trouvait à court d'arg^ent, il n'avait pu résister à la beauté d'un tableau de Rubens et il avait pris des arrangements avec le marchand pour le payer, mais il avait de la peine à y arriver ; et comme M"* Colin, sa ménagère, le grondait sur cette acquisition, il lui dit :

« Réduisez mon dîner au strict nécessaire et mettez le tableau en face de mon couvert ; le repas me paraîtra ainsi assez bon. » M"* DE Janzb : Etudes et récits sur A. de Musset.

Un matin, je me rencontrai chez Alfred de Musset, déjà bien malade, avec l*odieux Viel-Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret, avant de mourir, était de ne pas revoir ses amis, Raphaël, Giorgione et Léonard de Vinci. Il nous était difficile de lui amener ces amis-là.

— Vous devriez bien, lui dis-je, venir les voir aux flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous le voulez, à une de ces fêtes éblouissantes

qu'il donne, la nuit, aux souverains de passage à Paris (1).

— Ce serait mon rêve, dit de Musset en s'animant ; mais je voudrais être seul,

— Rien que cela I C'est à peu près comme si je demandais au directeur de l'Opéra de me donner une représentation à moi tout seul.

— Pourquoi non ? reprit de Musset, qui n'aimait pas qu'on jetât une pierre sous ses pieds.

Le lendemain — Viel-Castel ne l'espérait pas, mais je n'en fus pas surpris — Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le Louvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout : il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrivé au Louvre, celui qui devait être bientôt surintendant des beaux-arts dit à Musset ;

— Mon cher de Musset, si vous voulez être seul à côté des maîtres que vous aimez, j'irai vous attendre dans mon cabinet, avec Houssaye et Viel-Castel, qui ne sont venus que pour souper avec nous.

(1) Nieuwerkerke était alors directeur des musées. (A. S.),

Alfred de Musset anecdotîqne 35

— Eh bien, ami, dit Alfred de Musset, en serrant les mains de Nieuwerkerke, j'irai tout à Pheure vous remercier de tant de bonne grâce.

Mais si vous restiez là, je serais avec vous, et non pas avec Raphaël ou Vinci.

Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands maîtres? Je n'ai jamais pensé sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d'œuvre du musée du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir.

Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et à laFarnarina ; après quoi, pâle et les yeux humides, il s'en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté :

— On voit bien, mon cher Nieuwerkerke, que vous êtes né grand artiste et grand seigneur.

C'était la première fois qu'on traitait un poète en souverain. Aussi, chaque fois que je serrais la main de Nieuwerkerke, Alfred de Musset y était pour quelque chose.

Arsène Houssaye : Souvenirs de jeunesse,

— Ils ont passé la journée de dimanche, lui et un de ses amis, à ce que je vais dire, Alfred de Musset a mis sur sa tête une tête de mort. Au moyen d'une cravate noire et d'une grande redingote, il a caché sa propre figure. Sur la tête de mort il a fiché un claque, et la tête et le claque se balançaient avec un petit air coquet. Dans cet équipage, il s*est promené devant la fenêtre. Tous les gamins du voisinage se sont rassemblés dans la cour de l'hôtel ; l'ami leur a jeté de mauvaises estampes, et pendant que les gamins se les disputaient, lui et Alfred de Musset, avec une énorme seringue, les ont aspergés, tellement que plusieurs semblaient sortir d'un bain. Puis, pour finir la comédie, l'ami a lancé une seringade dans la figure d'Alfred de Musset, qui, pour se venger, a versé un ve^re d'eau dans le chapeau de l'ami. On a causé longtemps encore ; l'ami a oublié l'eau, et en par-

Alfred de Musset anecdotiqne 37

tant il s'est bravement mis sur la tête le dit chapeau et son contenu. — « Ah I que vous êtes bête I Voilà un chapeau perdu ! » Et M. de Musset de rire en racontant cela ; et Alfred de Vigny de rire aussi en disant : « Voilà à quoi il passe sa vie ; il vaut bien la peine d'être grand poète. »

Juste Olivier : Souvenirs.

La plus sérieuse occupation du poète, lors de son séjour à la souspréfecture (1), était de faire tenir un œuf en équilibre sur un verre de montre.

M»"® Desherbiers se plaignait amèrement de la consommation d'œufs effrayante de son neveu ; elle chargeait la bonne de mettre un grand plat au-dessous de l'équilibriste : de cette façon, les œufs ne tombaient plus à terre, et l'on avait la ressource de les conserver pour la cuisine.

On mangeait tous les jours des omelettes à la table du sous-préfet.

E. DE MmEcouRT : Alfr. de Musset.

(1) Son oncle Desherbiers avait été nommé, sur sa recommandation, sous-préfet de Mirecourt, dans les Vosges. (A. S.).

38 Alfred de Musset anecdotiqne

Outre le calembour et les échecs, Alfred de Musset possède au suprême degré l'art de l'escamotage.

Un soir, pendant une de ses excursions en Lorraine, sa tante avait rassemblé douze à quinze jeunes personnes très curieuses de connaître un grand poète.

A l'entrée de M. de Musset, toutes les poitrines étaient palpitantes.

On le regardait, on s'attendait à lui voir jaillir du front une auréole.

Des vers, de beaux vers cadencés et brûlants comme ceux de VAndalouse^ avaient été promis au cercle enthousiaste.

Hélas ! toutes les espérances furent déçues I

On voulait admirer un poète, on n^admira qu'un émule de Robert- Houdin.

M, de Musset coupa le mouchoir d'une de ces demoiselles en vingt morceaux, le lui rendit ensuite dans son intégrité première, et fit passer la bague de sa tante dans la tabatière de son oncle.

Ce fut l'unique divertissement de la soirée.

E. DE MiREcouRT : A. de Musset.

A une soirée chez M™» Jaubert, en 184-7 ou 1848, Alfred de Musset raconte à sa marraine qu'il vient de troubler un flirt entre M'"* Esther de Renduel et le major Frazer :

« — Ils m'ont paru assez comiques tous deux, sifflant leur ang-lais avec délices. Je ne connais rien de plus affecté que des Français parlant cette langue avec l'accent insulaire.

Il faut pouvoir lire dans Shakespeare ; mais le parler ! Peuh !

— Eh bien, monsieur de Musset, reprit la comtesse, je voudrais vous voir tourner cette difficulté, en faisant la cour à une belle Anglaise.

— Madame, je me servirais de cette langue pantomime, riche et confuse, que l'on apprend à l'Opéra en étudiant le style des ballets, et je terminerais ma déclaration par un tour de valse à deux temps ! »

Souvenirs de M'* Jaubert,

40 Alfred de Musset nnecdotique

A la seconde représentation du Chandelier^ Scribe trouvant Musset qui débitait des paradoxes à M^^ Allan, lui dit à brûle-pourpoint:

— Monsieur de Musset, je suis ravi de votre comédie. Quel est donc votre secret pour si bien faire ?

— Et le vôtre ? demanda le poète à Scribe.

— Mon secret, c'est de vouloir amuser le public.

— Eh bien, mon secret à moi, c'est de vouloir m'amuser.

A. HoussAYE : Les Confessions.

En 1838, Alfred de Musset avait été nommé conservateur de la bibliothèque du ministère de l'Intérieur.

