‹ Alfred de VignyChapitre 33 sur 121 · LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL

Peu d'espérance doiuent auoir les pauures et menues gens au fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant trauaillé.

Philippe de Gomines.

Un soir, devant Pei'pig-naD, il se passa une chose inaccoutumée. Il était dix heures et tout dormait. Les opérations lentes et presque suspendues du sièg-e avaient engourdi le camp et la ville. Chez les Espag-nols, on s'occupait peu des Français, toutes les communications étant libres vers la Gatalog-ne, comme en temps de paix, et, dans l'armée française, tous les esprits étaient travaillés par cette secrète inquiétude qui annonce les g-rands événements. Cependant tout était calme en apparence ; on n'entendait que le bruit des pas mesurés des sentinelles. On ne voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumière rouge de la mèche toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout à coup les trompettes des mousquetaires, des chevau-légers et des gens d'armes sonnèrent presque en même temps le boute-selle et à cheval. Tous les factionnaires crièrent aux armes, et on vit les sergents de bataille, portant des flambeaux, aller de tente en tente, une longue pique à la main pour réveiller les soldats, les ranger en ligne et les compter. De longs pelotons marchaient dans un sombre silence, circulaient dans les rues du camp et venaient prendre leur place de bataille; on entendait le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des escadrons, annonçant que la cavalerie faisait les mômes dispositions. Après

ROMANS Il3

une demi -heure de mouvemeats, les bruits cessèrent, les flambeaux s'éteignirent et tout rentra dans le calme; seulement l'armée était debout.

Des flambeaux intérieurs faisaient briller comme une étoile l'une des dernières tentes du camp; on distinguait^ en approchant, cette petite pyramide blanche et transparente; sur sa toile se dessinaient deux ombres qui allaient et venaient. Dehors, plusieurs hommes à cheval attendaient; dedans étaient de Thou et Cinq-Mars.

A voir ainsi levé et armé à cette heure le pieux et sage de Thou, on l'aurait pris pour l'un des chefs de la révolte. Mais en examinant de plus près sa contenance sévère et ses regards mornes, on aurait compris bientôt quil la blâmait et s'y laissait conduire et compromettre par une solution extraordinaire qui l'aidait à surmonter l'horreur qu'il avait de l'entreprise en elle-même. Depuis le jour où Henri d'Effiat lui avait ouvert son cœur et confié tout son secret, il avait vu clairement que toute remontrance était inutile auprès d'un jeune homme aussi fortement résolu. Il avait même compris plus que M. de Cinq-Mars ne lui en avait dit, il avait vu dans l'union secrète de son ami avec la princesse Marie un de ces liens d'amour dont les fautes mystérieuses et fréquentes, les abandons voluptueux et involontaires ne peuvent être trop tôt épurés par les publiques bénédictions. Il avait compris ce supplice impossible à supporter plus longtemps d'un amant, maître adoré de cette jeune personne, et qui chaque jour était condamné à paraître devant elle en étranger et à recevoir les confidences politiques des mariages que l'on préparait pour elle. Le jour où il avait reçu son entière confession, il avait tout tenté pour empêcher Cinq-Mars d'aller dans ses projets jusqu'à l'alliance étrangère. Il avait évoqué les plus graves souvenirs et les meilleurs sentiments, sans autres résultats

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que de rendre plus rude vis-à-vis de lui la résolution invincible de son ami. Cinq-Mars, on s'en souvient, lui avait dit durement : Eh ! vous ai-je prié de prendre part â la conjuration ? et lui, il n'avait voulu promettre que de ne pas le dénoncer, et il. avait rassemblé toutes ses forces contre l'amitié pour dire : N'attendez rien de plus de ma part si vous signez ce traité. Cependant Cinq-Mars avait sig-né le traité^ et de Thou était encore là, près de lui.

L'habitude de discuter familièrement les projets de son ami les lui avait peut-être rendus moins odieux; son mépris pour les vices du Cardinal-Duc, son indignation de l'asservissement des Parlements, auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice ; les noms puissants et surtout les nobles caractères des personnag-cs qui dirig-eaient l'entreprise, tout avait contribué à adoucir sa première et douloureuse impression. Ayant une fois promis le secret à M. de Cinq-Mars, il se considérait comme pouvant accepter en détail toutes les confidences secondaires ; et, depuis l'événement fortuit qui l'avait compromis chez Marion de Lorme pai-mi les conjurés, il se regardait comme lié par l'honneur avec eux et eng-agé à un silence inviolable. Depuis ce temps il avait vu Monsieur, le duc de Bouillon et Fontrailles ; ils s'étaient accoutumés à parler devant lui sans crainte, et lui à les entendre sans colère. A présent les dang'ers de son ami l'entraînaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible. Il souffrait dans sa conscience; mais il suivait Cinq-Mars partout où il allait, sans vouloir,par délicatesse excessive, hasarder désormais une seule réflexion qui eût pu ressembler à une crainte personnelle. Il avait donné sa vie tacitement et eût jug-é indig-ne de tous deux de faire signe de la vouloir reprendre.

Le grand écuyer était couvert de sa cuirasse, armé,

et chaussé de larges bottes. Un énorme pistolet était posé sur sa table, entre deux flambeaux, avec sa mèche allumée ; une montre pesante dans sa boîte de cuivre devant le pistolet. De Thou, couvert d'un manteau noir, se tenait immobile, les bras croisés ; Cinq-Mars se promenait les mains derrière le dos, regardant de temps à autre Taiguille trop lente à son gré ; il entr'ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint :

« Je ne vois pas mon étoile en haut, dit-il, mais n'importe ! elle est là, dans mon cœur.

— Le temps est sombre, dit de Thou.

— Dites que le temps s'avance. Il marche, mon ami, il marche; encore vingt minutes, et tout sera fait.L'ai^mée attend le coup de pistolet pour commencer. »

De Thou tenait à la main un crucifix d'ivoire et portait ses regards tantôt sur la croix, tantôt au ciel.

« Voici l'heure, disait-il, d'accomplir le sacrifice ; je ne me repens pas, mais que la coupe du péché a d'amertume pour mes lèvres ! J'avais voué mes jours à l'innocence et aux travaux de l'esprit, et me voici prêt à commettre le crime et à saisir l'épée. »

Mais, prenant avec force la main do Cinq-Mars :

« C'est pour vous, c'est pour vous, ajouta-t-il avec l'élan d'un cœur aveuglément dévoué ; je m'applaudis de meserreurs si elles tournent à votre gloire, je ne vois que votre bonheur dans ma faute. Pardonnez- moi un moment dereto\ir vers les idées habituelles de toute ma vie. »

Cinq-Mars le regardait fixement, et une larme coulait lentement sur sa joue.

i< Vertueux ami, dit-il, puisse votre faute ne retomber que sur ma tète ! Mais espérons que Dieu, qui pardonne à ceux qui aiment, sera pour nous; car nous sommes criminels: moi par amour, et vous par amitié. »

Il6 ALFRED DE VIGNY

Mais tout à coup, regardant la montre, il prit le longpistolet dans ses mains et considéra la mèche fumante d'un air farouche. Ses long-s cheveux tombaient sur son visage comme la crinière d'un jeune lion.

