‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 29 sur 68 · IV. ROGER DE BBAOYOIR · texte numérisé non relu

IV. ROGER DE BBAOYOIR

Attaché au prince de Polignae en 1829. — Son portrait. — Ses succès dans le monde et le demi-monde. — Ami do la Dame aux Camélias. — Lettre inédite. — Son 1 Cluny et

lu Tour de Nes/r. — Ses vers sur la chute de la Esmeralda.

— Son admiration pour Victor Hugo. — Il lui envoie une plume d'aigle. — Réponse de Victor Hugo. — Roger de

Luvoir au Café tL' Paris. — Ses bons mots sur Véron. — Son quatrain sur Klienne Béquet. — Son duel manqué avec Balzac. — Monsieur Pschitt ! — Epigrammes et quatrains iuédits sur le prince de Polignac, Mignet, Thiers et Victor Cousin.

— Distique sur la mort de Gérard de Nerval, sur Nestor Roqueplan et la Païva. — Epigramme surAncelot. — Devant Chillon.

— Vers de R au voir sur la mort de sa fille. — « Un Musset brun ». — Le crayon de Roger de Beauvoir. — Son portrait-charge d'Alfred de Musset.

. — lit. IX ARVERS

I. — Un nom qui n'était pas an présage. — Origines de Félix A r vers. — Lettres inédites de Mme Desmalter née Adèle Mouchet. — Sur la fiancée d'Arvers. — Premier chagrin d'amour.

IL — Arvers chez M1 Guyet-Desfontaines. — L'étude de Fortuné

Delavigne. — Rencontre d'Arvers et d'Alfred de Musset. —

ix lauréats du concours général. — Antipathie de Musset

pour Arvers. — De l'inconvénient des Sosies. — Arvers et

Tattet. — Caractère de leur liaison. — Camarades de collège.

— Deux lettres inédites d'Alfred Tattet. — Brouille passagère des deux amis. — Une nièce de vers oubliée dans Mes Heures perdues. — Défaut d'originalité de ce volume. — Influence de

îne et de Musset sur Ai \ 1

III. — (Juelle fut l'inspiratrice du sonnet d'Arvers'? — Une décla-

claration de Théod avilie. — Le sonnet d'Arvers, jugé

par Sainte-Beuve. — Guttinguer écrit à Musset que l'inspiratrice

tut .Marie Nodier. — Arvers à l'Arsenal. — Les albums de

- Principales pièces de vers qu'ils contiennent. —

\ quatrains inédits de Dumas fils. — Un tx-dono de

rlngo sur un exemplaire de Noire-Dame. — Comme

• i le sonnet d'Arvers o'est pas imité de l'italien. — Un ma-

Cocquard. — Portrait de Marie Nodier. —

Lettres de Ch. No. lier à W'eiss. — Le talent poétique de Marie.

Pour endormir ma fille. — Sonnet inédit de Fontaney. — Le sonnet d'Arvers dans le monde. — Une lettre iaédile de Mérimée à Sainte-Beuve à ce sujet. — Lettre inédite de Marie à Gutlinguer. — Réponse de celui-ci. — A une dame dont le mari n'aime pas les sonnets. — Autre lettre inédite de Marie, où il est question d'une petite conjuration avec Arvers.

IV. — Arvers au théâtre. — Sa situation de fortune après la mort de son père. — Sa liaison avec Déjazet. — Lettres inédites de la comédienne. — Sur un portrait de la Camargo par Roger de Beauvoir. — Voyage d'Arvers en Italie. — Son carnet de dépenses. — Deux lettres inédites à sa mère.

V. — Découragement d'Arvers après la mort de sa mère. — Tattet lui remonte le moral. — Mariage manqué. — Mort de M,ae Desmalter. — Lettres inédiies d'Alfred Tattet. — Désillusions politiques d'Arvers. — Une lettre de lui sur le Prince- Président. — Maiadie d'Arvers. — Lettre inédite de son médecin. — Arvers en traitement à Melun. — Son transfert à la maison Dubois. — Ses derniers jours. — Use confesse à l'abbé Coquereau, son camarade. — Sa mort, ses funérailles.

| I. LE BOULEVARD EN l84û

Musset, en quelques pages demeurées inédites, nous a laissé une éblouissante description du boulevard de Gand :

« L'espace compris entre la rue Grange-Batelière et celle de la Chaussée d'Antin, n'a pas, comme vous savez, Madame, plus d'une portée de fusil de long. C'est un lieu plein de boue en hiver, et de poussière en été. Quelques marronniers qui y donnaient de l'ombre ont été abattus à l'époque des barricades. I! n'y reste pour ornement que cinq ou six arbrisseaux et autant de lanternes. D'ailleurs, rien qui mérite l'attention, et il n'existe aucune raison de s'asseoir là plutôt qu'à toute autre place du boulevard, qui est aussi long que Paris.