C'était une sinécure. On raconte même qu'un jour un de ses amis l'ayant rencontré à la porte du ministère, lui demanda : « Que faites-vous là ? » Musset aurait répondu : « Je suis venu voir si ma bibliothèque existait réellement. »

Du quai Voltaire, où il demeurait en 1840,1a distance n'était pas grande pour aller rue des Beaux-Arts, à la Revue des Deux-Mondes. Un soir, il y devait trouver à dîner plusieurs de ses collaborateurs, et i] avait accepté une invitation avec plaisir. En descendant son escalier, il se demande quels seront les convives, et près de qui sa place sera marquée. Tel voisin lui plaisait fort ; mais le lui donnerat-on? Tel autre l'ennuiera peut-être.

Lerminier mettra la conversation sur la politique. On ne pourra parler que discussion de l'adresse ou attitude du ministère.

A cette idée la peur le prend. Il

change de route, et s'en va dîner

seul au Palais-Royal, d'où il envoie

une lettre d'excuses par un exprès.

Paul de Musset : Biographie d' Alf.de Musset.

Ce jour-là, M. de Lachaume, l'huissier à chaîne d'acier du Théâtre Français, portant je ne sais quoi à Alfred

42 Alfred de Musset anecdotiqne

de Musset, lui demanda s'il n'avait rien à me dire: « Suis-je sur le répertoire de cette semaine ? — Non. — Qui a fait le répertoire ? Est-ce Achille Fould ou Arsène Houssaye? — Vous savez bien que c'est le directeur et pas le ministre. — Eh I bien, vous direz à votre directeur que je me Fould de lui. -— Oui, monsieur.

— N'oubliez pas? Je me Fould de luil — Je n'oublierai pas, monsieur. »

Voilà Lachaume sorti. Alfred de Musset le suit jusque sur le palier.

« Lachaume, n'allez pas oublier 1 — Non, monsieur. »

Lachaume ne perd pas de temps, il vient droit au Théâtre-Français, il entre dans mon cabinet et me dit sans préface : « M. Alfred de Musset se Fould de vous, monsieur. »

Gomme je connaissais bien l'homme, je ne demandai pas à Lachaume le mot de ce logogriphe.

A peine fut-il retourné dans son antichambre que voilà Alfred de Musset qui lui apparaît : « Lachaume, est-ce que vous avez rempli votre message ? — Gomment donc I monsieur. N'était-ce pas mon devoir? — Que le diable vous emporte I Et

Alfred de Musset anecdotiqne 43

qu'est-ce qu'il a dit? — Il a éclaté de rire. — Annoncez-moi. »

Et Alfred de Musset entre, me tend la main et rit lui-même.

A. HoussAYB : Les Confessions.

C'était dans l'après-midi du jour où l'on donnait la première des Contes de la reine de Navarre

J'étais sur le balcon du Théâtre- Français en belle compagnie : M^*" Brohan (1) Alfred de Musset et le général Fleury qui, en ce temps-là, était le colonel Fleury, bien connu des comédiennes et des mondaines confinant aux demi-mondaines. Nous fumions des cigarettes et nous assistions, sans y penser, à la comédie de la rue.

Deux jolis chevaux attelés à un coupé s'arrêtèrent tout à coup, et nous vîmes descendre M. Scribe sautillant comme toujours ; il entra par la porte de l'administration.

— Monsieur Scribe I dit Alfred de

(1) Augustine Brohan.

44 Alfred de Musset anecdotiqne

Musset. Voilà l'homme heureux par excellence. Je n'aime pas le bonheur, je m'en vais.

— Voyez donc, dit le colonel Fleury, la jolie brune qu'il a laissée dans son coupé.

En effet, une dame sortait à demi la tête d'un air curieux.

— Dans un autre temps, reprit Alfred de Musset, on descendrait, on dirait un mot à la dame, on sauterait dans le coupé, et, fouette cocher!

Mais ce beau temps-là est passé.

— Allons donc, reprit le colonel, on n'a jamais été si romanesque et si emporté qu'aujourd'hui. Il y a un renouveau qui poétise toutes les passions.

On regardait toujours la dame.

— Si je ne me trompe, reprit Alfred de Musset, c'est une des deux.

— Que voulez-vous dire?

— Vous savez bien, ces deux sœurs brunes qui se ressemblent à s'y méprendre? Est-ce celle-ci? Est-ce celle* là?

— Ce n'est ni l'une ni l'autre, dit Brohan. Je les connais un brin ; quand il y a péril, la première sauve la seconde.

— Moi, dit le colonel, je les aime toutes les deux, mais elles sont fuyantes et insaisissables.

Brohan raconta que toutes les deux voulaient rentrer au théâtre.

— Il y a eu des pourparlers avec Arsène Houssaye, mais il trouve que c'est trop de deux.

— Ce n'est jamais trop de deux ni de quatre, murmura Alfred de Musset.

— Oh! oui, dit Brohan.

Et, se penchant vers Alfred de Musset :

— Ah 1 comme je t'aurais aimé si je t'avais aimé !

— Noble bête, dit le poète, tu as trop d'esprit pour aimer.

En ce moment, on annonça M.

Scribe

A. Rovssayb: Souvenirs de jeunesse, 1830-1870.

M™® Martellet raconte qu'un soir, en 1848, Alfred de Musset avait été invité en sa qualité de garde national, à un banquet offert par sa légion à un escadron de dragons :

Le poète, dit-elle, ne pouvant pas rester longtemps à table avec ces dragons, tous bons enfants, mais un peu bruyants, demanda la permission de les quitter pour aller à la Comédie Française.

Pour sortir de l'endroit où il se trouvait, il fallut le hisser par-dessus les tables, ce qui fut fait avec la plus grande facilité : les dragons l'avaient enlevé et posé à terre sans qu'il s'en doutât.

M. de Musset vint me prendre au quai Voltaire pour aller au théâtre ; arrivés là, nous fûmes placés dans une baignoire.

Immédiatement M. de Musset se débarrassa de son ceinturon, son sabre et son shako, et alla dans les coulisses.

Je restai là avec le fourniment jusqu'à la fin ; le spectacle terminé, j'attendis que les lumières fussent éteintes : il ne vint personne.

Une ouvreuse, que je connaissais, m'aida à sortir, en m'éclairant de sa lampe.

Je partis avec mon attirail : shako, sabre, etc.

En arrivant à la maison, je vis

M. de Musset qui sortait d'une voiture, et disait au cocher : « Je suis donc monté en voiture sans mon shako ni mon sabre ? Il est vrai que j'ai dîné avec de braves dragons, qui ne m'ont pas pris mon fourniment. »

J'arrivai, apportant le tout. M. de Musset m'avait complètement oubliée; c'est d'ailleurs arrivé bien d'autres fois.

M"»» Martbllbt : Dix ans chez Al fred de Musset.

Sur le palier en face de l'appartement de M. de Musset, rue Rumfort, habitait une dame qui avait deux filles, de onze à quatorze ans, et un mari qui revint malade de je ne sais plus quelle colonie.

Ce monsieur arriva chez sa femme sans être attendu et encore moins désiré.

