‹ Alfred de MussetChapitre 1 sur 1 · Alfred de Musset · texte numérisé non relu

Alfred de Musset

C'est à vous que je dédie cette étude d'un poète qui nous est cher, — comme il doit l'être, par îe temps qui court des pliraseurs à la glace, — et dont nous avons si souvent parlé ! Souflrez-moi la fatuité de croire que vous l'accueillerez avec grâce, sinon avec tout le plaisir que j'ai à vous l'offrir. Écrire le nom de l'auteur de l'Ensorcklée sur la première page de ce livre serait déjà une bonne fortune, si ce n'était, avant tout, pour moi l'occasion de me montrer et de me dire hautement

Votre très-respectueux et très-dévoué A. P.

Paris, boptcmbrc iSGl.

Notre siècle semble en avoir fini avec ces rêveurs , ces chanteurs qui traversaient autrefois la vie une lyre à la main , — ces créateurs , — pour traduire exactement le beau nom que la Grèce leur avait consacré , — dont nous disons aujourd'hui avec trop de dédain peut-être : « Ce sont des poètes. » La foule les coudoie avec indifférence, souvent même avec mépris. — Comme elle ne voit pas les ailes de ces séraphins pensifs, elle ne veut plus croire qu'ils puissent s'élever au-dessus d'elle et monter à certaines heures vers un ciel qu'elle ne connaît pas, et d'où un jour ils sont tombés. — Elle ne saurait plus s'imaginer qu'il y aura toujours dans le monde un coin d'azur pour les poètes, comme un bouquet de feuillage vert pour les rossi-

gnols, — et l'incrédule passe sur leur corps sans les entendre , et sourit quand le dernier mot de leur agonie est celui de Ghénier se frappant le front en face de réchafaud : « J'avais pourtant quelque chose là ! »

Aussi hésite-t-on à parler même d'un poëte qui domine le monde du piédestal de la mort. — L'auteur de cette étude est convaincu cependant qu'il y aurait presque un livre à écrire , — ^et un livre psychologique autant que critique , — sur ce Chérubin endiablé, — sur cet ange noir, — siu* ce cygne mélancolique qui a nom Alfred de Musset. — Si à côté d'eux on fait par instants passer l'homme , — cet homme trop calomnié ou trop défendu, — et toujours mal jugé, — des contrastes éclatent en pleine lumière , et avec eux une des plus curieuses natures , — la plus vraie nature de poëte, — de notre temps. — Puis, à la fin de tout cela un phénomène qui étonnera les censeurs de mœurs , et d'oi^i il sort que le débauché, dont le manteau a trempé dans la fange du ruisseau, — peut, à l'heure de sa mort, se coucher dans la robe blanche d'une mystérieuse chasteté.

Peut-être voit-on déjà le fond de celte étude. — Elle n'emporte pas avec elle que de Musset : c'est une étude des poètes en même temps que celle d'un seul. Si elle est à écrire , la voici.

Lorsque naquit Alfred de Musset (décembre 1810), deux grandes ombres couvraient l'Europe : l'ombro armée d'un conquérant, et l'ombre orgueilleuse d'un poëte, — celles de Napoléon et de lord Byron.

« A cette époque, dit lui-même Y enfant du siècle,

— pendant que les maris et les frères combattaient en Allemagne , les mères mettaient au monde une génération pâle, — nerveuse. » Et la vérité est que les femmes , qui se ressentaient elles-mêmes d'avoir été conçues dans le bouleversement d'une terrible révolution, ne concevaient à leur tour, — dans les secousses des guerres de l'Empire , entre les dangers de deux batailles, que des délicats et des nerveux. — Les enfants grandissaient aux roulements des tambours , — dans la surexcitation continuelle où Napoléon tenait l'Empire,

— d'abord au milieu des angoisses où la campagne de Russie plongeait les mères ; — plus tard (ils commençaient déjà à comprendre quel homme remplissait le monde) , dans les battements de cœur que la campagne de France causait à tous, — aux plus jeunes comme aux aînés. — C'est alors que le père s'échappait du champ de bataille, le sabre encore hors du fourreau, et venait vite embrasser ses fils avant de re-

tourner au combat; — et le fils avait alors ses jeux favoris : la crinière d'un casque et la dragonne d'une épée. — Le lendemain, le bruit sourd du canon arrivait jusqu'à lui , et , surprenant sa mère en larmes , il pieu* rait aussi tout en ne rêvant que guerres et que victoires. — Puis , un jour, un grand silence se fit partout : l'épée du capitaine , — et avec elle le sceptre de l'Empereur, — s'était brisée à Waterloo. — A ce silence morne et profond succéda une agitation de quelques heures , — et tout rentra dans le repos. — Mais les enfants tremblaient et frémissaient encore, comme les feuilles de l'arbre où le vent d'orage a passé, — et ils n'en restèrent que plus pâles et plus nerveux.

Le règne de l'action était fini, — le règne du rêve commençait. — Napoléon tombé laissa tout le soleil à Byron qu'il masquait. — L'esprit , que les événements ne dominaient plus dans le calme où la France respirait, put vagabonder en toute liberté , — et s'ouvrit au scepticisme qui soufflait de l'autre côté de la Méditerranée. De là, cette effervescence dont les collèges bouillonnaient , — ces railleries et ces blasphèmes que des jeunes gens « de quinze ans, assis sous des églantiers en fleurs » crachaient sur toutes les religions. — On ne pouvait plus être fanfaron de bravoure militaire , — comme ce Murât qui allait au feu en habit de bal et une simple cravache à la main , on se fit fanfaron de vices , comme de Musset , dont l'enfance avait traversé toute cette période si remplie , qu'il nous a été nécessaire de traverser rapidement avec lui. — S'il est vrai que les circonstances font les hommes, il est vrai

aussi , dans un autre sens , qu'elles forment un côté de la nature d'un poëte , — surtout quand elles la prennent à l'âge où elle se moule aux impressions qu'elle reçoit.

Que parlais-je tout à l'heure de calme et de repos! Au sein de cette jeunesse un nouveau tumulte s'éleva, mais bien différent du premier : c'était l'esprit qui profitait de sa liberté pour accomplir une révolution littéraire , — et bientôt une guerre fut déclarée , pleine de chocs et de combats, qui demeurera célèbre dans l'histoire de la poésie. — Les insurgés s'appelaient les romantiques , — et brisaient les statues dé Racine et de Boileau.

Dès le commencement de la lutte, on remarqua parmi eux un beau jeune homme de dix-neuf ans , aux longs cheveux blonds ondes , — à l'œil bleu et clair, — au sourire fin et railleur. Son premier coup de feu partit et fut terrible : les classiques frémirent d'épouvante et d'indignation.

Cet impitoyable adolescent était Alfred de Musset, et la balle, qui fit tant de blessés dans le camp ennemi, la Ballade à la lune.

Disons-le , les classiques obstinés ne sentirent ou ne

voulurent sentir de cette loallade que ce qui les atteignait mortellement. — Ils n'eurent même pas le bon goCit de se consoler avec quelques strophes charmantes , où la grâce joue avec la fraîcheur comme un rayon de soleil avec la rosée :

Oh ! sous le vert platane, Sous les frais coudriers,

Diane Et ses grands lévriers!

Diane chasseresse.

Blanche, au sein virginal,

Qui presse Ouelquc cerf matinal.

Et plus loin :

Va, lune moribonde, Le beau corps de Phœbé

La blonde Dans la mer est tombé.

Phœbé qui, la nuit close, Aux lèvres du berger

Se pose Gomme un oiseau létrer.

Non ; — tout ce que virent les défenseurs de Racine et les admiralem^s de la poétique de Despréaux :

Ce fut par la nuit brune Sur le clocher jauni

La lune, Gomme un point sur un i.

Et ils ne pouvaient pardonner à ce Murât littéraire de dix -neuf ans, qui cavalcadait devant eux avec la plus élégante et la plus spirituelle impertinence.

Plein de jeunesse et de fantaisie, Alfred de Musset ne s'arrêta pas en si bon chemin. — 11 commença à jongler avec les stylets damasquinés , dont la pointe étincelle dans le don Juan de Byron. — Byron le dandy, le fat sublime , ■ — le grand persifleur, devint pour un moment l'càme de ce lion adolescent , de ce fat naissant, de ce moqueur inexorable qui écrivit Mardoche avec l'encre rose du caprice le plus insouciant.

Pauvre Mardoche !

Il n'avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni Monsieur de Metlernich ;

mais il devait pousser le sarcasme jusqu'à faire son entremetteur du pieux curé de Meudon.

Le byronien était doublé de La Fontaine. Ne vous l'ai-je pas dit ? le Chérubin de cette époque avait le diable au corps.

Mais il y a plus en lui que l'imitation gracieuse et entraînante, — il y a un feu sacré qui, pour s'allumer, n'a besoin d'aucun autre ; — il y a plus qu'un sentiment de libertinage adultère, — il y a la passion qui

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flambera à son tour. — Et d'abord c'est Don Paez, dont les vers brûleront le papier; — c'est Portia , qui emportera l'imagination dans le ciel de l'horreur, — - /l'horreur a son ciel aussi, — et de l'amour insensé. — Non que je prétende qu'on n'y retrouve pas parfois la désinvolture de Byron ; — mais vous en remarquerez une autre aussi cavalière , — aussi passionnée et plus française , — c'est celle de de Musset. Qui de nous a oublié ce tableau de chambre voluptueuse éclairée par la lune, dont

La lueur souple et molle

Glissait aux trèfles gris de l'ogive espagnole.

