‹ Alfred de Musset intimeChapitre 24 sur 28 · LE POÈTE ITALIEN LÉOPARDI · texte numérisé non relu

LE POÈTE ITALIEN LÉOPARDI

Nous ne connaissons guère, en France, les poètes de l'Italie moderne ; les motifs en sont assez simples. On nous en parle à peine, on ne nous les traduit pas. Or, nous autres Français, nous ne demandons pas mieux que d'admirer ce que fait le voisin, quelquefois même trop vite et trop aisément, mais encore faut-il qu'on nous avertisse. Si l'on nous apporte de Naples un opéra de Donizetti ou une chansonnette de Cottran, nous applaudissons de tout coeur, mais nous ne faisons pas le voyage pour les aller chercher.

Une autre raison de notre ignorance ou, pour mieux dire de notre indifférence à cet égard, c'est que les Italiens euxmêmes ne s'accordent pas entre eux sur le mérite des gens qui honorent leur pays. Comme il n'a pas de capitale (ce n'est pas sa faute assurément), il s'ensuit que chaque petit Etat, presque chaque petite ville, devient un centre à part.

Pour un Vénitien, pour un Florentin, il n'y a de chefsd'œuvre qu'à Venise ou à Florence. Il n'est pas rare de voir les esprits les plus distingués être d'avis opposés sur ce qu'on fait chez eux ; en parlant d'un livre contemporain, l'un vous dira : « C'est un patois informe, » l'autre : « C'est la plus belle chose du monde; depuis le Dante, rien de pareil, etc., etc. »

L'étranger, pendant ce temps-là, ouvre les yeux et les oreilles, et ne sait pas trop à quoi s'en tenir ; l'esprit de clocher démolit le temple.

Nous autres Français, du moins, nous nous disputons en famille, il est vrai, au café ou dans les salons; mais, quand

nous voyageons et qu'un étranger nous demande, dans un voiturin ou sur un bateau à vapeur, si Victor Hugo est un grand poète, nous répondons tout de suite : « Oui, monsieur ; » et si Casimir Delavigne est aussi un grand poète : « Oui, monsieur. » Il ne s'agit pas de savoir si l'un est né à Montrouge et l'autre à Pontoise.

Un troisième motif qui nous éloigne encore de la littérature italienne moderne, c'est qu'il est extrêmement difficile de la traduire de manière à en donner une idée juste, et que peu de personnes en France savent passablement l'italien. La mode des bonnes anglaises met un enfant de dix à douze ans en état de lire lord Byron, mais parmi tant de jeunes personnes si charmantes et si bien élevées, à qui Bordogni et Geraldi apprennent à roucouler devant un piano, combien peu comprennent ce qu'elles disent !

Nous n'avons pas ici la prétention de mettre le lecteur au courant de cette littérature qui compte pourtant, dans plusieurs points de l'Italie, des talents si divers et si originaux.

11 fie nous appartient pas, à nous, barbares, de trancher à Paris ces questions qui se discutent au delà des Alpes. Nous évitons même de citer des noms qui nous sont bien connus, et que nous aurions grand plaisir à faire mieux connaître s'il nous était possible. Nous ne voulons parler que d'un seul écrivain qui vécut pauvre, infirme, et qui est mort il y a peu d'années en laissant un petit volume de 180 pages qui sera immortel en Italie.

Jacques Léopardi est né en 1798 à Récamati, petite ville de la marche d'Ancône.

Naître dans une petite ville est une chose grave pour un Italien ; c'est y vivre et y mourir, c'est s'y ennuyer ou s'y plaire, mais ne rien connaître au delà ; c'est presque toujours être pauvre et n'avoir pas le droit de montrer de l'ambition.

Point d'école, de collège, d'université à Récamati ; point de carrière, par conséquent.

Le père de Jacques Léopardi (qui, peut-être, vit encore) était pourtant un homme instruit. Les révolutions qui agitèrent l'Italie à la fin du siècle dernier et au commence

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ment de celui-ci l'avaient poussé hors de son petit désert; il s'était formé des opinions sur les événements qui se succédaient. Il s'y était intéressé, il y avait pris part, et il avait mal réussi comme bien d'autres ; le mouvement qu'il s'était donné l'avait fait remarquer par ses concitoyens, et, en attendant un plus grand théâtre, il acceptait le modeste rôle de l'homme important de Récamaii.