« Ce petit espace, souillé de poussière et de boue,

1 h s CAJI vu vr>ES

(pendant un des lieux les pins agréables qui soient au monde. C'est un des points rares sur la terre où le plaisir est concentré. Le Parisien y vit, le provincial y accourt; L'étranger qui y passe s'en souvient connue de la rue de Tolède à Naples, comme autrefois

i Piazetta à Venise. Restaurants, cafés, tliéàtres, bains, maisons de jeu, tout s'y presse; on a cent pas

ire : l'univers est là. De l'autre côté du ruisseau ce sont les Grandes-Indes.

« Vous ignorez sûrement, Madame, les mœurs de ce pays étrange qu'on a nommé boulevard de Gand. Il ne commence guère à remuer qu'à midi. Les gar-

3 de café servent dédaigneusement quiconque déjeune avant cette heure. C'est alors qu'arrivent les dandys ; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière, attendu que le perron est envahi par les barba-

. c'est-à-dire les gens de la Bourse. Le monde dandy, rasé et coi lié, déjeune jusqu'à deux heures, à grand bruit, puis s'envole en bottes vernies. Ce qu'il fait de sa journée est impénétrable : c'est une partie de car! es, un assaut d'armes, mais rien n'en transpire au dehors et je ne vous le confie qu'en secret... A cinq heures changement complet; tout se vide et reste désert jusqu'à six heures. Les habitués de chaque restaurant paraissent peu à peu et se dissipent vers leurs mondes planétaires. Le rentier retiré, amplement vêtu, s'achemine vers le Café Anglais avec son billet de stalle dans sa poche; le courtier bien brossé, le demifashionable vont s'attabler chez Hardy; de quelques lourdes voitures de remise débarquent de longues familles anglaises, qui entrent au Café de Paris, sur la foi d'une oubliée; les cabinets du Café

oient arriver deux ou trois parties fines, visages

joyeux mais inconnus. Devant le club de l'Union illuminé, les équipages s'arrêtent ; les dandys sautillent çà et là, avant d'entrer au Jockey. A sept heures, nouveau désert. Quelques journalistes prennent le café pendant que tout le monde dîne. A huit heures et demie, fumée générale; cent estomacs digèrent, cent cigares brûlent; les voitures roulent, les bottes craquent, les cannes reluisent, les chapeaux sont de travers, les gilets regorgent, les chevaux caracolent... Le monde dandy s'envole de nouveau. Ces messieurs vont au théâtre et ces dames pirouettent. La compagnie devient tout à fait mauvaise. On entend dans la solitude le crieur du journal du soir. A onze heures et demie, les spectacles se vident ; on se casse le coup chez Tortoni, pour prendre une glace avant de s'aller coucher. Il s'en avale mille dans une soirée d'été. A minuit, un dandy égaré reparaît un instant ; il est brisé de sa journée ; il se jette sur une chaise, étend son pied sur une autre, avale un verre de limonade en bâillant, tape sur une épaule quelconque en manière d'adieu et s'éclipse. Tout s'éteint. On se sépare en fumant au clair de la lune. Une heure après, pas une âme ne bouge ; et trois ou quatre fiacres patients attendent seuls devant le Café Anglais des soupeurs attardés qui n'en sortiront qu'au jour (i). »

Tel était le boulevard, du temps que le Palais-Royal était le lieu de rendez-vous du Paris élégant et frivole, c'est-à-dire jusqu'en 1837, date où Musset publia les Deux Maîtresses, à qui cette description devait servir de préface, et où le gouvernement, pour sauver la morale, abolit les jeux publics.

(1) Pages communiquées par Mmc Lardin de Musset.

A partir de cotte époque, la rie parisienne s,- retira peu à peu du Palais-Royale! se porta vers le boulevard, qui s'anima de plus en plus.

