‹ Alfred de Musset (volume 2)Chapitre 62 sur 68 · MUSSET DANS UN NID · texte numérisé non relu

MUSSET DANS UN NID

a. Viens, disais-je à Marie, allons, sous les grands saules,

Sentir le frais du soir tomber sur nos épaules. ' i! qui décline embrase l'horizon; l'heure OU les amants, dans la verte saison.

Vont deviser d'amour, loin du bruit de la terre, Par les bois où la Nuit s'entoure de mystère.

>ns comme eux, allons chercher — l'air est si douxl —

.ilme qui convient a déjeunes époux,

9 l'orient, voir monter, à la brune, le cM orangé le disque de la lune.

et l'île esl déserte : viens-y.

Mon âme est à l'étroit, mon cœur étouffe Ici! »

Ht nous voilà poussant la barque avec les rat-

111e i|ue toujours habiteront nos âmes Puisque c'est là que doit s'ouvrir notre tombeau. <l'nviron nous étions hors de l'eau,

'is allions tons deux, 1rs pieds dans la i

promener le long de la rive opposée, ut au mois d'avril, le ciel était si bleu

Qu'on voyait à travers passer l'ombre de Dieu. ière nous, la ville obscure et quasi nulle

es vapeurs du premier crépuscule;

Tranquille, autour de nous, la Loire déroulait

Nonchalamment [ue la lune emperlait

Et qui reproduisaient, grâce à leur transparence,

deux bords qui gardaient le ail Car, pour i obier la glace do miroir,

Mis étaient tombés ;'i rapproche de El c'est à peine si, dans leur tendre murmure,

mies balançaient leur flottante ramure.

Devant nous s'élevait le coteau de Lire

Où du Bellay naquit, et qu'il a célébré

En des vers pleins de grâce et de mélancolie,

Du temps qu'il regrettait la France en Italie.

Ce coteau, dont mon pied connaît tous les ravins,

Est gaîment couronné de cinq ou six moulins

Qui, tournant au vent d'ouest, des meuniers font la joie,

Et ressemblent de loin à des oiseaux de proie.

Ils avaient, sur le soir, fermé, comme les vents,

Leurs ailes ; les meuniers, contrariés du temps,

Le bonnet de travers, carguaient toutes leurs toiles

Et s'en prenaient tout bas à l'éclat des étoiles.

Tel était le tableau qui s'offrait à nos yeux :

Je n'en ai jamais vu de plus beau sous les cieux.

Après avoir erré longtemps et sans mot dire,

Tous deux au bord de l'eau qui semblait nous sourire,

Marie interrompit le pas et vint s'asseoir

Sur un tertre ombragé par un peuplier noir.

Alors on entendit dans l'air un dialogue,

Doux comme une élégie et frais comme une églogue,

Et, comme s'il avait surpris notre âme au vol,

Dans un arbre voisin chanta le rossignol,

Triste et laissant tomber sur nos fronts, goutte à goutte,

Les larmes de sa voix, car il pleurait sans doute.

Il disait dans sa langue adorable : « Aimez-vous

Pour souffrir et mourir, jeunes gens, jeunes fous !

Vos lèvres ont l'éclat matinal de la rose,

Cueillez-y le baiser, c'est la plus douce chose.

Mais défendez-vous bien de bâtir quelque part,

Car la Mort viderait votre nid tôt ou tard,

Et ce n'est pas la peine, amour qui toujours niche,

De bâtir pour la Mort, elle est déjà trop riche! »

Et nous qui n'entendions rien à ce chant plaintif, Qui laissions l'eau couler et flotter notre esquif Et qui ne savions pas, hélas ! que dans ses langes ' Le premier né de nous s'en irait chez les anges, Ni que l'affreuse Mort, en vidant son berceau, Descendrait le meilleur de nous dans son tombeau, Nous disions assez haut pour que Bulbul entende : « Aimons-nous, bâtissons, c'est Dieu qui le commande, Puisque c'est grâce à Dieu que nous sommes unis, Les oiseaux dans les bois ont déjà fait leurs nids, Faisons le nôtre, et pour que jamais il n'en sorte Un seul de nos petits, fermons-en bien la porte.

