Alfred de Musset
I. — L'année des fous. — Une conversation avec M'^e Lardln de ^lusset. — La superstition des chiffres. — Le 7 et le 9 dans la vie de certaines personnes. — Comme quoi le voyage de Venise s'accomplit sous de fâcheux auspices. — Union mal assortie de Musset et de Georg-e Sand. — Conception de l'amour de George Sand. — Rôle de Sainte-Beuve entre elle et Musset. — Premières effusions de George Sand. — Le phénomène de la possession chez Alfred de Musset. — Son premier amour à dix-huit ans. — Contradictions de George Sand dans Elle et Lai. — Une des causes du drame de Venise.
II. — Les trois versions de ce drame. — Aucune d'elles ne contient la vérité tout entière. — Pièces à conviction qui doivent être écartées du débat. — Les dictées d'Alfred de Musset à son frère. — Que penser des accusations qu'elles renferment? — Les hallucinations du poète. — Ses vers sur la scène d'Indiana où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa maîtresse. — La clef des romans Elle et Lui, Lui et Elle, et Lui . — Les lettres de Georg-e Sand à Pagello prouvent qu'elle avait trahi Musset. — Elle ne l'en soigna pas moins comme une mère. — Explication de ces contradictions. — Les Jolies des amours romantiques.
III. — Une lettre de Guttinguer à Sainte-Beuve. — Epigraphe d'Alfred de Musset pour le roman de Lélia. — Ses vers intitulés Inno ebrioso. — Influence littéraire de George Sand sur Musset. — Une Conspiration en i53j, rapprochée de Lorenzaccio. — Corrections faites par Alfred de Musset à certains passages du roman d'Indiana. — Souvenir qu'il garda toute sa
ALFU2D DE MUSSET
vie de sa liaison avec George Sand. — Le Souvenir de Fontainebleau et le Souvenir des Alpes. — La Nuit d'octobre et le pasteur Eugène Bersier.
L'année r833 fut, dans l'histoire du Romantisme, quelque chose comme l'année des fous.
On dirait vraiment qu'à certaines heures il passe un vent de folie sur toute une catégorie d'individus, quand ce n'est pas sur tout un peuple. Les poètes du Cénacle qui, jusqu'en i83o, avaient édifié le monde par leur conduite exemplaire, se dôverg-ondèrent en même temps, et leur vie causa toutes sortes de scandales.
Après avoir fait exclusivement la chasse à l'idée, ils se mirent pourchasser la femme. Victor Hui^-o, le premier, profita du carnaval de i833 pour attacher une princesse de théâtre à son char de triomphe (i). — Sainte-Beuve, qui lui devait tant, ne se crut quitte envers lui que le jour où il l'eut remplacé dans le cœur de sa femme. — Alfred de Vigny, que sa mère avait mis en garde contre les comédiennes, se livra corps et âme à la plus terrible de toutes. — Alfred de Musset, pour être plus sûr de George Sand, s'en fut à Venise, avec elle. — Bref, en cette année i833, qui fut malgré tout si féconde (2), les plus sages perdirent la tête. Et ce fut à jamais fini du Cénacle de Joseph Delorme : l'amour en dispersa tous les membres.
(i) Cf. le chapitre de notre Sainte-Beuve \n\\\,u\i^ Juiielte Drouet.
(2) C'est, en effet, dans le courant de l'année i833, que Victor Hugo fit représenter Lucrèce Borgia et JlJarie Tador ; que Musset publia en librairie le Spectacle dans un fauteuil et, dans la Revue des Deux Mondes, André del Sarto, Its Caprices de Marianne et Rolla ; que George Sand publia Lélia et que Sainte-Beuve ternaina Volupté. Seul Vigny ne produisit rien cette aunée-là, '
GEORGE SAND
Je ne recommencerai pas ici l'histoire des amants de Venise. Nous en avons tous les oreilles rebattues, et j'en ai déjà parlé moi-môme assez long-uement dans mon livre sur Sainte-Beuve. Mais il y a des choses qu'on a laissées dans l'ombre, qui méritent d'être mises au jour; il y en a d'autres que l'esprit de parti des Sandistes et des Mussettistes a embrouillées comme à plaisir, qui demandent à être tirées au clair. C'est à cela que se bornera ma tâche.
Un jour que je causais avec M"^« Lardin de Musset, je lui posa ila question suivante : Pourriez-vous me dire quelles étaient les circonstances de mauvais augure dans lesquelles, selon votre frère Paul, se serait accompli le voyage de Venise ?
Elle me répondit :
— Avez- vous la superstition des chiffres?
— Qu'entendez-vous par là, Madame ?
— Croyez-vous, par exemple, que le 7 et le 9 aient une influence réelle dans la vie de certaines personnes?
— Si j'y crois ! et comment ferais-je pour n'y pas croire,quand ces chiffres cabalistiques ramènent incessamment dans ma vie la joie et la peine — surtout la peine ? J'ai cinquante ans passés. Lorsque je regarde derrière moi, je m'aperçois que tous les miens, père, mère, tante, frère et sœur, sont morts un 9, que mes enfants sont nés le 9, le 19 et le 29, et que, sans l'avoir fait exprès, j'ai habité quatre ou cinq maisons portant les n°^ 7 ou 9. Aujourd'hui encore, quand je voyage en chemin de fer, huit fois sur dix le wagon que je prends est numéroté à l'un de ces chiffres. Si je descends dans un hôtel,je suis à peu près sûr qu'on me donnera la chambre 7 ou la chambre 9 1 Et vous
me demandez si j'ai la superstition des cliifîres!...
— Eh bien, Monsieur, répondit M*"^ Lardin de Musset, mon frère Paul avait cette superstition, et je me souviens parfaitement qu'il me dit un jour : « Ce voyage de Venise avait été décidé et commencé sous trop de fâcheux auspices pour n'avoir pas fini d'une façon lamentable.
— Et quels étaient ces auspices?
— Vous allez voir ! En i833 nous habitions tous ensemble au n° 69 de la rue de Grenelle. Cette maison nous porta malheur. C'est là que, le 7 avril de l'année précédente, la mort nous prit mon pauvre père, et que, le 9 décembre i833, George Sand vint nous enlever Alfred. Elle habitait alors quai Malaquais, n° 19, et, depuis le 29 juillet de cette année, elle était la maîtresse de mon frère. Je l'ai su par une note de son carnet de poche.
Ce n'est pas tout : le jour de leur départ pour l'Italie, Alfred, qui était encore plus superstitieux que Paul, ne put s'empêcher de faire cette remarque que la diligence qu'ils devaient prendre occupait le treizième rang dans la cour des Messageries ; et George Sand de lui dire : « Que vous êtes enfant de croire à ces bêtises-là ! » — Bêtise ou non, la diligence était à peine sortie de la cour qu'elle renversa un porteur (l'eau. Et ce maudit voyage fut marqué d'un bout à l'autre par toutes sortes d'incidents plus ou moins fâcheux. A Florence, comme Alfred était d'avis d'aller jusqu'à Rome, et que George Sand inclinait pour Venise, ils jouèrent ces deux villes à pile ou face (i),
'i) Ce détail est confirmé par Georges Sand, dans l'Histoire de ma li^, cinquicme partie, chap. III.
GEORGE SAND
et ce fut Venise qui l'emporta. Vous savez Je reste. Mais ce à quoi vous n'avez probablement pas fait attention, c'est qu'ils arrivèrent à Venise le 19 janvier r834 et qu'Alfred rentra en France le 29 mars de cette année!... Que dites-vous de celte cascade de 9?
— Evidemment, c'est très curieux, etje ne suis pas surpris que cela vous ait frappés, vous et les vôtres. A votre place, je n'aurais pas manqué de faire cette remarque, car, encore une fois, je crois comme vous à la destinée, et que l'homme est une marionnette dont une main invisible tire les ficelles.
La destinée! la fatalité!... Si l'on cherchait quelle fut sa part dans le drame de Venise, on verrait qu'elle pesa lourdement sur l'homme et la femme qui en furent les héros et lesvictimes.il semble même qu'ils aient été choisis tout exprès pour faire son jeu. Lorsque deux êtres vicieux, mais disparates et n'ayant entre eux aucun point de rapport, s'accouplent ensemble, il est bien rare que cet accouplement soit de longue durée, — chacun d'eux ne songeant qu'à secouer sa chaîne, une fois sa passion satisfaite.
George Sand ne convenait pas plus à Musset que Musset ne convenait à George Sand. Il se peut que les lettres françaises aient bénéficié de cette union mal assortie ; ce qu'il y a de sûr, c'est que l'un et l'autre en portèrent le poids, toute leur existence.
George Sand avait de l'amour une conception toute particulière. Pour elle, ce n'était guère qu'une source inépuisable de romans à thèse. La curiosité de l'esprit avait beaucoup plus d'empire sur elle que le plaisir des sens (i). Elle rechercha tout de suite et toujours
(i) Dumas fils disait d'elle : <■ IM"" Sand a de petites mains sans os, moelleuses, oualeuses, presque gélatineuses. C'est donc fatalement une
les hommes de vive imagination ou à grandes idées qui pouvaient lui fournir des sujets d'étude. Les critiques de profession ne lui disaient absolument rien. Elle accepta pendant quelque temps le bras de Gustave Planche, parce qu'il avait le bras long à la Revue des Deux Mondes et que sa conversation l'intéressait, mais elle tenait à ce qu'on sût autour d'elle qu'il n'avait jamais été et ne serait jamais son amant, et elle s'était empressée de l'écrire à Sainte-Beuve, dont « l'âme de prêtre » lui inspirait confiance. Sainte- Beuve, avant de recevoir sa confession, s'était figuré qu'elle voulait l'attirer chez elle pour lui donner la place encore chaude de Mérimée, et n'avait pas répondu à ses premières avances. Non qu'il la dédaignât, mais il était alors amoureux d'une reine, et cette passion malheureuse suffisait pour le moment à son bonheur. Le malentendu cessa dès qu'ils se furent expliqués. Ce que George Sand attendait de lui, ce n'était pas de l'amour, c'était une direction et des conseils. Et ces conseils étaient d'une nature assez singulière. Il s'agissait de lui dire à qui elle devait livrer la clef de son cœur. Un autre que Sainte-Beuve eût décliné le rôle qu'elle voulait lui faire jouer. Lui s'y prêta avec une complaisance parfaite, en psychologue que rien ne doit scandaliser et pour qui tout est matière à analyse. George Sand, à première vue, lui avait produit l'efïet d'être très sensuelle : il pensa que Musset était de force à la satisfaire. Mais elle le trouva trop dandy. Dumas, qu'il lui offrit ensuite, lui aurait
curieuse excessive, trompée, déçue dans ses incessantes recherches,
mais non une passionnée. C'est en vain qu'elle voudrait l'èlre, elle ne
le peut pas; sa nature physique s'y refuse. (Lettre au Figaro du i6 décembre 1896.)
G£OHG£ SAND
plu davantage, mais il était trop sans-façon, elle ne voulait pas être retournée comme un gant ou comme un lapin. — Et Jouffroy? lui demanda Sainte-Beuve.
— Assurément ce nom-là commandait le respect, mais à la réflexion elle jugea que l'amour n'avait pas besoin de tant de métaphysique. — Alors pourquoi ne prenez-vous pas Musset?
Justement ils devaient dîner ensemble, quelques jours après, chez les Frêres-Prouençaax . Le hasard
— à moins que Sainte-Beuve n'eût fait le mot à Baloz, qui offrait ce dîner à ses collaborateurs — le hasard les ayant placés côte à côte à table, George Sand eut tout le temps d'observer Musset. Le dandy, qui était en belle humeur, se montra tout à fait charmant. Comme il avait lu et même annoté le roman d'Indiana, il en parla d'abondance, moins en critique, cela va sans dire, qu'en admirateur. George Sand, de son côté, lui lit l éloge des Caprices de Marianne, qui venaient de paraître dans la Revue, et lui dit qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Cœlio. Tant et si bien qu'on se quitta ravis l'un de l'autre.
Le lendemain, on profita du moindre prétexte pour se visiter et pour s'écrire. Musset, tout feu, tout flamme, et que la lecture de Léiia en épreuves (i) avait transporté d'admiration, fit ses offres de services à George Sand. « Je puis être, lui disait-il, si vous m'en jugez digne, non pas votre ami, — c'est encore trop moral
(i) Lélia parut à la fin de juillet i833, M'"« Martellet a conservé l'exenaplaire que George Sand avait offert à Alfred de IMusset. Le premier tome portait cette dédicace : A Monsieur mon gamin d'Alfred, George; le Hccond: A Monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, George Sajjd. — De la sorte l'auteur satisfaisait les deux amours-propres de Musset : celui de l'amant et celui du gentilhomme, toujours fier de sa noblesse.
pour moi, — mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, — capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs et d'attraper vos rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli !) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d'aller, cejour-là, chez Madame une telle faisant des livres, j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand, qui est désormais pour moi un homme de génie. — Pardonnez-moi de vous le dire en face : je n'ai aucune raison pour vous mentir (i). »
11 était, en effet, très sincère en écrivant ces lignes, il le fut toujours, et c'est par là qu'il prit toutes les femmes qui l'ont aimé. D'où vient donc qu'il les a rendues toutes si malheureuses ? Quand on les interroge, elles répondent invariablement qu'il j avait en lui deux hommes bien distincts qui se combattaient. Il en convenait lui-môme le premier. « Je subis, disaitil un jour à George Sand, le phénomène que les thaumaturges appelaient la possession. Deux esprits se sont emparés de moi. Y en a-t-il réellement un bon et un mauvais? Non, je ne le crois pas : celui qui t'effraie, le sceptique, le violent, le terrible, ne fait le mal que parce qu'il n'est pas le maître de faire le bien, comme il l'entendrait. 11 voudrait être câhn, philosophe, enjoué, tolérant; l'antre ne veut pas qu'il en soit ainsi. H veut faire son état de bon ange : il veut être ardent, enthousiaste, exclusif, dévoué, et comme
(i) Correspondance de George Sand ci d'Alfred de Jfasset.
(JEORGE SAND l3-
son contraire le raille, le nie et le blesse, il devient sombre et cruel à son tour, si bien que les deux ang-es qui sont en moi arrivent à enfanter un démon (i). n Lélia avait-elle pressenti ce démon, qu'elle ne vit d'abord dans la conduite de Musset à son égard que « rouerie et orgueil affecté »? Peut-être. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle ne lui céda qu'après une résistance relativement longue et qu'elle ne tarda pas à s'en repentir. Quant à lui, il fut si heureux de sa conquête qu'il la célébra dans les vers suivants :
Te voiià revenu dans mes nuits éloilées, Bel anjçe aux yeux d'azur, aux paupières voilées. Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu ! J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire, Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire. Au chevet de mon lit, te voilà revenu.