Quel désordre affolant? Regardez plutôt :

Des marbres, des tapis montant jusqu'aux lambris ; Çà et là les flacons d'un souper en débris; Des vins, mille parfums, à terre une mandore Qu'on venait de quitter, et frémissant encore De môme que le sein d'une femme frémit Après qu'elle a dansé

Et ce n'est pas tout, allez î

Frère , vous auriez pu

Dans l'ombre transparente entrevoir un pied nu... II était si petit qu'un enfant l'eût pu prendre Dans sa main

Il faudrait tout citer, et encore, pour qui veut connaître ou même se rappeler, il vaudrait mieux lire.

Ne vous souvient-il pas aussi de cette peinture de corps de garde, qui fume, qui joue, qui ribote et qui dort jusqu'à ce que s'éveille en bâillant

Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin?

Et ce duel, où l'on se sent étouffé dans l'embrasscment qui fait râler don Etur?

Et ce tableau, le dernier, où la Juana d'Orvado attend son amant, la Juana échevelée :

On dirait à la voir

Une jeune guerrière avec son casque noir.

Croyez-vous que Chénier, dans ses meilleures inspirations, eût dédaigné ce vers-là ou ne l'aurait pas admiré chez un autre ?

Pour nous. Don Paez est le poëme-roi des premières pages d'Alfred de Musset : il précède Portia en valeur comme dans l'ordre du volume, quoique Portia ait plus de fini. Et cependant, si nous avions à détailler une critique au lieu de jeter l'ensemble d'une œuvre, nous aurions tôt. fait d'y reconnaître à plus d'un trait le poëte de Do?i Paez,

C'était le temps où Victor Hugo trônait sous le dais de son grand salon de la place Royale. Charles Nodier, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps, Ulric Guttinguer et deux ou trois autres étaient les initiés de ce cénacle du romantisme. On y parlait beaucoup de poésie, on en lisait encore plus.

Un jour, le maître était déjà assis dans son fauteuil d'honneur, lorsque Nodier entra avec le casseur de verres et de vers, qui avait si insolemment brisé les vitres des classiques dans la Ballade à la lune.

M. Hugo l'accueillit avec ces éloges trop exagérés pour être sérieux dont il payait si bien les hommages des jeunes enthousiastes. Au reste, de Musset ne se prosterna point, et je gage qu'en ce moment sa fierté,

— car il était fier comme un gentilhomme, — dut étrangement sourire. 11 apportait un manuscrit, et le poëte des Feuilles d'automne fut des premiers à en réclamer la lecture. Ce manuscrit, c'était Don Paez^ dont M. Hugo écouta le commencement avec un sourire de bienveillance et la fin d'un visage plus inquiet;

— c'était Porlia, qui l'assombrit davantage ; — enfin, c'était VAndalousc, qui mit le comble aux bravos et aux applaudissements du cénacle, — le maître excepté.

pe Musset n'avait pas besoin d'espace, en effet, pour

que la fleur de sa poésie eût le temps de s'épanouir. Il avait des airs de « bel oiseau bleu chantant la romance à madame, » qui doivent rendre la Chanson honteuse de plus d'un bonhomme célèbre qui l'a eue à ses ordres. Cet oiseau bleu avait des ailes et s'envolait pour chanter dans l'azur enflammé du rêve et de la passion. Et, ne vous y trompez pas, ces romances, auxquelles nous aurons occasion de revenir, ces fleurettes semées par intervalles, ont pour les délicats un parfum aussi original qu'enivrant. Nous ne parlons pas seulement de VAndalouse ; mais Madrid, mais Madame la Marquise, sans anticiper sur celles que nous cueillerons tout à l'heure, que vous en semble?

Tout cela n'est que VAndalouse cependant, mais avec des variations qu'on* ne saurait se lasser d'entendre.

Or, si d'aventure on s'enquête Qui m'a vallu telle conquête :

C'est l'allure de mon cheval, Un compliment sur sa manti.le, Puis des bonbons à la vanille Par un beau soir de carnaval.

Adorable impertinent ! c'est un bouquet de violettes de Parme jeté au visage d'une femme. Que voulez-vous qu'elle ait à faire, sinon à le ramasser en souriant?

Des pudibonds, — nous en savons quelques-uns, — appellent libertinage l'inspiration de ces romances de û page amoureux d'une fée. » On ne peut victorieqgement leur répondre qu'en chantant ;

Vous connaissez que j'ai pour mie Une Andalouse à l'œil lutin, Que sur mon sein tout endormie Je la berce jusqu'au matin.

Gais chérubins, veillez sur elle ; Planez, oiseaux, sur notre nid; Dorez du reflet de votre aile Son doux sommeil que Dieu bénit '

Oh! viens! dans mon âme froissée.

Qui saigne encor d'un mal bien grand, Viens verser ta blanche pensée, Comme un ruisseau dans un torrent.

Et il ne faut pas chercher beaucoup : ces strophes de cristal sont dans Madame la Marquise^ qui d'un bout à l'autre ne roule que des perles de cette eau.

Au reste, le poëte de cette époque, même dans sa vie, était, nous l'avons déjà dit, un fanfaron de vices, et non point un vicieux. 11 est faux qu'à vingt ans il ait été Rolla, et l'auteur d'un livre malheureusement trop récent pour être entièrement oublié, et que par respect

nous ne nommerons pas, a sciemment trompé les gourmets du scandale quand il a prétendu que de Musset était déjà tombé à cet âge dans le ruisseau de la plus sale débauche. C'est une calomnie qui ne saurait le flétrir, et, d'un autre côté, ne lave personne ; bien au contraire, elle fait tache à qui l'invente, et ce n'est pas la seule.

Alfred de Musset, il nous l'apprend lui-même, eut le rare bonheur de laisser sa virginité à une femme plus digne que beaucoup d'autres de cueillir la fleur de sa jeunesse. Elle le trompa : c'était son métier de femme, et ce nerveux, à qui toute impression donnait des spasmes, garda quelques jours une vive blessure. Il voulut être débauché par dépit, et à cette époque il ne le put pas : les orgies le dégoûtaient, les courtisanes lui soulevaient le cœur, l'air seul de la débauche froissait cette sensitive. On peut nous en croire, nous qui écrivons une étude de la vérité et non point un roman : il aimait autant les femmes dont on baise les mains à genoux qu'il méprisait les victoires faciles de coulisses et de soupers. Il était, en amour, naïf et tendre comme un écolier, et il le demeura toujours : le libertin profond était lui-même plus tard un vieil enfant, en certaines occasions ) et un grand respectueux. Le poëte cavalier de VAndalouse, fat, du reste, comme Richelieu après la conquête, pleurait pour un regard qu'il n'obtenait pas, pour une étreinte de main qui lui était rendue. Nous n'exagérions pas en le nommant tout à l'heure une sensitive, et quelle qu'ait été sa vie, elle est tout entière dans les conséquences de ce mot.

Ce fut Brigitte-la-Rose, cette pieuse Brigitte dont l'histoire est contée tout au long dans la Confession cVun enfant du siècle, qui consola de Musset de son premier chagrin, dont la tète était plus malade que le cœur. L'imagination tient tant de place chez les poètes ! C'est elle qui aima Brigitte, cette Charité vivante et poétique ; elle encore qui souffrit quand cette rose des montagnes, transplantée à Paris, se ferma à l'amour qui l'avait épanouie, pour s'ouvrir mystérieusement à un autre. Tiiste histoire, après toutl Et peut-être aurions-nous tort d'affirmer que le cœur d'Alfred de Musset n'en a point saigné un peu.

En tout cas, le poète garda de ces premières amours des tristesses intermittentes et des fièvres nerveuses. 11 commença à devenir libertin, parce qu'il commençait à penser que le libertinage seul ne trompait pas. Mais il glissait lentement sur sa pente, et un fil d'amour pouvait l'arrêter.

Ce que j'écris est bon pour les buveurs de bière Oui jeUenl la bouteille après le premier verre : C'est l'histoire d'un fou mort pour avoir aimé A casser une pipe, après avoir fumé.

Tels sont les premiers vers d'un poème d'Alfred de Mussçt [Smon) écrit à cette époque, c'est-à-dire au

commencement de 1831. C'est encore du caprice, mais l'encre s'est noircie; il va railler un bedeau romain par la bouche d'an autre, comme il a fait le bedeau de Meudon par l'intermédiaire de Mardoche ; mais un cynisme enfiellé suintera dans cette raillerie.

Il est étrange comme on trébuche vite pour un gravier qui blesse le pied sur la route, comme on est tôt renversé par une désillusion d'amourette, — est-ce plus qu'un gravier ? — à laquelle le cœur se heurte quelque jour.

Oui, de Musset souffrait alors, nous ne nous trompons pas, et ce chagrin de premières déceptions en éveilla un autre qui le dévora toujours secrètement.

0 médiocrité, celui qui pour tout bien

T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie

Est bien poltron au jeu s'il ne dit : Tout ou rien.

Il était né pour semer l'or sur sa route, comme Byron, en traversant l'Europe ; et, ainsi qu'il le disait à certain Marseillais étonné que l'on put vivre sans métier, il n'avait que ses chansons pour payer ses fantaisies d'existence (1).