On assembla aussitôt des médecins pour une consultation. Sa femme me conta cela et me dit : « Je vais le soigner ici. — Pourquoi lesoigner chez vous ? Vous n'êtes pas garde-malade ni logée pour cela ? »

Elle répondit : « Vous pensez bien que je ne le soignerais pas s'il devait vivre ; comme on m'a assuré qu'il en mourrait, j'aime mieux voir les choses par moi-même. »

Je vis quelquefois le malade. Je dis à safemme, envoyant les ordonnances du médecin : « On empoisonne votre mari... »

Assez souvent M. de Musset me demanda des nouvelles de notre voisin. Il me disait : « Est-il bien soigné ?» — Je lui dis que je voyais venir le médecin souvent, qu'il était soigné par sa femme, et que ses deux filles étaient là.

Cet homme était voué à la mort...

Unjour^vers les six heures du soir, j'entendis des cris, des pleurs ; c'était la dame d'en face, qui me dit que son mari était mort.

M. de Musset n'était pas encore rentré et ne vint que tard pour dîner.

J'écrivis à M. Desherbiers, son oncle, je lui racontai l'événement.

Je le priai de venir passer la journée da lendemain à la maison. «Vous trouverez, ajoutai-je, un prétexte pour rester avec M. Alfred... »

Quand monsieur rentra le soir

comme d'habitude, je ne dis pas un mot de la mort du voisin. M. de Musset n'aurait pas aimé à savoir la mort si près de lui.

M. Alfred se coucha après avoir soupe, il était même un peu tard.

Vers deux heures du matin je fus réveillée par un grand coup de sonnette ; je courus à la chambre de monsieur, je le trouvai méconnaissable, en proie à une terreur affreuse.

Il me dit, en me désignant les pieds du lit : « Mettez-vous là, à la place qu'occupe un croquemort, ilme dit qu'il m'attend, il a un drap noir sur le bras ; aussitôt que vous cessez de parler, il reparaît. »

J'allumai toutes les bougies, j'ouvris les fenêtres, et enfin, le jour dissipa cet affreux cauchemar.

Quand M. de Musset fut plus calme, il me demanda des nouvelles du voisin.

Je lui dis qu'il était parti à la campagne il y avait une quinzaine de jours et qu'il allait bien...

Il me dit : « Quand j'ai eu cette vision, j'ai pensé qu'il était mort. »

M"»» Martbllet : Dix ans chezA. de Musset.

So Alfred de Musset anecdoiiqiié

Un jour de grande fièvre, il changea de régime pour éviter le délire qui ne manquait pas dans ses maladies précédentes de s'emparer de lui.

L'ayant mis au lit le soir, j'allai aussi mereposer moi-même, lecroyant bien endormi. Au bout d'une heure à peu près, je le vis venir, me disant : « Je ne peux pas dormir et cela tient à si peu de chose. »

Je lui dis : « Que vous arrivet-il ?» — « Il faut retirer le traversin de mon lit et vous me donnerez le vôtre. Figurez-vous qu'au lieu du traversin, est un chef de brigands, le traversin lui-même, qui me dit continuellement que je me suis précédemment associé avec lui et que je suis de moitié dans tous ses méfaits, qu'il faut que je le suive.

« J'ai assez de force pour savoir que c'estun commencement de délire; mais aussitôt que je sens le sommeil venir, ce brigand me dit : « — Tu ne dormiras pas, il faut venir I »

Je fis l'échange du traversin. Il prit

Alfred de Musset anecdotiqne 51

le mien, l'emporta dans sa chambre, et revint me dire de frapper très fort sur ce traversin, de le secouer, de le bien écraser. Je fis tout cela.

Je remis monsieur au lit et j'attendis qu'il fût endormi. 11 passa une bonne nuit.

M. de Musset m'en parla le lendemain, il me dit : « Je n'aurais pas dormi sur mon traversin. »

Aujourd'hui vous ferez mon lit commevousvoudrez,je n'aiplus peur de rien. J'ai dormi^ je déjeunerai bien. »

Gomme on le voit, M. de Musset était très impressionnable, il suffisait d'un rien pour l'émouvoir.

M"* Martellet : Dix ans chez A. de Mu sset

... Quelques jours après la première représentation, [du Caprice] je trouvai M. Buloz consterné . — « Oh ! quel homme terrible ! Quel homme impossible ! me dit-il. Figurez vous... M°»« Duchâtel (femme du ministre de l'Intérieur) m'avait demandé de lui présenter Alfred de Mus-

set, dont le Caprice faisait tourner toutes les têtes ; nous arrivons : elle accueille le poète avec une grâce charmante. Après les premiers compliments, elle le questionne sur ses interprètes :« — Vous devez être bien content de M™^ Allan ? — Oui, madame la comtesse I Mais croiriez-vous que, si je ne l'en avais pas empêchée, elle voulait mettre un collier de perles sur ses grosses vilaines épaules ? > Tableau ! — Si M°»e Allan avait de l'embonpoint, M^^e Duchâtel était énorme. Comparées à ses exubérantes épaules, celles de la comédienne auraient pu servir à un cours d'ostéologie. C'est deM°i^ Duchâtel que l'on disait dans un bal costumé où elle s'était déguisée en bergère : « Voilà une bergère qui a mangé tout son troupeau I »

PoNTMARTiN : Nouveaux Samedis.

Quelques jours après sa réception à l'Académie Française, Alfred de Musset arrivait à l'Institut et demandait, au moment où le président allait ouvrir la séance :

Alfred de Musset anecdotiqne 53

— Pardon, Monsieur le président, est-ce que Victor Hugo est là ?

On devine l'attitude du président.

— Non? il n'y est pas ? disait Musset. Alors je m'en vais.

Et il se retirait aussitôt.

— Et pourquoi vous en allez-vous de l'Académie ? lui demandait-on.

— Parce qu'il n'y a personne T répondait Musset.

D'après Jules Claretie : Victor Hugo, souvenirs intimes.

Oapeut voir, parlesonnetàM. Régnier, comment son esprit recevait l'impulsion de son cœur. Il passe, un soir, sous le vestibule du Théâtre- Français. Une bande collée sur l'affiche annonce un changement au spectacle : M. Régnier avait perdu sa fille le même jour. A peine si Alfred connaissait cet excellent comédien dont Il admirait beaucoup le talent. Cette mort d'un enfant qu'il n'a jamais vu, la douleur de ce pauvre père, le frappent et l'attristent. Bien d'autres que lui passèrent sous ce vestibule, et quelques-uns sans doute ressentirent le même serrement de cœur. Lui seul ne peut pas surmonter cette impression de tristesse.

Il faut que son âme se soulage, et qu'il envoie au père désolé un témoignage de commisération et de sympathie. De là, le beau sonnet à M. Régnier. Rien ne fait mieux connaître ce que c'est qu'une organisation de poète par excellence.

Paul de Mussit : Biographie d'Alf. de Musset.

Alfred de Musset ànecdotiqne 55

Un soir d'hiver, comme il regagnait, vers onze heures, le nez caché dans son manteau à cause du froid, la maison du quai Voltaire où il demeurait alors avec sa mère, il rencontre sur le pont des .Arts un pauvre aveugle qui tournait mélancoliquement une serinette. Il en a pitié, mais il passe en resserrant les plis de son manteau car la bise est glaciale, et, n'en déplaise à Talleyrand, le premier mouvement n'est pas toujours le meilleur. Arrivé à sa porte et au moment de frapper, Musset se dit que ce malheureux aveugle va peutêtre rester là toute la nuit tant qu'il n'entendra pas des sous tomber dans sa sébille ; Alfred retourne sur ses pas, va trouver l'aveugle et lui dit : « Tenez, mon brave, voilà cinq francs, mais allez vous coucher » ; ce que le bonhomme fit aussitôt en remerciant du bienfait et du sage avis.