Eh bien ! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde. Mets la main sur mon cœur, la blessure est profonde; Elarg-is-la, bel aus^e, et qu'il en soit brisé ! Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse, N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse. Nul, sur un plus beau front, ne t'a jamais baisé (2).
J'ai cru pendant trois ans !... Qu'est-ce à dire? Ce n'est pas une raison parce que Paul de Musset ne souffle mot de cette intrig-ue dans la biographie de son frère, pour que je n'en dise rien à mon tour. Sachez donc qu'à dix-huit ans Alfred aima passionnément une femme qui avait nom M'^® Groisellier; que cette femme, au bout de deux ans, lui faussa compag-nie pour une cause ou pour une autre, et qu'il portait encore son deuil quand il rencontra Georg'e Sand.
(i) Elle et Lui, p. 278.
(2) S'il faut en croire les Souvenirs littéraires de Maxime du Camp, CCS vers auraient été composés au baiu, le 2 août i833.
l4 ALFUED DE MUSSET
^me Karénine prétend même (i) que c'est le souvenir de M"'^ Groisellier qui inspira la Nuit d^ octobre, mais je me sépare d'elle carrément sur ce point et je puis affirmer que les vers fameux :
Honte à toi qui la première M'as appris la trahison !
ne s'adressaient, dans la pensée du poète, qu'à l'auteur à'Indiana.
Quoi qu'il en soit, Musset avait eu le temps de se refaire une sorte de virginité durant les trois années qu'il pleura cette belle inconnue, et je ne m'étonne plus qu'au mois de septembre r834, six mois après le drame de Venise, il ait écrit de Bade à George Sand : « A mon George, mon premier, mon dernier amour ! » Si cet amour-là ne fui ni le premier ni le dernier en date, il est le seul qui n'ait pas été un simple caprice et qui ait laissé dans sa vie une trace ineffaçable.
Un mois après s'être donnée à son « gamin d'Alfred », George Sand écrivait à Sainte-Beuve, intrigué de son silence :
«... Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice, c'est un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans (2), une autre fois pendant trois (3), et maintenant je ne sais ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon cœur n'a pas été
(i) Cf. sa Vie de George Sand.
(2) Aurélien de Sèze (de 1825 ài83o).
(3) Jules Sandeau.
GEORGE SAND l5
aussi usé que je m'en effrayais : je le dis maintenant parce que je le sens (i)... »
Retenons bien ce petit bout de lettre, on y surprend déjà en flag-rant délit de contradiction — je n'ose dire de mensonge — le romancier de Elle et Lui. George Sand dit, en effet, dans ce roman, que son amour avec Musset n'avait pas duré plus d'une semaine. « Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier (2). » Alors que signifiaient ses confidences à Sainte-Beuve, et pourquoi, le 21 septembre suivant, éprouvait-elle le besoin de les co'mpléter dans les termes que voici :
« Je suis heureuse, très heureuse : mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à lui; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse... Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre (3). »
On ne se contredit pas de la sorte, quand rien ne vous y oblige. Or, il n'est pas douteux, et je le regrette pour elle, qu'en écrivant Elle et Lui George Sand s'était proposé d'accabler un mort. Tâche indigne de son talent et de son caractère! Je ne m'étonne donc pas qu'elle ait manqué envers Musset de générosité et de justice. Mais elle aurait dû se souvenir qu'il y a des morts qui ressuscitent et que tout ce qu'on a écrit a des chances de rester. Avait-elle oublié ses
(i) Revue de Paris, du i5 novembre 1896.
(a) Elle et Lai.
(3) Sainte-Beuve: Porlrails contemporains.
l6 ALFKED DE MLSSET
lettres à Sainte-Beuve ? C'est possible : elle avait si peu de mémoire ! Mais Sainte-Beuve, qui savait le prix de ce genre de confidences, les avait précieusement conservées. Elles sortirent un jour de ses cartons, quand personne ne s'y attendait, et il se trouva que le confesseur trahit cette fois sa pénitente.
Et qu'on ne dise pas, pour l'excuser, qu'à la distance qui la séparait des événements Georçe Sand pouvait fort bien se méprendre, en 1859, sur la nature du sentiment qu'elle avait eu pour Musset, en i833. Le temps, avec son recul impitoyable, a beau chang-er la perspective des choses et notre manière de les envisag-er, il est incapable d'effacer de notre cœur le souvenir de ceux que nous avons réellement aimés, ne fût-ce qu'un jour. Il est vrai qu'il y a différentes façons d'aimer. Savons-nous, par exemple, quelle était la part du cœur, de la tète et des sens dans « l'attachement senti » de George Sand pour celui qu'elle appelait tour à tour son enfant, son ami et son frère ? Quand on réfléchit à l'extrême facilité avec laquelle elle se donnait et se reprenait, on a peine à croire qu'elle ait jamais aimé autrement que de tête ou pour le plaisir sensuel. Le cœur n'est pas une auberge ouverte à tout venant. J'accorde que celui qui essuie les plâtres n'est pas toujours le locataire définitif. L'amour, comme la plupart des choses de la vie, demande une initiation, un certain apprentissag^e. Mais malheur à qui s'imagine qu'on peut le renouveler perpétuellement comme on fait d'une g-arde-robe. Le cœur s'use assez vite à ce jeu, et lorsque le cœur est usé, c'est fini de l'amour, il reste tout au plus les sensations. Or, je me souviens qu'un jour, à Venise, Georg'e Sand dit à Musset : « Nous ne nous aimons
George Sand
d'après un dessin d'ALFRDji de Musset
QEORQE SAND
plus, nous ne nous sommes pas aimés! » Preuve indéniable que le cœur n'était entré pour rien clans son « attachement senti », et qu'elle avait été une fois de plus la dupe de son imagination dépravée. George Sand, à mon avis, n'a jamais aimé d'amour que ses enfants. Elle a été une mère très dévouée, une excellente mère. Je crois qu'elle aurait fait le bonheur de Musset s'il s'était contenté de l'aimer à peu près comme telle. Mais il n'était pas homme, tout «gamin » qu'il était, à se contenter des bagatelles de la porte.
Avec lui, c'était tout ou rien. La femme qui lui avait cédé ne s'appartenait plus. Quel que fût son tempérament, elle devait faire tous ses caprices. Quand sa fringale de chair le prenait, et cela lui arrivait souvent, tant pis si elle n'était pas disposée! il lui faisait des scènes terribles : elle ne l'aimait pas, elle en aimait un autre; il était jaloux même de son passé.
« Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, lui écrivait George Sand, le i5 avril i834, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche. Je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux Itu trouveras ailleurs. Au moins / ^^^■• tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes (i)!... »
Habemus conjitentem! George Sand vient de nous révéler dans ces quelques lignes une des causes du drame de Venise. Essayons de pénétrer les autres.
(i) Correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset.
l8 ALFRED DE MUSSET
Nous possédons trois versions de ce drame, sans compter les autres documents qui s'y rapportent, comme les Lettres d'un voyageur, la Confession d'un enfant du siècle et V Histoire de ma vie. Ces trois versions sont, par ordre de date, Elle et Lui (i). Lui et Elle (2) et //«/ (3). Aucune de ces versions ne contient la vérité tout entière. Celle qui s'en rapproche le plus est incontestablement la version de Paul de Musset, encore faut-il en bonne justice écarter du débat les deux ou trois pièces à conviction que Paul Mariéton, ag-issant au nom de M"''' Lardin, y a versées à seule
(i) Elle et Lui parut d'abord dans la Revue des Deux Mondes, des i5 janvier, i'' el i5 février et i"' mars i85(), et la même année chez Hachette en i vol. in-i3, de 3ii pages, imprimé chez Lahure. Voici la clef du roman qui contient très peu de personnages :
Mademoiselle Thérèse Jacques George Sand.
Laurent de Fauvel Alfred de Musset.
Dick Palmer Pagello.
M. de Verac Altred Tatlet.
Le prince D ?
Le comte de D le baron Dutlevaat.
Vicentino Antonio.
Un petit garçon Maurice Sand.
(2) Lui et Elle, publié d'abord, comme nous l'avons vu au tome précédent, dans le Ala^asin de Librairie, en avril et mai 1859, parut chez (Charpentier en li^Go. En voici la clef:
Olympe de B Georj!:e Sand .
Edouard de Falconey Allred de Musset.
Diogène Gustave Planche.
Jean Cazean Jules Sandeau.
Pierre Paul de Musset.
L'éditeur Buloz.
Caliban Boucoiran.
Hercule Laurens.
Le docteur Palmerillo. le docteur Pagello.
Edouard Verdier. , Alfred Tattet.
Hans Flocken L'abbé Liszl.
(3) On trouvera plus loin la clef de ce roman qui fut publiée dans le Mesnnqer de Paris, en août et septembre 1809, el parut en 1860 à la Librairie nouvelle.
CEOaGE SAND
fin de confondre et d'écraser George Sand. Car, alors même que leur authenticité serait établie, et elle ne Test pas, elles sont trop probantes pour n'être pas quelque peu suspectes. Je veux parler des deux récits soi-disant dictés par Alfred de Musset à son frère au mois de décembre 1862. Paul Mariéton, qui en a fait état, le premier, dans son livre, intitulé Une histoire d'amour, a trop de critique pour n'avoir pas remarqué au passasse que ces dictées du poète étaient postérieures de dix-huit ans ans aux événements qui y sont racontés. Et c'est effectivement cette postériorité qui leur enlève la plus grande partie de leur force. De quoi s'agit-il en somme? Des baisers échangés entre George Sand et Pagello, au pied du lit de Musset malade; — d'une tasse à thé dans laquelle ils auraient bu l'un après l'autre, comme deux amants qu'ils étaient; — d'une lettre que George Sand aurait écrite une nuit à Pagello et qu'elle aurait mise dans sa bouche et puis jetée par la fenêtre, au lieu de la montrer à Alfred de Musset, qui l'avait surprise, la plume à la main; — de la menace enûa qu'elle lui aurait adressée à plusieurs reprises de le faire enfermer dans une maison de fous, pour couper court à ses espionnages et à ses scènes. Tout cela évidemment serait très grave, si c'était prouvé, mais George Sand y avait répondu d'avance en disant que, par moment, Mussetvoyaitdouble.il est établi, en effet, par toutes sortes de témoignages dignes de foi, qu'il était sujet, dans ses crises de nerfs, à des hallucinations étranges, qu'il lui arrivait parfois de rêver en plein jour et les yeux tout grands ouverts. Lui-même semble nous en. avoir avertis dans la Nuit de décembre, où passe et passe son propre fantôme, et je ne jurerais pas que
ses hallucinations de Venise, en admettant qu'elles aient eu lieu, ne lui soient venues de la stupeur que lui avait causée la scène d'Indiana où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa maîtresse. On connaît les vers que lui inspira cette scène, quelques jours avant de se lier avec George Sand :
Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,
Cette scène terrible où Noun, à demi nue,
Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond ?
Qui donc te la dictait, celte paj^e brùianie
Où l'amour cherche eu vain d'une main palpitante,
Le fantôme adoré de son illusion ?
En as-tu dans le cœur la triste expérience?
Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?
Et tous ces senlimenls d'une va^rue souffrance,
Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
As-tu levé cela, George, ou t'en souviens-tu?
N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,
Que celte pauvre Noun, les yeux baicj'nés de pleurs,
Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?
Et cet être divin, cette femme angélique,
Que dans l'air embaumé R.aymond voit voltiger,
(Jette frêle Indiana, dont la forme magique
Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
O George ! n'est-ce pas la pâle fiancée
Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?
N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée
Qui sur tous les amours plane élernellement?
Ah I malheur à celui qui lui livre son âme !
Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté
Veut boire l'Idéal dans la réalité !
Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse.
Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
A compté sur ses doigts les heures de la nuit.
Demain viendra le jour; demain, désabusée, Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia ; Elle abandonnera celui qui la méprise
GEORGE SAND
Et le cœur org-ueilîeux qui ne l'a pas comprise Aimera l'autre en vain, — n'est-ce pas, Lélia ?
Cette scène poignante et que Musset a si bien rendue est, en effet, à peu de chose près, la scène à trois du drame de Venise.
Mais laissons de côté ces souvenirs littéraires et les accusations posthumes de Paul de Musset. Ne retenons que ce qui mérite d'être retenu. Il est malheusement certain que George Sand se donna à Pagello pendant la maladie de son compagnon de voyage. Elle a eu beau protester toute sa vie contre cette abomination, « le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant (i) », cela ne saurait faire doute une minute pour ceux qui savent lire. Elle-même n'aurait pas crié si haut, si elle avait pu supposer que Pagello avait gardé dans ses tiroirs la fameuse lettre intitulée En Morée, qu'elle avait écrite sous ses yeux, un soir qu'elle était en rut, et qu'il n'avait pas eu l'air de comprendre, tant il était « stupide » ! Car cette femme, qui, à l'entendre, était incapable de procurer à ses amants les sensations que ses grands yeux leur promettaient, avait ses moments d'ardeur et de passion comme une autre. Elle était même terrible dans ces moments-là, si j'en crois la légende et ce que racontait Chopin sous le manteau de la cheminée !... Mais il n'y a pas que sa lettre En Morée qui l'accuse; il y en a une autre d'elle à Pagello qui emporte la conviction et la condamnation du même coup. Cette lettre dit : « Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant un mois ? Les amants n'ont pas de
(i) Lettre à Sainte-Beuve, 18G1. Gosmopolis du i5 avril 1896.
patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire soulFrir et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner ; la compassion que me causaient ses larmes ne me portait que trop à suivre ton conseil ; mais ma raison me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en repentir. Son cœur n'est pas mauvais et sa fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité qu'elle devrait avoir. — Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts recommencer après les laimes, le repentir qui vient après ne me semble plus qu'une faiblesse.
