‹ Alfred de Musset intimeChapitre 30 sur 30 · E. AUGIER · texte numérisé non relu

E. AUGIER

de V Académie française .

356 ALFRED DI-: xMUSSET INTIME

Je me joins de tout cœur à mon confrère pour recommander à la bienveillance de M. le Ministre, M"° Colin qui a environné des plus tendres soins les dernières années de l'un des poètes qui honorent le plus la littérature française en ce siècle.

Sainte-Beuve, de V Académie française.

J'ai vu M"" Colin au chevet de M. de Musset la veille de sa mort et j'ai été témoin de son dévouement et de ses larmes.

Empis, de V Académie française .

Je me joins à mes honorables confrères pour appeler la bienveillance entière de M. le Ministre des finances sur une personne qui a donné un rare exemple de dévouement.

Désiré Nisard, de V Académie française.

Je me joins avec empressement à mes honorables confrères pour recommander à la haute sollicitude de M. le Ministre M"' Colin qui, pour les soins touchants qu'elle a prodigués à l'un des plus grands poètes dont s'honore la France, a bien mérité des lettres françaises et de son pays.

Jules Sandeau, de V Académie française.

Je prends la liberté de recommander M"" Colin à la bienveillance de Monsieur le Ministre.

Je puis attester son dévouement à notre regretté confrère, A. de Musset; le caractère de M"" Colin et

sa situation me paraissent mériter l'intérêt de Son Excellence.

Prosper Mérimée, de l'Académie française, Sénateur.

A cette demande il me fut répondu par le secrétaire de Sa Majesté l'Impératrice :

Mademoiselle,

Sa Majesté n'a pas de débit de tabac à sa disposition. L'Empereur seul en dispose en faveur des veuves d'officiers.

Damas-Inard.

Le dernier ami fidèle et sincère d'Alfred de Musset fut M. De La Rozerie, alors secrétaire au ministère de l'Instruction publique, aujourd'hui Président honoraire à la Cour des Comptes. Dans les dernières années que vécut Alfred de Musset, il venait presque tous les jours le voir, la porte lui était ouverte. En sortant pour les affaires du ministère, il trouvait un moment pour voir le poète, avec lequel il causait, riait, racontait les nouvelles de la ville et de la Cour.

Il était très aimé de M. de Musset qui avait toute confiance en lui, le voyait toujours partir avec regret; dans sa dernière maladie, il venait tous les jours ; chose singulière, il n'a jamais rencontré Paul de Musset.

Après la mort d'Alfred, son frère Paul de Musset

eut affaire au ministère de rinstruction publique ; comme il n'y était pas connu, il m'emmena avec lui. Je l'annonçai à M. De La Rozerie : on ne put lui accorder ce qu'il demanda.

Quand je revis M. De La Rozerie, il me dit :

— Vous m'avez fait connaître le frère d'Alfred de Musset; vous savez si j'ai été souvent voir le poète. Eh bien ! je n'ai jamais rencontré ce monsieur chez lui. Actuellement, dans toute cette affaire, il n'y a d'intéressant que vous, et c'est de vous que je vais m'occuper.

C'est à la sollicitude de M. De La Rozerie que j'ai réussi, au bout de trois ans d'attente à obtenir la concession d'un débit de tabac en province.

La demande fut faite et apostillée par six membres de l'Institut, amis du poète : MM. Emile Augier, Prosper Mérimée, Sainte-Beuve, Empis, Jules Sandeau, Nisard.

Ce fut le ministre des Finances M. Magne qui reçut le rappel de la demande et qui me l'accorda.

Le 10 octobre 1858.

Cabinet du Ministre de l'Instruction publique.

Mademoiselle,

Je n'ai pas oublié vos intérêts. Il faut du temps; mais il ne faut pas vous étonner que les délais soient nécessaires. Toutefois, tranquillisez-vous, la promesse m'a été récemment renouvelée.

Croyez, Mademoiselle, â mon concours bien sincère.