Puis, à ces douleurs vint s'ajouter encore une cause de tristesse : le mépris oi^i les arts commençaient déjà h tomber. Le poète- artiste, le passionné de la musique

(I) Il devait, cependant, a Tamitié du duc d'Orléans le titre appointé de bil)liothécaire au ministère de rintéricur. Grâce à elle, aiis^i, il fut bientôt décoré.

qui le faisait pâmer, l'enthousiaste des vierges de Raphaël et des femmes du Corrége, l'amoureux de statues s'en plaignait dans la belle langue de Chénier, en invoquant la Grèce et l'Italie, en criant aux poëtes de jeter leur lyre, à Weber de mourir et d'aller trouver dans la tombe Mozart qui l'attendait.

Tu te gonfles, mon cœur! Des pleurs, le croirais-tu, Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.

Vous le voyez bien, il n'y a pas que l'homme de blessé, et l'ombre de la vie a de plus d'une façon terni le ciel de l'oiseau bleu.

Au reste, Alfred de Musset avait en tout changé : le lutin de la Ballade à la lune n'était plus ; le batailleur de Mardoche allait saluer d'un dernier sourire moqueur le drapeau ennemi, et laisser tomber le sien après un dernier regard. — 11 s'assit « sur son tambour crevé, » pour nous servir de son expression, et n'écouta plus que le bruit de son cœur.

Pauvre cœur ! il chantait toujours, mais avec plus de mélancolie, et malgré cela, ou plutôt à cause de cela, avec un charme plus profond. « Ce n'est point assez de tant de tristesse, ^ répond-il à son poëte qui l'interroge, et dans ses airs les plus amoureux, dans ceux-là même qu'il eut enlevés naguère avec sa verve impertinente, la gaieté est voilée d'une larme. 11 la retrouve pourtant, son Andalouse ; mais elle a fait comme lui, elle a changé.

Ferme tes yeux, tes bras, ton âme; Adieu, ma vie, adieu, madame.

Ainsi va le monde ici-bas.

Et adieu aussi, pour trop longtemps, k ces romances toutes pleines du souffle de la vie. La mélancolie est comme certains lacs enchantés et enchanteurs : plus l'on s'y mire, — plus l'on est tenté de s'y noyer, — C'est ce qui arriva à de Musset, — et un jour il écrivit le Saule.

Tous les nerveux ont leurs heures d'assoupissement, comme le vent son moment de calme plat quand l'orage est passé. Le Saule fut ébauché à une de ces heures. Nous disons ébauché, — car le poète nous avertit kii-même que ce n'est qu'un fragment. — Poëme achevé ou fragment, qu'importe ! s'il y a là une imagination, — un cœur, — une âme : et de tout cela, n'en doutez pas. — Son imagination ! elle flotte dans les cieux, comme le nuage. Son cœur! il y monte, comme l'oiseau las de voltiger sur les buissons en fleurs de la terre. Son âmel elle s'y évapore comme les parfums de la nuit. Et ici il faut citer ; — vous ne sauriez vous plaindre, après tout, de lire ces vers encore une fois :

Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant, De ton palais d'azur, au sein du firmament, Que regardes-tu dans la plaine?

Étoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la Nuit, Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit. Étoile, oii t'en vas-tu dans cette nuit immense? Gherclies-tu sur la rive un lit dans les roseaux ? Où t'en vas-lu si belle, à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux ? Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tète Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête, Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux!

Cette étoile, c'est le génie du poëte en ce temps, — le génie de l'ange d'amour qui a aussi son palais d'azur, et va y secouer la poussière de ses ailes. — Hélas! il en descendra comme elle, — et nous apprendrons trop tôt où cette perle devait tomber.

Nous sommes arrivés, — entraînés par le courant de la vie d'Alfred de Musset, — à des jours dont il est difficile d'écrire l'histoire. — Les laisser dans l'ombre, c'est manquer à la tâche que nous nous sommes faite ; les remettre en lumière, c'est sembler emboucher la

trompette de scandales encore mal éteints. — Dieu nous en garde !

Nous aurons pourtant le courage de l'aborder, celte histoire ; — nous la traverserons avec le regard calme de l'impartialité, — et il y a dix raisons pour cela. — La première et la meilleure de^ toutes est qu'appartenant à une génération qui n'était même pas née lorsqu'elle commence, — nous ne sommes liés par aucune relation passée ni présente. — Nous nous trouvons en face 'de faits inaltérables et inaltérés, quoique des avocats intéressés aient passé sur eux ; — nous les raconterons dans leur plus intacte vérité.

Une femme se rencontra, sur la route du poète, dont la célébrité venait d'éclore, — amazone littéraire qui chevauchait sur certaines utopies et les lançait, bride sur le cou, contre des lois et des opinions sociales. Elle n'était plus jeune, — du moins auprès de de Musset, — quelques-uns la disaient belle (1). Quoi qu'il en fut, le hasard réunit l'auteur des Contes d'Espagne et la petite fille de Rousseau; — l'imagination et la nature ardente du premier firent le reste.

Alfred de Musset crut aimer; — la fièvre chaude de l'illusion le consuma plus terrible que jamais, et la vérité est que, tant qu'on sembla lui résister, il donna les preuves de l'amour le plus insensé. — 11 se traînait

(1) Elle devait Tôtro, en effet. L'occasion, qui r.cus a ùev.\ fois rapproclié d'elle dans ces dernières années, nous a permis de comprendre celte beauté énergique d étrange. On est surtout frappe de deux grands yeux presque in;niol)ilcs qui voient peut-être, mais assurément ne regardent jamais.

chaque jour, suppliant et pleurant, aux genoux de celle qui jouait avec lui à la madame de Warens, — un rôle bien usé dont on abuse encore.

— Mon enfant, disait Lélia, — je suis plus vieille que vous, — surtout de cœur ; — je ne saurais plus aimer.. . Je pourrais vous servir de mère dans les choses de la vie ; — conservez-moi du moins comme amie, — cela vaut mieux.

Mais ces paroles n'avaient d'autre effet que de grandir la passion du poète : c'était l'huile versée sur la flamme. Et le lendemain ramenait l'affolé plus obstiné dans sa folie...

Les femmes seraient trop fâchées de ne pas imiter madame de Warens jusqu'au bout. — Un moment vint où Lélia feignit de s'immoler au désir et au bonheur d'un enfant gâté : ce fut le malheur d'Alfred de Musset. Il était capricieux et jaloux, ce passionné,— capricieux par jalousie et jaloux par caprice , avec une femme plus capricieuse que jalouse. — Aussi, les premiers jours eux-mêmes furent-ils pleins d'orage, et les autres les suivirent en. leur ressemblant. — 11 y avait des éclair des ^ — comme on dit vulgairement ; — mais c'était tout. — Le poète ressaisissait alors sa chimère, — et espérait dans un amour plus calme, — qui n'avait qu'un instant. Enfin, il crut que des habitudes de Paris étaient ses trouble-fêtes, et il décida Lélia à s'enfuir avec lui en Italie, — un pays qui guérit encore moins d'amours malades que de pulmoniques.

Toits superbes! froids monuments I Linceul d'or sur des ossements !

Gi-pîl Venise.

Là, mon pauvre cœur est resté.

S'il doit m'en être rapporté, Dieu le conduise 1

C'est un déplorable récit à faire que celui du prétendu amour qui dort sous cette épitaphe, — amour mal enterré même à l'époque où ces vers ont été écrits (mars IBM).

On l'a fait deux fois cependant dans ces dernières années, — deux fois de trop, — mais avec des différences que vous savez, ■ — vous qui l'avez lu, — que vous comprendrez, vous autres, les plus sages, qui êtes restés purs de ce scandale, si l'on vous apprend que l'un des romans, — nous allions écrire l'un des dossiers, ■ — a été jeté au public par Lélia elle-même, — l'autre, par le frère du poète. — Deux mauvais livres, *— deux mauvaises actions !

— Ehl mon Dieu ! madame, — dirons-nous à Lélia, si besoin il y avait de conter cette histoire, — première question, dont vos meilleurs amis vous ont donné la réponse, — croyez-vous du moins qu'il était utile de nous montrer de Musset arrivant à vous, un pied encore dans une boue épaisse de libertinage et ne pouvant l'en arracher, — pour expliquer certaines aventures nocturnes, certaines débauches que nous voulons bien admettre ? — Non, madame ; vous n'aviez inspiré à ce nerveux et à ce sensuel qu'un amour de

nerfs et de sens sur lequel il s'abusa, — et dont vous n'éprouvâtes vous-même rien de plus que le contrecoup. Cet amour-là, quand il est émoussé, — et il s'émousse vite, — laisse le vide après lui, dans le cœur surtout, qui pendant un moment n'a été victime, que d'un choc en retour. Voilà ce que le poëte sentait, et ce vide le suppliciait. — Comme son don Juan, il avait rêvé un idéal, l'idéal l'avait fui le lendemain du rêve, — et, comme don Juan alors,

// courait dans un bouge au sortir d'un boudoir, Portant sa lèvre ardente à la prostituée, Avant qu'à son balcon done Elvire éploréc, Dans la profonde nuit croyant encor le voir, Ait cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.

Et encore serait-il revenu sur ses pas si son Elvire, à lui, avait seulement ouvert la fenêtre.

— Monsieur, — dirons-nous au second, — c'est mal se laver que de piétiner dans le ruisseau pour saUr qui vous a éclaboussé. — Les taches restent des deux côtés pourries amateurs d'un pareil spectacle, — et ils sont nombreux ; — quoi de plus ? Au reste, les duperies d'une femme n'expliquent qu'imparfaitement les débauches de l'amant qui sera demain à ses pieds. — Puis, une dupe existait-elle? — Ils se trompaient si ouvertement, — l'on pourrait dire si franchement, — l'un l'autre, qu'il ne fut entre eux ni trompeur ni trompé. — Si vous avez lu les quelques lignes qui précèdent, vous qui deviez connaître comme personne celui dont nous parlons, — vous nous avez peut-être compris.