Comme on disait ensuite à Musset que l'aumône était un peu forte: «Ehl « comptez-vous pour rien, répliqua- « t-il, la nuit que j'aurais eue sans

< sommeil en pensant à ce pauvre « diable grelottant sur le pont des

< Arts? >

M"» DB Janzé Études et récits sur Al f. de Musset.

En rentrant le soir, monsieur allait au café Drançay, tout à côté du 23, quai Voltaire.

Pendant que M. de Musset prenait sa bière, je m'asseyais près du comptoir et je causais avec la dame.

Un soir je la trouvai triste, les yeux rouges, elle avait pleuré.

Elle me conta tout bas que son mari voulait noyer une petite chienne qui était là tous les soirs et que M. de Musset ne manquait pas de caresser au moment de sortir.

Monsieur dit : « Où est la petite chienne qui n'est pas venue me dire bonsoir ?» En deux mots je lui dis le chagrin de M"^" Drançay.

M. de Musset en fut très affligé, sa sensibilité se trouvait à une rude épreuve.

Il dit : « Que faut-il faire ? nous ne pouvons pas la prendre, cette bête. »

Alfred de Musset andecotiqiie 57

Je lui dis :« Demandez à M. Drançay un petit chien. » Aussitôt M. Alfred alla trouver le cafetier qui jouait aux cartes dans une autre salle.

« Monsieur, dit-il avec sa politesse de gentilhomme, je suis un de vos clients habituels ! — Je le sais, et m'en honore ! Monsieur Alfred de Musset, n'est-ce pas ? — Lui-même ... et qui sollicite de votre obligeance une légère faveur. — Laquelle? Trop heureux, de quoi s'agit-il ? — Seriezvous assez bon pour me réserver un chien de votre chienne? — Quoi !.., De cette affreuse mère ? — Effectivement, elle n'est pas de ces plus jolies.... mais, que voulez-vous? C'est un caprice.

— Un caprice 1... Nul plus que vous n'a le droit d'en avoir... ; mais vous pouvez vous vanter de lui avoir sauvé la vie ; j'allais la noyer.

— Vraiment ?

— J'y renonce en votre faveur.

— Vous y consentez donc ?

— Certes I >

M»» Martbllbt: Dix ans chez Alfred de Musset.

58 Alfred de Musset a,necdotique

A peu près à la même époque (1848), je revenais du marché par la rue de Beaune ; je rencontrai un tout jeune garçon, qui pleurait et s'essuyait les yeux avec sa blouse, je lui demandai ce qu'il avait à se désoler.

Il médit qu'il était bien malheureux, qu'il était venu à Paris pour travailler, et ne trouvait point d'ouvrage.

Je lui demandai quel était son métier. Il me dit qu'il était ouvrier pour les jouets d'enfants. Le voyant pleurer toujours, je lui donnai les six sous qui me restaient.

En rentrant, je racontai à M. de Musset la rencontre que j'avais faite.

Il me fit alors déposer mon panier, me donna quarante sous pour les portera ce jeune ouvrier. « Que voulez-vous, me dit-il, qu'il fasse avec six sous ? »

M"»* Martbllet : Dix ans chez Alfred de Musset.

Dans les derniers jours de l'année (1828), à la sortie d'un petitbal où Alfred avait montré une ardeur extrême au plaisir, un de nos amis, Prosper Chalas, rédacteur du Temps et de la Pandore, garçon d'esprit et qui se connaissait en hommes, me prit le bras dans la rue et me dit à Toreille:

« N'en doutez pas, votre frère est, destiné à devenir un grand poète ; mais en lui voyant cette figure-là cette vivacité aux plaisirs du monde, cet air déjeune poulain échappé, ces regards qu'il adresse aux femmes et ceux qu'elles lui renvoient, je crains fort pour lui les Dalila. »

Paul de Mussbt : Biographie d'A. de Musset

Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit parce qu'il se sentait passablement bien et ayait envie de dormir, nous nous

assîmes à une table près de la cheminée.

— Eh bien 1 madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman qui parle de la belle Venise ?

— Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit à écrire avec la fougue d'un improvisateur.

Je la regardais étonné, contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré ; puis, respectueux de ne pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo, qui était sur la table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où elle avait écrit et me dit : « C'est pour vous. » Ensuite, prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait, et s'adressant à moi :

— Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?

— Oui, répondis-je.

— Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.

Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce feuillet... (1).

C'était la déclaration d'amour de George Sand à Pagello.

Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un soir, Pagello et George Sand étaient assis près de mon lit. Je voyais l'une, je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.

Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin

(1) Journal de Pagello.

62 Alfred de Musset anecdotiqlie

de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer.

A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugiée dans mon cerveau, j'eus peur ; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.

J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois ; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un longtemps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit,

je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé.

En face de moi je voyais une femme assise sur les g-enoux d'un homme.

Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une partie du groupe ; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation ; mais je compris tout à coup et je poussais un léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier : « Mes amis, je suis vivant !»...

Dicté par Alfred de Musset à son frère Paul, décembre 1852; cité par M. Paul Maruêton ; Une Histoire d'Amour.

Dans les commencements que j'étais au quai Voltaire, M. de Musset se mit à écrire Le Souvenir des Alpes. Gela dura plusieurs jours.

La première fois qu'il aborda ce sujet, il pleura ; cela arriva presque chaque fois qu'il reprit ce travail.

Je ne comprenais rien à ces larmes, je pourrais dire ces sanglots.

Je me disais : « Si chaque fois qu'il écrira, le poète est si triste, il n'y aura rien d'agréable pour moi, à être témoin d'un chagrin auquelje ne comprenais pas le premier mot.»

Je ne savais pas qu'en traversant les Alpes le poète venait de quitter George Sand et de la laisser à Venise avec son médecin Pagello.

M"" Martellet : Dix ans chez A. de Musset,

plus l'hiver avançait, plus de nombreuses réunions et des soirées intimes rapprochaient fréquemment M»^® de Belgiojoso et Alfred de Mus-

set, qui se retrouvaient toujours avec une animation fréquente.

Un soir où, chez moi, le poète exerçait son crayon à faire quelques caricatures, la princesse le mit au défi, assurant que cela avait été souvent tenté sans y parvenir.

Musset de se récrier, ajoutant :

« La régularité des traits n'empêche rien, je vous assure I

— Voici un crayon, dit la princesse, essayez ; je vous autorise. »

Un trait rapide traça un petit trois-quarts, où l'œil immense était placé de face, et, pour la tournure, une pose un peu abandonnée, en exagérant la maigreur, complétait une ressemblance prise en caricature.

Toutes les personnes présentes se précipitaient pour voir, et souriaient sans se récrier. Elle, avec un air d'indifférence de très bon goût, répéta : « Il y a quelque chose, » et ferma l'album.

