LOUISE
Brillante comme une larme.
PRÉVAN
Vous avez lu M'"^ de Staël ?
Une des plus jolies lettres qui aient paru au nombre des documents inédits que M. Maurice Clouard a réunis sur les amours de George Sand et d'Alfred de Musset, est assurément cette épître d'Augustine Brohan au frère du poète, où la spirituelle comédienne rappelle que « simplement, sans que cela fût la suite ou le commencement d'un autre voyage du cœur, il avait plu à Musset de se plaindre à elle de ces horribles souffrances qui avaient aigri et changé sa nature première » .
Et elle ajoute :
Cela, parce qu'il avait compris quelle sympathie il y avait dans mon, âme pour sa pauvre âme brisée.
Souvent il m'a dit que s'il y avait un remède pour le sauver de cette incurable maladie qui le minait, c'est moi qui saurais le trouver.
Ces paroles ne semblent-elles pas confirmées par Musset lui-même, dans ce curieux billet du poète que nous avons eu la bonne fortune de retrouver?
Ma chère Brohan,
Je n'ai pas voulu vous écrire que vous étiez charmante, parce que je voulais vous le dire ; mais vous
le savez, je suppose. Ce dont je veux que vous ne doutiez pas, c'est que votre gentil cadeau m'a fait le plus grand plaisir et que je vous conserverai toujours ce bon souvenir d'une amitié qui vaut bien des amours.
Tout à vous,
A M"^ Augustine Brolian :
Adieu!... Rapportez-nous vos yeux Si charmants quand ils sont joyeux, Si doux quand vous êtes pensive!
Avant d'aller sur l'autre rive Rencontrer fortune et succès (Tandis que je perds mon procès) ♦ Prenez votre mine attentive.
Regardez-vous dans un miroir français :
Voyez cette petite fille Après laquelle Mez (1) sautille; Ce rond visage au nez pointu, Amusant comme un impromptu; Cette taille leste et gentille; Ces perles fines où babille L'esprit charmant de la famille ; Cette fossette à l'air moqueur, Ces bonnes mains pleines de cœur, Ce corset qu'a serré Domange, Ce diablotin fait comme un ange...
Que l'heureux Desmarest poudra :
Ah ! Brohan, ma chère, en voyage Est-il bien prudent, à votre âge, Que vous emportiez tout cela?
(1) Bonne d'Augustino Brohan.
Augustine Brohan a dit du poète : *
« Alfred de Musset appartient à la jeunesse, à ce qui souffre, à ce qui aime, et j'ai été jeune en son temps. »
Après la mort d'Alfred de Musset, M""' Sand s'empressa d'écrire un roman {Elle et Lui) où l'on reconnaissait, dans certain personnage, Alfred de Musset qui y était fort maltraité.
Je n'avais pas pu le lire, car, lorsque je lisais de ces choses qui me faisaient tant de mal j'y pensais toujours et ne pouvais plus dormir.
Ma seule consolation était d'aller pleurer sur sa tombe. Je ne voyais personne en ce moment à Paris pour aller dire ma peine.
On m'indiqua M. Bersier, un pasteur protestant qui demeurait boulevard du Temple. J'avais lu de lui, sur M. de Musset, un article qui m'avait plu.
J'allai le voir, je lui dis mon chagrin.
Il me répondit:
— Consolez-vous, lisez la NuJt d Octobre. Elle n'effacera jamais ce qu'il lui a laissé là...
M"* Lardin de Musset a fait savoir que les héritiers de son frère avaient reçu en moyenne, de vingt à vingt-cinq mille francs par an.
Au mois d'octobre 1885, le 29, on parla de faire graver, sur le tombeau, la dernière strophe de Rappelle-toi.
M. Paul de Musset avait écrit à sa mère que cela coûterait cher, une somme que Madame trouva excessive.
Elle m'en parla dans une lettre à cette date':
(( Cherchez donc vous-même, m'écrit-elle, un graveur un peu moins cher. »
Je trouvai le graveur qui me demanda tant par lettre à graver. Le tout montait à moins de vingt francs.