Qu'on ne demande pas pourquoi cet amour étrangle , et plus tard son souvenir, tinrent une si grande place dans la vie d'Alfred de Musset. Il resta où il s'était logé tout d'abord : dans le cerveau ; et dès le jour oii une séparation trop retardée devint nécessaire, ce ne fut pas son cœur que le poëte laissa le premier sous un pavé de Venise, — ce fut la tète qu'il perdit. Tout le monde a parlé de cette fièvre cérébrale à laquefle il faillit succomber, — et trop de gens ont propagé une ignoble scène que nous voudrions oublier et que nous rappelle malheureusement celle de Belcolore se prostituani sur le cercueil ou elle croit son amant mort enfermé. Nous en avons déjà trop dit en quelques mots : lors même que l'on n'absout pas, il vaut mieux garder un silence respectueux pour tous.

C'est à ce temps, en effet, que doit appartenir la Coupe et les lèvres, — un poëme oi!i un long monologue de Frank, — après la scène sur laquelle nous avons glissé, — révèle surtout la folie désespérée dont de Musset était atteint. Ce qu'il y a de singulier, ce sont les brises de poésie, fraîches et pures comme celles des montagnes du Tyrol où nous avons été transportés, — qui succèdent au vent destructeur de l'ouragan noir. — Nous ne savons rien de plus délicieusement

mélancolique qu'une confidence de Frank au vieux Gunther, dans ce poëme où l'on entend plus de cris qu'on ne voit couler de larmes. Il a revu, le sombre capitaine qui joue à l'Hamlet, il a revu la petite laitière qui, un jour, lui jeta pour adieu son bouquet d'églantine.

Le cher ange dormait les lèvres demi-closes.

(Les lèvres des enfants s'ouvrent comme des roses

Au souffle de la nuit.) Ses petits bras lassés

Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes.

D'herbes et d'églantine elles étaient couvertes.

De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés?

Je l'ignore. On eût dit qu'en tombant sur sa couche

Elle avait à moitié laissé quelque chanson

Qui revenait encore voltiger sur sa bouche,

Gomme un oiseau léger sur la fleur d'un buisson.

Nous étions seuls. J'ai pris ses deux mains dans les miennes ,

Je me suis incliné, sans l'éveiller pourtant.

0 Gunther ! j'ai posé mes lèvres sur les siennes,

Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.

Ce fut une des plus curieuses facultés d'Alfred de Musset que de moduler un chant de rossignol l'instant après avoir poussé un cri d'aiglon sauvage blessé à mort. Voilà comment il put écrire cette exquise fantaisie-qui a pour titre : ^1 quoi rêvent les jeunes filles, — comment il sut revenir avec Namouna à des jeux d'enfant terrible qui a reçu de Byron ses premières leçons.

Il est vrai que tout n'est pas jeu dans ce conte de Namouna, — et quelques pages même sont des plus belles inspirations de de Musset. — Lovelace, — mais

un Lovelace de dernière main, — y passe rapidement avec un manteau de vices plus éclatant qu'autrefois la robe pourpre et or d'Alcibiade ; — et don Juan, l'ange tombé, le chercheur d'idéal, — - un don Juan sorti, tout armé de séductions, de l'imagination du poëte, — avec le plus royal cortège d'amours et de leurres, — d'ivresses et de souffrances, — de crimes presque innocents et de cruelles rédemptions, dont la dernière est la mort par la douleur.

Plus vaste que le ciel, et plus grand que la vie, Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie Pour un être impossible et qui n'existait pas.

Nous n'avons jamais lu ces vers sans y songer comme à une épitaphe qui manque sur la tombe d'Alfred de Musset.

Et, en vérité, n'est-ce pas la sienne?

Hélas! il y avait dès^lors un de Musset qui était bien mort : c'était le Chérubin de VAndalouse. 11 aura encore ses chansons d'amour, mais vous verrez plus tard la différence. Au reste, ne nous en plaignons pas, — pour le poëte du moins ; — il a bu le lait du fort,

un lait amer qui empoisonne lentement, mais qui secoue tout d'abord le génie, comme certains poisons la vigueur du corps, et il l'a bu aux mamelles de la vie et de l'expérience. Il a mûri, il a grandi; il y a presque métamorphose. C'est un séraphin noir qui emporte la douleur dans un ciel enténébré de néant. Quand ses ailes seront prêtes à se fermer, il s'abattra peut-être sur la fange oi^i il a ramassé Rolla ; — mais attendez : il remontera.

Le voilà donc ce poëme qui a enfiévré la génération fille de celle que Lara et René avaient énervées, — mais d'une fièvre malsaine. Si l'effet ne fut pas aussi prompt que celui de Zara, naguère, c'est que nous naissions à peine quand Rolla parut ; — il n'en fut pas moins terrible. C'est une histoire à écrire que celle de nos collèges, quand, à quinze ans, nous lisions de Musset derrière les platanes de nos cours aux heures des jeux, — dans nos salles d'études et dans les classes, derrière une pile de livres où un Virgile ouvert abusait le maître, la nuit, àla lueur sombre du quinquet de nos dortoirs; mais où ne lisions-nous pas? Puis, quand une cloche maudite, seul trouble-fête auquel il nous fût difficile d'échapper, nous arrachait à notre joie secrète, nous cachions le livre bien aimé sur notre poitrine en nous regardant tristement l'un l'autre, — comme font deux victimes sacrifiées au même moment.

Mais de tous les héros d'Alfred de Musset, de toutes ces ombres qui passaient à travers nos rêves, notre idéal de vie, — à nous qui étions nés le cœur ouvert

à toutes les corruptions, — il faut le dire, c'était Jacques Rolla.

Jamais, dans les tavernes,

Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes.

Plus indocile enfant ne s'était accoudé

Sur une table chaude ou sur un coup de dé.

Et voilà pourquoi nous l'aimions de toutes les forces de l'imagination dépravée de nos seize ans, et nous étions résolus à le suivre sur cette grande route faite par les siècles entre les deux sentiers du vice et de la vertu « dont il ne reste rien. » Quelques-uns l'ont suivie en effet, — malheureusement jusqu'au bout, — et nous les avons vus tomber comme lui (1).

"Nos collèges alors, — que sont-ils devenus depuis? — ne valaient pas mieux que du temps de ÏEnfant du siècle. L'impiété , — cette autre débauche de l'esprit, — nous gangrenait pour la plupart : plus d'un écolier aurait marché sur la Croix. Aussi, quel écho sonore répéta les deux vers du premier chant, — si éclatant du reste de poésie :

Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.

et tous les autres vers de cette apostrophe peut-être trop vantée?

(I) Nous n'écrivons en ce moment que la plus entière vérité. Plus d'un, parmi nous, a lu de Musset trop tôt, et, faute de le comprendre, s'est empoisonné d'avance ^vec Ro}la.

Nous ne prenions pas garde que celui qui les écrivait, le soir d'une de ces tristesses mortelles qui nous font tournoyer sur le gouffre du doute, avait pourtant dans le cœur le profond sentiment religieux, sans lequel il n'y a point de vrai poëte. Et fallait-il chercher si loin? Cet incrédule n'était-il pas illuminé de la foi, qu'il renie, lorsqu'il s'écrie, dans ce même poëme, avec l'accent d'un apôtre :

Cloîtres silencieux, voûtes des monastères, C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer. Ce sont Yos froides nefs, vos pavés et vos pierres, Que jamais lèvre en feu n'a baisés sans pâmer.

ïrempez-leur donc le front dans les eaux baptismales. Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux Il leur faudrait user de pierres sépulcrales, Avant de soupçonner qu'on aime comme vous ! Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buvez à pleins cœurs, moines mystérieux! La tête du Sauveur errait sur vos ciliées Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux, Kt, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore. Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment 1 oh ! vous étiez heureux î

Et, s'il faut sortir du poëme, ne trouvons-nous pas ailleurs la belle prière de V Espoir en Dieu et la lettre à de Lamartine ?. . .

On a dit, et l'on répète encore, que dans RoUa le talent d'Alfred de Musset est en pleine floraison. — «

Nous ne nierons point qu'il y ait épanouissement ; — loin de là, nous serons des premiers à le reconnaître. Mais nous devrons ajouter que, malgré cela, la sève jaillissant, débordant de cette écorce de poëte, crevée en maint endroit, Rolla n'est qu'un poëme ardem« ment rêvé, — non réalisé; commencé, — non achevé. Jacques n'est qu'à demi ce qu'on a voulu le faire : V En faut du siècle. %Q poison romantique de 1828 a gâté la fm de ce débauché. On a en soi bien d'autres poisons, par lesquels on aime mieux se laisser plus lentement torturer, — lors même que l'on a dépensé la dernière pistole de ses trois bourses d'or, — dans ces jours de mort où l'ennui seul tue si vite. Puis nous sommes si faibles, — il faudrait peut-être dire si lâches, — que le moindre brin d'amour, — le brin d'amour de Marion, — nous rattache à ce que nous voulions quitter !

Voilà pour le fonds du poëme. Mais qu'on y soit emporté par de sublimes coups d'ailes, — ce n'est pas nous qui le discuterons. Alfred de Musset est désormais un grand poëte, et quoiqu'il doive être plus parfait tout à l'heure, il peut déjà mourir sans craindre l'oubli des générations qui naissent : il a écrit Rolla.