« Tu me commandes d'être généreuse, je le serai; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un reg-ard entre nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-rious pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir trompé. — Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui était le meilleur. Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet de
GEORGE SAND
colère et d'inquiétude, et nous aurions pu, lui et moi, arriver à Paris et nous j séparer avec amitié. Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas être ainsi (sic). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois je ne vous aime plus, il est impossible à mon cœur de rétracter ce qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère : je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à le le dire. Ma conduite peut être magnanime, mon cœur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir encore Alfred par devoir et par honneur, mais lui pardonner par amour ce m'est impossible (i)... » Est-ce clair, et peut-on mettre davantage les points sur les i? Après avoir lu cette page qui sue la vérité,
(i) Elle disait encore à Pagellodaus cette lettre débordante de franchise et d'aveux : « Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je cessais de t'aimer. Je vieillis et mon cœur s'épuise, mais je puis devenir de çlace pour toi d'un jour à l'autre. Prends firarde, prends garde à moi ! Pour conserver mon amour et mon estime il faut se tenir bien près de la perfection... Mon cœur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable ? Hélas ! J'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve'.' Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe à mes maux passés que. le doute et le découragement s'emparent de moi... Pourquoi t'ai-je rencontré si tard, quand je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et uq cœur usé par les déceptions ? — Mais non, mon ccsur n'est pas usé. 11 est sévère, il est méîiant, il est variable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu m'as couverte de tes caresses... » (Paul Mariélon : Une Histoire a'amour, pp. io8-iia.)
il n'est personne qui puisse garder l'illusion que, tout en ayant donné son âme à Pagello, George Sand avait su respecter son corps (i).
Et que lui avait donc fait son amant de la veille pour mériter d'être trompé de la sorte?
Si nous ouvrons le roman de jÊ"//)? et Lui nous \oyons que, dès leur arrivée en Italie, il se conduisit envers elle en véritable « gamin ». Par exemple, au lieu de rester près d'elle quand elle avait ses accès de fièvre, il la laissait seule pour courir les musées, les théâtres et les mauvais lieux, et, lorsqu'il revenait, c'était pour lui faire, entre deux vins, des scènes de jalousie qui se terminaient le plus souvent par des crises de larmes. Un jour même qu'il était rentré plus tard qu'à l'ordinaire, elle remarqua qu'il avait ses vêtements déchirés et la figure en sang. — Paul de Musset, naturellement, ne souffle pas mot de cela, mais il reconnaît qu'à peine débarqués à Gênes des dissentiments d'ordre intime éclatèrent entre eux. — Le livre de Louise Colet, qu'on a bien tort de mépriser, comme document tout au moins, nous dit aussi que, les trois quarts du temps, Albert (2) se promenait
(i) Et cependant M.Albert Lumbroso, qui a publié sur les Amants de Venise une étude si documentée, ne peut pas croire à la trahison effective de George Sand. Je n'ai pas besoin de dire que M. S. Rochebiave n'y croit pas non plus.
(a) Voici la clef des pseiidonymes du roman de Louise Colet :
Antonia Bach George Sand .
Albert de Lincel Alfred de Musset.
Stéphanie de Rostan Louise Colet.
Frémont Buloz.
Léonce Gustave Flaubert.
Duchemin Villemain.
René Delmart Antony Deschamps.
Duverger Béranger ,
A. de Gerrt^y Alfred de Vigny.
A. Nattier Alfred Tattet
Lord Melbourne , Lord Sej'mour.
GEORGE SAND 25
seul dans Venise, qu'il fréquentait les danseuses de la Fenice, les cafés et les maisons de jeu, pendant qu'Antonia noircissait des rames de papier blanc pour le compte de Frémont, lisez Buloz. Car cette femme avait un encrier à la place du cœur, et le directeur de la Revue des Deux Mondes absorbait sa pensée. Elle écrivait le jour, elle écrivait la nuit. Avec deux tasses de lait, disait Musset, elle composait la moitié d'un volume. Avec une bouteille d'alcool ou de vin de Chypre, c'est à peine s'il pouvait accoucher d'une petite pièce de vers. Cela l'irritait contre lui et le rendait furieux contre elle. A chaque instant, lorsqu'il lui parlait d'amour, ou d'aller faire une promenade en gondole, elle lui disait sur un ton de reproche qu'il ferait bien mieux de travailler, que leurs ressources s'épuisaient et qu'ils se devaient à eux-mêmes de ne rien emprunter à personne. Il lui répondait sur le même ton qu'il n'était pas venu en Italie pour barbouiller du papier, mais pour jouir d'elle et des beautés du pays. Et elle avait raison, et il n'avait pas tort.
La comtesse de Vernoult La Comtesse d'Agoult.
Hess Labbé Liszt.
Dormois Euç^ène Delacroix,
Sainte-Rive Sainte-Beuve.
Le Maître de la Maison Charles Nodier.
Une jeune femme brune ^larie Nodier.
Le grand lyrique exilé Victor Hugo.
La princesse X La princesse Belgiojoso.
Le grand virtuose sans cervelle Frédéric Chopin.
Le bel Italien Mariani.
Ledoux Pierre Leroux.
Horace Félicien MaliefiUe.
Un avocat bourré Ledru Rollin.
La Comtesse aimée de Byron La Guiccioli.
Deux ineptes poètes ouvriers lieboul et Jasmin.
Labaumée Prosper Mérimée.
Sansonnet Viennet.
Damis Empis.
Amelot Ancelot.
ALFIXED DE MUSSET
Un poète digne de ce nom ne travaille pas à l'heure ou à la journée. Il attend pour cela que la Muse le visite. Mais quand il flâne, le nez au vent et les mains dans ses poches, il ne faut pas le traiter de paresseux, il amasse des trésors pour l'avenir. Voiià ce que ne comprenait pas Georg-e Sand, qui était toujours prête et qui, toute sa vie, sans en être plus riche d'ailleurs, traça des sillons noirs sur des feuilles blanches, comme les bœufs qui labourent en creusant dans les champs. C'est alors que, fatigué des remontrances et de la froideur de sa maîtresse, il lui dit un jour qu'il ne l'aimait pas, et qu'elle lui répondit : « Nous ne nous aimons plus ! » Dans la bouche de Musset, le mot n'avait pas g-rande signification, car, au fond, il ne le pensait pas, et il l'avait à peine prononcé qu'il le rétractait ou le corrigeait par un mot tendre. Mais dans la bouche de George Sand, nous avons vu tout à l'heure que c'était un arrêt déiinitif. On sait le reste, et comment Pagelio prit subitement la place d'Alfred dans le cœur de George. Du moment qu'elle n'aimait plus Musset,'elle se croyait libre (i).Elie le soigna pourtant comme une bonne mère pendant la maladie qui faillit l'emporter, et quand il la quitta pour rentrer en France, elle en eut presque autant de chagrin que lui.
On a dit, pour expliquer toutes ces contradictions, que l'amour romantique était coutumier de ces folies. C'est pourtant, à ma connaissance, le seul cas de cette nature. Quand Alfred de Vigny se fut aperçu des infidéh'tés de îMarie Dorval, il s'éloigna, la mort dans l'âme — parce que l'honneur l'exigeait — et il ne
(i) Et c'est évidemment pour cela qu'elle s'est toujours défendue de l'avoir trahi.
GEOP^GE SAND
la revit plus. Quand M°°^ Victor Hug'o rompit avec Sainte-Beuve, après une liaison qui n'avait pas duré moins de sept ans (i), la rupture fut définitive et sans retour, sous ces espèces-là tout au moins. Musset n'avait pas quitté George Sand, et celle-ci l'avait à peine trahi que tous deux se tendaient de nouveau les bras à travers l'espace et se reprenaient — Pagello tenant cette fois la chandelle — pour se torturer, se quitter de nouveau (2) et se ressouvenir à tout jamais. Quel mauvais sort leur avait donc été jeté? La sœur du poète disait de George Sand que c'était une femme fatale (3).
(1 ) Cf. à cet égard le chapitre sur ^l^' Victor-Hn2;-o dans notre Sainte- Beuve et aussi les vers suivants du poète des Consolations à Alfred de Musset :
L'amour vint sérieux pour moi dans son ivresse. Sous les fleurs lu chantais, raillant ses dons jaloux. Enfin, un jour tu crus! moi, j'y croyais sans cesse . . Sept ans entiers, sept ans!... AlS'red, y croyoïjs-nous? L'une, ardente, vous prend dans sa soif et vous jette Gomme un fruit qu'on méprise après l'avoir séché ; L'autre, tendre et croyante, un jour devient muette Et pleure, et dit que l'astre en son ciel s'est couché !
(Poésies complètes, éd. Calmann-Lévy, t. II, p. aSg.
(2) Je raconte au tome précédent, dans le chapitre de l'Ami, comment Alfred de Musset fut instruit de la trahison de George Sand. Personne, jusqu'à ce jour, pas même Paul Mariélon, si averti cependant, ri'avait vu la main d'Alfred Tattet dans le dernier acte de ce mélodrame.
(3) Oui en douterait après avoir lu la lettre que Alusset écrivait de Genève à L.'lia, le 4 avril i834, et celle qu'il adressait à son ami Tattet, le 3 août i835?
11 disait dans la première :
« Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre ; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé l'une vers l'antre ; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un inceste que nous commettions... Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère... »
Il disait dans la seconde :
« Si vous voyez M"" Sand, dites-lui que je l'aime de tout mon cœur, que c'est encore la femme la plus femme que j'aie jamais connue... »
De son côté George Sand écrivait à Musset dans le courant de l'hiver de i83J :
« Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de loi. mais je ce puis m'en passer... Adieu, reste, pars, beulement ne dis pas
ALFllED DE MUSSET
Le peuple me semble avoir trouvé le mot de celte énigme, lorsque, dans son langage aussi brutal que pittoresque, il dit d'un homme qui ne peut guérir d'une femme « qu'il l'a dans la peau » ! Il fallait bien qu'il en fût ainsi pour que, toute sa vie, Musset ait rêvé de George Sand, et que, dans toute son œuvre, on la suive à la trace du sang qui coula sans cesse de sa blessure.
Je possède une lettre de Guttinguer à Sainte-Beuve, en date du mois d'octobre i833, où il lui dit, entre autres choses : «... Je crains que notre ami ne laisse sa personnalité dans le lit de cette femme ».
En s'exprimant ainsi, Guttinguer était tout bonnement dupe des apparences. Il venait de lire Lélia^ et comme il avait remarqué en tête du tome second une épigraphe empruntée au poème de Namouna (i), comme il avait lu dans le corps de ce roman des vers pas très bons, mais qui avaient tout de même un faux air de ceux de Mussaillon i^"" (2), il en avait conclu tout de suite que les deux amants étaient en train de se
que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon
frère, mon sanç, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant. » (i) Voici cette épigraphe :
Pourquoi promenez-vous ces spectres de lumière Devant le rideau noir de nos nuits sans sommeil, Puisqu'il faut qu'ici-bas tout songe ail son réveil. Et puisque le désir se sent cloué sur terre, Comme un aigle blesse qui meurt dans la poussière. L'aile ouverte, et les yeux fixes sur le soleil ? (2) C'est le nom que s'était donné Musset sur un album de caricatures
dont il avait fait cadeau à George Sand et qui est aujourd'hui entre les
mains de M. de Lovenjoul.
GEOnCE SAND 29
fondre et de collaborer ensemble (i). S'il y avait
(i) Voici ces vers qui n'ont été publiés au complet que dans la première édition de Lélia :
I>>"0 EBRIOSO
Que le Chypre embrasé circule dans mes veines ! Eiiaçons de mon cœur les espérances vaines,
Et jusqu'au souvenir Des jours évanouis dont l'importune image, Comme au fond d'un lac pur un ténébreux nuage.
Troublerait l'avenir !
Oublions, oublions ! La suprême sagesse Est d'ignorer les jours épargnés par l'ivresse
Et de ne pas savoir Si la veille était sobre, ou si de nos années Les plus belles déjà disparaissaient, fanées
Avant l'heure du soir.
Qu'on m'apporte un flacon, que ma coupe remplie Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie
De ce flot radieux, S'altère, se dessèche et redemande encore Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore Et qui m'égale aux dieux !
Sur mes yeux éblouis qu'un voile épais descende. Que ce flambeau confus pâlisse ! et que j'entende,
Au milieu de la nuit, Le choc retentissant de vos coupes heurtées, Comme sur l'Océan les vagues agitées
Par le vent qui s'enfuit !
Si mon regard se lève au milieu de l^orgie, Si ma lèvre tremblante et d'écume rougie
Va cherchant un baiser, Que mes désirs ardents sur les épaules nues De ces femmes d'amour, pour mes plaisirs venues,
Ne puissent s'apaiser.
Qu'en mon sang appauvri leurs caresses lascives Rallument aujourd'hui les ardeurs convulsives
D'un prêtre de vingt ans, Que les fleurs de leurs fronts soient par mes mains semées. Que j'enlace à mes doigts lus tresses parfumées De leurs cheveux flottans.
Que ma dent furieuse à leur chair palpitante Arrache un cri d'efî'roi ; que leur voix haletante
Me demande merci.
Qu'en un dernier effort mes soupirs se confondent. Par un dernier défi que nos cris se répondent
Et que je meure ainsi !
Ou si Dieu me refuse une mort fortunée,
30 ALFUED de iîUSSET
regardé de plus près, il aurait senti que ses craintes étaient vaines, et qu'en dépit des sept ans qu'elle avait de plus que Musset George Sand n'aurait jamais — littérairement parlant — d'autorité sur lui. Je ne vois pas, quant à moi, cette fille sermoneuse de Jean-Jacques, encore mal débarbouillée du Contrat social et de r Emile, escamotant ce fils de Shakespeare qui s'amusait des caprices de son imagination et chantait de si drôles de choses à la lune. D'abord, quel est l'écrivain de ses amis sur qui George Sand ait exercé quelque influence ? Elle a passé sa vie à subir celle des autres. Et Musset, quand il la connut, avait déjà affirmé sa personnalité et donné sa mesure dans les deux genres d'ouvrages qui ont établi sa réputation, à savoir les Contes cV Espagne et d'Italie, le Spectacle dans un fauteuil et les Caprices de Marianne.
Guttinguer pouvait donc être tranquille : Musset laisserait peut-être dans le lit de George Sand du sang mêlé de larmes, mais son esprit en sortirait aussi libre, aussi original, aussi personnel qu'il y était entré. La preuve en est — mais l'auteur d'Arthur ne
De gloire et de bonheur à la fois couronnée,
Si je sens mes désirs, D'une rage impuissante immortelle agouie, Comme un pâle reflet d'une flamme ternie,
Survivre à mes plaisirs, De mon maître jaloux, insultant le caprice, Que ce vin généreux abrège le supplice Du corps qui s'engourdit ; Dans un baiser d'adieu que nos lèvres s'étreignent, Qu'en un sommeil glacé tous mes désirs s'éteignent, Et que Dieu soit maudit.
M. Paul Mariéton ne croit pas que ces vers soient de Musset. De qui donc pourraient-ils être '? Pour ma part je ne doute pas qu'ils soient de lui, et si quelque chose pouvait me coniirmer dans cette opinion, c'est le titre italien qui leur a été donné. Musset connaissait et parlait très bien Ja langue italienne. C'est même ce qui lui avait suggéré l'idée d'aller en Italie.