« Ne te consume pas, s'écria-t-il, brûle lentement ! Tu vas allumer un incendie que toutes les vagues de l'Océan ne sauraient éteindre ; ta flamme va bientôt éclairer la moitié du monde, et il se peut qu'elle aille jusqu'au bois des trônes. Brûle lentement, flamme précieuse, les vents qui t'ag-iteront sont violents et redoutables : l'amour et la haine. Conserve-toi, ton explosion va retentir au loin et trouvera des échos dans la chaumière du pauvre et dans le palais du Roi. Brûle, brûle, flamme chétive, tu es pour moi le sceptre et la foudre. »

De Thou, tenant toujours la petite croix d'ivoire, disait à voix basse :

« Seigneur, pardonnez-nous le sang qui sera versé ; nous combattrons le méchant et l'impie ! »

Puis élevant la voix :

« Mon ami, la cause de la vertu triomphera, dit-il, elle triomphera seule. C'est Dieu qui a permis que le traité coupable ne nous parvînt pas : ce qui faisait le crime est anéanti sans doute ; nous combattrons sans l'étranger, et peut-être même ne combattrons-nous pas ; Dieu changera le cœur du Roi.

— Voicil'heure, voici l'heure ! dit Cinq-Mars, les jeux attachés sur la montre avec une sorte de rage joyeuse : encore quelques minutes, et les Cardinalistes du camp seront écrasés; nous marcherons sur Narbonne, il est là... Donnez ce pistolet. »

A ces mots, il ouvrit brusquement sa tente et prit la mèche du pistolet.

« Courrier de Paris I courrier de la cour ! » cria une voix au dehors.

Et un homme couvert de sueur, haletant de fatlçue, se jeta en bas de son cheval, entra et remit une petite lettre à Cinq-Mars.

« De la reine, monseig-neur », dit-il.

Cinq-Mars pâlit, et lut :

« Monsieur le marquis de Cino-Mars,

« Je vous fais cettte lettre pour vous conjurer et prier « de rendre à ses devoirs notre bien-aimée fille adoptive « et amie, la princesse Marie de Gonzag'ue, que votre « afFection détourne seule du royaume de Pologne à elle « offert. J'ai sondé son âme ; elle est bien jeune encore et « j'ai lieu de croire qu'elle accepterait la couronne « avec moins d'ejfforts et de doiilenr que vous ne le ». pensez peut-être.

« C'est pour elle que vous avez entrepris une guerre « qui va mettre à feu et à sano- mon beau et cher pays « de, France; je vous conjure et supplie d'agfir en gen- « tilhomme,et de délier noblement la duchesse de Mantoue (( des promesses qu'elle aura pu vous faire. Rendez ainsi « le repos à son âme et la paix à notre cher pays.

(1 La Reine, qui se jette à vos pieds, s'il le faut.

(t Anne. »

Cinq-Mars remit avec calme le pistolet sur la table ; son premier mouvement avait fait tourner le canon contre lui-même. Cependant il le remit et, saisissant vite un crayon, écrivit sur le revers de la même lettre :

« Madame,

« Marie de Gonzag"ue étant ma femme ne peut être « reine de Pologne qu'après ma mort ; je meurs.

« Cino-Mars. »

Et comme s'il n'eût pas voulu se donner un instant

Il8 ALFRED DE VIGNIT

de réflexion, la mettant de force dans la main du courrier :

(( A cheval ! à cheval ! lui dit-il d'un ton furieux : si tu demeures un instant de plus, tu es mort. »

Il le vit partir et rentra.

Seul avec son ami, il resta un instant debout, mais pâle, l'œil fixe et regardant la terre comme un insensé. Il se sentît chanceler.

« De Thou ! s'écria-il.

— Que voulez -vous, ami, cher ami ? Je suis pi^ès de vous. Vous venez d'être grand, bien grand ! sublime !

^ De Thou ! » cria-t-il encore d'une voix étouffée.

Et il tomba la face contre terre, comme tombe un arbre déraciné.

Les vastes tempêtes prennent différents aspects selon les climats où elles passent ; celles qui avaient une étendue terrible dans le pays du Nord se rassemblent, diton, en un seul nua^^esous la zone torride, d'autant plus redoutables qu'elles laissent à l'horizon toute sa pureté et que les vagues en fureur réfléchissent encore l'azur du ciel en se teignant du sang de l'homme. Il en est de même des grandes passions : elles prennent d'étranges aspects, selon nos caractères; mais qu'elles sont terribles dans les cœurs vigoureux qui ont conservé leur force sous le voile des forâmes sociales ! Quand la jeunesse et le désespoir viennent à se réunir, on ne peut dire à quelles fureurs ils se porteront, ou quelle sera leur résignation subite ; on ne sait si le volcan va faire éclater la montagne, ou s'il s'éteindra tout à coup dans ses entrailles.

De Thou épouvanté releva son ami ; le sang ruisselait par ses narines et ses oreilles ; il l'aurait cru mort si des torrents de larmes n'eussent coulé de ses yeux ; c'était le seul signe de sa vie : mais tout à coup il rouvrit

ses paupières, reaj-arda autour de lui et, avec une force de tête extraordinaire, reprit toutes ses pensées et la puissance de sa volonté.

« Je suis en présence des hommes, dit-il, il faut en finir avec eux. Mon ami, il est onze heures et demie ; l'heure du signal est passé ; donnez pour moi l'ordre de rentrer dans les quartiers ; c'était une fausse alerte que j'expliquerai ce soir même. »

De Thou avait déjà senti toute l'importance de cet ordre : il sortit et revint sur-le-chnmp ; il retrouva Cinq-Mars assis, calme et cherchant à taire disparaître le sang de son visage.

« De Thou, dit-il en le regardant fixement, retirezvous, vous me gênez.

— Je ne vous quitte pas, répondit celui-ci.

— Fuyez, vous dis-je, les Pyrénées ne sont pas loin. Je ne sais plus parler longtemps, même pour vous ; mais, si vous restez avec moi^ vous mourrez, je vous en avertis.

— Je reste, dit encore de Thou.

— Due Dieu vous préserve donc ! reprit Cinq-Mars, car je n'y pourrai rien, ce moment passé. Je vous laisse ici. Appelez Fontrailles et tous les conjurés, distribuezleur ces passeports, qu'ils s'enfuient sur-le-champ ; dites-leur que tout est manqué et que je les remercie. Pour vous, encore une fois, partez avec eux, je vous le demande ; mais quoi que vous fassiez, sur votre vie, ne me suivez pas. Je vous jure de ne point me frapper moimême. »

A ces mots, serrant la main de son ami sans le regarder, il s'élança brusquement hors de sa tente.