Mon rôle de maîtresse de maison m'y autorisant, je m'emparai du livre et le mis à l'abri des curieux.

« Vous avez brûlé vos vaisseaux, dis-je au poète.

— Cependant, madame, je n'ai

jamais été plus épris qu'en la regardant tandis que je traçais ce croquis.

— Tant pis, dis-je vivement, vous l'avez blessée. »

Souvenirs de iH"»» Jaubert.

... Nous étions au Théâtre Français dans la loge de A -)- B, quand Alfred de Musset me demanda, tout à coup — car il ne procédait jamais par transition — si j'avais déjà eu la fortune d'être mis à la porte par une femme. « Gomment donc I hier, aujourd'hui, demain^ toujours. — Ce Houssaye est trop fat. Pour moi, j'avoue en toute humilité qu'une femme ne m'a jamais fait l'honneur de me jeter à la porte. »

Deux comédiennes étaient là tout oreilles, car Alfred de Musset était toujours amusant quand il parlait de lui — ce qui ne lui arrivait presque jamais.

« Un soir, reprit-il, je suis allé chez une princesse bien connue, décidé à tout comme un héros de la tragédie de Ponsard, comme Sextus lui-même, — moins son épée. — Je commence

par me jeter à genoux ; je déclare que j'ai trop soupiré. Je parle haut, je maltraite la dame. Je la compare à la Montespan qui fait de la vertu avec Lauzun qu'elle aime et qui se donne au roi qu'elle n'aime pas, ce qui est le dernier degré de l'abaissement. Savez-vous ce que fait la princesse? Elle éclate de rire en disant:

« Venez avec moi. » Elle me prend bien doucement la main. Je suis presque effrayé de mon triomphe.

Je me laisse conduire avec l'illusion d'un amoureux...

« Voilà que dans la chambre à coucher, loin de se jeter dans mes bras, elle me jette dans les bras d'une ancienne maîtresse, qui ne voulait pas plus de moi que je ne voulais d'elle, mais qui ne me permettait pas d'être heureux avec une autre. »

Alfred de Musset ne nous dit pas le nom de cette ancienne maîtresse ; vous avez reconnu l'héroïne de Venise. Ce n'était pas assez de tout le mal qu'elle avait fait à son amant ; elle ne venait chez la princesse que pour se jeter entre elle et lui. Histoire naturelle des femmes ! dirait Buffon.

Arsène Houssayk: Les Confessioris.

68 Alfred de Musset anecdotiqne

M°^« la comtesse de Clèves assure que la fameuse chanson Bonjour Suzon ne fut pas écrite sans cause; et, la cause, elle la donne ainsi dans toute son étrange saveur :

Musset était en villég-iature chez des amis de son oncle, M. Desherbiers. Charmant, charmeur, entouré déjà d'une auréole de renommée, il passait en vainqueur, laissant tomber de ses lèvres des strophes passionnées qui caressaient les femmes comme une amoureuse déclaration.

Une jeune fille se prit si bien à ce ramage d'oiseau bleu, qu'éperdue elle vint un soir dans la chambre de Musset, toute pâle de désir dans sa robe blanche, lèvres entr'ouvertes pour un baiser, et portant dans ses cheveux blonds une rose prête à s'effeuiller.

Au lieu d'ouvrir les bras, le poète tomba à genoux ; il admira les beaux cheveux, mais ne les dénoua pas. Il respira la rose, mais n'en arracha pas les pétales parfumés et serrant les mains de l'imprudente il lui parla

longtemps, tout bas, s'adressant à son âme sans vouloir prendre son corps.

Pendant huit nuits elle revint, amenée par l'amour; pendant huit nuits il eut le courage de résister, estimant que profiter d'un pareil affolement serait une vilenie déshonorante pour lui, et comme épitaphe il écrivit Suzon^ sur cette tendresse moribonde sans avoir vécu.

Plus tard, répétant mélancoliquement ce vers de la dernière strophe :

Adieu, le bonheur reste au gîte...

dont la signification est beaucoup plus accentuée qu'elle n'en a l'air, il ajoutait : « Eh bien oui, je l'ai laissé au gîte, le bonheur ; mais je ne m'en repens pas, quoiqu'on m'en raille ! »

Il fut question un jour de le marier. Il m'en parla. Je lui dis que c'était la seule chose qu'il n'avait pas essayée, que je croyais qu'il se trouverait bien en famille ; aimant les enfants, cela devrait lui changer l'existence qui le tourmentait.

70 Alfred de Musset anecdotiqne

Il me dit : « Oui, peut-être ; mais il faudrait que tu restes pour me soigner : tu es au courant de ma maladie, tu sais la diriger. Tu me dis quelquefois : « Vous verrez que vous serez mieux dans uneheure », et c'est toujours vrai. Ma femme aurait peur peut-être, et me mettrait dans les mains de quelque médecin qui, sous prétexte de me guérir, me rendrait fou. Non, je ne veux pas me marier.»

M*»» Martellbt : Dix ans chez A. de Musset.

Donc un jour, à la porte du Théâtre Français, Alfred de Musset salua Phèdre qui venait de remonter en landau. « Ma chère amie, où allezvous si belle et si riante ? — Mon cher ami, vous êtes trop curieux 1 je vais où va le vent. — Vous avez, ma foi, bien raison; voulez- vous que j'aille avec vous ? — Pourquoi pas ?

je ne serais pas fâchée de faire un voyage en si illustre compagnie. — Parlez pour vous. — Parlons pour nous. >

Alfred de Musset jette son cigare et monte à côté de Phèdre.

Les chevaux allaient partir quand une des trois étoiles de la Comédie

salua son passage Phèdre dit

à Alfred de Musset : « Voilà Aricie qui va en dire de belles sur nous. — Madame, répondit de Musset, elle ne dira pas plus de mal de nous que nous n'en pensons. »

La tragédienne avaittendu la main à la comédienne. «Il y a encore une place, lui dit-elle. — Allons donc, s'écria Aricie, je ne veux pas me jeter comme un chien dans un jeu de quilles. — Je vous dis de monter, reprit Phèdre,carvous manqueriez à la fête.

— Oh! du moment qu'il y a une fête, j'en suis. >

Et Aricie (1) monta à son tour dans le landau.

Il y avait une quatrième place, mais il aurait fallu qu'Edgar Poë la prît pour savoir où allait Phèdre. « A l'Observatoire, dit-elle à son cocher.»

On arriva rapidement dans

l'Avenue de l'Observatoire. Alfred de Musset était ravi de ne pas savoir où il allait, Phèdre s'amusait de la

(1) On a reconnu Rachel dans Phèdre et Brohan dans Aricie ! (A. S.).

72 Alfred de Musset anecdotiqiie

curiosité de son amie, qui d'ailleurs n'était pas du tout impatiente. « Nous allons à lâC han mière, dit tout à coup la tragédienne. — A la Chaumière I que diable ferons-nous à la Chaumière en plein soleil? Nous nous promènerons comme les étudiants et les étudiantes.— Et les violons I — Ah! oui, j'ai oublié les violons, maisles oiseaux nous chanteront les amours de Mimi Pinson. »

On descend bientôt de voiture à la porte de la Chaumière Alfred de Musset demande une bouteille de bière, une bouteille d'absinthe, une bouteille de cognac. C'est l'heure et le moment. Phèdre dit à Alfred de Musset de veiller sur la comédienne. Elle recommande à la comédienne de veiller sur Alfred de Musset. Après quoi, elle s'éclipse tout en disant qu'elle va revenir.