GEORGE SAND
pouvait pas connaître ce détail topique — la preuve en est qu'après avoir essayé de faire un drame avec elle, il y renonça presque tout de suite, persuadé qu'à lui seul il ferait mieux. Georg^e Sand, en iS3i ou i832, pendant qu'elle était la maîtresse de Jules Sandeau, avait conçu l'idée, en lisant Varchi, d'une pièce historique en six scènes qui devait s'appeler : Une Conspiration en i53y. Elle avait même écrit le brouillon de cette pièce, qui se passait à Florence sous Alexandre de Médicis (i), et M. Pierre Gauthiez,à qui j'emprunte ces renseignements (2), dit que, sur le revers de la dernière page, on voit encore le nom de Jules en plusieurs endroits — ce qui indique que « cette production est de la période julienne ». George Sand avait emporté ce canevas en Italie, dans la pensée de le reprendre et de le développer avec Musset, mais elle avait compté sans les incidents du voyage. Musset ayant eu la curiosité, en traversant Florence, de feuilleter les chroniques delà ville, y trouva le sujet d'un autre drame, si bien que la Conspiration de i53-] resta dans ses cartons. Cependant, comme il faut toujours rendre à César ce qui appartient à
(i) Voici la liste des personnages de cette pièce. Alexandre de Médicis, grand-duc de Florence. Valori, commissaire apostolique.
Malalesta Roglione, commandant des forces militaires (?). Le cavalier de Morsiij / ^^.^^,^^^ de la maison du grand-duc. Le capitame Gescna \ °
Giorno le Hongrois ) .^ ^^ grand-duc.
Fernando 1 Andalou ) °
Madonna Calterina, sœur de Lorenzo.
Riudo Altoviti, oncle de Lorenzo.
Michel del Tavolaccino, dit Scoroncolo, spadassin. Giolio Gapponi. citoyen de Florence.
Ecuyers, pages du grand-duc.
On voit qu'elle diffère complètement de celle du Zc/'enracc/o de Musset. (2» Cf. Lorensaccio, i vol. in-8°, chez Fonteœoing, igo3. — Le manuscrit de George Sand appartient à M. de Lovenjoul.
César, je dois reconnaître ici que le titre de Lorensaccio est de l'invention de George Sand, ainsi qu'une ou deux tiiades de la pièce de Musset; celle-ci, entre autres, qui est imprimée tout au long- dans les Sept Cordes de la lyre :« La liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes ! les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. »
Mais Alfred de Musset n'avait pas attendu cette occasion pour nous fournir la preuve de son indépendance d'esprit et de son sens critique. Il résulte d'un document publié par son frère, dans la Revue des Deux- M ondes àw. i" novembre 1878, qu'au point de vue du style, bien loin d'avoir besoin des leçons de George Sand, il aurait pu lui en donner dès l'année 1 832. Ce document n'est autre qu'un passage du roman à'Indiana que Musset avait corrigé sur la première édition, estimant que l'auteur avait abusé des adjectifs et des membres de phrases inutiles.
Exemple :
« Mais ces vagues et passagères distractions n'empêchaient pas que le colonel, à chaque tour de promenade, ne jetât un regard lucide et profond sur les deux compagnons de sa veillée silencieuse.
« Car sa femme avait dix-neuf ans, et si vous l'eussiez vue enfoncée sous le manteau de cette vaste cheminée de marbre blanc incrusté de cuivre doré, si vous l'eussiez vue toute Jluette, toute pâle, toute triste, le coude appuyé sur la table grimaçante d'un landier de fer poli, elle toute jeune, au milieu de ce vieux ménage, à côté de ce vieux mari, semblable à une fleur
GKORGE SAND
née d'hier qu'on fait éclore dans un vase gothique chargé de lourds fleurons de porcelaine, yous eussiez plaint la femme du colonel Delmare, et peut-être le colonel plus encore que sa femme. »
Evidemment celui qui a souligné tous les mots de cette citation avait plus de goût que celle qui les a écrits.
L'influence littéraire de George Sand sur Musset fut donc à peu près nulle ; celle de Musset sur elle n'est guère plus îippréciable ; mais si chacun garda l'instrument que la nature, aidée par l'art, lui avait donné, il n'en est pas moins vrai que, dans leurs œuvres — surtout dans celles du poète — le souvenir de leur liaison tient une place considérable.
Musset, qui ne guérit jamais entièrement du mal de Venise, avait senti dès le premier jour que sa passion pour George Sand lui ferait une sorte de tunique de Nessus. A peine avait-il quitté l'italie qu'il exhalait cette plainte :
Il faudra bien t'y faire, à celle solitude, Pauvre cœur insensé, tout prêt à se rouvrir. Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir, 11 faudra bien t'y faire, et sois 6Ùr que l'étude,
La veille et le travail ne pourront te guérir. Tu vas pendant longtemps faire un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude D'attendre vainement et sans rien voir venir.
Et pourtant, ô mon cœur, quand tu l'auras perdue, Si tu vas quelque part attendre sa venue, Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,
Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée. Cherchant sur cette terre une tombe ignorée Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas (i).
(i) Ce sonnet a été publié par la Revue de Paris, du i" novembre
i8rjG.
Hélas! il ne put jamais se faire à la solitude. Et pourtant elle est sainte ! disait Alfred de Vig-ny dans une crise à peu près pareille. 11 avait beau remplacer l'infidèle par toutes sortes de marchandes d'amour, son fantômelui apparaissait toujoursà l'heure du berger, et dans toutes les circonstances douloureuses de sa vie il se retournait vers elle, comme si elle avait été la cause unique des chagrins qui lui arrivaient. Une seule fois il se moqua d'elle, et la moquerie n'était pas bien méchante : c'est dans YHistoire d'un merle blanc, où elle joue le rôle de la merlelte lettrée. J^e plus souvent il la pleura, avec de vraies larmes, comme en témoignent ses admirables Nuits.
Traversait-il la forêt de Fontainebleau pour aller s'amuser à Augerville, à la vue du ravin de Franchard où, sept ans auparavant, il avait passé avec elle toute une nuit à la belle étoile et dans l'atroce vision que l'on sait, il éprouvait une telle émotion que, la respiration lui manquant, il était obligé de descendre de voiture. Quelque temps après, la rencontre de cette femme dans les couloirs du Théâtre-Italien faisait jaillir de son cœur, tel un flot de sang, les stances immortelles du Souvenir.
Dix ans plus tard, en i85i, le Souvenir des Alpes qu'il avait passées, en i834, plus mort que vif, le prenait à son tour, et M"^c Martellet, qui venait d'entrer à son service, raconte qu'il pleura deux ou trois jours en écrivant ces vers.
Ces regrets éternels, en dépit de leur amertume, valaient bien une larme des yeux noirs qui l'avaient si crnellement blessé. Cette larme, il l'attendit en vain pendant vingt-deux ans. Elle ne tomba même pas sur la pierre de son tombeau, mais à peine était-elle scel-
GEORGE SAND 35
lée, qu'une voix s'éleva, dure, orgueilleuse et méprisante, pour lui refuser jusqu'au pardon.
Qu'importe? le mensonge et l'injustice n'ont jamais fait de tort qu'à ceux qui y ont recours. Comme le disait un homme de Dieu (i) le lendemain de la publication de Elle et Lui, « les amis du poète peuvent se consoler en lisant la Nuit d'octobre, Georg'e Sand n'effacera jamais ce qu'Alfred de Musset lui a laissé là ».
(i) Le pasteur Btvsicv {Souvenirs de M"'<= Martellet).
CHAPITUE II
I. — Portrait de Caroline d'Alton-Shée. — Comment elle fut mariée à quinze ans à M. Maxime Jaubert. — Un magistrat modèle. — Mme Jaubert et Berryer. — Les habitués du château d'Aug'erville. — Berryer et Chateaubriand. — Un mot inédit de Sainte-Beuve sur Berryer. — Un boléro d'Alfred de Musset. — Date des relations du poète avec sa « marraine ».
— Sa première lettre. — Une complainte de M""® de Girardin.
— Un dessin inédit d'Alfred de Musset. — Pourquoi il avait surnommé Mme Jaubert sa «marraine». — Les Souvenirs ei !a correspondance de Mme Jauberl. — Autre lettre inédile de Musset. — Histoire d'une de ses brouilles avec Rachel. — C'est MmeJaubert qui a posé le personnage de Mme jg Lcry, dans le Caprice.
II. — Edmond d'Alton-Shée. — Affection que lui portait sa sœur. — Lettres inédites qu'elle lui adresse, de i848 à i85i, pendant qu'il était à Lyon. — Intérêt de celte correspondance.
— La politique, la littérature elles cancans mondains. — Bruits de coup d'Etat. — Autour du Prince-Président. — La fille de Manin. — La première représentation d^André del Sar/o et de Bettine. — Parallèle original entre Sainte-Beuve et Michelet.
III. — M""^ Jauberl quitte Paris et se retire en Touraine. — Son dévouement à son mari. — Testament de M. Maxime Jaubert.
— La marraine se lie, après la mort de Musset, avec Laufrey.
— Surnom qu'elle lui avait donné. — Lanfrey, Thiers et Gambetla. — Comment M™« Jaubert se rallia à la République. — Eloge de Gambetta sur la tombe de d'Alton-Shée.
Alfred de Musset l'appelait a la plus petite de tou-
HV M\nilAÎNE
tes ». Elle u'élait pas g; ur.cie, en efTet. Montée sur un escabeau, c'est tout juste si elle allait à l'épaule de son frère, lequel n'avait guère plus de quatre pieds et quelques pouces. Autant dire que c'était une poupée. Mais une poupée comme on eu fait peu, avec une main si mignonne que, posée sur le front de Musset, elle en couvrait la moitié à peine; un pied qui aurait rendu des points à celui de Gendrillon, et un esprit d'une vivacité !..
La nature ne lui avait refusé que la beauté du visage : on ne saurait tout avoir, et la grâce compense bien des choses, surtout quand elle est rehaussée de tous les charmes de l'intelligence. Mais c'était son pied de « mandarine » qui avait fait d'abord la réputation de Caroline d'AIton-Shée. Il était si petit que, dans la société choisie qu'elle fréquentait, on se disputait ses pantoufles pour en faire des objets d'étagère. Musset, qui n'en avait jamais tenu de cette pointure, terminait quelquefois ses lettres à sa « marraine » par cette formule de pohtesse : « Je donne à votre pied gauche une poignée de main. »
Cette minuscule et sémillante personne était venue au monde en i8o3 et avait perdu son père à douze ans.
Quand elle en eut quinze, sa mère, qui avait déjà marié sa sœur aînée au baron Fauquez, lui dit un jour:
— Comment trouves-tu M. Maxime Jaubert?
— Je le trouve bien.
— Vraiment?
— En vérité.
— L'épouserais-ta?
— Autant lui qu'un autre.
38 ALFRED DE TtUSSET
— Eh bien, je te le donne.
M.Maxime Jaubert n'était pas le premier venu. Fils d'un avocat de Provence qui avait défendu Mirabeau dans un procès contre sa femme, il avait été élevé à Paris pendant la période révolutionnaire, et, après avoir accompagné en Eg-ypte son frère aîné qui servait d'interprète au général Bonaparte, il avait été nommé par le Premier Consul substitut à la cour d'appel, l'année même de la naissance de Caroline d'Alton. C'était un magistrat d'une impartialité, d'une droiture inflexibles, et qui ne connaissait que son devoir. A preuve le fait suivant, que j'emprunte aux Mémoires du comte d'Alton-Shée.
Aux plus mauvais jours de la Restauration, le journal le Constitutionnel di^dini été traduit devant le jury, son défenseur épuisa d'abord le nombre de ses récusations ; quand ce fut le tour du ministère public, M. Jaubert, alors avocat général, apercevant parmi les noms des jurés restants celui de Michaud, rédacteur de la Quotidienne, le récusa sans hésiter, et contribua ainsi à l'acquittement de la feuille libérale. Le lendemain le procureur général Bellart le faisait venir dans son cabinet :
— Étes-vous traître? Êtes-vous fou? C'est vous, Jaubert, qui venez en aide aux ennemis du gouvernement, aux professeurs d'anarchie!
A cette furieuse diatribe, Jaubert étonné répondit avec une simplicité qui n'était pas sans grandeur :
— Mais, Monsieur, je ne pouvais cependant pas laisser juger le Constitutionnel par la Quotidienne!
Ses qualités, son caractère, avaient fini par lui conquérir l'estime de tous. Mais si, comme magistrat, il était sans peur et sans reproche, comme mari de
SA MARRAINE Sg
M"^ d'Alton, il laissait quelque peu à désirer, ayant vingt-quatre ans de plus qu'elle.
— Vous me remplacerez mon père ! lui dit-elle, quand il lui mit au doig-t la bague de fiançailles.
M. Jaubert s'inclina respectueusement, mais où il redressa la tête, c'est lorsqu'elle lui dit, au moment psychologique :
— N'a-t-il pas été convenu. Monsieur, que je ne serais que votre fille?
Cela ne faisait pas précisément son compte. Certes elle avait une jolie petite main, un pied charmant, une frimousse très spirituelle, mais enfin, comme dit Musset,
... lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine...
Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, il usa de ses droits par surprise — et, neuf mois après, il leur naquit une petite fille qui devint plus tard la marquise de La Grange.
M'"3 Jaubert était furieuse et menaçait de quitter l'intrus qui l'avait ainsi violentée.
— Que cela ne vous arrive plus, Monsieur! Je ne peux pas dire maintenant que je suisvotre fille; mais il faut en prendre votre parti, sachez que d'ores et déjà je suis votre veuve !
Et comme M. Jaubert adorait sa poupée et avait horreur du scandale, il s'imagina qu'il avait, en tant que mari, l'âge de la retraite.
Ils n'en firent pas moins bon ménage.
M. Jaubert, de par sa situation, avait des relations magnifiques. Sa jeune femme en eut vite fait le tour et plus vite encore arrêté son choix. N'étant ni bégueule ni insensible aux compliments, elle alla de pré-
férence où elle se sentait à l'aise et chez qui lui faisait fête.