Le Café de Paris devint alors le quartier général • les lions, des I des viveurs. II était situé au

coin de la rue Taitbout, auprès de Tortoni, qu'il rappelait avec son perron à trois ou quatre marches, et des cafés Riche et Hardi, dont la clientèle bigarrée se mêlait à la sienne, sur le trottoir, après dîner. Le Café de Paris occupait toute la maison. Au rez-dechaussée était le café proprement dit, lequel ne désemplissait guère, de midi à minuit. Le premier étage et le second étaient réservés au restaurant qui jouissait d'une grande réputation. On disait qu'il fallait être hier au café Hardi, el hardi pour dîner au café Riche. Pour dîner au Café de Paris, il fallait surtout avoir une belle et fine fourchette. Ce restaurant avait fini par enlever aux Frères Provençaux et au Rocher de Cancale leurs meilleurs cuisiniers et leurs meilleurs clients. Un y venait des quatre coins de Paris pour manger d'un plat qui n'a pourtant rien d'extraordinaire en apparence, mais qu'on préparait là comme nulle part. Saluez le veau à la casserole! Alexandre Dumas s'en léchait littéralement les doigts, et Musset, qui faisait la navette entre Tortoni el le café Riche, eu mangeait deux et trois fois par semaine. Mais la clientèle sérieuse du Café de Paris était composée d'habitués de marque qui avaient en tout temps leur table retenue. 11 y avait la table du docteur Véron, du marquis du Hallays, de lord Seymour, du prince de la Moscowa, que les cuisiniers soignaient tout particulièrement,et le sommelier aussi. Le docteur Néron, qui dirigeait alors le. Constitutionnel, dînait ordinaire-

128 ALFRKD DE MUSSET

ment en compagnie de journalistes et d'hommes de lettres, ses fournisseurs. Plus d'une fois Musset rencontra à sa table le romancier du Juif errant, qui lui aurait rendu des points sous le rapport de l'élégance et des bonnes fortunes. Eugène Sue avait même cette supériorité sur Musset, qu'il faisait partie du Jockey-Club, où le poète avait été blackboulé, sous prétexte qu'il ne montait pas à cheval dans le style anglais adopté par ce cercle. Cependant Musset n'en était pas jaloux : il recevait tant de compensations par ailleurs! Quand il faisait son entrée au Café de Paris dans la tenue de soirée des dandys : habit vert bronze à boutons de métal, gilet de soie brune sur lequel flottait une chaîne d'or, pantalon nankin, gants blancs et bottes vernies, chapeau sur l'oreille et badine à la main, il faisait sensation, et de tous les coins de la salle les bras se tendaient vers lui. C'était Alfred Tattet, le Desgenais de la bande, Belgiojoso, qu'on n'appelait jamais que « Beau et joyeux », Roger de Beauvoir, que Tattet avait surnommé Roger de Belveder et qui émerveillait tout le monde par son faste et ses bons mots; c'était d'Alton-Shée,qui laissait au vestiaire son habit et sa dignité de pair de France; Guttinguer, l'aîné et le plus jeune de tous ; Etienne Becquet, « le plus aimable, le plus instruit, le plus intelligent des habitués de l'ivresse »; Malitourne, « rival de Becquet pour l'esprit et la mémoire, sachant moins les livres et mieux les hommes » ; Mazères, « moins amusant que ses comédies » ; Alfred de Belmont, « qui aurait été la fleur du faubourg Saint-Germain, s'il n'avait préféré la vie hors du monde (i) »; Chenavard, le peintre, surnommé Knyff ou Knaff je ne

(i) Mémoires de d'Alton Shée, t. I, p. 65.

IMAAADRS I an

pourquoi, Alfred et Hippolyle Rfosselmann, Henri Temaux, Achille Bouchet(i }, Alfred Arago (2), Félix Arrers, j'en passe, pour ne pas allonger démesuré- .t cette litanie de la sainte noce, dépendant, je ne saurais oublier le major Frazer, personnage légendaire et mystérieux sur qui je m'étendrai longuement un peu plus loin, non plus que Nestor Roqueplan, ce bouteen-train du boulevard et ce roi des mystificateurs avec qui nous allons faire tout de suite connaissance, grâce à une lettre de lui que j'ai trouvée dans les papiers du comte d'Alton-Sliée :