Le poète s'assied devant une table en présentant une chaise rustique à Trois-Étoiles. « Ma chère amie, voulez-vous me dire pourquoi Phèdre nous plante ici l'un en face de l'autre? — Mon cher ami, voulez-vous me dire où est allée cette illustre

tragédienne ? (1) — Est-ce qu'elle voudrait nous faire jouer des rôles de comparses ? — Oui, oui, vous aimeriez jouer le rôle d'Hippolyte I »

Et la comédienne déclama les plus beaux vers de la tragédienne. « Non, dit Alfred de Musset, ce n'est pas ce que j'aime; vous savez que la tragédie n'est pas mon affaire ; si jamais je me passionne pour Phèdre, ce sera comme femme du monde I — Oui, dit Aricie d'une bouche railleuse, on connaît vos goûts et vos habitudes.

— N'allez-vous pas me faire un crime de passer mes soirées avec des demoiselles de l'autre monde 1

— C'est le pays où l'on refait des virginités. — Je suis sérieux. Si l'innocence était bannie de la terre, on la retrouverait là. — Je n'en doute pas, mais vous feriez mieux de la retrouver chez vous. — Des bêtises I Vous voulez prêcher aujourd'hui I — Pourquoi pas ? Vous savez bien que le théâtre est l'école des mœurs.

Jésus-Christ changeait l'eau en vin aux noces de Cana. Je voudrais bien

(1) Rachel avait poussé jusqu'à l'Observatoire, où Arago devait Tattendre. (A. S.).

7 4 Alfred de Musset anecdotiqtte

changer le vin en eau aux noces que vous faites toutes les nuits. — Allons I s'écria Alfred de Musset, en voilà encore une qui me dit éloquemment que je fais tous les jours le lundi...»

Alfred de Musset et Aricie s'aimaient d'une amitié dorée d'amour ; la comédienne avait déjà tenté d'arracher le poète à son noctambulisme.

Chaque fois qu'il était galant, elle voulait l'amènera être galant homme la nuit comme il l'était le jour. « Ma chère amie, reprit de Musset, quand on a des yeux qui flambent et une bouche qui rit, on ne prêche pas, on aime. — Eh bien I soit; je vous aimerai si vous voulez que je vous enferme chez moi. — Je ne demande que ça. — Oui, mais vous ferez un stage de six semaines. — C'est dit.

— Vous écrirez une comédie pour moi. — Je veux bien, à la condition que vous me la dictiez de ces lèvres si jolies et si spirituelles. »

Le poète effleura d'un baiser les cheveux de la comédienne : < Que dirait Rachel si elle reparaissait? car elle n'a pas prémédité cette rencontre quelque peu singulière. »

Le garçon de café de la Chaumière,

qui s'était fait un peu attendre, apporta un petit verre de cognac, un moyen verre d'absinthe et un grand verre de bière.

Quoique de Musset allât tous les jours au café et ailleurs, il avait conservé son savoir- vivre. En moins d'un instant, il jeta les trois verres pardessus la tête de celui qui les avait servis. « Je vous ordonne de m'apporterune bouteille de cognac, une bouteille d'absinthe et une bouteille de bière. » Quand Alfred de Musset se fâchait, il prenait un air d'autorité qui imposait. Tout arrosé qu'il fût par les trois verres, le garçon de café obéit. Cette fois, le poète fit avec complaisance sa cuisine bien connue: il se versa de la bière, de l'absinthe et du cognac, dans des proportions par lui très étudiées. Il allait boire ce nectar, comme Apollon lui-même en partie fine avec Daphné, quand la comédienne saisit cette coupe idéale et la jeta à son tour par-dessus la tête d'Alfred de Musset.

Il parut ne pas comprendre, car il dit à la comédienne : « Voulez-vous prendre un verre d'eau? » 11 pensait

qu'Aricie était offensée parce qu'il ne lui avait rien offert. « Gomment, s'écria-t-elle, vous ne voyez donc pas que j'ai jeté votre ivresse dans ce jardin ? »

Alfred de Musset leva sa canne pour frapper la comédienne. Il flambait des yeux et il grinçait les dents, tout à sa colère soudaine. < Frappez, mon ami », dit-elle avec beaucoup de calme.

Désarmé, il laissa tomber sa canne, se jeta aux pieds de la comédienne et lui baisa les mains en pleurant.

Elle le releva bien vite et se promena avec lui pour échapper aux curieux. « Vous êtes sauvé ! lui ditelle tout attendrie. — Oui, vous avez fait ce miracle. Mais dites-moi que vous m'aimez. — Si je ne vous aimais pas, je n'aurais pas fait ce miracle. »...

A. HoussAYE : Les Confessions.

« Une des singularités de cette nature, qui en avait tant, c'était de ne pas vouloir être ce qu'il était et

Alfred de Musset anecdotiqne 77

de viser à autre chose... Il se proclamait positif, et cela dans les sentiments où l'idéal prend ordinairement la part la plus large. Il se posait vis-àvis des femmes en incrédule, en don Juan, il cherchait à réduire l'amour aux proportions matérielles et se moquait de toute aspiration romanesque. Le plaisir était, assurait-il, le seul but que l'on dût poursuivre, tout le reste ne valait pas une plume volante, une bulle de savon, il n'en donnerait pas un fétu de paille. Il insistait pour qu'on le crût, et cherchait à persuader en se persuadant lui-même. Je dois ajouter qu'il ne réussissait pas plus d'un côté que de l'autre. Ses bçaux raisonnements péchaient par la base, son cœur débordait, malgré lui, sur ses lèvres ; ce bonheur qu'il affectait de mépriser était l'objet éternel de ses désira. Pour avoir trop souffert, il ne croyait plus l'atteindre, il s'épargnait, il se ménageait, comme on ménage un ami; il lui échappait, dans un moment d'abandon, une comparaison un peu vulgaire, peut-être, mais qu'il relevait si bien par son gesle et par son sourire !

78 Alfred de Musset anecdotiqne

— En amour, disait-il, on se promet plus de beurre que de pain. On mangue le beurre avec délice, et quand il ne reste plus que le pain sec, on découvre qu'en s'était trompé. Je ne veux pas manger de pain sec. »

Jacques Reynaud ; Portraits contemporains.

Robert de Bonnièresa raconté que Jules Grévy et Alfred de Musset s'étaient beaucoup connus, aux environs de 1835. C'est au café de la Régence où ils fréquentaient tous les deux assidûment qu'ils avaient sans doute fait connaissance. Ils jouaient ensemble aux échecs ; ils se tutoyaient. Après sa brouille avec George Sand, ce fut Grévy que l'auteur de Bolla chargea de réclamer ses lettres à l'infidèle.

< M. Grévy, — dit Robert de Bonnières — quoi qu'il en parût d'abord, était assez le compagnon qu'il fallait à Musset. Car, bien que le poète eût la manie des calembours, des je le crains de cheval, des avec quel as perds-je et la connaissance deKarrà fond, Musset n'était point gai, il avait aussi sa gravité et son dandysme, et il buvait et il aimait les femmes. »

Or, il paraît — qui l'eût cru ? — que Jules Grévy était grand joueur, grand buveur et le reste 1...