Berrjer avait la réputation d'être aussi galant que le Béarnais. Elle se laissa prendre au charme de sa parole et de ses belles manières, et bientôt on ne vit plus qu'elle au château d'Augerville. Augerville était une admirable propriété qui, comme bois, se ressentait du voisinag-e de Fontainebleau, et que la rivière de l'Essonne traversait dans toute sa longueur. Dès que le barreau lui laissait quelques loisirs, Berryer y accourait, suivi, à deux ou trois jours d'intervalle, — le temps de tout mettre en état, — d'une bande d'amis des deux sexes qui pas plus que lui n'engendraient la mélancolie. C'étaient, du côté des dames, M™^ de V..., qui passait pour la reine de la main gauche, M™^ Rupertjla comtesse Kalerg!S,la princesse de Lichtenstein, la comtesse de Vergennes,elc. ; du côté des hommes, Eugène Delacroix, Alfred de Musset, Artaud de Montor, Belgiojoso, Géraldy, d'Alton-Shée, Chenavard, Frazer, Etienne Béquet, etc., etc. Le maître de céans avait fait imprimer sur tous les stores des portes et fenêtres : Faire sans dù^e. Cette sentence, qui rappelait celles des manoirs de la Renaissance, était prise par tout le monde au pied de la lettre. On « flirtait », du matin au soir, sous les peupliers d'Augerville, et plus d'une intrigue amoureuse s'y noua, qui dura beaucoup plus que les roses; mais personne n'avait l'air de s'en apercevoir, et le soir, en rentrant dans sa chambre, chacun posait le doigt sur sa bouche : Faire sans dire (i)!
(i) C'est évidemment cette sentence qui a inspiré à Musset le gentil proverbe intitulé Faire sans dire., qui figure dans ses Mélanges de Littérature. Le poète l'avait écrit, en 1887, pour leDodécaton, publica-
SA MARRAINE ^l
M^° Berryer, qui connaissait son caractère volage, s'amusait des aventures galantes de son mari, comme M'"'^ de Chateaubriand des caprices du sien . Ce n'est pas sans raison que le souvenir me revient ici du Chat et de la Chatte. S'il y avait quelque ressemblance entre ]yjme Berryer et M"*^ de Chateaubriand, il y en avait bien davantage entre le grand avocat et le grand écrivain.
Au point de vue politique ils étaient aussi légitimistes l'un que l'autre. « Madame, votre fils est mon roi I » Ces paroles de Chateaubriand à la duchesse de Berry avaient été recueillies pieusement par Berryer qui s'en était fait une sorte de devise (i). Au point de
tion composée de douze morceaux de littérature, de douze écrivains différeDts.
(i) D'Alton-Shée raconte en ses Mémoires (t. I, p. 58) qu'en i83o, dès que le trône fut renversé, Chateaubriand se rendit un matin chez Berryer et lui dit en substance:
« La légitimité est morte et bien morte ; ce n'est pas Charles X ou la branche aînée des Bourbons, c'est la royauté qui s'en va : l'avenir est à la République, Il y a de grandes choses à faire, mais ce peuple bon, honnête, généreux, cette jeunesse ardente, vouée au culte de ce qui est élevé, ont besoin de direction ; vous parlez bien, je n'écris y)as mal ; que penseriez-vous si nous leur apportions les idées d'ensemble qui leur manquent ? »
Berryer demanda vingt-quatre heures de réflexion ; après quoi, il dit à Chateaubriand que la question religieuse ne lui permettait pas d'accepter. Et d'Alton-Shée de conclure:
«Ainsi le caiholicisme lui parut l'obstacle infranchissable. Qui oserait dire, pour l'opiuion républicaine, la portée du concours de ces deux hommes, le nombre d'adhésions qu'ils auraient entraînées, les fra3'curs qu'ils auraient dissipées, l'alliance qu'ils auraient maintenue entre le peuple et les classes supérieures ? Quelle eût été la chance de formation d'une République à laquelle, avec le concours acquis d'Armand Carrel et de ses amis. Chateaubriand aurait rallié toute la portion jeune et .généreuse de la noblesse, Lamennais cette immense fraction du bas clergé, ignorante et pauvre, mais enthousiaste et avide de sacrifices, tandis que Berryer aurait dissipé les préventions et les craintes de la bourgeoisie aisée? »
Hélas ! l'expérience du gouvernement de Lamartine, en i848, répond à d'Alton-Shée. Chateaubriand et Berryer, en i83o, n'auraient pas été plus heureux que lui; la poire n'était pas miîre.
vue religieux, ils aimaient surtout la pompe et les beautés du culte catholique. Quand Chateaubriand allait à Jérusalem, on sait aujourd'hui que c'était moins pour s'humilier au tombeau du Christ que pour chercher des comparaisons et des images, Berryer, quoique moins artiste, ne cachait pas son antipathie contre la forme austère et sèche du culte calviniste. « A lu pensée seule, disait-il, de me trouver dans la Genève protestante, entre MM. de Broglie et Guizot, j'éprouve une oppression physique. Je me sens étouffer (i). » Sainte-Beuve ne se trompait donc pas quand il s'exprimait ainsi sur son compte : « Après tout, ce n'était qu'un épicurien et un homme de plaisir, enveloppé et revêtu d'un admirable virtuose de la parole (2). » Il aurait pu ajouter : « d'un dilettante comme il y en avait peu ». Berryer adorait les vers et la musique — dont il disait qu'elle « fait vibrer les cordes muettes ». — C'est pour cela qu'il attirait Musset, Belgiojoso et Géraldy à Augerville. Il était au comble de la joie quand le poète de lYamouna, au beau milieu d'une soirée, improvisait, entre deux coupes de champag-ne, quelque boléro, comme celui que M™^ Jaubert nous a conservé :
Quand résonae ta castaq^nette, La plus leste et la plus coquette.
C'est l^épa, ma Pépita,
Mon beau lutin Qui rit soir et malin.
Ah!... j'aime, jaime...
Ah ! ah !.. . j'aime celte enfant-là...
Lorsqu'elle danse le dimanche.
L'oeil au vent, le poing sur la hanche
(i) Souvenirs de M^^ Jaabert, p. 56.
(a) Note commuaiquée par Jules Troubat à d'Alton-Shée.
Ah ! Pépa, ma Pépita,
Tes beaux yeux bleus.
Comme ils sont amoureux !
Ah !... j'aime.. . j'aime...
Ah ! ah ! j'aime cette enfanl-Ià.
Si jamais Pépa m'oublie Si ma fleur, ma fleur chérie, Tombe brisée ou flétrie :
Toi, mon âme, et ma joie et ma vie, Tu pourras me trahir.
Et moi mourir !...
Mais quelle folie !
O ma maîtresse !
Tes yeux pleins d'ivresse, Le Seigneur les a faits Aussi purs qu'ils sont beaux, aussi doux qu'ils sont vrais. Allons, ma belle.
Cœur brave et fidèle.
Le soleil est dans les cieux.
Viens danser, viens danser, et nous mourrons joyeux.
Ce boléro de Musset, chanté par Belgiojoso, est de i84o. Mais il y avait longtemps que le a filleul » avait payé sa bienvenue au châtelain d'Augerville, car la « marraine » était entrée en relations avec lui dès i835 (son frère dit en i836), et tout de suite elle l'avait entraîné chez Berryer, sachant qu'ils étaient faits pour se comprendre. J'ai eu la bonne fortune de tenir dans mes mains l'orig'inal de la première lettre que Musset ait écrite à M"^*^ Jaubert. En voici la copie textuelle:
1 1 août i835.
« Dieu soit béni ! vous m'écrivez une lettre absurde! vous avez donc aussi, Madame, vos bons moments comme nous autres; oui, j'en atteste le ciel ! quand
VOUS avez écrit, votre fenêtre était ouverte, vos rosiers se dandinaient au vent, — vous étiez décoiflPée, — ou mal coiffée, — vous étiez sous quelque impression joyeuse de la chauve-souris qui, quoi qu'en dise M. Serres, est le chef-d'œuvre de la création. Et il y avait infailliblement à côté de vous des cirons qui dormaient dans un rayon de soleil. (Par parenthèse, les cirons sont les plus heureux êtres de la terre : ils ne vivent qu'un jour et ils le passent à valser.)
« Votre lettre est absurde et, par conséquent, charmante. Plus souvent que j'irai délayer mes benêts de vers sur vos petites idées fraîches comme des roses! n'en déplaise à ma Muse, il ne sera point rimaillé sur votre charmante pensée du soir et du matin.
Mais ! ! ! d'après ce que vous me dites, comptez bien que dorénavant je n'irai vous voir que le matin. « Il faut que je vous compare à quelque chose, pour vous dire une fois pour toutes que personne n'a le quart autant d'esprit que vous, sans compter que vous êtes jolie comme un ange. Voyons. Je vous compare à une perle fine (quel vent il fait ! c'est insupportable, ma lampe est toute exaspérée). Il y a bien de vous dans une perle : — d'abord elles vivent dans l'eau; — ensuite Heine n'a-t-il pas dit quelque part que la poésie est la maladie de l'homme, comme la perle est la maladie du pauvre animal appelé huître? Oui, les perles sont des larmes devenues joyaux, vrais symboles de la poésie. Mais, bon ! je vous insulte de vous comparer à la poésie. Vous valez bien mieux que nos muses. (A propos de Muse, Delphine Gay vient de mettre dans les Débats, k propos des ving't-cinq fusils, une complainte à la Fualdès (i).)
(i) CeUe complainte en l'honneur de Louise-Joséphine Rémy, âgée de
M'y voilà. Je vous compare à Titania, reine des fées {Midsiimmer nighi's dream) :
quatorze ans, qui fut une des victimes de l'attentat Fieschi, pai'ut, en effet, dans les Débats du ii août i835, sous le titre: la Jeune fille enterrée aux Invalides. En voici les deux premiers et les deux derniers couplets :
Son humble parure était prête
Sur sa couche, dès le matin ;
Et, comme au plus beau jour de fèlc,
Elle était joyeuse... 0 destin!
Elle traverse avec audace
La foule, et dit : « Venez à moi,
o J'ai trouvé la meilleure place.
« D'ici l'on verra bien le Roi. »
Or, le Roi passait la revue,
Avec ses trois fils à cheval,
Et ce groupe attirait la vue
Du peuple inconstant et banal.
En France on aime à voir le maître,
Mais on n'était pas sansettroi;
On disait que d'une fenêtre
On devait tirer sur le Roi.
Dors en paix, victime innocente
Immolée à la royauté !
Dors, la France reconnaissante
Rend hommage à ta pureté.
En voyant les fleurs de ta tombe,
Le peuple croyant d'autrefois
Aurait dit : « La sainte colombe
Plane encor sur le front des Rois, m
Mais nous qui n'avons pour idoles Que nos haines et notre orgueil, Nous ne trouvons plus de symboles Dans ce jeune et chaste cercueil.
Négateurs de la Providence, Nous n'apercevons point la loi Du Dieu qui veille sur la France Et la syuve encor par le Roi.
46 ALFKED DE MUSSET
So, fjood night, with lullaby l Lulia, lalla, lullaby (decrescendo) !
« Vous amusez- VOUS déjà ? Je viens de Montmorency (i), j'ai perdu mes gants dans le lac d'Enghien et mon mouchoir à Andilly. (Quel tapag-e les chats font dans la cour !) Adieu, Madame. Je vous écris sans trop savoir si ma lettre arrivera: je ne sais pas bien l'adresse. La première fois que vous sentirez sous votre bonnet lilas une petite divag-ation prête d'éclore, écrivez-le-moi, je vous en supplie.
« Votre dévoué,
Entre la formule de politesse et la signature il y^ avait un dessina la plumeoù Alfred de Musset s'était représenté en habit à queue de morue, chemise à jabot, escarpins aux pieds et chapeau à la main, offrant, la bouche en cœur sous un nez démesurément long", ses respectueux hommages à une petite Golombine — genre Willette — assise dans un fauteuil d'enfant, et laissant paraître le bout de son pied sous sa robe, tandis qu'un grand escogriffe, debout derrière Musset, assiste impassible à la scène (3).
(j) Probablement de Bury.
(s) Cette lettre (inédile) était adressée à « M™« Jaubert, chez madame la princesse de Belgiojoso, à la JoncbcrCj près Rucil ».
(3) C'est ce dessin que nous reproduisons en tète de ce volume. — On sait qu'Alfred de Musset dessinait comme un ange et qu'il avait donné à sa « marraine » un album de 5r croquis commencé, en (84o, pendant sa première grande maladie. (Biographie d'Alfred de xMusset, p. 347.) Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que cet album, communiqué à un ami, un jour, par M"« Jaubert, a été perdu et n'a jamais été retrouvé Ce ne sont pas, d'ailleurs, les seuls dessins qu'ait exécutés Alfred de Musset. Il en avait donné toute une série à son cousin Adolphe de Musset, propriétaire du château de Lorey, dans l'Eure, où il allait quelquefois passer ses vacances. Les dessins sont actuellement entre les mains de M"» MehI. M"" Lardin, sa sœur, en avait des cen-
Cette épitre d'une humeur extravag^anle nous donne, avec le dessin dont elle est illustrée, une idée exacte de l'espèce de rapports que Musset entretenait avec M"^® Jaubert. Il lui écrivait, dans le même temps, qu'elle avait trouvé le vrai nom du sentiment qui les unissait, en l'appelant «un sentiment sans nom ».Ge n'était, en effet, ni de l'amour, ni de l'amitié, mais quelque chose de plus et de moins, dont l'équivalent est assez difficile à définir. En le baptisant « Prince Café » et « Prince Phosphore de Cœur volant w, elle lui avait donné le droit de la nommer sa « marraine » et de lui dire tout ce qui lui passait par la tête. Et ses lettres prouvent qu'il ne s'en faisait point faute. Les Souvenirs de M*^® Jaubert auxquels elles sont mêlées sont, pour une bonne partie, des feuilles détachées du carnet de son cœur, — du cœur de Musset, cela va sans dire ! — On peut le suivre à travers toutes ses aventures romanesques, — de George Sand à la comtesse de Kalergis en passant par Rachel et la princesse Belgiojoso. « Je ne suis pas tendre, mais excessif », disait-il un jour. Oh ! oui, mais si les femmes qu'il courtisait avaient quelquefois lieu de s'en plaindre, la « marraine » n'était contente que lorsqu'il lui avait tout raconté par le menu. Au besoin, pour l'exciter, elle lui écrivait de la même encre. C'est grand dommage que la correspondance de M'"® Jaubert avec son « fieux » ne nous ait pas été gardée. Cela aurait fait un ragoût d'une saveur incomparable.
Il lui écrivait un jour:
taines que j'ai vus chez elle, et à la vente de Paul, son frère, il a été vendu ii numéros catalogués par Charavay (de 46 à 56;, dont un album contenant dix dessins au crayon, se rapportant au voyage du poète en Italie.