« J'habitais alors un petit hôtel de la rue Saint-Lazare, avec Achille Bouchet, dont M. Amédée Jaubert, l'orientaliste, avait épousé ur, et (j ni . trente ans plus tard, devint mon beau-frère. Beau, bien fait, quoique disposé à IVmbonpoint, sa force herculéenne, la supériorité de son âjre, son courage, son aplomb, sa çafté bruyante en avaient fait dés mon enfance, l'objet de mes sympathies et de mon admiration. II mérite une place à part à cause de l'influence qu'il a exercée sur la première partie de ma vie, et aussi parce qu'il fut un de ces types parisiens capables de faire comprendre le libéralisme napoléonien d'une partie de la jeunesse sous la Restauration. Né en 1798, à treize ans il avait eu des av. aies ; à dix-huit, il s'était fait assommer par

les cardes du corps, aux représentations du Germanicus, d'Arnault ; à trente-deux, il avait fait le coup de feu parmi les vainqueur» de Juillet.... Tel éiait l'homme qui, lorsque j'étais encore ans pages, m'avait lancé dans le monde brillant du plaisir et de l'oisiveté, et m'avait fait admetire bien jeune à la salle d armes de lord Seymour et parmi les habitués du Café de Paris. » (Mémoires de d'Alton-Shéc, t. I, ,-73.) ;a) Frère de François Arago, qui devint inspecteur des Beaux-Arts sous l'Empire, «junni Alfred de Musset fut élu à l'Académie française, 1 Arn^-i) lui écrivit :

1 cher ami, « Il faut 1/ u' une porte soit ouverte ou fermée ; en vous ouvrant la sienne, l'Académie a fait œuvre de justice ; ce n'est pas un Caprice qui lui pre d. elle en est incapable.

« On disait cpie jamais nous n'obtiendrions les palmes vertes, Nous roui : / ne faut jurer de rien.

\lfred heureux en ce jour, par 16 sur 38! « i° Alfred de Musset.

« a» Alfred Tattel ; « 3» Alfred Mosselmann ; « Enfin votre très dévoué ami.

• Idrm Arago. »

l3o ALFRED DE MLSSL.T

« Je suis bien fâché de te troubler dans le loisir de tes petites guêtres bleues, écrivait-il un jour à d'Alton; mais il faut que tu m'envoyes tout de suite ce que tu peux savoir sur les arrangements amoureux du père Mole.

« Je me suis mis à détester ce brave homme en l'attaquant, comme les dogues qui s'acharnent après un bâton à force de le mordre ; puis je me suis rappelé qu'il m'avait fait jadis un fort mauvais tour, et qu'il m'avait donné une poignée de main la première fois qu'il m'a vu, lui si grand seigneur à moi si petit; et je ne lui pardonnerai jamais cette affectueuse impertinence, égale à celle de M. de Talleyrand, qui avait l'habitude de saluer les portiers, le chapeau bas.

« Je travaille tout doucement en cherchant beaucoup de prétextes pour ne rien faire, mais j'arriverai à turlupiner proprement cette buse de Rambuteau (i).

« Ma lettre à Mme Jaubert a un peu marché, elle sera finie avant les fortifications. Il y a ici, du nouveau. Un député de ce qu'ils appèlent (sic) la gauche, M. Gervais de Provins, vient de faire une adorable banqueroute de 4 millions volés à des ouvriers et à des domestiques. C'est le pendant du malheureux Lebon. La filouterie libérale après l'escroquerie légitimiste : tous les partis ont leurs faillites.

« Je voudrais être compromis de 5oo francs dans cette affaire-là pour m'en réjouir encore davantage. C'était aussi un homme sérieux.

« Knyff est parti ce matin pour Couvray. Je continue à faire mourir de chagrin Mrae Arzac — depuis trois jours. Je lui amène chaque soir un individu nou-

(1) Préfet de la Seine.

• a • connaît pas, et qui, en qualité d'étranié ne [tas savoir le français. Elle dit sur eux mille horreurs qu'ils entendent. Avant-hier, en sortant de l'Opéra, Knyff, après avoir reconduit M""' de •val i . est venu nous rejoindre sur le boulevard et nous avons présenté à cette malheureuse un joli pelil [u'il a rapporté ; ce jeune drôle, qui a d< s

cheveux an:. oies comme les oreilles, a joué un rôle indais avec assez d'aplomb, puis il a fini par s'ém'embête ! »et la Arzac, furieuse, a voulu nous mettre à la porte; mais elle a fini par embrasser Knyff et moi avec uneégale tendresse.