Cependant, à quelques lieues delà, se tenaient d'autres discours. A Narbonne, dans le même cabinet où nous vîmes autrefois Richelieu régler avec Joseph les inté-

rets de l'État, étaient encore assis ces deux hommes, à peu près les mêmes; le ministre, cependant fort vieilli par trois ans de souffrances, et le capucin aussi effrayé du résultat de ses voyag-es que son maître était tranquille.

Le Cardinal, assis dans sa chaise longue et les jambes liées et entourées d'étoffes chaudes et fourrées, tenait sur ses g-enoux trois jeunes chats qui se roulaient et se culbutaient sur sa roberoug-e ; de temps en temps, il en prenait un et le plaçait sur les autres pour perpétuer leurs jeux ; il riait en les regardant ; sur ses pieds était couchée leur mère, comme un énorme manchon et une fourrure vivante.

Joseph, assis près de lui, renouvelait le récit de tout ce qu'il avait entendu dans le confessionnal ; pâlissant encore du dang-er qu'il avait couru d'être découvert ou tué par Jacques, il finit par ces paroles :

« Enfin, monseigneur, je ne puis m'empêcher d'être troublé jusqu'au fond du cœur lorsque je me rappelle les périls qui menaçaient et menacent encore Votre Eminence. Des spadassins s'offraient pour vous poignarder ; je vois en France toute la cour soulevée contre vous, la moitié de l'armée et deux provinces ; à l'étranger, l'Espagne et l'Autriche prêtes à fournir des troupes ; partout des pièges ou des combats, des poignards ou des canons ! . , . »

Le Cardinal bâilla trois fois sans cesser son jeu et dit :

« C'est un bien joli animal qu'un chat ! c'est un tigre de salon : quelle souplesse ! quelle finesse extraordinaire ! Voyez ce petit jaune qui fait semblant de dormir pour que l'autre rayé ne prenne pas garde à lui, et tombe sur son frère ; et celui-là, comme il le déchire ! voyez comme il lui enfonce ses griffes dans le côté ! Il le tuerait.

je crois, il le mangerait, s'il était plus fort ! C'est trèsplaisant ! Quels jolis animaux ! »

Il toussa, éternua assez long-temps, puis reprit :

« Messire Joseph, je vous ai fait dire de ne me parler d'affaires qu'après mon souper; j'ai faim maintenant, et ce n'est pas mon heure ; mon médecin Chicot m'a recommandé la régularité, et j'ai ma dcyaleur au côté. Voici qu'elle sera ma soirée, ajouta-il en regardant l'horloge : à neuf heures, nous réglerons les affaires de M. le Grand ; à dix je me ferai porter autour du jardin pour prendre l'air au clair de lune ; ensuite je dormirai une heure ou deux ; à minuit le Roi viendra, et à quatre heuresvous pourrez repasser pour prendre les divers ordres d'arrestations, condamnations ou autres que j'aurai à vous donner pour les provinces, Paris ou les armées de Sa Majesté. »

Richelieu dit tout ceci avec le même son de voix et une prononciation uniforme, altérée seulement par l'affaiblissement de sa poitrine et la perte de plusieurs dents.

Il était sept heures du soir ; le capucin se retira. Le Cardinal soupaavec la plus grande tranquillité et, quand l'horloge frappa huit heures et demie, il fit appeler Joseph et lui dit, lorsqu'il fut assis près de la table :

« Voilà donc tout ce qu'ils ont pu faire contre moi pendant deux années ! Ce sont de pauvres gens, en vérité ! Le duc de Rouillon même, que je croyais assez capable, se perd tout à fait dans mon esprit par ce trait; je lai suivi des yeux et, je te le demande, a-t-il fait un pas digne d'un véritable homme d'Etat ? Le Roi, Monsieur, et tous les autres n'ont fait que se monter la tête ensemble contre moi et ne m'ont pas seulement enlevé un homme. Il n'y a que ce petit Cinq-Mars qui ait de la suite dans les idées ; tout ce qu'il a fait était

«conduit d'une manière surprenante : il faut lui rendre justice, il avait des dispositions ; j'en aurais fait mon élève sans la roideur de son caractère ; mais il m'a rompu en visière, j'en suis bien fâché pour lui. Je les ai tous laissés nag-er plus de deux ans en pleine eau ; à présent tirons le filet.

— Il en est temps, monseig-neur, dit Joseph, qui souvent frémissait involontairement en parlant. Savez-vous que de Perpignan à Narbonne le trajet est court ? savez-vous que, si vous avez ici une forte armée, vos troupes du camp sont faibles et incertaines ? que cette noblesse est furieuse, et que le Roi n'est pas sûr ? »

Le Cardinal reg-arda l'horloge.

« Il n'est encore que huit heures et demie, mons Joseph; je vous ai déjà dit que je ne m'occuperais de cette affaire qu'à neuf heures. En attendant, comme il faut que justice se fasse, vous allez écrire ce que j'ai à vous dicter, car j'ai la mémoire fort bonne. Il reste encore au monde, je le vois sur mes notes, quatre des jug-es d'Urbain Grandier ; c'était un homme d'un vrai g-énie que cet Urbain Grandier (ajouta-t-ilavec méchanceté ; Joseph mordit ses lèvres); tous ses autres jug"es sont morts misérablement; il reste Houmain, qui sera pendu comme contrebandier : nous pouvons le laisser tranquille ; mais voici cet horrible Lactance, qui vit en paix avec Barré et Mignon. Prenez une plume et écrivez à M. l'évêque de Poitiers :

« Monseigneur,

« Le bon plaisir de Sa Majesté est que les pères Barré « etMignon soient remplacés dans leurs cures et envoyés (f dans le plus court délai dans la ville de Lyon, ainsi « que le père Lactance, capucin^ pour y être traduits

« devant un tribunal spécial, comme prévenus de quel- « ques criminelles intentions envers l'Etat. »

Joseph écrivait aussi froidement qu'un Turc fait tomber une tête au geste de son maître.

Le Cardinal lui dit en sig-nant la lettre :

« Je vous ferai savoir comment je veux qu'ils disparaissent ; car il est important d'effacer toutes les traces de cet ancien pi^ocès. La Providence m'a bien servi en enlevant tous ces hommes; j'achève son ouvrage. Voici tout ce qu'en saura la postérité. »

Et il lut au capucin cette page de ses Mémoires où il raconte la possession et les sortilèges du magicien (i).

Pendant sa lente lecture, Joseph ne pouvait s'empêcher de regarder l'horloge.