« ... Au milieu de ma sotte vie, quand je lis une lettre de vous, je dois avoir un peu l'air d'un homme empoisonné par la fumée de l'asphalte ou du tabac, qui entrerait tout d'un coup dans un jardin, et qui recevrait dans le nez un coup de vent plein de l'odeur des roses (r). »
Et encore :
« Hélas ! marraine, ces riens charmants qui viennent de vous me sont bien chers. Ils me rappellent le temps où je savais jouir de toutes ces petites perles qui vous tombent des lèvres, quand vous riez, ou qui pendent au bout de votre plume à chaque goutte d'encre que vous prenez. Je perds tous les jours l'esprit qu'il faut pour être au monde (2). »
Que sont devenus ces « riens charmants »? J'ai bien peur qu'ils ne soient à tout jamais perdus, car Paul de Musset nous dit qu'après la mort de son frère la plupart des lettres féminines qu'il avait reçues furent rendues aux signataires ou à leurs familles, et, du moment que M™^ Jaubert n'a pas intercalé ses lettres dans celles de Musset, il y a de grandes chances pour qu'elle les ait détruites. Mais si nous n'en avons pas le texte, on peut tout de même en retrouver l'esprit entre les lignes des réponses du « filleul », encore qu'elle y ait, par ci, par là, pratiqué de larges coupures, comme dans celle-ci, dont elle n'a publié, en ses Souvenirs^ que le premier paragraphe :
24 novembre 1842.
« Encore une raison qui fait que je vous réponds tard, c'est parce que je vous garde pour la dernière,
(il Souvenirs de M^^ Jaubert, p. 18.
{2) Œuvres posthumes, p. 228. — Lettre du 3i juillet 1840.
Edouard et Caroline d'Alton- Shée, enfants d'après une miniature ayant appartenu à M"' Jauhert
— par gourmandise, — et, en vérité, si on se plaint de la nécessité des visites en hiver, on devrait se plaindre bien davantage de la nécessité des réponses en automne. C'est une des plus monstrueuses corvées que la nécessité de parler sans rien dire ail jamais fait inventer. En visite du moins, on n'a pas quatre pages blanches devant le nez, avec l'obligation d'inventer des éloges pour les remplir. On a la permission de regarder la porte et l'espérance que madame X... ou monsieur X... vous apparaîtra. Mais les gens qui sont ou croient être à la campagne abusent de l'absence. Et notez bien qu'on ne leur a pas plutôt répondu, à grand'peine, à grand renfort de besicles^ comme dit Courier, que c'est exactement comme si on n'avait rien fait ; la réplique arrive, et au moment où on regarde dans le panier des lettres répondues avec la satisfaction d'un devoir accompli, on en trouve sur sa table de toutes fraîches, avec de beaux cachets tout neufs qui vous attendent d'un air galant. Seigneur Dieu !!! »
Suivait toute cette partie demeurée inédite.
« Je n'ai point été victime du piège que vous m'aviez tendu en m'écrivant avec la date de Paris. Non, Madame. Vous croyiez que je vous croirais et que je volerais à vos pieds. Non, Madame,
« En fait de nouvelles, deux choses seulement. Je suis brouillé avec Bachel, voici pourquoi. H y a quelques jours, sortant des Français, pendant que monsieur son père était allé chercher un fiacre, elle donnait le bras à un plumitif quelconque.
« Sur quoi Buloz s'approche et lui dit :
— « Comment ! vous donnez le bras à ces genslà?
5o ALFRED DE MUSSET
— a Bah ! répond-t-elle (sic), quand j'ai assez des gens, je sais le moyen de m'en débarrasser.
« Là- dessus elle cite mon nom et se vante tout bonnement que, si je ne viens plus chez elle, c'est qu'elle me l'a donné à entendre.
« Votre très humble serviteur de filleul, à qui ce propos a été soigneusement rapporté par ses meilleurs amis, n'a pas jugé bon de le supporter, ni de laisser dire qu'on le mettait à la porte. Il a pris la liberté d'écrire à la Princesse, très poliment, qu'elle en avait menti, qu'aucun motif ne l'autorisait à tenir un propos semblable et qu'il en était fort étonné. La Princesse ne s'est point montrée au-dessous de son sexe et de sa position. — Elle a répondu par un long poulet où elle nie formellement ce qu'elle avait dit devant trois personnes, mais en même temps elle ne manque pas de se trouver fort offensée, non pas de ce qu'on la soupçonne du propos tenu, mais de ce au'il se trouvait dans ma lettre les paroles suivantes : « l'ermettez-moi de vous dire, Mademoiselle, une chose que vous ignorez peut-être : c'est qu'il est rare qu'un homme bien élevé dise ou fasse quelque chose d'assez inconvenant pour qu'on lui défende sa porte, etc., etc. »
« 11 paraît que ce « que vous ignorez peut-être » n'a pas pu se digérer aisément. Et comme elle ne manque pas, pour son âge, d'une certaine manière d'être, elle m'a répondu que cette phrase n'était pas bien réfléchie pour un homme bien élevé, etc., etc.
(( C'est-à-dire tout bonnement que nous nous som mes dit des injures, toujours très poliment, comme vous voyez. Sur ce, j'ai beaucoup réfléchi à ce que j'avais à faire et, après mûres réflexions, j'ai décou-
vert et résolu que je ne ferais rien du tout. Qu'en pensez-vous?
« Vous me direz peut-être que j'ai tort; mais c'est que vous ne connaissez peut-être pas l'avantag-e du « rien du tout ». Je m'en suis quelquefois servi, et je puis vous assurer qu'on peut le comparer dans certaines circonstances à « la puissance du droit de présence » et même à l'à-propos que vous estimez tant avec tant de raison.
rt Certainement j'aurais dû m'excuser sans honte et tout en ayant l'air de me radoucir, demander le bout du doigt en signe de pardon. Mais je préfère de beaucoup le « rien du tout ».
« Et voyez. Je vous ai dit à Augerville mon embarras au sujet des lettres redemandées. Vous m'avez même aidé à chercher un biais. Après mûr examen, je vous ai déclaré que je ne bougerais ni n'écrirais. Eh bien, cela a réussi à merveille. G. S. (i) me sait de retour et^ par mon silence, a tout compris très bien. Grande puissance du rien du tout !
« Ma seconde nouvelle est qu'il y a, dans la Revue (2), un article musical fort sot, du petit Blaze, où la Grisi est louée en style de Scudéri, au moins. Il y a entre autres cette phrase : « Les voix s'effeuillent comme les fleurs, etc., etc. », et « les clartés tièdes et pâlissantes du ciel des Puritani et de Lucia, etc., etc. »
« Tout cela est fait dans un très mauvais et même méchant esprit, non pas précisément contre Paolita (3), dont il n'est pas plus question que si elle n'existait pas,
(i) George Sand.
(2) La Revue des Deux Mondes.
(3) M""^ Viardot, née Pauline Garcia.
mais il est y dit, par exemple, que le talent n'est rien sans la beauté, et autres ordures. L'époux est venu se plaindre à la Revue, et il avait raison. C'est une gaucherie que toutes ces opinions contradictoires sous la couverture du même journal. M"'® Sand et moi avions parlé trop clairement dans un sens pour qu'il ne soit pas choquant qu'on parle dans un autre. Buloz s'est excusé, bien entendu, en disant qu'il ne s'en était pas mêlé, et n'en avait seulement rien vu. Sur quoi V. (i) a dit <( qu'on lui avait dit que l'article était de M. de M..., mais qu'il me croyait de trop bon goût pour le supposer, quelque raison que je pusse avoir du reste d'être moins bien disposé pour sa femme ». Ceci m'a paru assez bizarre, et ne m'a pas du tout fâché.
« Il est trois heures du matin. Je n'y vois plus clair. Ma lettre doit être absurde, mais je vous aime beaucoup ce soir. Je vous assure qu'il y a longtemps que je ne vous ai tant aimée. Gardez pour vous mes petites cancaneries. Si Rachel me lance un coup d'oeil à la Hermione, je vous en ferai part (2).
N'eùt-il pas été fâcheux que cette lettre fût perdue? On connaît maintenant les raisons pour lesquelles M™^ Jaubert n'en avait pas imprimé la partie concernant Rachel, George Sand et Pauline Viardot. Du moment que Musset lui avait dit : « Gardez pour vous mes petites cancaneries », elle n'avait pas cru devoir les divulguer même après sa mort. Mais vous pensez bien que cette lettre avait couru sous le manteau de
(i) M. Viardot.
(2) Ici un dessin où Rachel en péplum montre le poing à Musset assis tranquillement dans un fauteuil de balcon. Nousie reproduisons ta facsimilé en tête de ce volume.
SA MAURAIXa
la cheminée : elle était trop spirituelle et trop amusante pour que M""^ Jaubert n'en fît pas profiter ses amis. — Et, précisément, je remarque une chose qui ne manque pas de piquant. Ces « petites cancàneries )) du poète lui étaient adressées « chez M™^ la Princesse de Belgiojoso,à Port-Marlj, route de Paris, no 10, près Saint-Germain », quelques semaines après que les stances Sur une morte l'avaient brouillé à fond avec la belle Milanaise (i). Gomme elle dut se frotter les mains en apprenant la prise de bec de Musset avec Rachel !
Et voilà ce qui fait le charme de la correspondance du « filleul » avec sa « marraine ». Retranchez-la de ses œuvres posthumes, saphysionomie y perd du coup ce qu'elle a de plus fantaisiste et de plus séduisant. Quant à elle, encore une fois, on la retrouve non seulement à travers les confidences du « fieux »,« déconfit ou non )>,mais encore dans ses propres Souvenirs, qui n'ont qu'un défaut, celui de manquer d'ordre, et dans ses lettres à son frère que je dois à la bienveillante communication de M"'^ la comtesse d'Aîton-Shée et dont je vais citer les principaux passages. — N'oublions pas non plus que c'est M'"^ Jaubert qui a posé, pour le Caprice, le personnage de M'^^ de Léry (2).
Garoline d'Alton-Shée avait sept ans de plus que son
(1) Ces stances parurent, en effet, dans la Revue des Deux Mondes, le I" octobre 1842.
(21 Ce n'est pas, d'ailleurs, la seule fois qu'elle ait collaboré, de près ou de loin, à l'œuvre du poète. On sait par l'introduction du conte de Silvia qu'elle lui reprochait souvent sa paresse, et, dans le catalogue des autographes et dessins provenant d'Alfred Musset et de son frère, je vois (n" 80) qu'elle avait envoyé à Paul de Musset, en i848, le plan d'un proverbe.
frère Edmond, mais elle n'abusa jamais de l'autorité que lui donnait son droit d'aînesse. Bien loin de chercher à le dominer, elle mit toute jeune son bonheur à le servir. A la mort de leurs parents, elle l'avait placé sous la tutelle de son mari; mais, comme M. Jaubert était enclin à la sévérité, elle se substituait moralement à lui, chaque fois que cela était nécessaire. De là naquit entre le frère et la sœur une amitié particulièrement vive. Il faut dire qu'elle fut favorisée tout de suite par une communauté de goûts et de sentiments assez rare. Je ne vois qu'un article sur lequel ils ne s'accordaient pas, c'est la politique. Mais ils avaient le bon esprit de n'en jamais discuter.
D'AIton-Shée eut toujours le second Empire en horreur et ne pardonna jamais à la Chambre des pairs de ne pas avoir voté, comme lui, la mort du prince Louis-Napoléon, au lendemain de l'affaire de Boulogne. M™^ Jaubert, sans avoir la moindre sympathie pour le gouvernement issu du Deu?v-Décembre, s'en accommodait tout de même, estimant que le régime qui lui laissait la liberté de tout dire avait du bon. En cela, malgré ce que lui disait Alfred de Musset, elle était beaucoup plus de la Chaussée d'Antin, où elle habitait, que du faubourg Saint-Germain, cher à son ami Berryer. Mais elle s'en souciait peu, ne connaissant que son plaisir.
Cependant — et cela encore est à son avantage — lorsque son frère était absent de Paris, elle se mettait en quatre pour le tenir au courant des événements politiques, — sans préjudice des autres.
Justement, il fut obligé, à la fin de i848, d'aller faire une cure à Lyon, pour une maladie nerveuse qui lui affaiblissait la vue. C'était jouer de malheur, car il
s'était jeté dans la mêlée des partis, à la suite de Lamartine qu'il adorait, et, depuis l'élection de Louis- Bonaparte à la Présidence, il ne vivait plus. Voici donc ce que lui écrivait sa sœur :
Q août 1848. — « Paul de Molènes compte l'écrire sa nomination raardi.il est tout réjoui du fait suivant : On lit sur le boulevard un énorme écriteau près Tortoni : « Madame Rupert, sœur de M. Thiers, ancien président du Conseil des Ministres, donne à dîner à 42 sous. » Molènes l'a la. Tous les étrangers qui abondent sont plantés devant, épelant et riant. A part cette joie il ne sait que devenir; sa mère part et il ne connaît plus une âme à Paris, qui est un vrai désert. »
\Sans date]
— « A l'instant, mon cher frère, je viens de recevoir ta lettre du 9. Elle est vraiment bien tournée, et si, lorsque tel épisode de ta vie se représente à ta mémoire, tu le jetais sur le papier en forme épistolaire, un jour nous y mettrions de l'ordre, et sans fatigue tu aurais fait quelque chose de bon, supposant toujours que tu t'adresses à moi: cela apporterait de l'unité dans le tout, et se relierait à la collection que j'ai conservée.
«... Jeanne (i) a été à la revue. L'ordonnance des fêtes est très bien entendue par le monde officiel, ordre parfait. La cavalerie en défilant poussait un « Vive Napoléon! » De cette mer de têtes qui couvrait le Ghamp-de-Mars, pas une voix ne s'est fait entendre. J'ai vu vingt personnes qui le racontent ainsi.
(i) Sa fille, la marquise de La Grauge.
La physionomie de gens qui assistent au spectacle : ni hostilité ni sympathie. Voyons! On paie un cabinet avec le lit de sang-le 35 francs par jour. Des gens sur la place Royale ont passé la nuit en fiacres dételés. Le cartonnag-e formant autel au milieu du Champ-de- Mars avec le clergé processionnant représentait à Jeanne un joujou de Claude (i) ; ce qui donnait de la réalité étaient des prêtres tombant de ci, de là, frappés sur leurs crânes nus par un soleil d'Afrique... J'ai été le soir chez Paulinette (2) entendre des trios. Ce monstre de Gounod ne se marie ni par amour, ni par argent ; dis-moi pourquoi.
— « Berthe a passé la journée avec Claude. Elle dit que quand on crie dans les rues : Pois verts, elle entend Frazer. »
— « Je n'ai pas joué de charade. Ce bruit parvenu à Knafre (3) s'était répandu, et à la soirée, quand j'entre, chacun m'exprime l'attente curieuse. Tu juges l'envie que cela me donne ; je témoigne de la bonne volonté, mais prudemment à l'écart, laissant les ardents s'élancer ; 2 heures du matin ont sonné, et je m'en suis tiré. M. (4) a joué pathétiquement M. Patte, un professeur allemand qui fait une leçon sur une patte d'animal anté-diluvien. Une longue canne figurait le tibia. M'"^ Aubernon, de sa troupe, l'interrompt, mais ne voulant pas prononcer le mot patte, elle adopte celui de membre, et la voilà s'extasiant: Comme il est gros I Comme il est long ! ah ! quel membre ! Je n'en ai jamais vu un aussi intéressant. L'auditoire bien
(i) Sa petile-fi!!e.