Le croirait-on? De Musset, qui était parti seul d'Italie, avec le mépris de Lélia, renoua avec elle l'amour brisé, dès qu'elle l'eut rejoint à Paris, — après une première et terrible entrevue dont les violences ne s'écrivent point. Quanta elle, toujours étrange de contradictions, ce fut aussi son caprice de revenir à lui. Non-seulement elle le souffrait débauché, mais elle l'aimait ainsi ; et cette femme, qui a joué depuis à la chasteté violée, s'immolait volontiers sur cet autel de boue et d'or qui est celui de la débauche sculptée par l'imagination.

Combien ce nœud de la passion, si serré d'abord, si lâche ensuite, heureusement brisé et malheureusement refait etresserré, résista-t-il à cent folies, autant de lames capables de le trancher, nous l'ignorons. Ce que nous savons, c'est qu'Alfred de Musset, après une dernière rupture, ne rompit pas du moins la chame du souvenir,— chaîne d'or pour quelques heureux, qui fut une chaîne de fer pour lui. Cet homme éprouvé, blessé, meurtri, se plut m.éme à la porter comme un enfant, — avec des plaintes, des gémissements et des larmes.

Un jour, — le Temps, ce médecin vanté de l'amour supplicié, avait pourtant passé dans son cœur, — un vieil ami du poète, Ulric Guttinguer, frappe à la porte

entr'ouvertede l'amant de Lélia; personne ne répond. Il frappe encore ; nouveau silence. Silence ? nous nous trompons, car des sanglots mal étouffés arrivent à lui. Alors, poussant légèrement la porte, il voit de Musset accoudé sur une table, la tète dans ses mains et les doigts crispés dans les mèches ondées de ses beaux cheveux blonds dont il prenait tant de soin, et qu'il conserva beaux et blonds jusqu'à sa mort. Puis les sanglots redoublent.

Le bruit d'un pas fait enfin se retourner le poète.

— Ah! c'est vous! s'écrie-t-il en se levant, et il s'élance vers l'ami dont il avait naguère désiré les douleurs, quand il lui écrivait :

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme Gomme un enfant craintif se penche sur les eaux; Toi, si plein, front pfili sous des baisers de femme, Moi, si jeune, enviant ta blessure et tes maux.

Il avait vieilli, il saignait, il souffrait à son tour; mais Ulric Guttinguer demandait en vain quelle nouvelle goutte de poison brûlant avait enflammé et envenimé sa blessure. Alfred de Musset était suffoqué; tes larmes lui étranglaient la voix, et ce n'est qu'un moment après que purent s'échapper ces mots haletants :

— Cet oiseau,... qui me venait d'elle,... il est mort! Et il désignait à Guttinguer une cage posée sur la

table, et où gisait un serin, les pattes en l'air et la tête cachée sous son aile jaune.

Pauvre de Musset ! voilà pourtant ce qui lui restait de sensibilité lorsqu'elle aurait du être si bien émous-

sée, — lorsque chaque jour, dans ce temps, elle était frottée sur les dents de scie du libertinage.

Car il était devenu vraiment débauché dans sa vie, ce RoUa ! Y a-t-il là de quoi tant étonner, — et nous ajouterons même, sans vouloir lancer un paradoxe, — existe-t-il un poëte sans libertinage? — Si le monde n'était pas le bourbier que nous connaissons, on serait sans doute à moins un poëte, c'est-à-dire une imagination, un esprit, qu'on pourrait alors a^^elev un pur esprit, ainsi qu'on définit l'ange dans notre religion catholique, — un poëme de vérité, celui-là, qui, par sa pureté, n'aurait jamais été l'œuvre d'un homme. Mais nous naissons sur le fumier, comme certaines fleurs, et c'est là que notre existence doit s'épanouir. Helireux nous sommes quand, y trouvant quelque gravier, nous pouvons l'emporter dans la rosée et la lumière du ciel, et redescendre jetant une perle irisée à la foule surprise. 11 n'en est pas moins vrai 'que nous redescendons, et comme la folle du logis, lorsqu'elle ne peut s'élever, ne mène pas moins son train en bas qu'en haut, elle s'évolutionne dans la boue et nous y roule avec elle. Ce qui la sauve, c'est qu'elle ne croit pas y être, — sans cela elle s'y anéantirait, — et seul l'être matériel sent bien où il se trempe. Certes, il fut, et il est encore peut-être, des privilégiés dont l'imagination flotte sans cesse dans Téther du mysticisme, mais leur poésie est si peu humaine que les poètes euxmêmes ne la comprennent pas, et ils appartiennent à un monde futur comme les paroles qu'ils nous apprennent, et que nous arrivons à peine à bégayer.

Eh bien ! si notre nature même nous force à ramper trop souvent sur la matière, que voulez-vous qu'il advienne de celui qui a voulu enlever de terre l'amour humain et s'est vu retomber avec lui, épuisé et brisé, dans la fosse commune delà vie? L'énergie lui manque désormais pour arracher son esprit à la réalité autour de laquelle il s'enroule, et si le poëte peut encore s'échapper du monde, l'homme y demeurera et usera plus que jamais des caprices du poëte pour donner quelque saveur à l'insipide vulgarité de l'existence. Voilà pourquoi les poètes ont le génie du libertinage. Ils boivent la débauche dans une coupe d'or ciselée par la fantaisie à la Benvenuto Gellini, et ils mêlent à son breuvage tous les philtres de cette sorcière d'imagination.

Penserait-on cependant qu'un libertin a écrit l'élégie de Lucie, si fraîchement mélancolique, si purement rêvée, qu'on la croirait de quinze ans, comme le souvenir dont elle est embaumée? Soupçonnerait-on surtout que le souffle de l'Alfred de Musset que la Muse vient baiser au front dans les Nuits, est le souffle d'un débauché dilaté par l'air du vice? Non certes ; et c'est cette étonnante virginité de pensée, cette incroyable pureté de cœur dans le rêve, qui nous ont fait dire en

commençant que le poëte, sinon l'homme, — et que fait l'homme devant la mort, cette vie de l'àme? — se coucha à sa dernière heure dans la robe blanche d'une mystérieuse chasteté.

Ah ! les Nuits ! c'est là vraiment qu'il soupire, qu'il palpite et qu'il pleure, le grand poëte ! Nous les avons presque oubliées aujourd'hui, nous, les corrompus dont les soupirs sont des râles abjects, — dont le cœur bat à peine, — dont les paupières ont séché leurs larmes au vent du cynisme. Mais qu'un de nous reprenne le livre, seul, un soir de printemps ou d'été, dans le demi-silence de la nature assoupie, dans ce domi-silence où le lointain a des bruits vagues, comme notre passé, — en face d'un ciel d'argent dont les nuages passent voilés, comme nos souvenirs; — qu'il le reprenne aussi par quelque soir d'hiver où la bise gémit à la porte, comme un regret, — où le ciel est noir comme le tombeau de l'avenir au fond duquel nous allons descendre, et s'il prétend n'avoir rien senti, ni sa main trembler en tournant les pages, — ni sa poitrine se serrer, — ni ses genoux fléchir, — nous lui répondrons qu'il veut nous tromper on qu'il ne nous reste qu'aie plaindre.

Poëte, prends ton luth et me donne un baiser; La fleur de l'églantier sent ses bonrgeons colore. Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser, Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poseï".

Poêle, prends Ion lulli: la nuit sur la pelouse Balance le zéphyr dans son voile odoiont: La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.

La reconnaissez-vous la muse rayonriante et parfumée de Ic^Nuit de Mai? Elle est jeune, — elle est belle : c'est la maîtresse et la sœur. — La sœur, vous venez de l'entendre; — la maîtresse, écoutez-la :

Poêle, prends Ion lulh: le vin de la jeunesse Fcrmenie celle nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet; la voiup'é l'oppresse, El les vents altérés nVcr.l iris la lèvie en feu.

Et elle veut chanter « devant Dieu , » — « partir déins un baiser pour un monde inconnu. » Que ne pouvons nous la suivre ici-même, jusqu'au moment où elle jette à son pauvre endolori la belle comparaiscn du poëte au pélican apportant, de l'Océan vide, son cœur pour toute nourriture à ses peùls affamés.

Poëte, c'est ainsi que font les grands poêles, Ils laissent s'égayer ceu\ qui vivent un temps: Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fèlcs Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.

Hélas! c'est peu que de citer quatre vers quand il y aurait deux pages h transcrire ; mais se laisserait- on aller à l'admiration qu'il faudrait tout prendre.

Si cette vision de Mai enivre , il n'est pas d'homme , qu'il ait vingt ans ou cinquante , — qui ne tressaille à la ISidt de Décembre. Ne l'avons-nous pas tous vu, — dès que nous avons vécu , et en même temps souffert, le spectre noir, qui traverse la vie, à chaque heure, depuis la veille de collège dans la salle solitaire, jusqu'au jour où il s'asseoit sur la pierre de notre tombe ? — Eh ! qui sait à combien de nous il apparut aussi PAR UNE TRISTE NUiT , — comMcn , mon Dieu! furent surpris par cette ombre fraternelle dans l'attitude cruelle que nous peint de Musset :

Je regardais une place chérie,

Tiède encor d'un baiser hrûlant; El je songeais comme la femme oublie, Et je sentais un lambeau de ma vie Qui se déchirait lentement.