« Il te tarde d'en venir à M. le Grand, dit enfin le Cardinal ; eh bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu :rois donc que je n'ai pas mes raisons pour être tran- :|uille ? Tu crois que j'ai laissé aller ces conspirateurs trop loin? Non. Voici de petits papiers qui te rassureraient >i tu les connaissais. D'abord, dans ce rouleau de bois ;reux est le traité avec l'Espagne, saisi à Oloron. Je mis très satisfait de Laubardemont : c'est un habile aomme ! »

Le feu d'une féroce jalousie brilla sous les épais sourjils de Joseph.

« Ah ! monseigneur, dit-il, ignore à quel homme il 'a arraché ; il est vrai qu'il l'a laissé mourir et, sous ;e rapport, on n'a pas à se plaindre ; mais enfin il était 'agent de la conjuration : c'était son fils.

— Dites-vous la vérité ? dit le Cardinal d'un air lévère ; oui, car vous n'oseriez pas mentir avec moi. !]omment l'avez-vous su ?

(i) Voyez les Mémoires de Richelieu, Collection des Mémoires. . XXVIir, p. 189.

I2q ALFRED DE VIGNY

^— Par des g'ens de sa suite, monseigneur ; voici leurs rapports, ils comparaîtront. »

Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta:

« Donc nous allons l'employer encore à jug-er nos conjurés, et ensuite vous en ferez ce que vous voudrez, je vous le donne. »

Joseph, joyeux, reprit ses précieuses dénonciations et continua :

« Son Eminence parle de juger des hommes encore armés et à cheval ?

— Ils n'y sont pas tous. Lis cette lettre de Monsieur à Chavigny ; il demande grâce, il en a assez. Il n'osait même pas s'adresser à moi le premier jour, et n'élevait pas sa prière plus haut que les genoux d'un de mes serviteurs (i).

« Mais le lendemain il a repris courage et m'a envoyé celle-ci à moi-même (2) et une troisième pour le Roi.

(i) Copie textuelle de la correspondance de Monsieur et du cardinal de Richelieu :

« A Monsieur de Chavigny .

« Monsieur de Chavigny, « Encore que je croie que vous n'êtes pas satisfait de moj-.et que véritablement vous en avez sujet, je ne laisse pas de vous prier de travailler à mon accommodement avec Son Eminence, et d'attendre cet effet de la véritable affection que vous avez pour moy, qui, je crois, sera encore plus grande que votre colère. Vous sçavez le besoin que j'ai que vous me tiriez de la peine où je suis. Vous l'avez déjà fait deux foisauprèsde Son Eminence. Je vous jure que ce sera la dernière fois que je vous donnerai de pareils employs.

« Gaston d'Orléans. »

(2) A Son Eminence le Cardinal-Duc.

« Mon Cousin, « Ce mesconnoissant Monsieur le Grand est homme du monde le plus coupable de vous avoir dépieu ; les grâces qu'il recevoit de Sa Majesté m'ont toujours fait garder de lui et de tous ses artifices ; mais c'est pour vous, mon cousin, que je conserve mon estime et mon amitié tout entière... Je suis touché d'un véritable repentir d'avoir encore manqué à la fidélité que je dois au Roy, monseigneur,

« Son projet l'étouffait, il n'a pas pu le g-arder. Mais on ne m'apaise pas à si peu de frais ; il me faut une confession détaillée, ou bien je le chasserai du royaume. Je le lui ai fait écrire ce matin (iV

« Quant au magniiique et puissant duc de Bouillon, seigneur souverain de Sedan et g-énéral en chef des armées d'Italie, il vient d'être saisi par ses officiers au milieu de ses soldats, et s'était caché dans une botte de paille. Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins. Ils s'imaginent avoir le camp tout entier à leurs ordres, et il ne leurdemeureattaché que les Compagnies rouges ; tout le reste, étant à Monsieur, n'agira pas, et mes régiments les arrêteront. Cependant j'ai permis qu'on eût l'air de leur obéir. S'ils donnent le signal à onze heures et demie, ils seront arrêtés aux premiers pas ; sinon le Roi me les livrera ce soir... N'ouvre pas tes yeux étonnés ; il va me les livrer, te dis-je, entre minuit et une heure. Vous voyez que tout s'est fait sans vous. Joseph ; nous nous en passons fort bien et. pendant ce temps-là, je ne vois pas que nous ayons reçu de grands services de vous; vous vous négligez.

— Ah ! monseigneur, si vous saviez ce qu'il m'a fallu de peines pour découvrir le chemin des messagers du

et je prends Dieu à témoin delà sincérité avec laquelle je serai toute ma vie le plus fidèle de vos amis, et avec la mesme passion que je suis,

« Mon cousin,

• Votre affectionné cousin, a Gaston. »

(i) Réponse du Cardinal.

« MONSIEDR,

« Puisque Dieu veut que les hommes aient recours à une inçénue et entière confession pour être absous de leurs fautes en ce monde, je vous enseigne le chemin que vous devez tenir pour vous tirer de peine. Votre Altesse a bien commencé, c'est à elle d'achever. C'est tout ce que je puis vous dire. «

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traité ! Je ne l'ai su qu'en risquant ma vie entre ces deux jeunes g-ens... ;)

Ici le Cardinal se mit à rire d'un air moqueur du fond de son fauteuil.

« Tu devais être bien ridicule et avoir bien peur dans cette boîte, Joseph, et je pense que c'est la première fois de ta vie que tu aies entendu parler d'amour. Aimes-tu ce langag-e-là, père Joseph ! et dis-moi, le comprends-tu bien clairement ? Je ne crois pas que tu t'en fasses une idée très belle. »

Richelieu, les bras croisés, regardait avec plaisir son capucin interdit, et poursuivit du ton persifleur d'un grand seigneur qu'il prenait quelquefois, se plaisant à ■faire passer les plus nobles expressions par les lèvres les plus impures :

« Voyons, Joseph, fais-moi une définition de l'amour selon tes idées. Qu'est-ce que cela peut être ? car, enfin, tu vois que cela existe ailleurs que dans les romans. Ce bon jeune homme n'a fait toutes ces petites conjurations que par amour. Tu l'as entendu toi-même de tes oreilles indignes. Voyons qu'est-ce que l'amour? Moi, d'abord, je n'en sais rien. »

Cet homme fut anéanti et regarda le parquet avec l'œil stupide de quelque animal ignoble. Après avoir cherché longtemps, il répondit enfin d'une voix traînante et nasillarde:

« Ce doit être quelque fièvre maligne qui égare le cerveau ; mais, en vérité, monseigneur, je vous avoue que je n'y avais jamais réfléchi jusqu'ici, et j'ai toujours été embarrassé pour parler à une femme; je voudrais qu'on pût les retrancher de la société, car je ne vois pas à quoi elles servent, si ce n'est à faire découvrir les secrets, comme la petite duchesse ou comme Marion de Lorme, que je ne puis trop recommander à Votre Eminence.Elle

a pensé à tout et a jeté avec beaucoup d'adresse notice petite prophétie au milieu de ces conspirateurs. Nous n'avons pas manqué le merveilleux (i), cette fois, comme pour le siège d'Hesdin ; il ne s'agira plus que de trouver une fenêtre par laquelle vous passerez le jour de l'exécution.