Henri Dr. L.\ Hozerie.

Lundi, septembre 1859.

# Cabinet du Ministre de V Instruction publique.

Mademoiselle,

Je vous verrai demain avec plaisir si vous voulez venir me trouver au Ministère, à quatre heures.

Croyez-moi toujours votre bien dévoué au souvenir

qui ne peut cesser de vous protéger auprès de tous

ceux qui vous ont connue dans les dernières heures

d'Alfred de Musset.

Henri De La Rozerie.

29 octobre 1859.

Mademoiselle,

J'ai récemment rappelé plusieurs fois la promesse qu'on vous a faite ; elle n'a pas été oubliée, et il ne me semble pas possible qu'une réalisation très prochaine ne s'ensuive pas. Je viens d'écrire de nouveau.

Je vous ferai remarquer seulement que ceux qui s'étonnent le plus du peu de bonheur que vous avez eu jusqu'ici, sont peut-être les mêmes à qai il devrait paraître le plus surprenant que vous réussissiez après être restés complètement étrangers à vos intérêts.

Croyez à mon dévouement sincère.

H. De La Rozerie.

Je ne sais plus à propos de quoi, il fut question de me retirer la commission de mon bureau de tabac, M. le ministre intervint. Je fus maintenue.

Madame,

Je m'empresse de vous annoncer que le baron Leroy a écrit à M. Rouland que votre situation sera maintenue.

Mes compliments dévoués,

H. De La Rozerie.

Madame Martellet, 27, rue Montaigne.

Paris, le 4 juin 1860.

Magasin de Librairie.

Mademoiselle,

J'ai vu dernièrement M. Mérimée, qui m'a parlé de vous avec intérêt, et qui m'a paru disposé à vous servir auprès de l'Impératrice si vous en aviez besoin.

Dans ce cas, je vous engage à aller le voir, ne fut-ce que pour le remercier de ses bonnes dispositions à votre égard.

Vous irez chez lui vers les onze heures, 52, rue de Lille.

Je vous salue bien.

Charpentier.

A M"" Colin, rue de Monceau, 2.

Paris, le 24 juillet 1860.

Magasin de Librairie.

Mademoiselle,

J'ai appris avec grand plaisir que vous aviez obtenu la concession d'un bureau de tabac à Bolbec, et

je VOUS remercie de m'avoir fait connaître cette bonne nouvelle.

Personne plus que moi, je pense, ne sait combien vous avez mérité cette faveur, par les soins bons et intelligents à ce malheureux grand poète, dont la France s'enorgueillit de plus en plus.

Je suis très heureux d'apprendre votre mariage, et je suis convaincu que votre mari appréciera vos qualités, et vous donnera le bonheur dont vous êtes digne.

Je voudrais bien savoir si M. Mérimée est pour quelque chose pour vous faire avoir ce bureau de tabac, afin de l'en remercier quand je le verrais. Ayez l'obligeance de me le faire savoir.

Agréez, Madame, l'expression de toute ma sympathie.

M""' Colin-Martellet.

Charpentier.

Lorsque M. Charpentier eut terminé l'impression de la grande édition des œuvres d'Alfred de Musset, il m'en envoya un exemplaire avec quelques lignes imprimées sur la première page à mon adresse.

Je ne résiste pas au bonheur de donner ici la copie de la lettre qui l'accompagnait.

' Chère madame,

J'ai le plaisir de vous offrir un exemplaire de la grande édition des œuvres de votre cher poète.

Personne n'est plus digne de le posséder que celle qui, par son dévouement intelligent de tous les ins-

tants, a prolongé l'existence d'Alfred de Musset et adouci ses derniers moments.

Agréez, chère madame, mes meilleurs sentiments.

Charpentier.

Adresse :

A Mme Martellet, née Adèle Colin, 27, rue Montaigne,

à Paris.

Le 28 septembre 1860. N° de l'exemplaire 661.

