LE FOL
Ce conseil est mauvais ; si tu meurs aujourd'hui De plaisir; moi, demain, je vais mourir d'ennui.
LE ROI
Ma maîtresse ! Je veux, puisque mon sort s'achève. Au sommeil éternel m'en aller dans un rêve; Et qu'empruntant une aile aux suaves concerts Mon âme, comme un chant, s'exhale dans les airs. Ah ! s'il nous faut mourir en justaucorps de soie, A défaut de la gloire, amis, prenons la joie; Car la joie, après tout, c'est le meilleur des biens : Des fleurs, du vin de Chypre... et mes Italiens !... Rions ! 0 Dieu vengeur ! ô l'horrible souffrance ! Un prêtre, un aumônier! Adieu, ma belle France!...
Et du page qui court une torche à la main Le mantel d'or pourtant flotte sur le chemin. Car il sait avertir de loin la Féronnière... Mais dans sa chambre où dort la lampe funéraire, L'avocat à l'œil dur est en habits de deuil ; Il se penche pour voir sa femme en son cercueil Et dit : « Le duc d'Étampe eut pour lui sa Bretagne. Bien ! au lieu du remords le mépris l'accompagne ; Chateaubriand eut peur et n'ouvrit qu'un tombeau ; Sa vengeance boiteuse oublia le plus beau. Mais, certes, qui verrait cette femme en sa couche, Avec ce maigre corps, ces longs bras, cette bouche Convulsive, où la mort ressemble à la douleur. Qui n'a plus rien d'humain, pas même la pâleur; Qui verrait ce cadavre et se souvient de l'ange. Celui-là frémirait, sachant comme on se venge!... François, si tu la veux, je vais te la porter ; Puisqu'au jour de mourir, il te faudra compter
Par maîtresse une tombe, allons î et qu'à l'envie La peste affreuse et blême au plaisir vous convie ; Qui fut vierge en tes bras, comme un fantôme en sort, Et ton royal amour n'a donné que la mort ! La voilà. Quand sa mère au ciel rendit son àme, Ses mains avec ses pleurs en avaient fait ma femme; Elle, hors la pauvre enfant, n'avait pas d'autres biens. Et la voilà ! Son corps ferait horreur aux chiens ! Tant mieux et que le roi la suive, et que la terre Comprenne la leçon puissante et salutaire!... Mais si ce roi pourtant ne devait pas mourir ? » — Et de la part du roi quelqu'un cria d'ouvrir. — Il tressaillit et, comme il allait à la porte, Se retourna deux fois, disant : t Elle est bien morte. »
On lit sur un monument funéraire du Père- Lachaise :
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré ;
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
Ces vers charmants sont d'Alfred de Musset. Cette tombe est la sienne.
Un barde américain, le colonel Ascasuli, s'étant arrêté, quelques mois après la mort du poète, devant ce petit mausolée, fit vœu de rajiportcr du Rio-dela-Plata un saule qui servirait de compagnon à celui qui avait été demandé par le poète à l'amitié et au souvenir.
Cette i>rome.sse vient de recevoir son exécution.
Arrivé à Buenos-Ayres, le colonel Ascasuli fil
venir des bords du Parana un saule pleureur {salex inouron) qui fut soigné à Buenos-Ayres jusqu'au 12 mai dernier. Le saule quitta la Plata avec le colonel Ascasuli, à bord de la Saintonge, pour être transbordé plus tard sur le grand paquebot la Guyenne, traité à l'égal d'une relique, par le commandant, les officiers et les passagers. Après avoir traversé ainsi le Grand Océan, l'arbuste argentin a été placé, samedi 15 juillet, sur la tombe de l'auteur de Bolla et des Nuits.
Tout le monde tiendra compte au colonel Hilario Ascasuli de s'être inspiré d'un sentiment qui prouve l'élévation et la délicatesse de son cœur, et d'avoir mis à réaliser son projet une si belle persévérance.
{La Presse, 22 juillet 1864.)
Au mois d'août suivant le 24, la veille de la Saint- Louis, j'allai au Père-Lachaise faire une visite à mon cher poète. Il avait choisi ce saint et ce jour pour recevoir de ses amis les souhaits de sa fête, son nom était Louis-Charles- Alfred.
Je vis le saule de La Plata et j'écrivis au colonel Ascasuli :
En faisant mon pèlerinage à la tombe de mon cher Alfred de Musset, je ne saurais vous dire combien j'ai été touchée en voyant le saule que vous avez planté sur cette chère tombe. Je souhaite de tout mon cœur qu'il grandisse.