— Voilà encore de vos sottises, monsieur, dit le Cardinal; vous me rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez. Je suis trop fort pour me servir du ciel; que cela ne vous arrive plus ! Ne vous occupez que des g'ens que je vous donne : je vous ai fait votre part tout à l'heure. Quand le grand écuyer sera pris, vous le ferez jug'er et exécuter à Lyon. Je ne veux plus m'en mêler, cette affaire est trop petite pour moi : c'est un caillou sous mes pieds, auquel je n'aurais pas tlù penser si longtemps. »

Joseph se tut. Il ne pouvait comprendre cet homme, qui, entouré d'ennemis armés, parlait de l'avenir comme d'un présent à sa disposition, et du présent comme d'un passé qu'il ne craig-nait plus. Il ne savait s'il devait le croire fou ou prophète, inférieur ou supérieur à l'humanité.

Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra précipitamment et, heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Cardinal, de manière à courir les risques de tornber, s'écria d'un air fort troublé;

« Monseig-neur, un de vos domestiques arrive de Perpig-nan, et il y a vu le camp en rumeur et vos ennemis à cheval...

— Ils mettront pied à terre, monsieur, répondit Ri-

(i) En i638, le prince Thomas ayant fait lever le siège d'Hesdin, le Cardinal en fut très peiné. Une religieuse du couvent du Mont- Galvaire avoit dit que la victoire seroit au Roy, et le père Joseph vouloit ainsi que l'on crût que le Ciel protégeoit le ministre.

[Mémoires pour l'histoire du cardinal de Richelieu. )

chelieu ea replaçant son tabouret; vous me paraissez manquer de calme.

— Mais... mais... monseig-neur, ne faut-il pas avertir M. de Fabert?

— Laissez-le dormir, et allez vous coucher vous-même, ainsi que Joseph.

— Monseig-neur, une autre chose extraordinaire : le Roi vient.

— En effet, c'est extraordinaire, dit le ministre en reg-ardant l'horlog^e ; je ne l'attendais que dans deux heures. Sortez tous deux. »

Bientôt on entendit un bruit de bottes et d'armes qui annonçait l'arrivée du prince. On ouvrit les deux battants; les g-ardes du Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi parut.

Il marchait en s'appuyant sur une canne de jonc d'un côté et, de l'autre, sur l'épaule de son confesseur, le père Sirmond, qui se retira et le laissa avec le Cardinal. Celui-ci s'était levé avec ia plus grande peine et ne put faire un pas au-devant du Roi, parce que ses jambes étaient enveloppées. Il fitleg'este d'aider le prince à s'asseoir près du feu, en face de lui. Louis XllI tomba dans un grand fauteuil g-arni d'oreillers, demanda et but un verre d'élixir préparé pour le fortifier contre les évanoiiissements fréquents que lui causait sa maladie de lang-ueur, fit un g-este pour éloigner tout le monde et, seul avec Richelieu, lui parla d'une voix languissante:

« Je m'en vais, mon cher Cardinal ; je sens que je m'en vais à Dieu ; je m'affaiblis de jour en jour ; ni l'été ni l'air du Midi ne m'ont rendu mes forces.

— Je précéderai Votre Majesté, répondit le ministre; la mort a déjà conquis mes jambes, vous le voyez; mais tant qu'il me restera la tête pour penser et la main pour écrire, je serai bon pour votre service.

— Et je suis sûr que votre intention était d'ajouter: le cœur pour m'aimer, dit le Roi.

— Votre Majesté en peut-elle douter ? répondit le Cardinal en fronçant le sourcil et se mordant les lèvres par l'impatience que lui donnait ce début.

— Quelquefois j'en doute, répondit le prince; tenez, j'ai besoin de vous parler à cœur ouvert, et de me plaindre de vous à vous-même. Il y a deux choses que j'ai sur la conscience depuis ti'oisans ; jamais je ne vous en ai parlé, mais je vous en voulais en secret, et même si quelque chose eût été capable de me faire consentir à des propositions j contraires à vos intérêts, c'eût été ce souvenir. »

C'était là de cette sorte de franchise propre aux caractères faibles, qui se dédommat^ent ainsi, en inquiétant leur dominateur, du mal qu'ils n'osent pas lui faire complètement, et se vengent de la sujétion par une controverse puérile. Richelieu reconnut à ces paroles qu'il avait couru un g-rand danger ; mais il vit en même temps le besoin de confesser, pour ainsi dire, toute sa rancune ; et, pour faciliter l'explosion de ces ijuportants aveux, il accumula les protestations qu'il croyait les plus propres à impatienter le Roi.

« Non, non, s'écria enfin celui-ci, je ne croirai rien, tant que vous ne m'aurez pas expliqué ces deux choses qui me reviennent toujours à l'esprit, dont on nie parlait dernièrement encore, et que je ne puis justifier par aucun raisonnement : je veux dire le procès d'Urbain Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre haine pour ma malheureuse mère et même contre sa cendre.

— N'est-ce que cela, Sire ? dit Richelieu. Sont-ce là mes seules fautes ? Elles sont faciles à expliquer. La première affaire devait être soustraite aux regards de

l3o ALFRED DE VIGNY

Votre Majesté par ces détails horribles et dégoûtants de scandale. Il y eut, certes, un art qui ne peut être reg-ardé comme coupable à nommer magie des crimes dont le nom révolte la pudeur, dont le récit eût révélé à l'innocence de dangereux mystères; ce fut une sainte ruse, pour dérober aux yeux des peuples ces impuretés...

— Assez, c'en est assez, Cardinal, dit Louis XIII détournant la tête et baissant les yeux en roug-issant ; je vous conçois, ces tableaux m'oilenseraient; j'approuve vos motifs, c'est bon. On ne m'avait pas dit cela; on m'avait caché ces vices afifreux. Vous êtes-vous assuré des preuves de ces crimes ?

— Je les eus toutes entre les mains. Sire; et quant à la g"lorieuse reine Marie de Médicis, je suis étonné que Votre Majesté oublie combien je lui fus attaché. Oui, je ne crains pas de l'avouer, c'est à elle que je dus toute mon élévation ; elle daig^na la première jeter les yeux sur l'évêque de Luçon, qui n'avait alors que ving-t-deux ans, pour l'approcher d'elle. Combien j'ai souffert lorsqu'elle me força de la combattre dans l'intérêt de Votre Majesté! Mais, comme ce sacrifice fut fait pour vous,je n'en eus et n'en aurai jamais aucun scrupule.