« Je n'ai pas besoin de te dire que lu me manques, — plus <pje le papier, car je pourrais l'écrire encore

un petit portrait peu flatté, mais bien joli, de Mm« de Courrai, que je trouve dans une lettre inédite de d'Alton-Shée à sa sœur, en date de i* jo :

i»« de Courval, 37 ans, petite, anguleuse, chevelure rare cl grisonnante, de 1 eux, un nez formidable, des lèvres minces et spiritaelles, jolies dents, menton pointu, le pied et la main surtout l>; teint d'un- de sou àee, — Au moral, l'esprit, l'intelligence, la franchise, la hardiesse, l'opiniâtreté font d'Isabelle une femme à part. Toutefois son esprit a une sorte de brusquerie à laquelle il faut s'habituer avant de le goûter; le désir de briller dans un cercle et d'écr.ist-r

«lors elle consent trop aisément à se f.iire !.. té. Elle exerce sa franchise sur elle-même

int de tact et de naturel que, de sa bouche seule, j'ai pu ju ■t entendre. 'lue femme faire les honneur

ses impert' 1 l'amour de la vérité es) chez elle plus qu une

-•l une religion qu'elle pousse parfois jusqu'au fanal ne un devoir de dire aux '^'"s, en face, les C . tantôt poursuivant chez ses anus avec une intolé- ; ne ridicule la moindre infraction à la vérité, de là fort p<-u d'am • Ml personnel nombreux d'ennemis irré-

- I>i moins u'est-clle pas susceptible, <•<• qui en l'ait un vrai

irvenu .) lui faire confesser l'excellent aile, dont «-Ile ne Tailleurs nullement faute, même

avant ne connaîtrait que la pas-

sion et la passion durable : ce n'est pas ce qu'on dit d'elle. Enfin 1 id capable d'avoir des amis hommes qui n'auraient jamais él amants, et de leur être dévouée; j'aime, à le croire, eu tout cas nous verrons bien. Excellente pour les vieux. 1

l32 AI-F1VLD DE MUSSET

une page : mais quand on a tant de rédaction à donner au public, il reste bien peu de littérature pour les amis.

« Nestor Rcqueplan (i). »

Et voilà à quoi s'amusait cet homme d'esprit, entre deux articles du Figaro. Je me demande pourquoi on l'avait baptisé Nestor. Il est vrai que les plus fous sont souvent les plus sages, mais ce n'était pas son cas ni celui de ses camarades. Ainsi, le soir, sur le coup de minuit, quant tout ce monde de viveurs levait le siège au Café de Paris, il ne faudrait pas croire que c'étaitpour s'aller coucher, comme les bons bourgeois du Marais. Ah ! mais non. A 'ce moment psychologique, on était sûr d'entendre dans le brouhaha la voix de Taltet ou celle de Guttinguer. Le premier disait : « Oui vient souper rue Grange-Batelière ou à Bury ? » Le second : « Oui m'acompagne aux Lilas ou à la Terrasse ? » Cela dépendait du temps et de la saison. Alors pendant que les autres dandys sautaient dans les fiacres qui stationnaient devant la porte et se faisaient conduire à Enghien ou Morfontaine, Alfred de Musset, R.oger de Beauvoir, Belgiojoso, d'Alton- Shée, Chaudesaigues,Arvers, etc., emboîtaient le pas à Tattet ou à Guttinguer et filaient avec eux, qui sur Bury, qui sur Saint-Germain. Disons tout de suite que Bury trouvait généralement plus d'amateurs que la Terrasse, parce que chez Tattet on pouvait emmener des filles, tandis que chez Guttinguer, quoique la dame du logis ne fût pas bégueule, il fallait se contenter d'en parier et d'en rire. Mais avant de monter en voilure, Musset avait bien soin de s'approvisionner de.

(i) Lettre inédite.

ires au bureau de tabac qui faisait le coin delà iif . — histoi r un dernier regard

. ûselledu comptoir, jolie blonde aux yeux provocants.

§ II. — ULRIG GOTTINGOER

A présent que nous connaissons la vie parisienne du boulevard, au milieu du règne de Louis-Philippe, il est bon que nous fassions p. us ample connaissance avec quelques-uns des compagnons de plaisir d'Alfred de .Musset.

Je vous ai déjà présenté son ami le plus intime. Après Tattet, parlons un peu de Guttinguer. Ils se complètent l'un par l'autre, mais Guttinguer est beaucoup [dus divers que Tattet. C'est au point que, depuis trois ans que j'étudie ce personnage, je n'en ai pas encore achevé le tour (i).

