‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 3 sur 68 · LETTRE-DÉDICACE · texte numérisé non relu

LETTRE-DÉDICACE

\dame la Comtesse d' Alton-Suée

Madame,

En vous dédiant ce livre, je ne fais que remplir un devoir de reconnaissance.

Il va -<ix mois, quand je vous fus présenté par votre

ieuse et spirituelle amie, Mmc Samson-Toussaint,

je n'étais qu'imparfaitement renseigné sur le milieu

[iarticulierdans lequel Alfred de Musset avait passé les

vingt-cinq dernières années de sa vie.

Les Mémoires du comte d'Alton-Shée et ceux de Mmc Jauhert,sa sœur, m'en avaient assurément donné une idée assez exacte, mais vous seule pouviez satisfaire entièrement ma curiosité en m'ouvrant les tiroirs à double fond de votre secrétaire et ceux non moins précieux de votre fi'lole souvenir.

:i effet, une des rares survivantes de la génération qui a vu et vécu les trente-cinq ans de

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o corruption » qui vont de i835 à 1870 : temps heureux où la bourgeoisie, après setre enrichie selon le vœu et la formule de M. Guizot, jetait son argent par les fenêtres et égrenait le chapelet des jours, comme on effeuille une guirlande de roses.

Vous avez eu la bonne fortune de connaître, de fréquenter et d'aimer presque tous ceux, hommes ou femmes, qui composèrent la société du poète de Mardoclic et de Namouna. Vous étiez la belle-sœur de sa « petite marraine», la cousine-germaine de cette tant aimable Aimée d'Alton qui, après avoir usé joyeusement de la vie, épousa sur le tard, et pour faire une fin, le gentilhomme de race qu'était Paul de Musset.

Mariée trop tard pour avoir reçu à votre foyer le prince Belgiojoso et Christine Trivulce, sa femme d'un jour, vous n'en avez pas moins recueilli, de la bouche même de votre mari et de sa sœur, qui furent leurs confidents, le récit romanesque de leurs aventures galantes. Et de même que d'Alton-Shée aurait pu dénombrer et nommer les femmes du monde et du demi-monde qui traversèrent la vie du prince « Beau et joyeux », de même vous pourriez dresser la liste des écrivains et des artistes qui furent les hôtes du cœur de cette Trivulce « à la face morte ».

Vous avez posé, vous aussi, devant le statuaire Barre qui fit le dernier buste d'Alfred de Musset.

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Bref, vous connaissez sur !«• bout du doigt l'hisl >ire peu édifiante de ce monde de viveurs qu'on ue reverra plus, et vous eu parlez coininc un livre, en femme revenue de tout, avec un sourire où il entre infiniment d'indulgence.

Fut donc pour moi deux ou trois journées, dignes d'être marquées d'un caillou blanc, que celles où vous me fîtes l'honneur insigne de me confier la correspondance de votre mari et d'en éclairer les parties obscures au cours de nos entretiens. Car enfin, les portraits litt-i aires, tout comme les autres, n'ont de valeur qu'autant qu'ils ressemblent aux modèles, et ils n'ont de chance de leur ressembler que si on les situe dans leur atmosphère propre. Or, L'atmosphère d'Alfred de Musset, c'était le boulevard de (îand, le Café de Parist Tortonij la rue Grange-Batelière, Bury, la Terrasse de Saint-Germain, et — j'en demande pardon à la grande ombre de Berryer — le château d'Augerviile. On me dira peut-être que les Confessions d'Arsène llmissaye, les chroniques de Gustave Glaudin et les petits mémoires de Monselet et de Philibert Audebrand nous renseignent abondamment sur la plupart de ces lieux de plaisir. Je ne dis p;is le contraire, mais je me îles m'' ier ou d'occasion. Arsène

Hoassaye, qui en avait tant vu, nous en a raconté davantage encore, et cela à un âge où les yeux du corps et

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de l'esprit ne voient plus — comme c'était son cas — les choses du temps passé qu'à travers une brume plus ou moins épaisse. Monselet, qui connaissait si bien les livres, a écrit la plupart des siens sur le coin d'une table, dans un café du boulevard ou une salle de rédaction , avec plus de souci d'amuser le lecteur que d'apporter des matériaux à l'histoire. Quant à Gustave Claudin et Philibert Audebrand, on ne peut accepter leurs récits que sous bénéfice d'inventaire, et malheureusement les moyens de les contrôler ne courent pas les rues. Je n'en connais qu'un pour ma part qui soit absolument sûr, c'est celui que vous avez eu l'extrême obligeance de mettre à ma disposition sous la forme d'un énorme paquet de lettres. Rien ne saurait, en effet, remplacer, comme moyen de contrôle, la correspondance écrite au jour le jour des acteurs ou des témoins de tels et tels événements publics ou privés, puisqu'elle nous livre, sans qu'ils y aient pris garde, les mobiles secrets de ceux qui les ont amenés ou conduits. Et si l'on a le bonheur d'avoir à côté de soi, quand on dépouille cette correspondance, une personne ayant connu ces témoins et ces acteurs, le document acquiert du coup un prix inestimable par le fait seul que cette personne y ajoute, si besoin est, avec le commentaire qui lit entre les lignes, le ton qui fait la chanson, comme dit le proverbe.

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Mais vous ne vous êtes pas contentée, Madame, de me confier les papiers de votre mari et quelques-uns

des beaux portraits qui illustrent ce livre, vous avez mis le comble à votre obligeance en me donnant la primeur — si je puis dire — d'une comédie inédite du comte d'AIton-Shéequi, par son titre de fluresse,

le scandale qu'elle causa dans la famille de Musset et les démêlés que l'auteur eut de ce chef avec l'administration du Théâtre-Français, constitue un document de premier ordre pour l'histoire littéraire du second Empire.

C'esl de tout cela, Madame, que je vous ai tant de titude. Je vous prie donc d'agréer, avec la dédicace l ouvrage, l'expression de mes très vifs remerciements pour le service que vous m'avez rendu, en même temps qu'aux lettres françaises.

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