M"" Ernst, femme du grand violoniste, dit, à propos d'Alfred de Musset et de Henri Heine :

C'était quelques jours avant la mort de Heine.

11 témoigna le désir — aimant beaucoup mon mari, à qui il venait de consacrer des pages charmantes dans Lutèce, — de voir la femme d'Ernst. Mon mari, malgré une certaine répugnance à me faire pénétrer dans cette chambre d'agonisant, m'y conduisit.

Le malade était couché sur un lit-divan très bas, placé au milieu de la chambre.

Il avait une sorte de vêtement de moine en flanelle blanche, dont les manches très larges laissaient voir ses [bras amaigris par la maladie inexorable ; sa longue barbe blanche, ses yeux fei'inés lui donnaient l'aspect sculptural d'une ligure de pierre sur un mausolée.

— Je veux la voir de tout près, dit-il à son frère qui se tenait près de lui.

Celui-ci souleva les paupières paralysées du poète; je m'approchai. Après quelques j^aroies aimables.

il me dit qu'il savait que je récitais parfois des poésies de Musset et qu'il voudrait en entendre une de ma voix.

Je choisis une des plus courtes :

Pâle étoile du soir...

Heine fut comme en extase. Lui, qui d'habitude était sarcastique, prit un autre ton pour parler d'Alfred de Musset. C'était son poète d'élection. Il le dit avec enthousiasme et me demanda de revenir bientôt pour en faire une lecture plus longue.

Mais mon mari, m'ayant vue fort impressionnée par cette visite, ne voulut pas me ramener de suite auprès du malade, et, quelques jours plus tard, il n'était plus.

Gomment se fit le Souvenir :

— J'étais au Théâtre-Italien un soir de gala, nous dit un jour Musset. Pendant l'entr'acte, je rencontrai dans le couloir une femme dont les yeux attirèrent les miens, mais je ne pus me rappeler où je l'avais vue déjà. Interloqué, je demandai le nom de cette inconnue. On me répondit avec êtonnement que c'était George Sand.

Je quittai immédiatement le spectacle, très impressionné ; je m'enfermai chez moi, et j'écrivis le Souvenir.

Il était très calme en nous disant cela d'un ton indifférent; on sentait qu'il parlait d'une chose morte à jamais.

Je retrouve dans mes papiers ces divers fragments. D'abord une poésie qui me fut dictée :

Vieillesse, triste fille

Du temps et des longs jours et des longues douleurs, Lorsque heureuse et tranquille au sein d'une famille, Posant ton front blanchi sur des enfants en pleurs, Riche, pleine de jours, sans remords, sans envie, Faisant en souriant tes adieux à la vie, Comme à ton dernier lit tu descends au tombeau, — Ta voix est consolante et ton sommeil est beau.

Puis une pensée :

Ceux qui sentent juste peuvent se livrer à une dangereuse mais bien vive jouissance : celle de laisser aller la pensée, sûrs que le cœur la suit.

Les gens qui manquent de cœur ne devraient pas laisser vaciller leur pensée, par la raison qu'ils n'ont pas de point fixe dans l'âme; une fois lancés, ils ne peuvent se raccrocher à rien. Ils se noient, s'ils ont une fantaisie, et ils n'auraient rien de mieux à faire que de tâcher toujours, avant tout, d'avoir le sens commun.

Un mot sur le fabuliste La Fontaine :

Alliance de la prose et de la poésie, qui n'est autre chose que celle de la prose et de la versification.

Entre les deux limites qui les séparent, un seul esprit français a trouvé une route, celui dont Molière disait : « Le Bonhomme vivra plus longtemps que nous. * C'est la seule fois que Molière se soit trompé.

Mais le Bonhomme allait son chemin, ne se souciant ni de la pro.se ni rlc la versification.

Il était le Maître, et lorsqu'il s'endormait sous les arbres de Versailles, ses gros souliers pleins d'herbes fleuries, il revenait d'un rêve, dans un certain sentier où personne après lui ne passera jamais.