Arrêtons-nous. — C'est assez d'effleurer cette ISuit qui restera comme un des premiers chefs-d'œuvre de la poésie. ~ Elle ne s'analyse pas, — elle se lit, — et encore ne doit-elle se hre que face à face avec le fantôme de la Solitude.

Une légende de la Vendée raconte que , par les nuits claires, on voit flotter sur la terrasse d'un vieux château une ombre blanche de jeune fille , morte d'amour, du temps de très-hauts et très-puissants seigneurs^ ducs de la Trémoille, princes de Talmont. — Elle porte la mante du moyen âge, et on la nomme la da-\ moiselle au blanc mantel. Nous avons toujours songé à

— 39 — ' cette légende, — qu'on nous ie pardonne, elle e^t de notre pays, — en voyant la Muse de la Nuit cVAoïit descendre de son ciel étoile pour chanter et pleurer sur les ruines de l'amour du poëte. — Ecoutez : — n'est-ce pas elle , la vierge abandonnée , qui ne se lasse point de revenir ?

Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé. Hélas ! depuis longtemps sa demeure est déserle ; Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant. Seule, je viens encor, de mon voile couverte, Poser mon front brûlant sur sa porte entr'ouverte...

IVIais elle trouve son poëte se rattachant au rameau de l'espérance. — Il a, de son regard mélancolique, embrassé la nature, — cette grande consolatrice; — il y a supris la vie auprès de la mort ; — il a vu qu'une fleur flétrie n'empêchait pas le bourgeon de verdir à côté d'elle ; — il a compris , enfin , qu'aux plus vives douleurs il est un baume céleste :

Quand j'ai traversé la vallée, Un oiseau chantait sur son nid.

Ses petits, sa chère couvée.

Venaient de mourir dans la nuit.

Cependant il chantait l'aurore ; 0 ma muse, ne pleurez pas :

A qui perd tout Dieu reste encore, Dieu là-haut; l'espoir ici-bas.

Quand ou a lu ces vers ou n'a aux lèvres et au bout de la plume que l'exclamation de Charles X à Victor Hugo :

— 0 poëte !

L'ombre de la Nuit d'Octobre est le dernier linceul jeté sur l'amour d'Alfred de Musset. — Après avoir maudit, il veut oublier; — et en oubliant, il veut pardonner.

Pardonnons-nous; je romps le charme Qui nous unissait devant Dieu.

Avec une dernière larme Reçois un dernier adieu.

Hélas ! lorsqu'on pleure , l'adieu n'est pas éternel , — et l'oubli encore moins : la suite ne l'a que trop prouvé.

Les voilà ces Nuits que nous regardons comme les plus pénétrantes inspirations de de Musset, — comme celles où le poëte a donné tout entière la note de son génie et de son cœur. — A propos des Nuits , on a prononcé et on prononce encore le nom de Chénier ; quelques vers de la première surtout en ont éveillé le souvenir. —Nul n'a plus que nous une juste admiration pour Chénier, — quoiqu'on ait parfois le tort de faire de lui un poëte d'haleine quand il n'était encore qu'un grand poëte par fragments; — mais nous ne consentirons pas à' ce que, pour huit vers descriptifs à la manière du regrettable guillotiné, l'on semble donner un maître à de Musset, là où il n'est gouverné que par un sentiment intime,

qui jamais ne fut aussi intimement traduit La corde

de cette lyre, — puisque lyre il y a , — n'était certes pas neuve : Lamartine en avait tiré nombre de sons vagues comme les accords d'un luth éolien ; — Victor Hugo l'avait usée sous ses doigts; — Alfred de Musset seul la rendit profondément et universellement humaine dans ses vibrations.

La lettre à M. de Lamartine, — par la pensée, sinon par la forme, — pourrait être comptée parmi les Nuits. — Ne sont-ce pas mêmes souvenirs, — mêmes regrets , — mêmes souffrances? — H y a phis : n'estce pas aussi l'histoire d'une nuit?

Le poète des Méditations resplendissait de toute la gloire qui, vingt ans auparavant, illuminait Byron. — De Musset voulut que l'amant d'Elvire entendît de lui un sanglot fraternel, — et il écrivit cette épître toute pleine des tendresses de son âme, — de son àme dont il crie cinq fois l'immortalité en répétant ce que )ui ont appris les anges de douleur.

M. de Lamartine a prétendu depuis que certaines circonstances, par lesquelles il était alors emporté tout entier, — cet homme a toujours été emporté par les circonstances ! — ne lui permirent pas de lire ces vers

dont il entendait vaguement parler. — Il les connut plus tard , — car on trouve sa réponse, datée de 18/i0, dans une édition luxueuse de ses poésies , dont une partie est enfermée dans ce titre : Méditations inédites. — Nous devons avouer que cette réponse est telle, qu'il serait à désirer que Lamartine eût imité Byron , qui , lui, ne i:épondit rien au jeune enthousiaste de la deuxième Méditation : — il est presque certain qu'il ne la lut même pas.

Bulle d'air coloré dans une bulle d'eau.

Voilà comment est défini par le poëte d'Elvirc, ce grand poëte d'amour qu'est Alfred de Musset.'— 11 n'a pas, du reste, été mieux compris dans les Entretiens du Lamartine d'aujourd'hui. — On a voulu voir la jalousie dans ces appréciations tout au moins légères ; — quant à nous', nous n'en croyons rien , — et la cause nous paraît plus simple de cette injustice d'un poëte qui est assez grand pour n'avoir pas le droit d'être jaloux. — Alfred de Musset était doué du génie le plus français de notre temps, et, ce génie-là, M. de Lamartine, qui ne l'a pas, n'en a jamais senti ni le charme , ni la puissance. — Il a craché tout son mépris sur Rabelais, ■=— il a souffleté La Fontaine, — il a traité le dernier en niais qui n'a même pas un talent de niais. Comment voulez-vous qu'il parle après cela du poëte et du conteur qui avait hérité de la grâce et de l'esprit de La Fontaine ? — Il ne lui appartenait pas plus de le juger qu'à sa statuette de plâtre à lui-même, — le successeur du poëte des Ntiits au fauteuil acadé-

mique , — M. Victor de Laprade. — La critique de l'un peut être une bulle d'eau colorée ; — la critique de l'autre n'est qu'une bulle d'air sans couleur : — toutes les deux crèvent d'elles-mêmes.

De Musset faillit à cette époque ressaisir la vie qui lui échappait : il se surprit à aimer encore, — et c'était d'un autre amour, — du seul vrai peut-être qu'il ait connu. — Il s'éprit de la Malibran , et l'adorable comédienne nous aurait sans doute sauvé le poëte que nous allions perdre , si la mort n'avait pas été prête à nous la ravir elle-même. — Oui, de Musset avait un soir suspendu son âme aux lèvres de cette inspirée, — et la lui aurait laissée sans le cruel lendemain. — Nous le dirions encore, n'aurions-nous pour preuve que ses cris sur le cercueil déjà fermé.

0 Ninette! où ?ont-ils, belle muse adorée,

Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,

Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée,

Gomme un parfum léger sur l'aubépine en fleur ?

Où vibre maintenant cette voix éploréc,

Cette harpe vivante attachée à ton cœur ?

Il y a là , et dans beaucoup d'autres vers que nous pourrions citer, — moins que des vers mêmes, de simples exclamations, — plus que l'admiration et le regret de la grande artiste ; -~et ceux qui ont gémi sur la perte d'un rêve bien-aimé, à peine commencé, — ne se tromperont pas à cet accent. — Mais ne nous dit-il pas lui-même ce qu'il pleurait!

C'est (ou (\mc, NinoUc, cl sr. grandeur naïve, C'est cette voix du cœur (jin seule au cccj.r arrive, Que nul autre après loi ne nous i-cndra jamais.

Et son cœur, à lui, déborde ainsi jusqu'à la fin , — jusqu'à la dernière strophe, où le poëte, en même temps que l'homme, jette son dernier cri :

Et puisque lot ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin.

Comme à tout esprit capable, malgré ses trébuchernents, de monter parfois au-dessus de la vie, la douleur de ce qu'il connaissait trop, donna des ailes à de Musset pour s'élever vers le grand Inconnu, — et l'incrédule d\in monde trop vieux , poussant du pied toutes les chimères de la philosophie comme des herbes arrachées et flétries, — chanta la prière de VEspoir en Dieu. Elle serait à citer tout entière, — une citation est la meilleure critique des poètes ; — qu'il nous soit permis, du moins, d'en rappeler les derni^^rs vers.

Et dans cet liosanna suprême, Tu verras, au bruit de nos chant", S'enfuir le doute et le blasphème, Tandis que la mort elle-même Y joindra ses derniers accents.

Après V Espoir en Dieu , le de Musset de long souffle expire. — Nous aurons à peine le temps de surprendre souvent une larme, — tant elle coulera vite, -^ mais ce seront encore les yeux d'un grand poète qui l'auront pleuré.

Nous allons avoir tôt achevé cette élude : le poète n'a plus longtemps à vivre, et, quant à l'homme , son existence sera presque vide désormais. Ah ! c'est qu'il a tant changé le charmant Alfred de Musset que la valse emporteit à l'Arsenal, tandis qu'il emportait lui-même dans ses bras une valseuse jalouse de fixer, avec l'épingle d'or de la coquetterie, ce beau papillon de vingt ans aux dentelles de sa robe ! — Plus d'Andalouse ! plus de marquise ! plus de comtesse Juana ! Il verse le rhum dans la bière au café d'Orsay pour chasser, par les rêves de l'ivresse , le rêve du souvenir,

— chauve-souris qui voletera toujours dans l'ombre de sa vie. Au lieu de la Julie d'autrefois, il suit la Julie du carrefour, — au lieu même de la Marion de RoUa, les

Marions vieillies, fanées, fardées, décrépites, crépies, teintes et éteintes. — L'ennui est son entremetteur.

