Alfred de Vigny
Alfred deVigny est peut-être, dansle grand triumvirat romantique, celui qui représente le plus purement le romantisme : il est romantique de race et non d'influence, et c'est lui qui, à l'orchestre, donne le ton à Hugo.
Romantique de race î Le romantisme fut, en effet, un état physiologique, une sorte de neurasthénie de la sensibilité ébranlée par la Terreur. Vigny fut un des plus sincères et des plus curieux malades de cette maladie du siècle, et son œuvre, une hautaine et impuissante réaction contre cette faiblesse. On sait maintenant que les romantiques furent des vaincus qui exaltèrent leur défaite. Vigny, lui, transmua cette défaillance en une sorte de scepticisme encore ému et inquiet : la Bible ne fut pas seulement pour lui, en effet, comme pour Hugo, un dictionnaire d'images ; il venait brouter là, aux étapes de la vie, l'herbe amère du sacrifice. Chez lui, le janséniste, de vieille souche, a résisté à toutes les cultures, et, ce paganisme qui l'a tant troublé
philosophiquement (on en perçoit la hantise déjà nietzschéenne clans Daphnr), et même poétiquement à travers Chénier, il n'a, malgré tout, réjiissi qu'à le janséniser. Derrière foutes les négations hautaines de Vigny, il y a le Dieu à'Athalie.
On n'a pas assez dit combien l'œuvre de Vigny était racinienne dans sa forme et dans sa pensée : c'est le même art et c'est le même cruel mysticisme, dont la source vient directement de Port-Royal. C'est par Vigny que se continue cette tradition littéraire. A côté de lui, Hugo apparaît comme un parvenu qui s'est trouvé une généalogie littéraire dans Chateaubriand.
Dans Moïse, dans Eloa et jusque dans les Destinées, on trouverait des vers d'une facture purement racinienne; si bien que cette rév'olution poétique dont Vigny fut un des initiateurs est la vraie et directe continuation du classicisme.
C'est dans le Journal d'un Poète que Vigny nous a laissé la confession de sa vie et l'expression de sa philosophie. Car, aventure presque unique, ce poète est un penseur, et ses poèmes satisfont davantage notre intelligence que notre sensibilité. Dans chacune de ses poésies, une idée est enfermée, comme une goutte de sang dans une pierre transparente. A ce point de vue, Vigny est le premier des symbolistes et les poètes de cette école l!ont toujours reconnu comme leur maître. Ce poète
est un philosophe ! il est même plus philosophe que poète : la gloire, il a cru longtemps en elle, a-t-il écrit, mais « réfléchissant (jue l'auteur du Laocoon est inconnu, j'ai vu la vanité ».
« Il y a, d'ailleurs, en moi, ajoute-t-il, quelque chose de plus puissant pour me faire écrire, le bonheur de l'inspiration, délire qui surpasse de beaucoup le délire physique correspondant qui nous enivre dans les bras d'une femme. La volupté de l'âme est plus long-ue... L'extase morale est supérieure à l'extase physique. »
Ce que Vigny appelle ici le bonheur de l'inspiration serait plutôt le plaisir de la pensée. L'art pour Vigny était le moyen de fixer ses idées le plus exactement possible, sans les noyer dans un océan d'images selon la méthode de Victor Hugo. II a écrit que le silence était la poésie même pour lui : « Eh quoi ! ma pensée n'est-elle pas assez belle par ellemême pour se passer du secours des mots et de l'harmonie des sons! » C'est exagéré, puisqu'il n'y a pas de pensée sans les mots, mais il y a une sorte de dépit dans cette comparaison de sa pensée nette, d'une ligne pure et logique, et de la difficulté de la dessiner avec des mots. Il faut dire que Vigny vit dans l'abstrait, et que beaucoup de ses pensées ne découvrirent jamais leur voile, même pour lui.
Délire ! extase I je crois bien qu'aucun démon secret ne le poussa à faire des vers. La poésie était
seulement pour lui un art plus parfait, plus difficile. Son honnêteté intellectuelle lui reprochait même le mensonge de la rime qui fait dévier la pensée : « Lorsqu'on fait des vers en reg'ardant une pendule, on a honte du temps que l'on perd à chercher une rime qui ait la bonté de ne pas trop nuire à l'idée. » Serait-ce un blasphème d'insinuer que les poèmes philosophiques de Vigny auraient pu, auraient dû peut-être, être écrits en prose? Vigny n'est pas un poète, au sens spontané du mot; le vers ne s'impose pas à sa pensée; il le lui impose. Baudelaire, qui descend de Vigny, littérairement, sera, lui aussi, un poète philosophe qui imposera le vers et le rythme à sa pensée.
On trouvera dans ce volume l'essentiel de l'œuvre de Vigny ; presque tous ses poèmes, car ce grand poète a écrit peu de vers ; — les épisodes les plus célèbres de ses trop longs romans, Cinq- Mars et Stello, et un fragment de Daphné, ouvrage auquel il pensa et travailla longtemps, mais qui n'est pas au point : — les pages les plus caractéristiques et vraiment d'une gravité très belle de Grandeur et Servitude militaires ; — une comédie psychologique qui précéda et inspira le théâtre de Musset : Quitte pour la peur, théâtre de bon ton où l'on est un peu surpris d'entendre parler d'une façon si pure et si nuancée^ aujourd'hui où les pièces de théâtre semblent écrites par des domesti-
ques qui ont écoulé aux portes du salon ; — les dernières scènes de Chatterton, dont Vig-ny a voulu faire le symbole du poète maudit et de lui-même : sa conception subsiste encore.
Les lettres à Marie Dorval nous diront encore la qualité de sa passion et nous révéleront le Vigny secret d'une tendresse si profonde et si sincère. Il était de ces hommes hautains et orgueilleux qui ne croient pas s'humilier en agenouillant leur orgueil aux pieds d'une femme. Mais son adoration se fit tyrannique, obsédante, et lassa l'idole. Il est trop facile de reprocher à Marie Dorval de n'avoir pas su préserver le cœur de Vigny du désespoir : il fut lui-même son propre bourreau. Son intelligence avait bien compris qu' « on ne peut répandre son âme dans une autre âme que jusqu'à une certaine hauteur »,mais sa sensibilité s'obstinait à vouloir envahir et submerger cette âme. Vigny se retrouva seul avec sa tristesse, mais son orgueil blessé se releva et il prit désormais l'attitude de son Moïse, isolé dans sa propre grandeur, génie qui ne peut communier avec les mortels :
Seigneur, vous m'avez fait puissaut et solitaire ! Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Il s'endormit du sommeil de la mort, sans espoir et sans désespoir, assuré que son œuvre était bon. De petits esprits, qui veulent tout ramener dans leur cercle étroit, ont parlé de la conversion de Vigny
rétrécissant ainsi à la fois son cerveau et sa philosophie. Nul, au contraire, n'eut plus nettemeni que lui la notion de l'identité de toutes les relig^ions, et s'il fat respectueux des rites et des g-estes de la religion de sa race, s'il fit en mourant le signe de la croix, il ne faut pas oublier qu'il a écrit, dans la maturité de sa pensée :
Gémir, pleurer, prier est également lâche.