Voyez-les! Tous ces hommes tourmentés par le génie ont leur crise ; peu à peu leur être s'ébauche jusqu'au vertige ; ce fut le moment où le génie lutta avec la folie .

Ils étaient montés jusqu'à ce point, et ils retombaient toujours dans la foule des hommes doués de raison.

Ainsi Shakespeare alla peu à peu jusqu'à Hamlet; Byron, jusqu'à Manfred.

Puis tous deux retombèrent, l'un dans Falstaff^ l'autre dans Don Juan.

Le combat avec le démon était passé, l'homme avait triomphé.

Il y a quelque dix ans, un monsieur âgé entra chez moi, dans la boutique du faubourg Saint- Honoré. Il me demanda un médaillon ouvrant, pouvant servir de broche ;

— C'est pour une personne qui est à mon service depuis longtemps; vous ne serez pas étonnée du cadeau que je veux lui faire quand vous saurez qu'elle m'est dévouée autant que pourrait l'être une parente, la meilleure.

En regardant autour de lui, il vit un portrait en

pied d'Alfred de Musset. Ce portrait était agrandi, dans un cadre.

— Ah !.. . Gomment avez-vous ce portrait ?

Je lui expliquai comment "j'avais passé dix années à son service, les dernières, et que je comprenais son désir d'être agréable à sa servante.

— Vous l'avez connu, Madame, mon charmant poète Alfred de Musset ? Si vous saviez quel vieux et beau souvenir vous me rappelez! C'était la joie, le bonheur, avec cet esprit charmant. C'était à Bury, chez Alfred Tattet, nous étions voisins de campagne.

Ce monsieur pleurait. Il se mit à chanter:

Assez dormir, ma belle; Ta cavale, Isabelle, Hennit sous tes balcons, etc.

Il fondait vn larmes en se rappelant cette époque de gaieté, de jeunesse poétique et d'amour.

Je pleurais aussi.

A partir de ce moment, nous fûmes les meilleurs amis du monde.

Il venait, et quand nous étions s(3uls, il me disait combien était charmant, ravissant, notre cher poète dans sa jeunesse.

Et nous recommencions à pleurer en riant.

Malheureusement, ce monsieur est mort, comme tous mes vi(Mix amis qui m'ont connue chez Musset.

Il se nommait Benincori.

Un jour, M. Antony Deschamps vint voir Alfred de Musset, lui apporta une lettre qu'il tira de la coiffe de son chapeau. Cette lettre était de M""^ de Solms, née de Wyse-Bonaparte.

M. de Musset ne voulut pas y répondre. Il me dit, à propos de cette lettre :

— C'est une femme dangereuse, elle a eu de vilaines histoires avec Ponsard et de Pomereu.

M. Antony Deschamps était pensionnaire du docteur Blanche.

Il disait à M. de Musset:

— Vous avez eu le bonheur de rencontrer une personne qui pense à votre place pour toutes les nécessités de l'existence et vous êtes chez vous. . .

M. de Musset répondit:

- C'est ma mère qui me l'a donnée.

Zola disait :

La postérité n'a pas à demander à Musset de lui rendre compte de ses vertus bourgeoises; il ne porte pas au front l'immortel laurier pour s'être couché chaque jour de bonne heure et avoir l'estime de son concierge.

M. de Musset racontait qu'il se souvenait d'avoir vu en Italie, je ne sais plus dans quelle église, un jeune abbé qui avait l'air si vrai, si convaincu, en offrant à baiser une relique, qu'en le regardant ce

fut irrésistible, il fallut s'incliner et faire son offrande :

— Je le fis comme tout le monde. M°" Sand était là et ne broncha pas plus qu'une statue. . .

Je lis dans Études et récits, de la vicomtesse de Janzé, sur Alfred de Musset :

Pierre Loti, dans ses Souvenirs d'enfance, raconte qu'à l'âge de quatorze ans, ayant pu lire quelques vers de Musset, il fut transporté d'enthousiasme. Un soir, après avoir lu Don Paez, il sortit seul par la ville.