Immédiatement Madame m'écrivit que je fasse graver les vers :
Rappelle-toi, quand sous la froide terre (1) Mon cœur brisé pour toujours dormira, Rappelle-toi, quand la fleur solitaire Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.
Je ne te verrai plus, mais mon âme immortelle Reviendra près de toi, comme une sœur fidèle. Écoute dans la nuit Une voix qui gémit :
« Rappelle-toi! »
Un peu plus tard, me trouvant au Père-Lachaise avec M. Paul, lorsqu'il vit les vers gravés au revers de la pierre, il parut surpris. Je lui dis que c'était par ordre de M""" de Musset, que je les avais fait graver.
Il me dit :
— Ma mère m'en avait parlé, mais j'aurais voulu faire graver autre chose.
(1) Il ne voulait pas qu'on dise froide pierre.
M'"'' de Musset désirait savoir de quelle maladie était mort son fils.
A ce sujet, le journal le Courrier de Paris, publia, le 5 mai 1857, le document suivant :
On nous communique la lettre suivante adressée à M. Paul de Musset, par le médecin qui a soigné son frère à ses derniers moments.
Nous la publions parce qu'elle contient des détails précis sur la maladie qui a emporté l'illustre poète.
Mon cher Monsieur,
Puisque Madame votre mère désire savoir le nom de la maladie qui nous a enlevé votre illustre frère, le voici : c'est une affection du cœur, et, plus exactement, une altération des valvules aortiques.
Il en souffrait depuis longtemps, et M. le professeur Rostan a même été surpris du degré avancé où il était parvenu sans avoir de plus grands symptômes (1).
Recevez, Monsieur, l'expression de mes profonds regrets de la perte d'un homme si distingué qui honorait depuis longtemps son pays.
Votre tout dévoué,
Morel-Lâvalléb.
Paris, le 4 mai 1857.
Je fus chargée, par Paul de Musset, d'aller faire apostiller par ses amis, membres de l'Institut, la demande d'un terrain au cimetière de l'Est. Voici cette demande :
(1) Le professeur Rostan était un des médecins envoyés par l'Institut.
Paris, 2 juin 1857.
Monsieur le Préfet,
Alfred de Musset dont la mort prématurée cause en ce moment une émotion si profonde, est né à Paris. Comme la plupart des grands poètes, il ne laisse pas de fortune.
Dans une élégie touchante que tout le monde connaît, il a exprimé le vœu suivant :
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière :
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère.
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
Afin de pouvoir répondre au désir formulé dans ces vers, je prends la liberté de m'adresser à vous. Monsieur le Préfet, pour obtenir la concession gratuite d'un terrain de cinq ou six mètres carrés, espace rigoureusement nécessaire à Térection d'un tombeau modeste, orné d'un buste en marbre offert par le statuaire Barre, et accompagné d'un saule pleureur.
Le poète si justement regretté n'est pas seulement une des gloires de la France, il est aussi un enfant de Paris, et j'ose espérer que sa ville natale voudra bien accorder à l'un des esprits les plus aimables et les plus aimés qu'elle ait produits une dernière demeure digne de lui.
Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma haute considération.
Paul DE Musset.
Je recommande à la bienveillance de Monsieur le Préfet la demande de M. Paul de Musset; que le vœu exprimé d'une manière si poétique et si touchante par son frère soit rempli. La ville de Paris doit un tombeau à un poète né dans ses murs, et dont la mémoire ne finira jamais.
Prosper Mérimée, de V Académie française .
Je me joins cordialement à mon cher Mérimée.
Empis, de r Académie française.
Le saule que demande ce jeune et charmant poète aura des pèlerins, à présent ceux qui l'ont aimé, et toujours, ceux qui sauront aimer et lire la poésie impérissable.
Puisse la ville de Paris planter, renouveler perpétuellement cet arbre mélancolique sur sa tombe.
Alfred de Vigny, de l'Académie française.
Je me joins à mon confrère dans le vœu qu'il exprime en faveur d'un des rares poètes dont le nom restera, vivra.
Sainte-Beuve, de l'Académie française.