— Un ami du poète, venant le visiter un soir d'hiver, le trouve en robe de chambre et en pantouffles. — Un

grand feu flambe dans la cheminée, et tout auprès une table de travail, chargée de livres et de papiers, a été disposée. — De Musset quitte son fauteuil et dénoue les cordons de sa robe de chambre.

— "J'allais sortir, dit-il, quoique rentré à peine. — Je m'étais promis une soirée et même une nuit entière de rêverie et de poésie; — eh bien, le courage me manque : je bâille à bras tendus.

— Pourquoi sortir, demande l'ami, quand on est si bien installé ?

— Bah ! mon cher, je vous le dis, je m'ennuie, et la poésie alors ne vaut pas les filles.

Alfred de Musset va bientôt passer le Pont-Royal et s'empoisonner d'absinthe à la Régence; puis, un soir, il entrera dans un bouge , et , au milieu d'une folie muette, impassible, il incendiera pour la première fois les rideaux de mousseline. — Oui, on a de la peine à tout confesser, et les froides orgies, el les rages de libertin, et les cannes brisées sur les épaules de femmes ; mais tout cela n'était que l'homme factice, tout cela on le lui pardonne (les poètes surtout qui le comprennent), car il y avait un autre homme plus vrai, plus délicat, plus sensible et digne d'être aimé.

Qui de nous ne se rappelle les beaux vers du Souvenir ? Nous pouvons en parler dès cette heure : il est maintenant inutile de suivre le poète pas à pas. Qui de nous aussi n'a senti qu'il y avait là un secret du cœur, secret qui en reste presque toujours un pour ceux qui croient être le plus sûrs de lui. Lélia n'est pas le sépulcre blanchi qui fait gémir le poète : elle ne

peut pas l'être. Voici ce que nous devons raconter, après certains témoignages recueillis, à l'honneur d'Alfred de Musset et pour la vérité.

De Musset avait passé deux ou trois ans de sa jeunesse, — quand il tentait des études de droit et de médecine qu'il n'eut pas le courage d'achever, — dans le quartier oi^i la jeunesse et les amours, à ce qu'il semble, fleurissaient encore aux fenêtres de la fue de la Harpe. Comme tout est mort depuis ! Là un de ses premiers caprices d'adolescent passionné s'abattit sur une grisette et l'emporta avec le premier souffle de l'été dans les bois d'Enghien ou de Montmorency. Puis, un jour, le caprice laissa tomber sa proie, ou peut-être cette proie lui échappa-t-elle.

Les années s'écoulèrent ; toute une vie avait englouti ce souvenir sous sa marée montante , où bien d'autres perles que celle-là avaient été ensevelies. Un soir, de Musset s'égare dans un salon de débauche. La fdlette d'autrefois y trône dans le satin rose, du rouge sur le visage, de la poudre sur les épaules. Il l'aperçoit, il la reconnaît, et.... on l'enlève, tombé évanoui sur le seuil de la porte.

C'est frémissant encore de cette impression qu'Alfred de Musset revit les bois où avait verdi un rameau de sa jeunesse, et il écrivit le Souvenir. Voilà comment s'expliquent deux ou trois strophes, parmi les dernières, que, faute de cette anecdote, on ne saurait trop comprendre. C'est donc pour une amourette de dix-huit ans, pour une grisette devenue infâme et inhme courtisane, que le poète a trouvé ces accents de mélancolie

pénétrante, ces cris de regi'ct d'une âme blessée qui a en soi sa consolation suprême.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il restera du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils «yisevelissent.

Je me dis seulement : « A celle heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, — j'aimais, — elle était belle : J'enfouis ce trésor dans mon àme immortelle, Et je remporte à Dieu!

Il y a dans ces plaintes, dans cette tendresse infmic, de quoi faire oublier les fautes d'un homme plus coupable qu'Alfred de Musset, et, disons-le, nous comprenons, après cela, le mot d'un enthousiaste : « 11 était né pour porter, comme saint Jean, la tète du Christ sur sa poitrine, et ce n'est pas lui qui fit défaut, c'est la tète du Christ qui lui manqua. »

Qu'on ne crie point au paradoxe ; il n'y a même pas h s'étonner. Si la tète du Christ lui manque, son front, conmie celui du Fils de Dieu, porte la couronne d'épi-

ncs, et il a au cœur la pointe de lance. Les goaUes de sang roulent sui" son sein et tombent brûlantes dans ses strophes de mélancolie et de désespoir. A force d'aimer et de souffrir, il nous fait jaloux de souffrir et d'aimer, et cela dans des vers égarés et souvent inconnus :

Adieu ! je crois qu'en celle vie Je ne le reverrai jamais.

Dieu passe, il t'appelle et m'oublie ; En le perdant je sens que je t'aimais.

Non, de Musset n'est pas, comme l'a écrit M. de Lamartine, le poëte de la jeunesse folle, de la jeunesse dorée. Cette jeunesse-là, nous l'avons traversée, il est vrai, en chantant VAndalouse, naïfs chérubins que nous étions minaudant la romance à Madame; mais le véritable, le grand poêle, il ne nous a été révélé que plus tard ; nous ne l'avons vu qu'au soleil couchant de l'espérance , après nos vingt ans enfuis avec l'hirondelle de l'illusion; nous ne l'avons aimé, comme il aimait don Juan, comme le vieux Blonclel aimait son pauvre roi, que lorsque la « flèche empennée » qui l'avait percé nous a aussi atteints. Alors seulement nous avons découvert les trésors de cet écrin de la souffrance, versé le même sang et pleuré les mêmes larmes. Hélas ! il faut ajouter qu'ils ont vécu vite, trop vite, ceux qui ont senti bientôt un écho dans leur cœur pour certahis vers du désespéré, et des plus beaux, qui nous rappellent une curieuse anecdote.

De Musset, depuis le collège, vivait intimement avec Alfred Tatet, un spirituel dandy, qui ne se contentait pas d'être riche et fou et se montra ami dévoué et valeureux. Lepoëte avait dans l'hôtel du célèbre extrava» gant, quoiqu'il ne l'habitât pas , une chambre toujours prête à le recevoir, et il profitait parfois de cette charmante hospitalité.

— Que tout papier, avait dit M. Tatet à son domestique , que tout papier, même en morceaux , trouvé dans la chambre de M. de Musset, me soit aussitôt remis à moi-même.

Un soir donc, de Musset, ivre d'absinthe, et peut-être de libertinage, s'installait devant la table où une plume l'attendait. Le lendemain, on apportait à l'ami du poëte un papier froissé dans la main, écrasé sous le pied, ramassé sur le parquet, et savez-vous ce qu'il put lire ?

J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis, et ma gaîté.

J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie.

Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle ; il faut qu'on lui réponde. Le seul bien qui me reste au monde • Est d'avoir quelquefois pleuré.

Voilà donc la fin du poëte ! Et celui-là, soyez-en sûrs, il ne vous trompe pas ; il n'écrit que dans les fièvres de l'esprit et du cœur, lorsque sa têle brûle soLis la langue de feu de l'inspiration.

Nous n'avons pas fait remarquer encore cette grande qualité d'Alfred de Musset ; il ne cliante que lorsque vibre malgré tout la harpe vivante qu'il a, lui aussi, attachée à son cœur. Il est bien le poëte de Après une lecture; il s'y est peint en pied.

Plus fou qu'Ophélia de romarin coiffée.

Lui, il est coiffé de myrte, — et c'est ce qui double sa folie. Il a entendu toutes les voix mystérieuses de la Nuit, — il a vu

. . . . dans l'aurore empourprée, Flotter, les bras ouverts, une ombre idolâtrée.

et c'est alors qu'il a écrit d'une plume brûlante, qui étincelle, — même trempée dans les larmes. — 11 ne « ravaudait » ni les « oripeaux » du sentiment, ni ceux de la rhétorique, et voilà peut-être comment il ne traîna pas, — le maladroit ! -- jusqu'au Père-Lachaise « tous les sots d'ici-bas. »

11 ne les traîna guère non plus pendant sa vie. Alfred de Musset demeura même longtemps le poëte des boudoirs aristocratiques de la littérature et de la poésie : rien de plus. — La foule, qui avait la bouche pleine de

deux ou trois noms, ne prononçciit pas le sien (l). Il fallut qu'une comédienne en train d'exploiter les admirations de Saint-Pétersbourg eut la fantaisie de jouer une comédie en prose {le Caprice) de l'auteur des Niiits^ et la fit, à son retour, entrer triomphante au Théàlre-Français, pour que de Musset naquît à la renommée. Une partie de l'Académie elle-même ignorait qu'il existât, et, grâce peut-être à la seule madame Allan, il n'a pas été abandonné au quarante et unième fauteuil des gloires posthumes (2). Lui qui disait bien haut : (( Un poëte ne doit écrire en prose que par besoin d'argent, » c'est k la prose qu'il dut d'abord toute réputation et tout honneur.