— Vous, à la bonne heure; mais moi, dit le prince avec amertume.

— Eh! Sire, s'écria le Cardinal le Fils de Dieu (i) lui-même vous en donna l'exemple ; c'est sur le modèle

(i) Eu 1689, le Roi consulta sou Conseil sur la supplique de sa mère exilée pour rentrer en France ; Richelieu répondit :

0 Oui peut douter qu'il ne soit permis à un prince de se séparer d'une mère pour des considérations importantes?... Le Fils de Dieu n'a point fait difficulté de se séparer un temps de sa mère, et de la laisser en peine quelques jours. La réponse qu'il fit à sa mère lorsqu'elle s'en plaignoit, apprend aux Roys que ceux à qui Dieu a commis le soin du bien général d'un royaume doivent toujours le préférer à toutes les obligations particulières. »

(Relntion de M. de Fontrailles.)

ROMANS " l3l

de toutes les perfections que nous réglâmes nos avis ; et si les monuments dus aux précieux restes de votre mère ne sont pas encore élevés, Dieu m'est témoin que ce fut dans la ci'ainte d'affïig-er votre cœur et de vous rappeler sa mort, que nous en retardâmes les travaux. Mais béni soit ce jour où il m'est permis de vous en parler I Je dirai moi-même la première messe à Saint-Denis, quand nous l'y verrons déposée, si la Providence m'en laisse la force. »

Ici le Roi prit un visage un peu plus afFable, mais toujours froid, et le Cardinal, jugeant qu'il n'irait pas plus loin pour ce soir dans la persuasion, se résolut tout à coup à faire la plus puissante des diversions et à attaquer l'ennemi en face. Continuant donc à regarder fixement le Roi, il dit froidement :

« Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort?

— Moi? dit le Roi : on vous a trompé; j'ai bien entendu parler de conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose; mais je n'ai rien ordonné contre vous.

— • Ce n'est pas ce que disent les conjurés. Sire; cependant j'en dois croire Votre Majesté, et je suis bien aise pour elle que l'on se soit trompé. Mais quels avis daignez-vous me donner?

— Je... voulais vous dire franchement, entre nous, que vous feriez bien de prendre garde à Monsieur...

— Ah! Sire, je ne puis le croire à présent, car voici une lettre qu'il vient de m'envoyer pour vous et il semblerait avoir été coupable envers Votre Majesté même. »

Le Roi, étonné, lut :

« Monseigneur,

« Je suis au désespoir d'avoir encore manqué à la « fidélité que je dois à Votre Majesté; je la supplie très « humblement d'agréer que je lui en demande un mil-

l32 ALFRED DE VIGNY

« lion de pardons, avec un compliment de soumission « et de repentance.

« Votre très humble sujet, « Gaston. )»

« Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Louis ; osaientils s'armer contre moi-même aussi?

— Aussi! dit tout bas le Cardinal, se mordant les lèvres; puis il reprit : Oui, Sire, aussi ; c'est ce que me ferait croire, jusqu'à un certain point, ce petit rouleau de papier. »

Et il tirait, en parlant, un parchemin roulé d'un morceau de bois de sureau creux, et le déployait sous les yeux du Roi.

« C'est tout simplement un traité avec l'Espag-ne, auquel, par exemple, je ne crois pas que Votre Majesté ait souscrit. Vous pouvez en voir les vingt articles bien en règ-le (i). Tout est prévu, la place de sûreté, le nombre des troupes, les secours d'hommes et d'arg-ent.

— Les traîtres! s'écria Louis ag-ilé, il faut les faire saisir : mon frère renonce et se repent; mais faites arrêter le duc de Bouillon...

— Oui, Sire.

— Ce sera difficile au milieu de son armée d'Italie.

— Je réponds de son arrestation sur ma tête. Sire; mais ne reste-l-il pas un autre nom ?

— Lequel ? quoi ?. . .Cinq-Mars ? dit le Roi en balbutiant.

— Précisément, Sire, dit le Cardinal.

— Je le vois bien... mais... je crois que l'on pourrait..

— Écoutez-moi, dit tout à coup Richelieu d'une voix tonnante, il faut que tout finisse aujourd'hui. Votre favori est à cheval à la tête de son parti ; choisissez entre

(i) Les articles de ce traité sont rapportés en détail dans la Rela'-. (ion de Fnntrailles, i

ROMA>S i33

lui et moi. Livrez l'enfant à l'homme ou l'homme à l'enfant, il n'y a pas de milieu.

— Eh! que voulez-vous donc si je vous favorise? dit le Roi.

— Sa tète et celle de son confident.

— Jamais... c'est impossible! reprit le Roi avec horreur et tombant dans la même irrésolution où il était avec Cinq-Mars contre Richelieu. Il est mon ami tout aussi bien que vous; mon cœur souffre de l'idée de sa mort. Pourquoi aussi n'étiez-vous pas d'accord tous les deux? pourquoi cette division? C'est ce qui l'a ameué jusque-là. Vous avez fait mon désespoir : vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes! »

Louis cachait sa tête dans ses deux mains en parlant, et peut-être versait-il des larmes ; mais l'inflexible ministre le suivait des yeux comme on regarde sa proie et, sans pitié, sans lui accorder un moment pour respirer, profita au contraire de son trouble pour parler plus long-temps.

« Est-ce ainsi, disait-il avec une parole dure et froide. que vous vous rappelez les commandements que Dieu même vous a faits par la bouche de votre confesseur ? Vous me dîtes un jour que l'Esrlise vous ordonnait expressément de révéler à votre premier ministre tout ce que vous entendriez contre lui, et je n'ai jamais rien su par vous de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidèles vinssent m apprendre la conjuration ; que les coupables eux-mêmes, par un coup de la Providence, se livrassent à moi pour me faire l'aveu de leurs fautes. Un setfl, le plus endurci, le moindre de tous, résiste encore ; et c'est lui qui a tout conduit, c'est lui qui livre la France à l'étranger, qui renverse en un jourl'ouvrag-e de mes vingt années, soulève les huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de l'Etat, ressuscite

l34 ALFRED DE VIGNY

des prétentions écrasées, et rallume enfin la lig-ue éteinte par votre père ; car c'est elle, ne vous y trompez pas, c'est elle qui relève toutes ses têtes contre vous. Ètes-vous prêt au combat ? où donc est votre massue ?» Le Roi, anéanti, ne répondait pas et cachait toujours sa tête dans ses mains. Le Cardinal, inexorable, croisa ses bras et poursuivit :

« Je crains qu'il ne vous vienne à l'esprit que c'est pour moi que je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me jug-e pas et qu'un tel adversaire m'importe beaucoup ? En vérité, je ne sais à quoi il tient que je vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l'Etat dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que, depuis vinçt ans que je connais votre cour, je ne suis pas sans m'êlro assuré quelque retraite où, malg-ré vousmême, je pourrais aller, de ce pas, achever les sfx mois .peut-être qu'il me reste de vie. Ce serait un curieux spectacle pour moi que celui d'un tel règne ! Ouerépondrez-vous, par exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant des que je ne pèserai plus sur eux, viendront à la suite de votre frère vous dire, "comme ils l'osèrent à Henri IV sur son trône : « Partagez-nous « tous les grands gouvernements à titres héréditaires et « souveraineté, nous serons contents (i) ! « Vous le ferez, je n'en doute pas, et c'est la moindre chose que vous puissiez accorder à ceux qui vous auront délivré de Richelieu ; et ce sera plus heureux peut-être, car, pour gouverner l'Ile-de-France, qu'ils vous laisseront sans doute comme domaine originaire, votre nouveau ministre n'aura pas besoin de tant de papiers. »

En parlant, il poussa avec colère la vaste table qui remplissait presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des portefeuilles sans nombre.