En i84o, Guttinguer avait cinquante-cinq ans bien comptés., étant né à Rouen en 1780. Ce n'était donc - un jeune homme. Il avait le front légèrement déplumé, la patte d'oie à l'œil, la figure et le cou sillon r 1 les, mais il portait encore beau malgré tout, et il ('-lait si jeune d'esprit et d'allures, qu'on ne lui au: ait pas donné — dans le dos — plus de quarante ans. Au moral, ce brillant cavalier était une mai rite catholique. Après avoir brûlé la chandelle par les deux bouts, il avait un matin senti de la grâce. Comment, sous quelle influence, dans quelles conjonctures? A la suite d'une retraite accomplie librement dans sa liiébaïde de Saint- - >is, prés d'Honfleur, sous le charme

.e Sainle-Htuvc, t. I.

l34 ALFRED DE MUSSET

agissant du Philosophe inconnu, autrement dit de Saint-Martin. C'est du moins ce qu'il a raconté dans le roman à' Arthur. Mais il convient, pour n'être pas dupe, d'en prendre et d'en laisser (i). On se tromperait étrangement, par exemple, si l'on s'imaginait qu'il vivait là, dans la prière et la pénitence, à côté d'une tête de mort, comme les anachorètes de la primitive Eglise, qui se retiraient au désert. Guttinguer comprenait la religion à la façon des épicuriens ou, ce qui revient au même, à la façon de Chateaubriand. Il la conciliait avec toutes les passions de l'amour. Pour lui c'était une rose mystique qu'on devait effeuiller d'une main pieuse sur un beau corps de femme pâmée. Aussi les femmes et les poètes romantiques connaissaient-ils le chemin de Saint-Gatien-les-Bois. Sainte-Beuve y fit de longues stations dans le temps qu'il était amoureux de Mme Hugo. Je ne jurerais même pas que Guttinguer ait été étranger au développement de cette passion malheureuse. En tout cas, il est certain qu'il la favorisa par son langage et ses leçons et qu'à un moment donné il servit de boîte aux lettres, je n'ose dire d'entremetteur, aux deux amants séparés. Ce rôle, assurément, n'était pas d'une délicatesse extrême, étant donné que Guttinguer était reçu à bras ouverts dans la maison de Victor Hugo, mais en ce temps de folies romantiques on n'y regar-

(i) Cependant c'est un fait que, toute sa vie, il demeura fidèle au throsophe. Son nom est dans toutes ses oeuvres. En iS3G, pendant un petit séjour qu'il fit à Bury, il dédia quelques vers à Taitet sur une pensée de Saint-Martin, En 1 838. à Saiot-Gcrmain, à la fin d'une pièce de vers qu'il adressait à M. de Salvandy. il écrivait : « Le vertueux théosophe Saint-iMartin disait qu'il ne s'était jamais couché sans remercier Dieu de deux cho>es, savoir : qu'il y eût des gens qui voulurent bien gouverner, et qu'il n'en fît pas partie. » (Fables et Méditations et Jumièges.

LES i l35

dait pas île si près, on croyait «le bonne foi qu'en amour tout était [tennis.

Musset aussi fit le royage de Sainl-Gatien, à l'autoinne de L'aimée [829, peu de temps avant la publication Jes Contes d'Espagne et <J' Italie, et de ce voyage sentimental il rapporta les vers célèbres :

l lri>\ nul (ri! de- m

qui suffiraient à immortaliser le nom de son hôte, si Guttinguer n'avait dans son propre bagage de quoi le sauver à tout jamais de l'oubli. Car il avait un véritable talent d'écrivain, un talent de femme et qui sentait la culture du xvin6 siècle, auquel il appartenait par sa naissance et son éducation. Le roman à7 Arthur, qui au fond n'est autre que le sien, tourna plus d'une tôte à son apparition et lui conquit plus d'une âme sœur. Il se lit encore aujourd'hui avec plaisir, sinon avec fruit, la mentalité des lecteurs de romans variant d'un .lion à l'autre. Et quant à ses poésies, dont

Sainte-Beuve comparait la partie plaintive à certaines ies de Mme Desbordes-Valmore, elles n'ont rien perdu de leur charme féminin.

Aussi n'est-il resté des plus beaux jours de fête il des bouquets ilétris !

Us dorment sur mea cœur; chacun d'eux me rappelle beure, une prairie, une larme, un hameau, le plaintive autour d'une nacelle, Un peuplier bien verl baismanl ses pieds dans l'eau, . iots d'amour chantés à l'abri d'un" voile,

•jii'i clairaiinl de belles nuits d

attachés but une même étoile Et ur la barq • I).