Robert de Bonnières ajoute :

« Un de leurs amis communs m*a rapporté que, lorsque l'on montait quelque partie fine dans les conciliabules du café de la Régence, on se demandait les uns aux autres :

— Allons-nous prendre Grévy ?

Et Musset répondait :

— Oui, c'est un bon garçon.

« Grévy était en effet un bon garçon, bonhomme, gracieux, grave, amoureux etfinot. »

Robert de Bonnières :

Mémoires d'aujourd'hui, 3« série

Alfred de Musset était en très bons termes avec le D'' Morel-Lavallée qui lui donna ses soins.

M. Morel-Lavallée, dit M^» Martellet, était un homme de l'âge de M. de Musset, il venait souvent à la maison, il dînait et restait le soir ; ces messieurs jouaient aux dominos.

Ils parlaient littérature. M. Morel écrivait les articles scientifiques relatifs à son métier.

En jouant le soir, M. Morel disait à son partenaire : « A vous de

jouer le Parnasse ! — Le Parnasse a perdu, vo^^ons la revanche. »

M. Musset se plaisait avec son docteur qui ne lui ordonnait jamais rien.

M"* Martbllet : Dix ans chez A.de Musset.

Le 13 avril 1857.

La dernière partie de piquet qui fut jouée entre Alfred de Musset et son oncle, M. Desherbiers, donna lieu à une étrange contrariété.

Il faut que l'on sache qu'au piquet marqué, ou « piquet des curés ».

on ne joue pas d'argent, mais à la fin de la soirée, celui qui a perdu n'est pas content.

Le jour où fut joué cette dernière partie, M. Desherbiers eut le malheur de se tromper en donnant les cartes. Il y eut trois maldonnes.

M. de Musset, sans rien dire, quitta la table de jeu et passa dans sa chambre.

Ne le voyant pas revenir, j'allai voir ce qui lui arrivait.

Il était triste, fâché; il commen-

çaità se déshabiller, il se coucha sans revoir son oncle, il me dit : « Trois fois treize cartes dans une soirée, ce n'est pas tolérable 1 >

M. Desherbiers, à qui je vins dire la chose, me répondit : « C'est la vérité, je me suis trompé trois fois, j'en suis désolé. Si Alfred se fâche pour ça, je n'y puis rien. > Et il partit sans dire bonsoir.

M""» Martellet : Dix ans chez A. de Musset.

Guichardet fut peut-être de nous tous celui qui pénétra le plus avant dans l'intimité d'Alfred de Musset.

L'absinthe avait fait ce miracle. Assis l'un vis-à-vis de l'autre, des heures entières s'écoulaient dans le silence de l'absorption du rêve. Ils roulaient des cigarettes enfumaient; s'ils se parlaient de loin en loin, c'était à mots brefs concernant toujours la mixture opaline :

— Attends un peu... ton absinthe n*est pas faite :

Ou bien encore :

— Comprends-tu ça, toi Guichar-

Alfred de Musset anecdotique Ô3

det, des gens qui gomment leur absinthe I

— Quand je te disais, l'autre nuit, que nous passions notre vie à faire des grogs trop faibles.

— Tu bois des grogs, toi ? quelle hérésie! c'est ce qui donne à ton nez cette nuance violacée des montagnes du Tyrol au lever de l'aurore.

Et quand on quittait la séance, la joie de Musset était de se regarder au miroir en comparant la pâleur mate de son teint aux enluminures vultueuses de son compagnon.

Hbnri Blazb de Bury : Alexandre Dumas.

Quelque jours après la mort du poète [Alfred de Musset], je rencontrai Guichardet ; il l'avait assisté à sa dernière heure et m'en parla longuement, sans émotion, et d'un ton stoïque qu'il avait dans certaines occasions.

— Eh bien, lui dis-je, son exemple va-t-il enfin vous profiter ?

— Quel exemple ?

— Dame I vous m'avouerez pourtant que c'est l'absinthe qui l'a tué»

— J'en conviens, mais cela ne prouve rien contre l'absinthe ; c'est tout simplement qu'il ne la supportait pas.

Henri Blazk de Bury : Alexandre Dumas.

Alfred de Musset allait souvent passer quelques jours à Bury, dans la vallée de Montmorency, chez son ami Alfred Tattet. Il y avait toujours une chambre prête à le recevoir. Et, comme on n'ignorait pas ses tristes habitudes, on avait soin de placer sur sa table de nuit,un flacon de rhum. Or, un soir, en montant se coucher, Musset ne trouva pas le carafon. Gela devait être un oubli du domestique.

Musset donna une autre interprétation à ce petit incident.

— Je ne souffrirai pas cette leçon de tempérance, cria-t-il.

Et il voulut partir sur-le-champ. On eut beaucoup de peine à le calmer et à lui faire entendre que personne ne prétendait juger sa conduite.

A nous raconté par M. Eugène Tatibt. (A. S.).

Alfred de Musset anecdotiqne 85

La princesse Mathilde ayant manifesté le désir de connaître A. de Musset, Alfred Arago le lui amena un soir pour dîner. Mais dans quel état était l'immortel chantre des Nuits ^ c'est à peine s^il put dire quelques mots. Tout le temps que dura le dîner, il resta silencieux, les yeux vag-ues, comme somnolent. Lorsqu'on sortit de table, il se tenait à peine sur ses jambes. Il fallut le conduire au cabinet de toilette. Il fut pris de vomissements. Gela le soulagea.

Après s'être rincé la bouche, il revint alors au salon et, pendant le restant de la soirée, au grand étonnement de la princesse qui l'avait trouvé insipide et grossier, il fut éclatant d'esprit et de grâce.

A nous raconté par M. Eugène Tattet.(A. S.).

La première fois que je le vis, il était assis près de la cheminée, ses ch eveux étaient blonds ; il était

mince et me parut d'une taille ordinaire. Ses mains étaient blanches et maigres ; il battait la mesure avec ses doigts sur son genou.

Il leva les yeux sur moi : c'était un spectre plutôt qu'un homme. Je contemplais cette ruine prématurée ; car il paraissait à peine avoir trente ans, malgré les rides qui sillonnaient son visage.

— D'où viens-tu donc ? me dit-il, comme s'il sortait d'un rêve : je ne te connais pas.

Je devins rouge et je lui dis :

— Est-ce que je vous demande qui vous êtes et d'où vous sortez ?

Il continua à me regarder avec son air hébété.

— Ah I me dit-il. Dans cette maison, tout le monde m'obéit : tu feras, comme les autres.

— Peut-être.

— Il n^y a pas de peut-être, et, pour commencer, je veux que tu boives avec moi. Voyons, que veux-tu?

veux-tu de l'eau-de-vie ou de l'absinthe ?

— Je vous remercie, je n'aime que l'eau rougie, et dans ce moment je n'ai pas soif.

Alfred de Musset stnecdotique 87

— Qu'est-ce que cela me fait ? Je veux que tu boives 1

— Non, lui répondis-je résolument.

Il jura comme un templier, et,

ayant rempli son verre d'absinthe, il l'avala d'un trait.