Ce fut dans la bibliothèque de son père que le jeune Léopard! étudia. Il apprit d'abord le latin, puis il voulut, par goût, étudier le grec, et il y parvint en si peu de temps qu'à l'âge de dix-neuf ans il composa deux odes grecques qui furent sérieusement admises par les Hellénistes de l'époque. Elles eurent même les honneurs de la mystification connue en pareil cas : on les attribua à Anacréon.

Léopardi vivait seul avec les anciens. Il était doué d'une mémoire prodigieuse, d'une curiosité pénétrante, d'une rare faculté de déduction, de passions ardentes et d'une âme intrépide ; il sonda et approfondit tour à tour les sources où les grands esprits de l'antiquité et de tous les temps, avaient puisé l'adoration pour Dieu, l'amour des hommes, le dévouement à la patrie, mais il reconnut d'abord que l'Italie était malheureuse et que, ne sentant pas toute l'étendue de ses malheurs, elle était incapable de les faire cesser. Les hommes lui semblèrent ensuite comme à bien d'autres, remplis de folie et de vanité. Il ne comprenait ni leur ambition, ni leurs efforts, ni leur impatience et il pensait sans cesse au néant.

Quant à ce qui regarde l'adoration divine et les idées religieuses, il ne put voir en Dieu qu'une cause sans raison, et si quelquefois il se sentait porté à ne point lui refuser l'intelligence, c'était pour accuser sa méchanceté.

Ainsi son esprit repoussa d'abord ces trois grands mobiles de la poésie : l'humanité, Dieu et la patrie. Son cœur l'y ramena souvent, mais pour s'en plaindre.

Malgré de si tristes préventions, il eût pu trouver dans des sentiments moins généraux, quelques douces émotions, mais la nature et les circonstances lui en avaient refusé tous les moyens. Il ne pouvait aimer son père qui ne l'aimait

pas, et à qui les idées libérales du jeune Léopardi semblaient autant de crimes; enfin, il était contrefait. En Italie, les femmes ne comprennent guère que l'esprit puisse se faire aimer. Elles l'apprécient sans doute, et l'honorent, mais jamais un bossu, eût-il dans la tête tout le génie d'Apollon, ne vaudra pour elles celui qui en aura la forme « La forme avant tout, » comme dit Bridoison.

En demandant plus bas et en se contentant à moins, Léopardi eût pu facilement trouver des joies et des distractions, mais il dédaignait les jouissances qui nuisent à l'âme, et, ne pouvant être heureux dignement, il aimait mieux se respecter et souffrir ; aussi le désespoir paraît-il toujours dans ses écrits, le dégoût jamais.

Déjà, en 1820, Léopardi s'était fait connaître par son Ode à l'Italie, par celle à Dante, et celle adressée à l'abbé Angelo Maï, pour le féliciter de la découverte qu'il venait de faire de plusieurs livres, De la République de Cicéron. Les hommes de lettres considéraient ce jeune poète comme le successeur immédiat de Pétrarque, et les érudits applaudissaient à sa traduction de plusieurs livres d'Homère et de Virgile, à des notes sur la Chronique d'Eusèhe^ à celle sur le livre De la République de Cicéron.

Tiré du Roman par lettres :

Cette nuit je suis descendu dans le parc; elle y était. Je me suis approché d'elle; elle a fermé un livre qu'elle tenait à la main.

— Croyez-vous aux pressentiments? m'a-t-elle dit.

— Oui, certes, ai-je répondu.

— Vous arrive-t-il, a-t-elle continué, de passer dans une rue et de vous dire tout à coup : « Voilà telle personne de connaissance ! » On s'approche et on voit qu'on s'est trompé. Cent pas plus loin on rencontre la personne qu'on avait cru reconnaitre,

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et qui était à une distance beaucoup trop grande pour qu'on pût l'aperecvoir.

— Il m'est arrivé cent fois, lui dis-je, de sentir que tel de mes amis viendrait dans la soirée, sans avoir aucun motif de l'attendre, comment expliquez-vous cela? Moi je ne m'explique rien. Croyez-vous au magnétisme?

Elle sourit à ce mot.

— Je voudais croire et je ne crois pas, dit-elle, tant de lois immuables autour de nous ! Et dès qu'on réfléchit un peu... En vérité, je désire et je crains, et je m'arrête avec une double terreur devant la porte enchantée.

— Oh! me suis-je écrié, sans des milliers de dupes et de fripons, qui s'en sont mêlés comme de tout au monde, quelle magnifique, quelle immortelle découverte! Mais on a monnayé le minerai d'or; ils ont tout tué avec leurs barres de fer, et leurs somnambules.

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