Alfred de Musset, trop peu d'années avant sa mort,

(1) L'impopularité est presque toujours uîie preuve de talent élevé. La populai'ité, — horrible mort! — ne nioute pas plus liant que le ruisseau de la l'ue, et quand elle nous prend, c'est que nous avons descendu vers elle. Dès lors, procès jugé.

[2] Quel éclat de rire pour ks moqueurs de bon goût, si de Musset était mort a la porte de l'Académie, quand M. de Laprade éiait prêt a entrer, et cela, dans la même moitié de siècle où M. Jules Sandeau s'asseoit dans un fauteuil dont Balzac n'a pas été jugé digne !

devint en effet académicien. Ce ne fut pas sans peine. L'Académie, toujours aveugle, comme la Fortune, lui avait deux fois préféré des gens que leur célébrité mo ■ mentanée ne nous a pas empêchés d'oublier. Il est vrai qu'elle avait peur de cet extravagant qui vivait, certains soirs, plus millionnairement que le baron de Rothschild, ayant une loge dans chaque théâtre, et y apparaissant en dandy avec des pointes de diamant au ruban rouge de sa boutonnière. — Enfin, il eut, pour la troisième fois, le courage des visites, et fut reçu au nombre de ceux qu'il avait parfois si cavalièrement cravachés. Qu'on ne lui reproche pas trop d'avoir mis un jour des gants jaunes ou blancs pour frapper à la porte de l'Académie : il s'en est bien vengé, et ce railleur, qui réclamait un verre d'absinthe pour remplacer le verre d'eau traditionnel, — à l'heure de sa réception, — les a teints, dans son discours même de la plus noire impertinence.

A cette époque, de Musset n'écrivait plus ; il affectait même le dégoût de la poésie.

— Dites-moi des vers, lui demandait Adolphe Dumas, un poète mort en poète lui aussi, il y a un mois à peine.

— Des vers! Pouah! fit de Musset. Est-ce que j'en fais!

Ses derniers sont datés de 1851. Jusqu'à cette triste année qui emporta le poète tout entier, et presque l'hommie, il eut encore l'aigrette de feu dans l'esprit et l'étoile allumée au front. Il conta comme La Font:iino, dans Sylvie et dans Simone; il trouva même un jour sous sa main «le fouet de la Satire» pour cingler dans

quelques pages énergiques ce siècle d'Arlequins. 11 blessa tout, voire

Le seigneur journalisme et ses pantalonnades.

Il n'épargna personne, pas même

Ces pauvres commères

Qui, par besoin d'amants, ou faute de maris, Font du moins leur besogne en pondant leurs écrits.

Puis il rêva, comme lui seul a rêvé, dans des fantaisies mélancoliquement gaies, comme le Mie Priegioni, — les Conseils à une Parisienne, — Sur trois marches de marbre rose, — et dans des strophes filtrées parle cœur, comme celles A mon frère revenant d'Italie.

Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé Sur le chemin, sous un pavé,

Au fond d'un verre?

Ou dans ce grand palais Nani, Dont tant de soleils ont jauni

La noble pierre ?

et dans des sonnets tristes et purs comme des fleurs d'immortelle. — Un, surtout, — semble le dernier regret,— le dernier aveu de cette âme prête à partir, — la dernière larme d'un amour impossible. — En avezvous oublié ces quelques vers ?

Quand la pudeur, la grâce, l'innocence Viendraient en toi me plaire et me charmer, Non, chère enfant, si belle d'ignorance, Je ne saurais, je n'oserais l'aimer.

Après cela, il finit, — comme tout finit en France, au dire de Beaumarchais, — par des chansons. — Il est vrai que, lui, il avait aussi commencé par là.

On a beaucoup parlé des dernières années d'Alfred de Musset. Elles sont déplorables, en effet, — et il savait bien lui-même qu'elles devaient être jugées ainsi, tout en replongeant chaque jour dans la même vie.

— Vous boitez, mon cher, — lui dit quelqu'un au bras duquel il s'était suspendu au sortir de la Régence.

— Non pas, — répondit-il avec un regard étonné et attristé qui semblait demander : 11 est donc vrai que je chancelle?

On a raconté que de Musset eut pour maîtresse à cette époque un bas-bleu qui n'a rien négligé pour devenir célèbre : il a même voulu se crotter aussi de scandale dans le misérable procès débattu sur la tombe du poëte. — Au reste, — cette Lélia en raccourci, jalouse de la grande Lélia, — s'est montrée pour lui pleine d'indulgence et de tendresse : elle a même fait mystère, si nous sommes bien instruit, — de certain trait qui n'est plus un secret.

Alfred de Musset se trouvait un jour chez la Corinne de l'Académie française, lorsque sa fille toute jeune encore entra dans l'appartement. De Musset la rcgaida, et ce libertin devenu monosyllabique murmurait, en souriant d'un sourire de satyre et de cynique :

— Louis XV î Louis XVI

La mère s'indigna, — et il fut, dit-on, vivement congédié.

Eh bien, le poëte qu'était cet homme n'était pas étiolé, malgré tout. — Sa dernière chanson a le parfum des fleurs les plus vivaces et les plus pures. — Nous la savons tous, nous devons tous l'apprendre.

Adieu, Suzon, ma rose blonde, Qui m'as aimé pendant huit jours.

Les plus courts plaisirs de ce monde Souvent font les meilleurs amours.

Ce sont les premiers vers; toutes nos citations seront achevées avec ceux qui la unissent (1) :

Que notre amour, si tu m'oublies, Suzon, dure encore un moment; Comme un bouquet de fleurs pâlies, Cache-le dans ton sein charmant.

Adieu I le bonheur reste au gîte.

Le souvenir part avec moi :

Je l'emporterai, ma petite,

Bien loin, bien vite.

Toujours à toi.

La santé de cet innocent libertin était perdue. L'r.bsinlhe. surtout l'avait rongé, — brûlé, — calciné. —

(I) Tontes nos citiilioiis soront achevées, quoi ;ii'il existe ud volume iiititr.lé : Œuvres pofilltam fi d'Alfred de Musset. 11 est

• Seule, pourtant, dans ces jours d'épuisement, elle lui prêtait quelque force encore ; — et, — comme faisait la Malibran pour elle-même, — il regardait Alfred de Musset mourir.

Hélas ! c'est par une nuit de mai qu'il eut son agonie, le poëte de la Nuit de mai. Elle commença à l'heure même où la rose

Se referme jalouse

Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mouranl.

Mais est-ce bien agonie qu'il faut dire? Jamais vie ne s'éteignit plus semblablement à la lampe dont l!huile est épuisée. — Ses yeux se fermèrent lentement, — lentement s'évapora son àme. C'est la vraie mort des poètes : leur existence s'évanouit comme un rêve. — Son dernier regard put voir les « légères hirondelles » du ciel de Roîla couper de leurs ailes les lueurs de l'aurore ; — sa dernière pensée fut sans doute de s'envoler avec elles dans «c ce beau ciel si pur ; » — son dernier souffle eut la douceur des souffles du printemps.

Il n'était plus, et ses amis eux-mêmes ignoraient qu'il expirât, — et quoiqu'ils s'attendissent à sa mort, ils n'y voulaient pas croire. — On a tant de peine à s'imaginer que la beauté, — la grâce, — l'esprit et la

nialhciiroux, quand on meurt avec quelque gloire, do laisser rprcs soi des niarcliiinds qui pilleront les vieilleiies d'un portefeuille et traliqueront de la gloire et de la mort.

folie, — tout ce qu'on a aimé, — tout ce dont on a souri, —tout ce dont on s'est enivré, —- souvent malgré soi, —s'est anéanti sans bruit, — sans secousses, — sans plaintes! — Il n'était plus, — et les enthousiastes de son charmant génie le cherchaient encore. — Au reste, ce silence autour du cercueil qu'on lui clouait» ill'avait demandé lui-même, et, certes, il fut bien gardé.

Le surlendemain, au matin, un corbillard modeste sortait de la rue Monthabor, et ses chevaux noirs le traînaient de leur pas funèbre à l'égUse Saint-Roch. — Quelques hommes formaient le deuil, — et la foule passait indifférente devant ce pauvre enterrement. — Où étais-tu, jeunesse ridicule, qui t'es culbutée depuis sur le corbillard de faux poètes ensevelis à grands frais? — Mais où étaient aussi ceux dont les voitures de princes auraient accompagné le deuil? — Il est donc vrai que la bizarrerie du destin nous suit jusqu'au cimetière?

Le soleil, du moins, fit fête au trépassé, — et ce fut dans tout le rayonnement d'un jour de printemps qu'on prit la route du Père-Lachaise. — Là, on traita Alfred de Musset, au nom de l'Académie, de Chérubin et d'enfant gâté, sur le bord de sa fosse : ce fut son oraison funèbre. — On jeta trois pelletées de terre sur le cercueil, et tout fut fini.

Mais le poète survivait, — ou plutôt il commença vraiment à vivre. —On le lut et on le relut, -^ et l'on s'aperçut alors qu'on venait de perdre le poète français de notre temps.

Et maintenant, nous qui devons donner le mot d'or-

dre aux générations qui grandissent, — disons-leur bien, — quelque révolution littéraire qui puisse s'accomplir,— de saluer cette gloire tardive. — Elles le feront : nous l'espérons pour elles, — et si, par hasard, cette étude tombe entre leurs mains, elles comprendront peut-être, en même temps que le grand poète, — le don Juan d'idéal peint par lui-même, — l'homme, victime des réalités humaines, — qui aurait pu, à son dernier jour, soupirer le mot de Desdémone : « Tuer pour trop aimer I »

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