(2) M"" Viardot.
(3) Chenavard.
(4) Musset.
élevé ne soufflait mot. M'^' Ledieu ne manque pas le coche et reprend : Monsieur le savant, les hommes devaient être superbes à cette époque ? Et puis un soupir (prenant le bâton): C'est comme cela qu'il m'en faudrait un! Sans être pincée, j'avais chaud. Tu juges de ce que les hommes se contenaient, au rire qui a éclaté au plus léger prétexte. Laffitte en pleurait. Mais voilà assez d'écritures!...
— « Hier est venu Barre (i) faire visite à mon goutteux (2). Parlé de son prochain mariage, d'appartement, etc., etc., puis me demande des détails sur jyjme Barre, semble calculer intérieurement le temps qu'il peut respirer avant de gagner le grand cordon de la corne. Arrive la belle... Comme M^'" Ledieu, dans la charade, elle déclare qu'elle veut aller au bastringue, à Mabille, qu'elle ne sort qu'en voiture, etc. Je la prends à part. Que se passe-t-il ? « Il se passe que j'ai une bonne amitié pour lui, et que je le hais comme mari. Je le lui ai dit. Il a pleuré et répond qu'il ne demande qu'à m'aimer sans retour... Ma foi, il est prévenu, je ne m'engage à rien! — Mais enfin pourquoi dites-vous oui : — Mon père se ruine, c'est positif, ma mère se désole, sa santé décline, elle n'ose me presser, mais mon mariage sera un repos pour l'avenir. »
— « Cher Fratellino, es-tu accouché d'une décision? Quand je songe à toi, je suis saisie d'un froid et d'un ennui sympathique. Samedi j'ai dîné à Marly avec Toutourne(3;. Il était égayé par quinze jours de santé, après quatre mois de crise de vessie entremêlée d'opéra-
(i) Le sculpteur. — Il a fait le buste de Musset qui décore sa tombe. (•?) M. Jaubert.
(3) Malitourne.
lions fort dangereuses. De la querelle entre le docteur Véron et Persig-ny, le motif principal était que Véron en dernier lieu ne se trouvait pas traité avec assez de révérence. Il ne faut pas oublier que Véron — ainsi que le dit Nestor (i) — est un grand lâcheur. Il dit qu'une maîtresse qui demeure un jour absente devient une étrangère. Cette guerre avec l'Elysée n'empêchait pas, ce même samedi, que Nestor n'eut réuni à table Persigny et le docteur Véron. D'Orsay a été l'entremetteur... Toulourne prétend que le Président (2) change dix fois par jour de moyens en vue de son seul but. Quant à Ghangarnier, misa la tète de 4o.ooo hommes par l'Assemblée, personne n'y croit.
— Je dis à Toutourne : « Pourquoi ne placez-vous pas vos portraits politiques dans le Constitu[tionnel]'i
— Ah ! Madame, vous mettez le doigt sur ma plaie ! Je reçois un fixe de Véron. Il faut que je lui donne de temps à autre de la copie. Je suis fort en retard... On prendrait mes portraits dans ce compte. » Tu vois notre paresseux. Maintenant Véron fait ses articles sans consulter : il a la tête tournée par la vanité, — se croit aussi littéraire que poUtique, croit même qu'il a fait ses classes.
— « Hier soir, concert de Sparre. Voix intacte, admirable. 1.400 auditeurs. Tous les salons fondus, toilette de bal. Côte à côte avec les deux Polonaises (dont M™® iialergis). Je les ai étudiées de fond en comble : elles sont très jolies et à chacune on tient compte de la beauté de l'autre...
— « L'autre jour Adion (3) voit entrer, méconnais-
(i) lioqueplan.
(2) Louis-Napoléon.
(3) Belle sœur de la marquise de La Grange.
SA MARRAINE Sq
sable, les cheveux effarés, Manin (r), qui lui saute au cou et l'embrasse. Il n'était pas trop fou, quoiqu'elle en ait conçu la crainte. Il s'échappait une minute d'auprès de sa fille, en proie à un accès furieux de folieépileptique éclos le jour même où nous devions le voir. Cinq nuits qu'il ne s'était couché, et vraiment, à son tour, le moral ébranlé par ce spectacle et la douleur. Il dit à Adlon : « Je me fesais un plaisir de rencontrer les personnes que vous m'aviez annoncées, c'est la seule distraction que je puisse accepter, elle m'est salutaire. Mais les accès se rapprochent, je cesse de faire partie de ce monde, oubliez-moi; qu'on ne s'enquière pas, qu'on m'abandonne à mon malheur. « Et sans s'être assis, il est reparti. Il ne reçoit plus ses élèves, en sorte que la pénurie d'argent s'ajoute encore aux autres misères. Il faut se joindre à Comello (2), qui m'a dit avec une sorte de religiosité italienne qu'il priait tous les jours pour la mort de la jeune fille.
— « Une bonne lettre d'Aimée hier (3). Elle me conte sous le sceau du secret que dernièrement, causant avec Barre, il soutint la thèse que les hommes de mérite étaient bien nés, que, parti de bas, le talent demeurait incomplet, etc., etc. Aimée, avec une politesse exquise, songea ni tout le temps au père de Barre, soutient le contraire. « Sorti du peuple, dit-elle, on peut parvenir à toute distinction. Je n'en excepte, continua-t-elle en riant, que les fils de portier. — Ah ! ne dites pas cela, s'écria Barre, mon père est fils de portier! » Aimée prétend que, suant sang et eau, sans se troubler, elle a fait l'éloge del padre. La bouche
(i) Le grand patriote italien.
(2) Un ami de Manin et de d'AIton-Shée.
(3) Aimée d'A.lton-Shée, qui devint la femme de Paul de Musset.
devait être pincée, si j'en juge par cette plirase qui termine son récit : « Pourtant nous n'aimons guère les portiers chez nous. » — Conclusion qui m'a tout à fait (i) [fait] éclater de rire. »
Mais voici venir le coup d'Etat. Ecoutons-la, elle va nous en raconter de toutes les couleurs :
— ■ « Le moment est assez intéressant pour que je te transmette les nouvelles, quand j'en ai. Garlier (2) a fait un mémoire où il représente la situation comme impossible, si on rapporte la loi du 3i mai, et refuse de demeurer si, en outre, on ne lui accorde l'expulsion de 20.000 individus à celte heure à Paris, — noyau d'insurrection prêt à mettre, dit-il, le feu aux quatre coins. Il dit qu'il faut provoquer et travailler les élections d'officiers de la garde nationale, avoir des chefs braves et dévoués; il trouve la Province détestable et cinq départements, entre autres : leDoubs Saône-et-Loire, le Cher, la Nièvre, menaçants à tel degré qu'il n'y répond de la sûreté de personne. 11 a fait prévenir M. de Montalivet que son château devait être incendié par le marquis de F... C'est lui qui vient de lire le susdit mémoire à notre ami M. T. — Dupin est si effrayé qu'il est enfin dans de petits souliers. Naturellement, Carlier demande l'état de siège desdits départements. A présent le Président est en face de ce
(1) M""» Janbert avait souligné le mot : « fait », d'un double trait, pour se dispenser de le répéter.
(3) Préfet de police.
SA MARP.AINE
mémoire et de la démission de Carlier qu'il reg-arde comme sa planche de salut, et tiraillé parEmigne(i) qui sans cesse communique avec lui. II y a lieu à ouvrir les paris; pour moi, je crois qu'il ne pourra se décider à l'initiative, sans songer que c'estdécider que de ne point se décider, ainsi que l'a dit de Retz en pareille occurrence. Persigny, Abbatucci, Mornysont désignés du nouveau ministère. En attendant, le Président a confectionné son message à la Chambre, qu'il compte servir même sans changer de ministère et où, complètement agressif, il déclare que tout le bien qu'il a voulu a été empêché par ladite Chambre. Changarnier et les siens présentent de suite une loi qui déclare que tout fonctionnaire paiera de son bien et de sa personne l'admission d'un bulletin inconstitutionnel. Le message du prince de Join ville à la Chambre paraîtra le lendemain de celui du Président.
— (( Une bonne scène est celle de Léon Faucher hors de lui se rendant samedi auprès du Président, et, sa petite canne à la main, d'un ton aigre lui disant : « Monseigneur, quelles sont les objections que vous faites contre la loi du 3i mai? Je suis prêt à les discuter. — Aucune, monsieur le ministre, je la trouve excellente, mais elle est contre moi, et cela suffit. »
« A. Fould seul persiste avec toutes les combinaisons. De Fiers, qui, arrive de Londres, raconte à Faucher qu'un des plus riches banquiers de Londres lui a dit: « Fould est un escroc. Un ministre anglais qui se permettrait ces jeux de bourse serait immédiatement mis en jugement et déporté à Botany-Bay. » De suite, Faucher qui n'aime à distiller que des impertinences,
(l'j Emile de Girardia.
02 ALFnSD DK MUSSET
dit à de Fiers : « M'autorisez-vous à le répéter à Fould, en vous nommant, vous et le banquier ? — Ma foi, oui ! » a dit de Fiers.
«Comment Garlier a-t-il tourné ainsi? Avec le coup d'Etat, il jouait un rôle important, il devenait ministre de l'Intérieur. Je suis sûr que toute son ambition est, en grandissant, de sortir de la police, tandis que dans le nouveau plan il y reste. Peut-être a-t-il acquis une connaissance du caractère du Président qui le fait jeter du côté de Changarnier, comme plus ferme. Somme toute, on sent la crise approcher, et il me semble que d'ici à un mois aura lieu ce que l'esprit s'est accoutumé à refouler en 1862. La Presse de demain te fera connaître la décision.
— « Il me semble que le Président cherche son ministre, à peu près comme le poète une rime difficile, et que de même il peut lui arriver d'exprimer le contraire de sa première intention, vaincu par la rime.
« Tu vois Morny figurer dans la liste article-bourse. Il ne se rattache à l'instruction publique que par sa calvitie et sa facilité de mœurs. A présent Allart est devenu son fidèle. Il remplace madame de ***... Il fait ses commissions et manie l'encensoir à faire puer l'encens une lieue à la ronde. Knafre disait, l'autre jour, en défendant à sa manière le Président : « Réfléchissez. Supposez depuis le 10 décembre Thiers ou Berryer à sa place et convenez qu'ils auraient fait plus de sottises. » C'est pourtant vrai.
— « Knafre allait dîner quand quelqu'un lui empoigne le bras. C'était Victor Hugo qui s'était fait mener jusqu'à la Conciergerie, où il allait dîner avec ses fils. Comme K. s'écriait : « C'est vraiment déplorable, etc., etc. — Du tout, dit V. H., c'est burlesque.
c'est grolesque, el très heureux pour ces enfants qui seront nommés représentants l'année prochaine. » Il s'attend à être ministre, en ne le devant, dit-il, qu'à lui seul.
— « Tous ces temps derniers, il circule des bruits de coup d'Etat, c'est-à-dire d'une initiative quelconque de l'Elysée. Le vrai est, je crois, que le passetemps du lieu est d'y distribuer les rôles, choisir le lieu de théâtre, décider des costumes, s'animer, se quereller, tout comme on fait dans les châteaux au sujet d'un projet de comédie dont on vit tout l'été. Mais n'avons-nous pas un beau jour joué Madame Galochard en Touraine? Gela permet parfois de redouter. — En ces alternatives de oui et non, le plus proche, l'intéressé lui-même ne pourrait jouer à la Bourse.
« En face de nous, sur la scène, était Persigny, bien pimpant auprès de mademoiselle Plunkette, — en loge, — qui n'a pas de goût pour lui. Il s'en plaint à Achille (i ) qui répond : « Je puis bien lui donner un ordre de répétition, mais pas d'aller chez vous. Ces femmes sont pleines de fantaisie, dit-il fièrement: il ne faut pas croire ! . . . >;
4 octobre j85 i . — « Mon frère, pas de lettre encore ce matin; mais j'écris pour que tu ne demeures pfls trop longtemps sans nouvelles. Frazer en était venu chercher, des tiennes, hier. D'Albon et Narbonne lui ont conté qu'on parlait d'une brouille entre Ciiillot et Carlier, parce que le premier a parlé au Club du projet avorté, soutenant qu'il avait été près de s'exécuter. Fould était là. Il se retire et, un peu
(i) Achille Bouchet.
après, mande par ordonnance le parleur au ministère. Là, tête à tête, il obtient certains détails, sur lesquels, lui, Fould, base son attaque à l'Elysée, et fait avorter la remise du projet. De là la brouille, au dire du Jockey-Club. Nonon [?], de son ministère, dit qu'il y a eu projet tellement sérieux que l'avorlement n'en est dû qu'au refus vigoureux du général Saint-Arnaud d'y aider.
— « Ta lettre du dimanche m'a fait voir que je t'avais servi à propos de la politique. Cher frère, voici donc le ministère déraciné. Pas d'autres nouvelles ne circulent que ce que te dit ton journal. Les uns disent qu'Emigne sera ministre, les autres non, selon leur goût, sans rien savoir... Le Maupas est ce faùieux cousin dont me parlait Roile, l'hiver dernier, en m'annonçant que je le verrais parvenir à tout après être parti de rien, que son intrigue et son ambition étaient sans limites et qu'il était à la lettre capable de tout. Il me semble que novembre contiendra la crise de 52, tandis qu'il y aura beaucoup de gens qui attendront mai pour s'alarmer.
« M"^® de Courval est venue passer deux heures avec moi . Nous avons causé politique. Un de l'Aigle qui quitte les d'Orléans lui a dit que tous désiraient vivement la nomination de Joinville; la duchesse d'Orléans comme les autres. Ils y sont tous poussés en haine de Louis Bonaparte, dont rien ne peut donner l'idée, à ce que dit de Laigle. C'est la présence de cet homme au pouvoir qui les comble d'humiliation. Joinville président serait à leurs yeux la réhabilitation de la famille et du pays. A quoi jyjmc (Je Courval ajouta plaisamment : « Il faut pourtant bien qu'ils comprennent que si on nomme
SA MAKRAINE
Joinville, c'est uniquement parce qu'il a rapporté les cendres de Napoléon. »
Là-dessus, M'""^ Jaubert, qui dans la politique n'appréciait et ne cherchait, comme on le voit, que les cancans et les bruits de coulisses, tourne la page d'une main preste, et, pour changer de conversation autant que pour désennuyer son frère, s'amuse à lui parler monde, littérature et théâtre.