Merci, Monsieur, de votre beau et grand sentiment. Je le comprends. Ayant eu l'honneur de l'entourer de mes soins pendant les dix dernières années de sa vie, tout le bonheur qui me reste est de voir
honorer la mémoire de mon grand et bon Alfred de Musset.
Et surtout, Monsieur, j'admire la vénération et la persistance que vous avez mise à accomplir cette tâche aussi honorable que belle.
Pardonnez-moi la liberté que je prends de vous adresser mes humbles remerciements.
Recevez, Monsieur, l'expression de mes salutations respectueuses.
Adèle Colin-Martellet.
Je reçus une réponse très gracieuse à cette lettre.
Le 11 juin 1899, la comtesse d'Yanville de Grangues m'avait promis de me conduire au Père- Lachaise, sur la tombe d'Alfred de Musset, avant son départ pour la campagne.
Elle a gracieusement tenu sa promesse*
Nous avons trouvé devant la tombe du poète un monsieur russe accompagné de deux jeunes dames. Il était en train de copier les vers Rappelle-toi (\\\\ sont gravés au revers de la pierre.
Ce monsieur m'a dit qu'Alfred de Musset était le plus grand poète de France, qu'on l'aimait beaucoup en Russie et qu'il était traduit dans toutes les langues.
Cela m'a fait grand plaisir.
Pour lui rendre sa politesse, je lui parlai do Pouchkine dont on venait de célébrer le centenaire.
Il dit:
— C'est malheureux qu'il soit mort si jeune, c'est un Français qui l'a tué en duel.
Je lui répondis :
— Ce n'est pas un Français, c'est bien un Allemand de nom et d'origine. C'est M. de Heckeren, qui habitait la Russie et qui était l'amant de M""® Pouchkine. Provoqué à se battre avec le poète, il le tua en 1837, à l'âge de 38 ans.
M. de Musset disait à propos de cette mort du poète russe, qu'il déplorait : .
— C'était bien assez de lui prendre sa femme. Il aurait dû faire comme mon ami Mérimée qui, en pareil cas, offrit sa poitrine et tira en l'air.
M. de Heckeren, ne pouvant plus habiter la Russie, est venu en France.
M. de Musset, à l'occasion de la fête donnée aux Tuileries et dont j'ai parlé plus haut, écrivit un rondeau adressé à M""^ Fortoul.
Il est imprimé dans le volume posthume, page 69.
Il est aisé de plaire à qui veut plaire. D'un ignorant un bavard écouté, D'un journaliste un rimailleur vanté, Sans nulle peine y trouvent leur affaire. Louer un sot, c'est pure charité.
Une Araminte à demi centenaire Dans son miroir trouve un portrait flatté. De nos bas-bleus si l'éloge est à faire, Il est aisé.
Mais s'il faut peindre avec sincérité L'air simple et bon, la grâce involontaire,
33i ALFRED DE MUSSET INTIME
L'e>prit facile et la raison sévère.
D'un double charme entourant la beauté, — D'un tel portrait, certe, on ne dira guère : « Il est aisé ! »
M. de Musset écrivit le même Jour une belle page sur cette brillante fête. Je regrette de n'avoir jamais retrouvé le manuscrit. Il n'est pas passé dans mes mains.
Je suis entrée il y a quelques années dans la maison de la rue du Mont-Thabor que Musset habitait à cette époque, j'ai regardé la fenêtre de la chambre où le poète mourut, il y a près de cinquante ans.
M. de Musset payait mille francs pour cet appartement. Après sa mort, il fut loué deux mille francs à M. Goyctcho Leone, sous-directeur à la Compagnie générale maritime. Il défendit expressément d'y faire aucune réparation.
Le 6 mars 1897, un admirateur du poète des Nuits, M. Charles de Berkeley, vint me voir.
— Je viens vous voir, madame, parce que je me le suis promis, après avoir lu l'article du journal le Temps, par M. Adoljjhe Brisson, du 10 août 189(3.
J'étais en Suisse ; je voyage beaucoup.
Tout d'abord, je voulais vous écrire, mais je m'arrêtai à ceci : à mon premier voysige à Paris, j'irai voir la gouvernante d'Alfred de Musset.
J'ai hésité, je n'osais pas, car bien que vous me voyiez grand et fort, je suis un timide.