« Dans les rues presque désertes et pas encore éclairées, des rangs de tilleuls et d'acacias fleuris faisaient l'ombre plus épaisse et embaumaient l'air. Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et poursuivais je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne, de sérénades andalouses. »

Rien n'est doux comme un rêve quand il entre par la porte d'ivoire.

Dans le môme recueil, cl pour ajouter cnlin un sulïrage qui a son prix :

Feu Barbey d'Aurevilly, ce critique sévère, disait dans ses derniers moments à une dame de nos amies :

— Je donnerais tout ce que j'ai écrit pour un seul vers d'Alfred de Musset.

Je reçois avis, d'un autre côté, d'une personne qui a assisté nux derniers jours du même Harbey

ALFRED DE MUSSET IiNTIME 369

d'Aurevilly, que, dans une critique théâtrale, il dit cette parole magnifique :

Idéal charmant, éternellement jeune et frais, même sous les brûlures des passions qui consument; on dirait un lilas foudroyé.

M. Vitet disait à M. de Laprade :

— Alfred de Musset est le moins imitable des contemporains. On ne saurait copier la spontanéité et la jeunesse. Malgré l'art quelquefois très recherché de son style, c'est à la verve entraînante qu'on le reconnaît. Les vers ne semblent pas composés, mais trouvés ; on dirait qu'ils sont tombés dans sa main comme des médailles toutes frappées et tirées pour lui seul des plus rares trésors de l'imagination et du langage.

Quelques mots sur Alfred de Musset.

Eugène Lamy a dit de lui :

— J'ai fréquenté beaucoup d'hommes célèbres, et j'ai toujours regretté de les avoir connus. Seul, Alfred de Musset ne m'a donné sujet à aucun mauvais souvenir; au contraire, il fut toujours correct et resta mon ami.

A propos d'une publication d'aquarelles d'Eugène Lamy :

Tout ce qui touche à de Musset nous est devenu doux et cher, comme il disait de la pâleur du saule à l'ombre duquel il dort. C'est qu'il a déjà pris en vingt-cinq ans la place qui lui était due dans la postérité, entre Horace et Pétrarque, entre Calderon et Beaumarchais. L'auteur de Faust VappeWe « mon frère » ; l'auteur d'Hamlet l'appelle « mon fils » ; et

toutes les femmes de France méritant vraiment le nom de femmes ont un volume de lui sous les coussins où elles rêvent.

Dans ce pays où nous sommes divisés sur tant de choses, nous sommes tous d'accord pour aimer cette âme si tendre et glorifier ce génie si pur. Au milieu de toutes les menaces du présent, c'est un bon signe qui permet de ne pas désespérer de l'avenir. Un pays produit toujours de grands hommes tant qu'il a conservé le culte de ceux qu'il a perdus.

A. Dumas Jz7s.

Un courriériste de V Indépendance belge a déterré un vieil album datant des environs de 18o(> où se trouvaient les autographes de quelques-uns de nos grands hommes.

Un religieux, le jjùre Charles, quèlait à i^aris pour l'œuvre du Carmel ; on lui suggéra de s'adi'esser aux célébrités du temjis et de faire une collection d'autographes qu'il pourrait vendre au profil do l'œuvre. Le religieux souscrivit au couscmI et s'adressa à M. Hugo, à M. de Musset, à M. «le Lamartine, etc.

M. Hugo, qui n'élait pas le dieu démorraliipie qu'il est devenu, écrivit cinc] ou six lignes fatidiques, annonçant au monde (pi'il daignait approuver l'd'uvi-e du Carmel et (|iie le Carmel était une glande chose.

Alfred de Musset ne fit point tant de jihrases cl

demanda, en échange de son aumône, l'aumône d'une prière.