— «Samedi à trois heures, je sortais de chez Henri Heine et j'ai saisi Adlon au débotté de fiacre et d'Augerville. Elle paraissait exaspérée par l'ennui d'avoir passé deux jours en plus que la dose qu'elle voulait accorder. Se jetant sur un fauteuil, elle a déclaré que c'était la dernière fois qu'elle allait à la campagne chez les autres. Les amours de Bébé (i) et Naïs se formulent à présent par une somnolence côte à côte, et quelques paroles attendries sur l'excellence des mets. Tutur (2) rendait le séjour odieux. Tout en lui s'est exagéré, et il n'y avait que du laid. C'était un raccommodement opéré par sa tante qui l'avait ramené après une longue brouille, et il distille la haine contre son père.
— « Il paraît qu'il y a eu un gros cancan sur M™® Vandervleit à Trouville où elle a fait la lionne avec son amie M^'' Havin, qui l'imite au point de lui ressembler. Ta nièce se démène pour le tirer au clair, ayant toujours un peu d'antipathie contre la Yand[ervleit] ! »
(i) Berryer.
(2) Arthur Berryer.
— « Je n'ai encore pu savoir l'anecdote Vandervleit. Son amie M"^^ Havin a ramené son mari gros comme une aig-uilie à tricoter. Du ton dégagé, maternelf elle dit : « Les médecins ne donnent pas d'espoir. C'est le mariage qui l'a mis en cet état. Encore une moelle! »
■ — « On avait dit la fille de Manin morte. M"^^ Brenier court le condouloir. Mais point : elle trouve le père rayonnant, parce qu'il y avait trois jours sans crises. Comme elle contait cela à Adlon, se trouvait en visite un M. Michelot, l'air empesé, qui est à la tête d'un tas de bonnes œuvres. Il raconte, à son tour, qu'il connaissait une jeune fille extrêmement jolie épileptique. Un homme en devient épris et la demande en mariage. Sa mère lui divulgue la maladie. Il persiste. « Eh bien, Monsieur, vous la verrez durant une attaque, avant de conclure. » Le jeune homme persiste encore, et épouse la malade, il y a deux ans de cela. On se récrie, comme de juste, sur la belle trempe de cet amour. Adlon ajoute : « Le mariage l'aura sans doute guérie des attaques. — Du tout, répond sèchement M. Michelot. Je puis vous assurer (pinçant les lèvres) que le mal n'a pas cessé. » Adlon est très drôle contrefaisant le ton du personnage, voulant lui faire sentir l'inconvenante légèreté de son propos.
— « Hier Lucie (i), avec bonne mine, est venue me voir. Musset m'a promis une loge pour l'Odéon, première représentation d'André ciel Sarto (2). C'était la marquise qui m'en avait témoigné un vif désir, tenant tous les jours libres hors aujourd'hui, son
(i) M"" la marquise de Bedmar.
(2) Cette pièce fut représentée pour la première fois, au Théâtre-Français, le 21 novembre 1848, et reprise, à l'Odéon, le 21 octobre i85i.
mari partant demain matin, — et voilà qu'on donne la pièce ce soir ! Ce sera Adlon qui aura le bénéfice de cette contrariété.
— « Mardi soir, j'ai été avec Adlon et Eliza'(i) à la première d'André ciel Sarlo. Tisserand a très bien joué. Il met beaucoup de chaleur. Cela ressemble à un monologue plus qu'à une pièce. Les autres rôles sont remplis comme on pourrait le faire à Ouimper-Corentin. II y a eu plein succès. Aux Français, les cinq actes avaient été réduits à trois. GefFroy jouait à la g-Iace. C'était tombé. A présent il n'y a plus que deux actes. Cela t'intéresserait à entendre, comme un musicien le fait à une éLude bien difficile et réussie sur le piano.
Vendredi 3i octobre i85i . — « Hier au soir, première représentation de Bettine au Gymnase, la nouvelle pièce d'Alfred de Musset. II m'a envoyé une fort bonne loge. Jeanne en sa faveur a rompu la rigueur du deuil. Cela me paraît aussi joli que ses autres pièces. Le dénouement original. Enfin ses qualités et ses défauts, ceux-ci peut-être un peu plus accentués. Le public a été froid. Les Barre, Silvinet, Max (2) trouvaient des longueurs. Le parterre reprochait absence de gaieté. Moi et nous, je puis dire, parlant de la loge, nous y mettions peut-être un intérêt venant de nous. Rose Chéri et Geffroy jouent à merveille, lui un rôle de vieux marquis italien (3), elle la cantatrice. Un nommé Lafontaine, mauvais calque de Bressant, fait le rédacteur tant soit peu escroc. Il faudrait bien de la légèreté et grâce naturelle pour effacer un certain
(i) Sœur d'Adlon.
(2) M. Jaubert, son mari.
(3) Ce marquis italien répondait assez bien au sig'nalement du prince Beleiojoso.
68 ALl-RLD DE MUSSET
dégoût du personnage, lequel pendant un bon quart d'heure m'a fait suer sang et eau, attendu la désinvolture de ses manières en matière de jeu et d'argent. Or, je tremblais qu'il ne fût pas traité par l'auteur avec la sévérité nécessaire. Il n'en est rien, l'odieux de sa conduite est stigmatisé, et cela finit à souhait. L'auteur demandé, acclamé, mais on n'appelle pas cela un grand succès. Le public des Français aurait bien mieux goûté, mais l'actrice aurait manqué, à moins de Racliel. J'y ai vu Gautier, fais-toi lire son feuilleton.
— « J'ai appris par Barre qu'Alfred (i) était très découragé. « On a applaudi mon nom, a-t-il dit, c'est un succès d'estime! » Il voulait retirer la pièce. Enfin on l'aYejouée avec quelques coupures. J'ignore l'effet.
— « J'ai donc été au Prophète. L'Alboni ne crachait pas des pierreries comme la princesse gracieuse (2), mais des aunes de velours.
— « Le Sainte-Beuve nous met très en appétit de Michelet. L'antipathie de nature entre ces deux hommes est facile à saisir. L'un chemine au bord du fleuve, lin parapluie d'une main, un microscope de l'autre. Michelet voyage en ballon avec une longue vue : ils ne peuvent guère se rencontrer (3). »
Je ne m'étonne plus, après tout ce qu'on vient de lire, si d'Alton-Shée aimait tant sa petite sœur. Encore ai-je omis, au bas de tous ces billets, les formules de politesse, et il y en a d'exquises, celle-ci, .par exem-
(i) Alfred de Musset.
(2) La princesse Belgiojoso,
(3) Toutes ces lettres sont inédites.
pie : « Je crois que de mon cœur tu as la fève! » Et toujours « mon petit frère » par ci, « mon cher/r«tellino )) par là. Beaucoup de recommandations, mais jamais de reproches. Ah! si! une fois, comme elle avait reçu de lui une lettre trop parfumée, elle lui adressa la semonce suivante :
« Je commence par te gronder de ce que ton papier sent tellement le patchouli que j'ai dû faire coucher ta lettre hors de ma chambre pour dormir, et, quand je pense que tu as écrit, cela sous le nez, je ne sais à qui m'en prendre. »
Pendant ce temps-là, comme il allait beaucoup mieux, elle disposait et arrangeait toutes choses en vue de son prochain retour :
« Nous voici dans notre nouveau gîte. M™^ Beaune, avec la consigne de remettre tout à la même place, a très bien fait. Ton appartement est prêt : je crois que tu te trouveras bien dans ta chambre. On n'a pas de courants d'air des portes et le piano est sous la main. Elle a 8 centimètres de moins en large et i m. 82 de plus en longueur. On a recousu tout ce qui était dans i'alcôve et le tapis va. Les jalousies enlevées, lecloset repeint, les porteurs, menuisier, peintre et tapissier montent à 60 francs. Reste le serrurier. »
Elle habitait alors rue Tailbout, dans la partie voisine du boulevard, si bien que son frère, qu'elle avait logé près d'elle, n'avait que deux pas à faire pour aller chez Tortoni, au Jockey-Club ou au Café de Paris, lieux ordinaires de ses plaisirs.
Peut-être demandera-t-on ce que devenait Maxime Jaubert, le magistrat intègre et le mari in partibiis, au milieu de tout cela. Ce qu'il devenait? Mais il était heureux comme un roi sans couronne, depuis que sa
petite femme l'avait envoyé coucher au grenier, car il avait eu le bon esprit de ne jamais se mettre martel en tête. A quoi cela lui aurait-il servi, du reste? D'abord, M°^^ Jaubert allait rarement dans le monde sans son Maxime, et de la sorle les apparences étaient sauves. Ensuite, comme il était devenu goutteux, elle lui prodig-uait tous les soins qu'il pouvait désirer. C'est au point qu'un beau jour, le médecin lui ayant donné à entendre que l'air de !a campag-ne serait propice à son malade, elle n'hésita pas à quitter la rue Taitbout, où pourtant elle l'avait « installé comme un prince», ses amis et son fra tel li no, pour aller habiter en Touraine, à cinquante lieues de Paris, un petit trou nommé Vernou, où elle avait découvert une propriété fort agréable. On ne dira pas, j'espère, que la « marraine » ne connaissait pas l'esprit de sacrifice ! Et cela dura non pas six mois, non pas un an, mais des années, tant que M. Jaubert eut la goutte. Or, cette vilaine'maladie n'abandonne les cens qu'à la mort.
Vainement, chaque été, Berryer la rappelait sous les ombrag-es d'Augerville. Vainement le « fieux » lui répétait, dans toutes ses lettres, que Paris sans elle était désert. Elle répondait à Berrj-er que c'était à lui de venir vendanger à Vernou, et à Musset qu'elle n'irait à Paris que lorsqu'il ferait jouer une pièce nouvelle. Et le « fieux >;, qui depuis Bettine avait renoncé au théâtre, en était quitte pour aller passer quelques jours en Touraine, de loin en loin, chaque fois qu'il se rendait à Angers auprès de sa mère. Et Berryer, à qui elle manquait de plus en plus, s'arrangeait de façon à "aller vendanger tous les ans chez la châtelaine de Vernou.
Tant et si bien que le pauvre « fieux » mourut en
SA MA.nRA.I>E 71
1857, sans avoir reçu le baiser d'adieu de sa « marraine ». J'ignore s'il en eut du regret, mais je sais qu'elle en éprouvaun vrai chagrin (i). Elle s'en consola du mieux qu'elle put en se liant avec Lanfrey et en contribuant à marier Paul de Musset, qu'elle aimait beaucoup, avec Aimée d'Alton, sa cousine germaine. Enfin M. Maxime Jaubert mourut à son tour (2). C'était la délivrance pour lui et pour elle : elle aban-
(i) Elle ne cessa jamais de l'acîmirer et de le défendre. Quelques jours après la première représentation delà comédie: On ne badine pas avec l'amour (i8 novembre 1861), elle écrivait à son frère .•
« Jeanne m'a raconté une bonne séance chez M"« Dupuj'tren, oîi Mazèrcs s'est mis à déblatérer sur Alfred de Musset. « On ne badine pas, une pièce ridicule !... » Et comme Blanche (aj se récriait : " Ah ! oui, dit il, vous êtes de la petite clique de M™<= Jaubert, qui soutient cet auteur-là. » Et Blanche de riposter : <» Je suis dans la grande clique du public, qui aime et admire ce conteur. » — Et Lolotte de reprendre : n Le fait est qu'on ne comprend pas ce jeune garçon et cette fille au bord du ruisseau qui perdent leur temps à dire des niaiseries! »
(2) On va voir par son testament raffection profonde qu'il avait pour sa femme.
« Je recommande mon âme à Dieu et mon souvenir à mes amis et amies, notamment à ma fille, à mon beau-frère et à mon cher Edmond Morris.
« Je donne et lègue à ma bien-aimée Caroîine-Dalton [sic] le peu de bien dont je puis disposer.
« Par ses soins éclairés et constants elle a prolonge ma vie, elle l'a embellie par son attachement, par sa haute raison, par son esprit et par ses talens.
« Elle a été admirable par le dévouement qu'elle a toujours montré à l'égard de sa fills, de son frère et d? ma nièce. Quand le monde l'aura perdue je voudrais que l'on gravât sur la pierre qui couvrira sa dépouille ces mots qui furent appliqués au Sauveur : transiit benejiciendo.
« Je donne et lègue à ma petite G'audine ma montre de Breguet avec la chaîne d'or que sa mère me donna. Quand elle se mariera elle l'offrira à son mari comme un souvenir de moi.
« Je désire être enterré sans cérémonie dans le tombeau où repose le corps de mon frère et de ma mère. Si je meurs en province, dans le cimetière du village voisin, et je renonce aux honneurs militaires qui pourraient m'ètre rendus.
« Je ne crois pas avoir d'ennemis, et j'espère que, quand je compa-
(a) Mm» Tissandier, mère des aéronaules.
donna Vernou, où elle n'avait plus rien à faire, et revint à Paris, qui déjà l'avait oubliée.
Mais son frère était toujours là, Berryer aussi. Le cher fratellino avait même trouvé le moyen, dans l'intervalle, de lui donner une belle-sœur charmante avec qui elle s'entendit à merveille. Quoi de plus? Du moment que son cœur et son esprit continuaient d'être occupés, elle n'en demandait pas davantage.
J'ai dit tout à l'heure qu'elle s'était liée avec Lanfrey; mais tout est relatif en ce monde, les liaisons comme le reste. Quand elle connut l'auteur des Lettres d'Euercird, —c'était en 1861, — elle avait passé l'âge des passions et ne vivait plus que par l'esprit. De là un goût très prononcé pour cet écrivain philosophe qui brillait plus par l'intelligence que par l'imagination, quoiqu'il fût très ardent de son naturel. Elle l'avait surnommé Ferocino, à la suite d'une querelle assez vive : le surnom était si bien trouvé qu'il l'avait adopté et signait ainsi les lettres qu'il lui adressait.
J'ai eu entre les mains toute une correspondance de lui avec d'Alton-Shée, du temps de 1' « Année terrible ». Il faut l'entendre traiter M. Thiers, qui depuis ...le nomma ambassadeur à Berne. Il déploie contre lui autan t de véhémence et d'âpreté que dans son Histoire de Napoléon Z^'", contre l'Empereur, — peut-être en souvenir de V Histoire du Consulat et de U Empire.
raîtrai devant Dieu, il me rendra cette justice que j'ai toujours tâché de rendre dans tout le cours de ma long-ue carrière.
« A Saint-Germain-en-Laye le trente septembre i854.