Enfin me voilà. Je commence par vous dire que je ne puis vous être d'aucune utilité, ni vous non plus pour moi.
Je suis un admirateur passionné de Musset que je n'ai jamais vu.
Je le crois sincère. Quand je rencontre dans son œuvre un beau caractère, sensible et bon, je me dis : « C'est lui, c'est bien lui ! »
Ma mère savait combien j'aimais ce poète ; aussi un jour que j'avais mérité une récompense, elle alla m'acheter les premières poésies d'Alfred de Musset.
Je n'ai jamais été aussi heureux, je m'en suis toujours souvenu, j'ai toujours ce bouquin, avec la date. J'ai tout ce qui a paru de lui.
Je m'occupe de littérature, d'art, de peinture, etc.
J'ai de la fortune, je voyage, je ne suis pas journaliste. Je n'écris pas pour gagner de l'argent, mais pour mon agrément.
Je tiens à vous dire que je suis content de vous avoir vue.
En causant avec vous, je comprends que j'avais raison de penser de Musset tout le bien que vous m'en dites et qu'il méritait tout ce que vous avez été pour lui. Cela confirme le jugement et l'idée que je m'en étais faite.
Nous avons causé longtemps. J'écoutais cet homme, beau causeur et qui parlait si bien de ce que j'aime, au point que l'obscurité nous surprit.
Il me dit :
— Avant de quitter Paris, je reviendrai vous voir.
Ce monsieur est revenu pour me dire au revoir. Il ne me dit pas adieu. A mon âge on n'est pas sur de me retrouver quand on reviendra.
En me quittant, M. Charles de Berkeley ajouta :
— Écrivez ceci : M. Henri Heine a dit en parlant d'Alfred de Musset : « Un grand poète de tous les temps. Le plus grand poète des temps modernes. »
Je vis aussi à peu près dans le même temps et les mêmes circonstances, un jeune écrivain, M.Jean Morin, qui avait lu aussi l'article du Temps. Il était venu aussi pour me voir, pour parler à la gouvernante d'Alfred de Musset.
Ce monsieur me dit :
— J'ai écrit un livre, une étude sur la littérature et les auteurs contemporains. Ce livre est chez l'imprimeur en ce moment; aussitôt prêt je vous en donnerai un exemplaire.
Il m'apporta son livre intitulé : Etudes et Paysages, qui traite divers sujets.
L'œuvre d'Alfred de Musset y est traitée d'une manière parfaite selon mon faible jugement.
Je n'ai rien lu sur ce sujet (jui m'ait fait autnat de plaisir.
Jean Morin (pseudonyme de M. Lcpers) causa si bien que je l'écoulai longtemps. Quand on me parle de mon cher poète, je ne compte pas le temps, je ne m'arrête plus. J'oublie.
Nous avons parlé des personnes qui étaient antipathiques à M. d(^ Musset. Je lui racontai qu'un
jour on avait changé le coiffeur du poète. Le garçon qui vint lui déplut. Je proposai alors à Monsieur d'acheter un fer à friser qui me servit toujours depuis. Je dis à ce monsieur :
— J'ai encore ce fer.
Il me demanda si je voulais le lui donner.
— Oui, certes, dis-je.
Je reçus il y a cinq ans une lettre de faire-part de M""^ Lepers- Son mari était mort, c'était Jean Morin.
Un ami d'Alfred de Musset, le seul qui reste de tous ceux qui m'ont vue chez lui, M. DeLaRozerie, vint me voir et me dit :
— Allez voir M. Paul Déroulède. Il voudrait savoir de vous si une canne, qui lui a été donnée comme ayant appartenu à Alfred de Musset, était bien celle du poète. Il avait aussi d'autres objets à vous montrer, disait-il, vous les verrez en même temps.
Je reconnus la canne ; mais les autres choses je ne les avais jamais vues.
J'ajoute que M. Paul Déroulède, que je ne connaissais pas, fut parfaitement aimable pour moi et reconnaissant de la démarche que j'avais faite.
Longtemps après, quand on joua Lorenzaccio. M. Déroulède vint me voir, me demanda si j'avais vu jouer la pièce et si j'avais lu V Histoire d'Amour de Mariéton.
Je lui dis :
— Je n'ai vu ni l'une ni l'autre.
— Eh bien! je vais vous envoyer le livre et je viendrai vous prendre un de ces soirs pour vous conduire à la Renaissance.
Tout cela fut fait. Je vis la pièce, je vis Sarah Bernhardt. Cela me donna un peu de bonheur et bien du plaisir.