La sensibilitéde Musset a donné naissance à de nombreuses études scientifiques que, malheureusement, je ne puis reproduire dans ce livre. Mais cependant, je ne résiste pas au plaisir de citer quelques lignes d'un article publié par M. E. Lefébure, professeur à l'École supérieure d'Alger, dans la Revue Psychique (mars-avril 1899) :

Il existe des renseignements sur la sensibilité du poète malade dans les précieux souvenirs de ]\jme Martellet, Adèle Colin, qui prit soin de lui à partir de 1846. « L'intelligence et le zèle de M^^e Colin épargnèrent à mon frère bien des préoccupations et lui assurèrent les soins que sa santé réclamait, » dit Paul de Musset.

Dans ces conditions, on peut croire que persomie n'a connu mieux qu'elle les dernières années de Musset, et il n'y a bien certainement aucun motif pour admettre qu'elle ait introduit des fables dans le récit qu'elle en fait.

C'est sans doute sa prédisposition croissante à l'état d'abstraction qui explique le regard atone que plusieurs de ses contemporains lui ont vu dans son âge mûr. Le même indice caractéristique a été remarqué, mais à un âge bien différent, chez un autre poète ayant beaucoup de rapport avec lui, Schelley, dont le cousin, Madvin, s'exprime ainsi dans ses Souvenirs de leur vie d'écoliers :

« De temps en temps, quand il était abstrait et dans la contemplation, ce qui lui arrivait souvent, ses yeux semblaient hébétés et insensibles aux objets extérieurs; en tout autre temps, ils êtincelaient du feu de l'intelligence. »

Le regard de Musset n'était pas moins brillant à l'ordinaire. M"ie jMartellet dit qu'aux derniers jours de sa vie, son visage c avait conservé une grande beauté, augmentée encore par l'éclat de deux grands yeux que la fièvre illuminait presque constamment; ces yeux semblaient immenses, et on avait peine à en .soutenir le regard presque surnaturel ».

Après tout ce qu'ont dit, de Musset, et lui-même et les personnes qui l'ont connu, il serait difficile de méconnaître la nature spéciale de son tempérament.

Excessif et impulsif, toutes les passions de la jeunesse, l'amour, la poésie et la débauche éclatèrent en lui dès l'abord avec une ardeur presque sini.5tre. Il n'était pas leur maitre ; elles vivaient, suivant sa propre expression, et leurs mains invisibles le poussaient vers des buts inconnus. Il le savait et le disait; car il conserva toujours, quoi qu'il advint, la merveilleuse lucidité de son intelligence. Comme ce peintre qui se fit attacher à un mât dans une tempête, il contemplait en artiste clairvoyant la tourmente dont ses nerfs, son cœur et son cerveau étaient la proie.

Une exi)éricnce trop précoce et quasi .surnaturelle de ce qu'est l'homme, de ce que peut et veut notre effort, l'a désabusé de tout, et son œuvre ressemble à la sérénade de don Juan dont il parle dans Namouna : un ("liant mélancolique avec un. accompagnement railleur. On y devine la fatigue future.

Cette terminaison fatale s'accuse à l'avance dans l'ardeur dévoranle d'une inspiration tro|) forte pour

lui. Il ne peut la soutenir longtemps, au moins dans un même sens, et il a continuellement besoin de changer d'impression, ce qui donne à ses idées quelque chose de décousu, de brusque, de heurté, d'étrangement concis.

L'esprit s'éblouit, au milieu de ces vers brillants et vibrants qui nous arrivent dans les yeux avec le vif, le sec et le coupant de l'étincelle électrique sans toucher terre.

Tout cela sent la fièvre ; mais le génie du grand et malheureux poète fut à ce prix. Il ne commençait à être lui-même qu'au moment où il ne s'appartenait plus, tant son inspiration se confondait avec la transe. Il semble donc naturel qu'avec une organisation comme celle-là, les phénomènes dits psychiques se soient manifestés de tout temps chez Musset, antérieurs et postérieurs à sa poésie, qui n'a été qu'une expression de son état particulier d'où ils provenaient.