N'est-il p.is vrai que ces vers sont exquis? On en dignede L'anthologie, en chinant dans

(i; Les Lilas de Coarcelle», i8'f3, \>

I 36 ALFHED DE MUSSET

les divers recueils de Guttinguer. Ses sonnets, quelques-uns du moins, ont une grâce particulière et qui ravissait le poète des Nuits. Antoine de Latour leur faisaitbien un reprochede leur coupe irrégulière, mais Latour était un pédagogue qui attachait trop d'importance à la règle. Tattet en savait par cœur une demidouzaine et Marie Nodier,qui avait pris goût à ce petit poème, depuis le sonnet d'Arvers, ne cessait d'en demander au grand ami de son père, même quand il n'en faisait plus.

Tout cela, caractère et talent, avait fait à Guttinguer une place à part et comme en marge dans les deux Cénacles romantiques. Cependant il vint un jour où il éprouva le besoin de se rapprocher de Paris. C'était en i836, après son mariage (i). Il acheta à Saint-Germain, rue du Château-Neuf, une petite maison qu'il appela sa Terrasse, et comme Saint-Germain était encore trop loin du boulevard, même avec le chemin de fer, il loua un peu plus tard, rue de Courcelles, n° 10 bis, aux Champs-Elysées, un pavillon qu'il baptisa les Lilas, tant il y en avait. De la sorte il eut maison de ville et maison de campagne où il put recevoir ses amis, l'hiver et l'été. Mais le chalet de Saint- Gatien-Ies-Bois demeurait la villégiature préférée du maître et de ses hôtes.

« Vous devez vous promener par cet admirable temps, lui écrivait Mme Victor Hugo le i5 juin i83a. Comment n'êtes-vous pas dans votre forêt et dans votre maison d'où vous voyez la mer? Vous me dites

(i) Saint-Beuve écrivait, cette année-là, à Victor Pavie : « Gutlinguer marié est à Saint-Germain, où il a acheté une maison, dévot, pratiquant, et pourtant malade encore. » On sait ce que malade voulait dire, cependant il était infiniment plus sage.

pourtant que vous allez vous v rendre. Jouissez donc ■<• que voua possédez, si c'esl possible. »

Va elle ajoutait ces lignes dont l'enjouement ne laisse pas de prêter à la méditation île ceux qui la connaissent.

« Je suis bien donneuse de conseils aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi, moi, qui ai horreur de ceux qui me sont adressés, attendu qu'avant de les recevoir je me suis juste dit les même ;s que celles que j'en-

tends et que je n'aime pas le rabâcha

«Je vous écris avec ce qu'il v a de plus dur au monde avec une plume de fer et sur le papier le plus tendre possible. Cette plume fait tout ce qu'elle peut pour as déchirer ce papier. Mais elle fait tout ce qu'elle peut pour me faire écrire encore plus mal que de coutume. Il est vrai que moi et le fer sommes ennemis.

« Vous voyez que je vous donne le droit de me dire toutes les fantaisies possibles, puisque je vous envoie toutes les bêtises possibles.

« Adieu, cher Monsieur, croyez à ma vieille et sincère amitié.

« Adèle Hugo. »

Et en post-scriptum :

« Regardez ce beau pâté qui a l'air d'un clocher de village ii)! »

Mme Victor Hugo avait-elle fait le voyage de Saint-

Gatien-les-Bois, quand elle adressait cette lettre à ( iut-

uer? C'est probable, en tout cas elle en parlait en

femme qui en appréciait le site et les agréments. Ce

qui m'étonne, par exemple, c'est que Tattet,dont l'hu-

i Lettre inédite tirée des papiers de Guttinçuer. Elle se termine, ea par une tache d'encre que Mm* Victor-HagO a utilisée, à l'exemple de son mari, pour faire un clocher surmonte d'une croix.

l38 ALFltlîD DE UU8SET

meur élait si voyageuse, ne l'eût pas visité avant 1837. Il écrivait à cette époque à Félix Arvers :

« Je t'écris du Chalet de Guttinguer où je suis depuis deux jours et où je voudrais bien te voir... Je suis dans le ravissement du Chalet et de sa forêt. C'est vraiment magnifique. Toute la journée je regarde la mer qui est tout près de nous, comme le badaud regarde l'eau couler. Ce calme et cette tranquillité me font grand bien. Quelle belle chose, mon ami, que d'avoir au fond du cœur un petit coin intact qui s'ouvre à tout ce qui est grand! Que de bonheur amassé pour plus tard, si je sais toujours le respecter! J'ai emporté avec moi un Victor Hugo. Je suis ébloui de toutes ses splendeurs. C'est au-dessus de ma tète une seconde voûte étoilée qui vaut bien l'autre (1). »