(i) Mémoires de Sully, if>g5.

Louis fut tiré de son apathique méditation par l'excès d'audace de ce discours ; il leva la tète et sembla un instant avoir pris une résolution par crainte d'en prendre une autre.

« Eh bien, monsieur, je répondrai que je veux rég-ner par moi seul.

— A la bonne heure, dit Richelieu ; mais je dois vous prévenir que les affaires du moment sont difficiles. Voici l'heure où l'on m'apporte mon travail ordinaii-e.

— Je m'en charg-e, reprit Louis ; j'ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres.

— Essayez donc, dit Richelieu ; je me retire et, si quelque chose vous arrête, vous m'appellerez. »

Il sonna : à l'instant même et comme s'ils eussent attendu le sig-nal, quatre vigoureux valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement ; car, nous l'avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les secrétaires, il dit à haute voix : « Qu'on prenne les ordres de Sa Majesté. » Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle résolution et fier d'avoir une fois résisté, il voulut sur-le-champ se mettre à l'ouvrage politique. Il fit le tour de l'immense table et vit autant de portefeuilles que l'on comptait alors d'empires, de royaumes et de cercles dans l'Europe ; il en ouvrit un et le trouva divisé en cases, dont le nombre égalait celui des subdivisions de tout le pays auquel il était destiné. Tout était en ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui, parce que cliaque note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l'on peut parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment avec la France. Ce laconisme était à peu près aussi énigmatique pour Louis que les lettres en chiffres qui couvi^aient la table. Là, tout était confu-

ALFRED DU VJGNY

sion : sur les édits de bannissement et d'expropriation des hug-uenots de la Rochelle se trouvaient jetés les traités avec Gustave-Adolphe et les hug-uenots du Nord contre l'Empire ; des notes sur le g-énéral Bannier, sur Walsteiu, le duc de Weimar et Jean de Wert étaient roulées pêle-mêle avec le détail des lettres trouvées dans la cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu'ils renfermaient et la double interprétation qu'on eût pu donner à chaque phrase de ses billets. Sur la marg-e de l'un d'eux étaient ces mots: Sur quatre H ff nés de l'écriture d'un homme, on peut lui faire un procès criminel. Plus loin étaient entassées les dénonciations contre les huguenots, les plans de république qu'ils avaient arrêtés, la division de la France en cercles, sous la dictature annuelle d'un chef ; le sceau de cet Etat projeté y était joint, représentant un ang-e appuyé sur une croix, et tenant à la main la Bible, qu'il élevait sur son front. A côté était une liste des cardinaux que le Pape avait nommés autrefois le même jour que l'évêque deLuçon (Richelieu). Parmi eux se trouvait le marquis de Bédemar, ambassadeur et conspirateur à Venise,

Louis XIII épuisait en vain ses forces sur des détails d'une autre époque, cherchant inutilement les papiers relatifs à la conjuration et propres à lui montrer son véritable nœud et ce que l'on avait tenté contre luimême, lorsqu'un petit homme d'une fig-ure olivâtre, d'une taille courbée, d'une démarche contrainte et dévote entra dans le cabinet ; c'était un secrétaire d'Etat, nommé Desnoyers ; il s'avança en saluant :

« Puis-je parler à Sa Majesté des affaires de Portugal? dit-il.

— D'Espagne, par conséquent, dit Louis; le Porlug-al est une province d'Espag-ne.

IIOMANS 187

— De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous recevons à l'instant. »

Et il lut :

c{ Don Juan, par la grâce de Dieu, roi du Portugal, « des Alg'arves, royaumes deçà l'Afrique, seig'neur de « la Guinée, conqueste, navigation et commerce de a l'Esthiopie, Arabie, Perse et des Indes... »

— Qu'est-ce que tout cela ? dit le Roi, qui parle donc ainsi ?

— Le duc de Brag'ance, roi de Portugual, couronné il y a déjà une... il y a quelque temps, Sire, par un homme appelé Pinto. A peine remonté sur le trône, il tend la main à la Catalog'ne révoltée.

— La Catalog'ne se révolte aussi '.' Le roi Philippe IV n'a donc plus pour premier ministre le Comte-Duc ?

— Au contraire, Sire, c'est parce qu'il l'a encore. Voici la déclaration des Etats-Généraux catalans à Sa Majesté Catholique, contenant que tout le pays prend les armes contre ses troupes sacrilèges et excommuniées. Le roi de Portugal...

— Dites le duc de Bragance, reprit Louis ; je ne reconnais pas un révolté.

— Le duc de Bragance donc, Sire, dit froidement le conseiller d'Etat, envoie à la principauté de Catalogne son neveu, D. Ignace de Mascarefias, pour s'emparer de la protection de ce pays (et de sa souveraineté peut-être), qu'il voudrait ajouter à celle qu'il vient de reconquérir). Or. les troupes de Votre Majesté sont devant Perpignan.

— Eh bien, qu'importe? dit Louis.

— Les Catalans ont le cœur plus français que portugais, Sire, et il est encore temps d'enlever cette tutelle au roi de... au duc de Portugal.

— Moi. soutenir des rebelles! vous osez !...

ALFUED DE VIGNY

— C'était le projet de Son Eminence, poursuiA'it le secrétaire d'Etat ; l'Espag-ne et la France sont en pleine g"uerre d'ailleurs, et M. d'Oiivarès n'a pas hésité à tendre la main de Sa Majesté Catholique à nos hug-uenots.

— C'est bon ; j'y penserai, ditle Pioi ; laissez-moi.

— Sire, les Etats-Généraux de Catalog-ne sont pressés, les troupes d'Arag-on marchent contre eux...

— Nous verrons... Je me déciderai dans un quart d'heure », répondit Louis XIII.

Lo petit secrétaire d'Etat sortit avec un air mécontent et découragé. A sa place, Chavigny se présenta, tenant un portefeuille aux armes britanniques.