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Aiiuou.s-iiMis, bâtissons, mais seulement pour nous: Quand on h montre beureox, l'on se Eût des jaloux, Enfermons te bonheur dans notre maisonnette

la fait, tâchons qu'il soit toujours honnête; Le reste importe peu, car 1rs biens de l'amour Sont les seuls d'ici-bas qui durent plus d'un jour. 1

Nous disions, et l'oiseau, Bombre et battant de l'aile,

Continuait toujours sa triste ritournelle. << Bien sur, reprit Marie, il a quelque chagrin. 11 chante, mais on sent qu'il pleure à son refrain, Car ce n'est pas ainsi qui] chante d'ordinaire, Et je crois deviner la douleur d'une mère. Approchons-nous de lui doucement, si lu veux, Peut-être il daignera nous faire des aveux :

seaux ont une âme, et, s;mis qu'A 3 paraisse, Ils aiment comme nous la voix qui les caresse. » Et déjà nous avions gagné, rasant le Bol, L'arbre d'où nous tombaient les pleurs du rossignol. Mais le sauvage avait déjà pris sa volée ht chantait .sous un saule au coin «l'une autre allée. Tout à coup, — ù misère, ô Dieu toujours caché ! —

os là, par terre, un nid... mais déniché. La place de l'amour était brûlante encore. liais les oiseaux n'avaient pas eu If temps d'éclore,

h fond du nid même un œuf était resté, Qui, broyé, témoignait de la méchanceté. Pauvre oiseau, riou^ savions le sujet de ses larmes,

douleur pour nous eu avait plus de charmes.

Quand elle eut pris le nid entre ses blanches mains, v déposa deux baisers doux et h'ns,

Déplorant l'œuvre vaine el pure de la mère, Et machinalement m- mit à le défaire.

« Tiens, dhVelle, regarde : un morceau de papier Entre ces brins de mousse et ce treillis d'osier...

Des <•■

— Faisd.-s moi voir!

— Non. laisse-moi les lire.

— Quoi! des mis dans un nid, mignonne, tu veux rirel

— Eh bien, c[tie vois-tu donc de m drôle à cela '!

Si tu n'y • croire, écoute, les voilà :

Fille de la douleur, harmonie, harmonie,

Langue que pour f 'amour i rirent a le génie,

■nus ririt d' Italie et OBI lui ri/il des <ieu.r!

Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée Passe en gardant son voile et sans craindre lêsyeux. Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire De tes concerts divins nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et purs comme sa voix? On surprend un regard, une larme qui coule, Le reste est un mystère ignoré de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et dès bois!

Et moi qui soupçonnais une plaisanterie,

Gomme, pour m'intriguer, parfois en fait Marie,

Je vous laisse à penser si je restai moqueur,

Quand elle lut ces vers que je savais par cœur.

Comment se trouvaient-ils ici ? par quel miracle

Musset avait-il pris un nid pour tabernacle ?

Etait-ce un écolier qui les avait laissés

Sous un saule, où l'oiseau les avait ramassés ?

Ou bien le rossignol, sous sa capuce brune,

Avait-il pénétré de nuit, au clair de lune,

Dans une chambre seule, et sur un guéridon

Ravi la page au livre ouvert à l'abandon ?

Mystère ! — Je sais bien que longtemps nous pleurâmes,

Que ces vers-là depuis sont restés dans nos âmes,

Et que le lendemain, dans le fond de nos cœurs,

Le rossignol chantait encore ses malheurs.

O Musset, pensais-tu, quand ta Muse en délire

Te dictait ces beaux vers aux accords de sa lyrer

Et que ton front, sacré par la sainte onction,

Ruisselait sous les feux de l'inspiration;

Pensais-tu que ces vers écrits pour ta maîtresse

Et qui charment notre âme, aux heures de tristesse,

Gomme une chère image ou le chant du pays,

Quand on a le bonheur de les avoir appris,

Que ces vers, échappés des lèvres de ta blonde,

Courraient dans un baiser sur l'un et l'autre monde,

Et qu'après avoir fait, l'été comme l'hiver,

Le voyage du ciel et celui de la mer,

Ils viendraient, fatigués de leur course éternelle,

Dormir, pauvres oiseaux, au nid de Philomèle ?

O Musset, pensais-tu qu'un jour le rossignol, Pour thème de ses chants prendrait les tiens au vol, Que lorsqu'il monterait ou descendrait sa gamme, On entendrait chanter les soupirs de ton âme, Et qu'un soir en rêvant un couple d'amoureux

BU nid à la pin

Non. i icii",

;ne tu l'embrassais encor plein tes vi'is immorl ils, — étrangeté du bctI ! — miraient pour l'amour le psaume de ta mort. Tu lui disais toul bas, pour qu'elle seule entende : ■i Aimons-nous, voici I heure, el Dieu uous le commande, Puisque e'esl grâce à Dieu que uous sommes unis; Les oiseau* dans les bois onl déjà l'ait leurs nids,

■ \<\ en Fermant les yeux, les deux lèvres de ' El nii-s bai -. rends-les moi, bî tu l'ose. »

Bile te répondail : b'oui re ■< loi,

a veui -Hit fermés, Alfred, embrasse-moi ! i main sur mon cœur, me il palpi

Pour qui, sinon pour toi, battrait-il aussi vite? Viens donc, mais parlons bas, si quelqu'un écoutait

Et pendant ce temps- là le rossignol chantait.

tet, mai iS;

TAJBLE DES MATIÈRES

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