Bref, son ravissement fut tel qu'en i8/ji il offrit à Guttinguer de lui louer son Chalet : « A quelle époque serez-vous au Chalet et à quel moment aller à Trouville pour n'y trouver que peu de monde? Vous devez savoir tout cela... Ne pourriez-vous venir à ri heures chez moi avec une botte de lilas? Nous cherchons des maisons de campagne de tous les côtés pour y rester jusqu'en janvier. Vous ne seriez pas homme à nous louer le Chalet quand vous le quitterez? J'y transporterais ma maison, composée de deux chevaux et de trois domestiques (2). » — Mais Guttinguer, qui s'était rangé — en apparence tout au moins, — eut peur de ce train de maison qui fleurait l'adultère, et pria Tattet de chercher ailleurs. A quelque temps de là celui-ci s'installait à Fontainebleau, d'où il écrivait à Ulric :

(1) Lettre inédite.

(2) Cf. notre Sainte-Beuve, t. I. Appendice, p. 365.

o (Hier ami, vous ne savez pas où je suis, mais \"iis ■ que j'ai fait. Aléa j'acta rst, j'ai Franchi le Rubieon. Je suis le plus heureux des hommes, bien qu-« brouillé avec toute ma famille qui se doute de la Si vmis voyez ma mère, je roui prie même de prendre chaudement mon parti el de me défendre connue un autre vous-même. Préparez-lui une de ces tartines que vous faites si bien, .le me passe à merveille de Paris, de ses joie<. de ses amis et de ses ennemis, mais je ne me passe pas aussi facilement de voua, mon très cher. Tenez votre promesse, écrivez-moi souvent et longuement. Vos lettres me réjouissent le

: . Quand je soutire elles me consolent, et quand je suis heureux elles doublent mon bonheur. Je ne sais Irop quand je vous verrai : on parie d'une plainte déposée à la préfecture de police où l'on m'accuse d'avoir enlevé Mad... D'abord ce n'est pas vrai, je ne l'ai pas emmenée malgré elle, etc., etc.; nous nous

nés enlevés réciproquement. Le courage ne me manque pas et je suis à la hauteur de ma position. 11 serait dur de me repentir pour avoir fait juste le contraire de vous. Lequel de nous deux aura eu rail'avenir nous le dira. Il y a des choses qui m'ont vanté dans voire lettre... Heureusement qu'il y a une couronne de fleurs sous votre bonnet de philosophe. Ma couronne à moi c'est ma femme, car elle est

ut jamais la mienne à présent, sans que nous ayons

in de ce sacremenl qu'où traîne comme un boulet... Il ne sort pas une plainte de sa bouche, et cependant elle a déjà goûté de mon pain noir, car on me

se un peu tirer la langue ià-bas. .Mais qu'est-ce que tout cela quand <>n s'aime i |? »

(i) Cf. noire Sainte-Beuve, t. 1. Appendice.

Tout l'ami Tattet est dans ces lignes, et tout Guttinguer aussi, depuis ses « tartines » dorées jusqu'à ses conseils. Car il n'était pas plus chiche des uns que des autres envers ceux qu'il affectionnait, ayant payé assez cher le droit des sages remontrances.

Gène fut pas sa faute, par exemple, si Musset mourut dans l'impénitence finale. On sait ce que ce mot veut dire. Vingt fois il l'avait mis en garde contre les boissons excitantes et vingt fois il lui avait prêché, à défaut du mariage, pour lequel il ne lui semblait pas fait, « une bonne fin tranquille dans un port aimable et sûr ».

Mais Musset était de ces malades qui ne veulent pas guérir et ne se relèvent que pour retomber. Le 2 juillet i838, Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier : « Chez Guttinguer je devais trouver Musset, qui loge pour le quart d'heure à Saint-Germain à une fashionable auberge où il pratique la vie de ses drames; mais gris le matin, il avait de plus un rendez-vous à Paris, et n'a pu être de retour à temps. Nous n'avons eu à dîner que son ami Tattet et un autre gentil Monsieur, mais à peine éveillés de leur griserie et de tout ce qui s'ensuit. C'est triste au fond de les voir ainsi. »

C'était si triste que Guttinguer adressa une verte semonce à Musset (1). Il y répondit en riant par les vers qu'on va lire :

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