Un peu plus tard, je fus invitée à déjeuner chez M. Déroulède où devait se trouver un journaliste très en vue, M. Henry Fouquier, du Figaro.
M. Déroulède voulait lui montrer la gouvernante d'Alfred de Musset, lui parler de ma situation précaire, de mes quatre-vingt-deux ans.
On ne parvint pas à intéresser ce monsieur. Il dit qu'il lie voyait rien à faire au Figaro dans mon intérêt.
M. Déroulède s'est donné beaucoup de peine, il a fait des démarches pour moi ; dont je lui suis infiniment reconnaissante.
Le 26 décembre 1897, il vint me prendre à une heure, avec M"' Déroulède, pour me conduire à la matinée du Théâtre-Français oii l'on jouait La plus belle fille du monde. Il me dit :
— C'est votre Noël.
On ne peut pas être meilleur, ni plus aimable que ne l'a été pour moi M. Paul Déroulède.
Il s'est souvenu «iii'il riait le neveu d'Emile Augier et que son oncle lut un des meilleurs amis (hj poète Alfreddc Musset, undeceux (pie j'ai connus le iiiiriix ol In pins longtemps.
Il avait été dit et écrit entre M. Paul et moi que beaucoup de fragments inédits qui m'étaient restés dans les mains trouveraient leur place dans la Biographie.
Je portai plusieurs fois à M. Paul des articles divers inédits; je lui en disais les titres et les sujets ; chaque fois il me répondait de « serrer » cela, qu'il me le demanderait plus tard, qu'on Texaminerait ensemble, et qu'il avait beaucoup de choses à me demander.
La Biographie d'Alfred de Musset, par son frère, fut écrite et imprimée sans qu'on me demandât d'autres renseignements que sur Marzo.
On m'avertit qu'il y avait un exemplaire chez la concierge qui m'était dédié.
Les vers à Buloz, que je vais transcrire ont été imprimés dans Mussetcliez lui, paru dansla/?ey«e de Paris et de Saint-Pétersbourg, en décembre 1887. '
Ces vers à Buloz furent aussi imprimés dans La Lecture, en 1889, dans Musset cliez lui par Jean de Bourgogne [M""" la Comtesse de Glèves (1)] :
Buloz, ma dernière heure est- elle donc venue ? Dois-je enfin vous compter parmi mes ennemis? N'est-il plus rien d'humain au fond d'une Revue
(1) M™° Lardin de Musset alla remercier l'auteur de Musset chez lui, et lui dire que c'était ce qu'elle avait trouvé de mieux •compris, de mieux écrit depuis la mort d'Alfred de Musset.
Et toute charité vous est-elle inconnue.
Vous qui disiez jadis être do mes amis,
De demander des vers... que je vous ai promis?
Vous ne savez donc pas dans quelle conjoncture Phébus vient, sous vos traits, me pousser un cartel? 0 Dieu ! .. Sans mon respect pour la magistrature. Si le gouvernement et la littérature Reconnaissaient encor quelqu'un dans ce vieux Ciel, J'invoquerais un dieu, si je savais lequel !
Rimer, ô mon ami, vous voulez que je rime!
Vous, à votre âge, un homme à qui j'ai cru la main.
Sinon pleine d'écus, pure de .sang humain !
Vous qu'on voit en public feindre l'horreur du crime,
Vous que Brindeau conseille et Sainte-Beuve échine,
M'enjoindre de rimer du jour au lendemain!...
Plus lard, je cédai ce fragment à M°" Lardin de Musset. Je lui dis que ces vers étaient restés dans mes mains, que je les avais gardés. Elle me répondit:
— Vous n'en avez pas assez gardé.
Dans la notice que Paul de Musset a écrite pour
le volume posthume de la grande édition, il dit, j)arlanl de son frère :
Comme il lisait le petit volume des poésies de Léopardi, il sentit son cœur s'animer à cette lecture. Giacomo Léopardi, peu connu de son vivant, même en Italie, disgracié de la nature et de la fortune, inconsolable de l'abaissement de son pays, avait été un des hommes les plus malheureux de ce siècle
Ses vers, où respire une tristesse navrante, se distinguent par des qualités françaises, la concision et la sobriété. Le poète des Nuits prit plaisir à lui payer un tribut d'admiration et de sympathie.
Voici cette page qui est complètement inédite et que j'ai retrouvée dans un tiroir après la mort de M. de Musset :