« Sire, dit-il, je demande à V^otre Majesté des ordres pour les affaires d'Angleteri-e. Les parlementaires, sous le commandement du comte d'Essex, viennent de faire lever le siège de Glocester ; le prince Rupert a livré à Newbury une bataille désastreuse et peu profitable à Sa Majesté Britannique. Le Parlement se prolonge et il a pour lui les grandes villes, les ports et toute la population presbytérienne. Le roi Charles I^"" demande des secours que la Reine ne trouve plus en Hollande.

— Il faut envoyer des troupes à mon frère d'Angleterre », dit Louis.

Mais il voulut voir les papiers précédents et, en parcourant les notes du Cardinal, il trouva que, sur une première demande du Roi d'Angleterre, il avait écrit de sa main :

« Faut réfléchir longtemps et attendre : — les Com- « munes sont fortes ; — le Roi Charles compte sur les « Ecossais ; ils le vendront.

« Faut prendre garde. Il y a un homme de guerre qui « est venu voir Vincennes, et a dit qu'on ne devrait a jamais frapper les princes qiià la tète. Remarqua-

BLE ». ajoutait le Cardinal. Puis il avait rajé ce mot, j substituant : « Redoltable. »

Et plus bas :

« Cet homme domine Fairfax ; — il fait l'inspiré ; ce « sera un grand homme. — Secours refusé ; — arg'ent « perdu. »

Le Roi dit alors :

« Non, non, ne précipitez rien, j'attendrai,

— Mais, Sire, dit Chavig-nv, vies événements sont rapides ; si le courrier retarde d'une heure, la perte du Roi d'Ano-leterre peut s'avancer d'un an.

— En sont-ils là? demanda Louis.

— Dans le camp des Indépendants, on prêche la République la Bible à la main ; dan's celui des Royalistes, on se dispute le pas et l'on rit.

— Mais un moment debonheur peut tout sauver !

— Les Stuarts ne sont pas heureux. Sire, reprit Chaviffoy respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup à penser.

— Laissez-moi », dit le Roi d'un ton d'humeur. Le secrétaire d'Etat sortit lentement.

Ce fut alors que Louis XIII sévit tout entier et s'effrava du néant qu'il trouvait en lui-mrme. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de papiers qui l'entourait, passant de l'un à l'autre, trouvant partout des dang-ers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources mêmes qu'il inventait. II se leva et, changeant de place, se courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de FEurope ; il y trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume ; les révolutions lui apparaissaient comme des Euménides : sous chaque contrée, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre les cris de détresse des rois qui l'appelaient et les cris de fureur des peuples; il crut sentir la

l4b ALFRED DE VIGNY

terre de France craquer et se fendre sous ses pieds ; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade fut saisie d'un vertige qui refoula le sang vers son cœur. « Richelieu ! cria-t-il d'une voie étouffée en agitant une sonnette: qu'on appelle le Cardinal ! »

Et il tomba évanoui dans un fauteuil.

Lorsque le Roi rouvrit lesyeux, ranimé parles odeurs fortes et les sels qu'on lui mit sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu'il eut entr'ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal, L'impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme le siège d'un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu'il put l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue :

« Vous m'avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous "? »

Louis, renversé sur l'oi^eiller, entr'ouvrit les yeux et regarda, puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, ornée de deux yeux flamboyants et terminée par une barbe aiguë et blanchâtre, cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.

« Régnez, dit-il d'une voix faible.

— Mais... me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou ? poursuivit l'implacable ministre en s'approchant pour lire dans les yeux éteints du prince, comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d'un mourant.

— Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.

— Signez donc, reprit Richelieu ; ce papier porte : « Ceci est ma volonté, de les prendre morts ou vifs. »

Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa tomber sa main sur le papier fatal et signa.

« Laissez-moi, par pitié ! je meurs 1 dit-il.

— Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand politique ; je ne suis pas sûr de vous ; il me faut dorénavant des garanties et des gag^es. Signez encore ceci, et je vous quitte.

« Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de « celui-ci ne quitteront pas les armes ; et quand le Car- « dinal ira chez le roi, ses gardes partageront le poste « avec ceux de Sa Majesté (i). «

De plus :

« Sa Majesté s'engage à remettre les deux Princes ses « fils en otage entre les mains du Cardinal, comme (( garantie de la bonne foi de son attachement (2). >^

— Mes enfants ! s'écria Louis relevant sa tête, vous osez...

— Aimez-vous mieux que je me retire? » dit Richelieu.

Le Roi sijgrna.

(c Est-ce donc fini? » dit-il avec un profond gémissement.

Ce n'était pas fini : une autre douleur lui était réservée.

La porte s'ouvrit brusquement et l'on vit entrer Cinq- Mars. Ce fut, cette fois, le Cardinal qui trembla.

« Que voulez-vous, monsieur ? » dit-il en saisissant la sonnette pour appeler.

Le grand écuyer était d'une pâleur égale à celle du Roi ; et, sans daigner répondre à Richelieu, il s'avança d'un air calme vers Louis XIIL Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir sa sentence de mort.

(i) Manuscrit de Pointis, 1642, n» i85. (2) Mémoires d'Anne d'Autriche, 1642.

ili2 ALFRED DE VIGNV

« Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car j'ai vingt mille hommes à moi, dit Henri d'Effiat avec la voix la plus douce.

— Hélas ! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait de telles choses ?

— Oui, Sire, et c'est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous venez sans doute de me livrer, » dit-il en la détachant et en la posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans répondre.

Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu'il n'appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris :

« Je me rends parce que je veux mourir, dit-il ;raais je ne suis pas vaincu. »

Le Cardinal serra les poings par fureur ; mais il se contraignit.

« Et quels sont vos complices ? » dit-il.

Cinq-Mars regarda Louis XÏII fixement et entr'ouvrit les lèvres pour parler, . . Le Roi baissa la tête et souffrit en. cet instant un supplice inconnu à tous les hommes.

« Je n'en ai point », dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince.

Et il sortit de l'appartement.

Il s'arrêta dès la première galerie, où tous les gentils- ' hommes et Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha droit à celui-ci et lui dit : « Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m'arrêter. »

Tous se regardèrent sans oser l'approcher.

« Oui, monsieur, je suisvotre prisonnier... oui,messieurs,je suis sans épée et, je vous le répète, prisonnier du Roi.

— Je ne sais ce que je vois, dit le général ; vous êtes deux qui venez vous rendre, et je n'ai l'ordre d'arrêter personne.

ROMANS l43

— Deux? dit Cinq-Mars, ce ne peut être que M. de Thou ; hélas ! à ce dévouement je le devine.

— Eh! ne t'avais-je pas aussi deviné ? » s'écria celuici en se montrant et se jetant dans ses bras.

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