E. Lefébure, Professeur à V École supérieure cl' Alger.

Ayant écrit quelques mots à l'érudit professeur, je reçus, quelque temps après, cette lettre flatteuse pour moi :

22 septembre 1899.

... J'aimerais tant pour mon compte vous entendre parler encore de ce beau et grand poète qui semble d'une race supérieure à l'humanité, et dont les vers s'envolent au ciel tout seuls.

Nous n'en avons plus comme lui. Et en auronsnous jamais? Ou en avons-nous jamais eu?

Je vois avec beaucoup de satisfaction que mon travail ne vous a pas déplu. Mon seul mérite, si.

mérite il y a, c'est d'avoir pris un vif plaisir à relire Musset que j'aime par-dessus tout. On est au septième ciel avec cette poésie.

DEDICACE Envoi à Alfred de Musset.

Dans votre coupe d'or j'ai bu la poésie;

C'est son onde aux flots éthérés Qui naguère versa sur mon âme saisie

Le baptême des inspirés.

J'ai de vos chants brûlants illuminé mon âme,

J'ai vécu sous votre ciel bleu Et, Maître, si jamais je deviens une flamme

C'est à vous que j'aurai pris feu.

Elim, princesse Mestschersky.

Nice, Il nov. 1845. (Etats Sardes.)

Nadson, excellent poète russe, mort à Galata en 1887, avait une telle admiration pour notre poète, que peu d'heures avant de mourir il se fit relire la Nuit d Octobre, et il la récitait en même temps qu'on la lui lisait.

Extraits d'Études et récits d'Alfred de Musset, par M""^ la vicomtesse de Janze.

Alexandre Dumas tils commentant une édition illustrée d'Alfred de Musset, disait :

Le morceau est de belle facture et d'un chaud enthousiasme.

J'avouerai que cet enthousia.sme m'a paru d'autant plus chaud rpic je m'y attendais moins.

Il ne me semblait pas, étant donnés les deux caractères et les deux talents, que Dumas fils dût avoir pour Musset une vénération aussi ardente.

Musset fut une abstraction d'idéal, Dumas est un fouilleur de réalités.

Musset n'a jamais vu dans la femme qu'un objet d'adoration.

Dumas a plutôt vu un objet de dissection.

Je pourrais continuer ainsi longtemps. Cependant de cette préface chaleureuse, presque idolâtre, il résulte que Musset est pour Dumas le poète de ce siècle.

A ajouter une variante à la formule « comme cela prouve que les extrêmes s'apprécient ».

Pierre Véron, Monde Illustré, 12 janvier 1884.

* * Fragment d'un poème que m'envoya M. Ghadourne :

A Musset

Et le voilà qui chante en d'immortels poèmes Ce que cet univers a de plus enivrant : L'amour, ses rêves fous, ses délices suprêmes Et ses regrets, hélas ! et son chagrin navrant.

Aussi toujours, malgré sa profonde tristesse, Restera-t-il pour nous le barde préféré Du cœur et des plaisirs, de l'ardente jeunesse, Et des femmes surtout le poète adoré...

M"' de Janzé, dans ses Études et Récits, a prétendu que M""' Kalergis venait voir le poète pendant

sa dernière maladie et s'offrit comme sœur de charité.

Je puis affirmer qu'aucune des femmes que Musset a fréquentées n'est venue à son chevet de douleur et que, s'il les a entrevues, ce n'est qu'en songe ; ce qui lui arriva fréquemment pendant son agonie, où tout ce qui se présentait à lui était femme. Il discourait, discutait, faisant mille grâces, et paraissait revivre les plus heureuses époques de sa jeunesse. C'était spectacle charmant et pénible à la fois. Et je suis à me demander encore si, véritablement, il n'entamait pas une conversation avec des êtres invisibles, tant ses manières étaient naturelles .

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