— A toi, maintenant, bois ou je te bats.

Il remplit deux verres, et m'en apporta un, tout en chancelant. Je le regardai s'avancer vers moi, un peu effrayée de sa menace, mais bien décidée à ne pas céder.

Je pris tranquillement le verre qu'il m'offrait et je jetai le contenu dans la cheminée.

— Oh I dit-il en me prenant la main et en me faisant tourner sur moi-même, mais sans me faire de mal, tu es désobéissante, tant mieux I j'aime autant cela...

Il prit quelques louis dans une de ses mains, un verre plein dans l'autre :

— Bois, me répéta-t-il, et je te les donnerai.

— Je ne boirai pas.

— Oh ! dit-il en riant et en se courbant un peu sur lui-même, quel beau - caractère I inaccessible à la

88 Alfred de Musset Anecdotiqne

peur comme à l'intérêt I C'est égal, tu me plais comme cela. Viens t'asseoir et conte-moi ton histoire.

Je m'assis sans rien répondre.

— Tu as été, n'est-il pas vrai, malheureuse et persécutée ? Je parie que, comme tes compagnes, tu es au moins la fille d'un général...

Mémoires de Céleste Mogador.

Un jour, Alfred de Musset était riche de cinq cents francs. Il se rendit dans une maison hospitalière où il avait l'habitude de fréquenter. Il remit alors tout son argent à la tenancière en lui disant :

— Voilà cinq cents francs, vous vous payerez des dépenses que je pourrai faire ; quand la somme sera épuisée vous me mettrez dehors.

Il resta dans ce couvent près de huit jours.

A nous raconté par M. Eugknb Tattbt. (A. S.)

La seconde fois que je le vis, c'était dans une maison où j'étais en visite après le dîner. Un grand feu flambait dans l'âtre, un lustre chargé de bougies, plusieurs lampes éclairaient le salon, où quelques jeunes femmes s'amusaient d'une discussion ouverte entre Victor Cousin et Charles de Rémusat. Alfred de Musset entra et s'assit près de la cheminée, avec la figure ennuyée d'un homme qui accomplit une corvée. Il regardait les femmes comme s'il eût cherché à les comparer entre elles. Je pus le contempler à mon aise. Il avait alors quarante-quatre ans ; de sa beauté passée, il n'avait conservé qu'une admirable chevelure blonde que dorait le reflet des lumières ; le visage allongé était amaigri ; des rides précoces accusaient les traits ; le front avait de la grandeur, mais la lèvre inférieure semblait amollie et donnait à l'ensemble

une sorte d'expression d'hébétude ; la main, belle et soignée, rassurait parfois les boucles de cheveux. Le costume, et surtout la façon de le porter, avait quelque chose de suranné qui sentait le vieux dandy.

Il consulta la pendule^ tira sa montre, la mit contre son oreille et hocha la tête. Cinq minutes après, il recommença et parut contrarié de reconnaître qu'elle était arrêtée.

Je le regardais avec un intérêt poignant et je me demandais si le génie n'est pas une force extérieure dont l'homme est irresponsable et peutêtre inconscient. C'est à peine s'il avait échangé quelques paroles banales, questions et réponses d'usage avec la maîtresse de la maison. Au bout d'une demi-heure, il se leva tout d'une pièce, resta un instant immobile et traversa le salon d'un pas posé, la taille raide,la tête droite, marchant du talon et les yeux fixés devant lui. Dès qu'il fut parti, une femme qui l'avait attentivement suivi du regard dans une glace dit : « Pauvre garçon I »

Victor Cousin eut un mot méchant qu'il aurait mieux fait de retenir ;

mais il n'était ni bon chrétien ni bon compère, et quand une médisance le tourmentait, il en faisait volontiers part aux autres. L'état de Musset n'était point douteux, et lorsqu'il s'était retiré, chacun avait feint d'être occupé...

Maxime Ducamp : Souvenirs littéraires

Alfred de Musset étant tombé malade, M^^® Colin cru devoir écrire à Paul de Musset pour l'inviter à venir voir son frère :

Le lendemain de l'arrivée de M. Paul, dit-elle, l'Institut envoya deux médecins. Gomme le malade connaissait son mal, il ne voulut rien faire de ce qu'on lui ordonnait.

Il dit: « Ils ne peuvent rien faire.

Ils ne peuvent ni diminuer mon cœur qui est trop gros, ni agrandir la place qui le contient. >

« De tout cela, je prendrai le bain de gélatine. »

Le bain fut apporté auprès du lit du malade. M. Paul était là, il dit : « Je t'aiderai à te mettre dans la baignoire. »

M. Alfred dit : « Non, elle m'y mettra seule, elle est forte.»

Ce seul mot magique me donna la force de prendre mon malade, de le mettre dans la baignoire, de l'y

maintenir le temps d'arranger et de chauffer le lit : cela prêt, je remis mon malade dans un drap chaud, qui lui déplut ; on l'essuya avec ce drap qui fut rejeté par lui, et j'entendis ces mots : « Pas encore ! >

M"» Martellet: Dix ans chez M. de Musset

Après chaque syncope, M. de Musset reposait un peu ; je l'entendais rêver péniblement, le sommeil était plutôt fatigant, il se réveillait triste, inquiet, il regardait autour de lui. — Il me dit un jour : « Adèle suis-je chez nous ? Ne suis-je pas dans une maison de santé ? »

Je lui dis : < Vous êtes chez vous, dans votre chambre ; voyez plutôt vos petits animaux, le chien, le chat. >

— Ah I oui, c'est vrai, je viens de rêver, j'étais malheureux. Il y a encore une chose que je veux te demander : « Suis-je marié ? »

— Non, vous n'êtes pas marié.

Pourquoi demandez-vous tout cela ?

— Si j'étais marié, ma femme, me voyant malade, aurait peur, elle

me mettrait sous la coupe d'un médecin qui, sous le prétexte de me soigner, me rendrait fou.

« Dans une maison de santé, je ne pourrais pas vivre. J'ai peur que l'on m'y mette. Dis-moi que tu ne me quitteras pas. »

— Je ne vous quitterai pas, cela me serait impossible. Si vous mourez le premier, je ne vous quitterai qu'au cimetière.

— Tu viendras m'y voir, il faut aller voir les morts. »

M"» Martellet.

A la mort de M. de Musset, M. Paul fut invité à aller voir M. de Lamartine, pour lui donner des renseignements sur son frère mort.

A propos de cette visite, M. Paul me rappela le moment où son frère, le voyant, le soir, vers les neuf heures, chercher son chapeau pour partir, m'avait dit: «/^ faut qu'il reste.> Je lui avais fait part du désir de son frère. M. Paul, alors, s'était assis près de son Ut, et moi, pensant qu'ils au-

Alfred de Musset anecdotique 9Ô

raient quelque chose à se dire, je m'étais éloignée par discrétion.

Le malade dit aussitôt : « Elle aussi. » Au moment où il voulut parler, il lui prit une syncope douloureuse et longue, après laquelle il s'endormit d'un sommeil profond.

Vers dix heures, M. Paul voyant son frère si calme, si tranquille et dormant paisiblement, s'en alla ; voilà pourquoi il n'était pas là à trois heures du matin quand le poète mourut.

M"» Martbllet

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