Un fragment de lettre de Charpentier, l'éditeur de Musset :
J'offris de faire les démarches pour que la ville de Paris, où était né Alfred de Musset, accordât quelques mètres de terrain. A cet effet, je m'adressai à l'un des administrateurs les plus éclairés, à M. Hus-
son, qui s'y prêta de la meilleure grâce et de la meilleure volonté, plusieurs membres du Conseil municipal, entre autres, M. Delangle, étaient de cet avis. Mais M. Haussmann hésita, fit des objections... Cela fut rapporté à M. Alfred Arago. Il en parla au prince Napoléon qui le dit à l'empereur. Sa Majesté Napoléon III répondit :
— Que l'on cherche la place au cimetière de l'Est, c'est moi qui paierai!...
Quelques jours après, M. Paul de Musset vint me parler des frais qu'exigerait le tombeau. J'offris surle-champ de les acquitter entièrement; il n'accepta que la moitié du prix.
Charpentier ajoute :
J'agis aussi dans les intérêts de M^^° Cohn, dont
j'avais pu, mieux que personne, apprécier le zèle et le dévouement pour Alfred de Musset et qui a, par ses soins dévoués, actifs et intelligents, prolongé l'existence du poète.
Après la mort de mon cher poète, je restai en correspondance suivie avec Paul de Musset. Je lui rendis des services,
Je fis des démarches qui lui évitèrent des courses ennuyeuses; je connaissais les relations d'affaires de son frère; et j'étais connue partout où il y eût des choses à régler.
Je le faisais pour mon compte, mais j'avais souvent à l'avertir des articles qu'il devait connaître,
J'ai l'autographe de Paul de Musset du modèle pour une demande à S. M. l'Impératrice, d'un débit de tabac, demande qui n'aboutit pas. J'ai la réponse de M. Damas-Inard, secrétaire de Sa Majesté.
Plus tard M. De LaRozerie, adressa directement une requête, ou rappel de demande, à M. Magne, ministre des Finances. Il appuya lui-même sa requête en informant le ministre de ce que j'avais été pour Musset abandonné de sa famille et combien peu on s'était occupé de moi.
Voici le modèle dont j'ai l'autographe de Paul de Musset :
Paris, le 5 mai 1857.
Madame,
Le deuil général causé par la mort d'Alfred de Musset, me donne le courage d'adresser à Votre Majesté une demande qu'Elle seule peut écouter.
Pendant dix ans j'ai prodigué des soins maternels à cet homme célèbre, et j'ai la certitude d'avoir prolongé de quelques années son existence, malgré une maladie de cœur qui a fini par triompher de mes soins et des ressources de la science et de l'art.
Une succession embarrassée met les héritiers dans l'impossibilité de reconnaître mes longs services comme ils le voudraient, et c'est d'après leurs conseils que je m'adresse à Votre Majesté !
Ma santé épuisée par les veilles, mon moral abattu par les secousses et le chagrin ne me laissent plus les forces nécessaires pour subvenir par mon travail aux besoins de la vie. N'étant ni parente ni
alliée de M. de Musset, je n'ai de droit régulier à aucune pension ni rémunération publique. Et cependant je suis bien de la famille du défunt que tout le monde regrette, si le dévouement et l'abnégation peuvent être considérés comme un lien.
Le commerce d'un si grand esprit m'a élevée audessus de ma condition ; mais n'ayant pas de titre réel à faire valoir, je ne puis trouver dans les administrations qu'une bienveillance stérile.
C'est avec un profond sentiment d'humilité que je soumets à Votre Majesté ma triste situation, en lui demandant sa recommandation pour obtenir le privilège d'un débit de tabac.
Votre Majesté est femme et bonne. Je ne vois qu'Elle au monde qui me puisse accorder sa protection.
Dans cet espoir, j'ai l'honneur, avec un profond respect, Madame, d'être
de Votre Majesté la très humble et très obéissante servante,
Adèle Colin.
Apostilles de la demande adressée pour l'obtention d'un bureau de tabac, en faveur de M"** Adèle Colin.
Le 8 avril 1858.
Je prends la liberté de recommander M""" Colin à toute la bienveillance de M. le Ministre. — Elle en est digne à tous égards ; elle a été la garde-malade dévouée de mon illustre ami. Elle a été son secrétaire et nous lui devons de beaux vers qui eussent été perdus sans sa mémoire.