LA FETE
Mon Dieu ! qu'est-ce que ce monde?
{Dernières paroles de M. de Cinq-Mars.
Le jour même du cortège sinistre de Lyon et durant les scènes que nous venons de voir, une fête magnifique se donnait à Paris, avec tout le luxe et le mauvais goût du temps. Le puissant Cardinal avait voulu remplir à la fois de ses pompes les deux premières villes de France.
Sous le nom d'ouverture du Palais-Cardinal, on annonça cette fête donnée au Roi et à toute la cour. Maître de l'empire par la force, il voulut encore l'être des esprits parla séduction et, las de dominer, il espéra plaire. La tragédie de Mirarne allait être représentée dans une salle construite e.xprès pour ce grand jour : ce qui éleva les frais de cette soirée, dit Pélisson, à trois cent mille écus.
La o-arde entière du pi^emier ministre (i ) était sous les armes ; ses quatre compagnies de mousquetaires et de g"ens d'armes étaient rangées en haie sur les vastes escaliers et à l'entrée des longues galeries du Palais-Cardinal (2). Ce brillant Pandémonium.oxx les péchés mortels ont un temple à chaque étage, n'appartint ce jour-là qu'à l'orgueil, qui l'occupait de haut en bas. Sur chaque marche était posté l'un des arquebusiers de la garde du Cardinal, tenant une torche à la main et une longue carabine dans l'autre ; la foule de ses gentilshommes circulait entre ces candélabres vivants, tandis que, dans le grand jardin, entouré d'épais marronniers, remplacés aujourd'hui par les arcades, deux compagnies de chevau-Iégers à cheval, le mousquet au poing, se tenaient prêtes au premier ordre et à la première crainte de leur maître.
Le cardinal, porté et suivi par ses trente-huit pages, vint se placer dans sa loge tendue de pourpre, en face de celle où le Roi était couché à demi, derrière des rideaux verts qui le préservaient de l'éclat des flambeaux. Toute la cour était entassée dans les loges, et se leva lorsqu'il parut; la musique commença une ouvei'ture brillante et l'on ouvrit le parterre à tous les hommes de la ville et de l'armée qui se présentèrent. Trois flots
(1) Le Roi donna au Cardinal, en 1626, une garde de deux cents arquebusiers; en 1682, quatre cents mousquetaires à pied; eu i638, deux compagnies de g-ens d'armes et de chevau-lég-ers furent formées par lui.
(2} Il avait donné au Roi, sous réserve d'usufruit durant sa vie, ce palais avec ses dépendances, comme aussi sa magnifique chapelle de diamants, avec son grand buffet d'argent ciselé, pesant trois mille marcs, et son grand diamant en forme de cœur, pesant plus de vine;t carats; M. de Chavigny accepta cette donation pour le Roi.
{Histoire du père Joseph.)
178 ALFBED DE VIGNY
impétueux de spectateurs s'y précipitèrent et le remplirent en un instant; ils étaient debout et tellement pressés que le mouvement d'un bras suffisait pour causer sur toute la foule le balancement d'un champ de blé. On vit tel liornme dont la tête décrivait ainsi un cercle assez étendu, comme celle d'un compas, sans que ses pieds eussent quitté le point où ils étaient fixés, et on emporta quelques jeunes g"ens évanouis. Le ministre, contre sa coutume, avança sa tête décharnée hors de la tribune, et salua l'assemblée d'un air qui voulait être g"racieux. Cette grimace n'obtint de réponse qu'aux log-es ; le parterre fut silencieux. Richelieu avait voulu montrer qu'il ne craig-nait pas le jugement public pour son ouvrag'e et avait permis que l'on introduisît sans choix tous ceux qui se présenteraient. Il commençait à s'en repentir, mais trop tard. En effet, cette impartiale assemblée fut aussi froide que la tragédie-pastorale l'était elle-même ; en vain les bergères du théâtre, couvertes de pierreries, exhau.ssées sur des talons roug-es, portant du bout des doigts des houlettes ornées de rubans, et suspendant des g-uirlandes de fleurs sur leurs robes que soulevaient les vertugadins se mouraient d'amour en long-ues tii-ades de deux cents vers langoureux ; en vain des amants parjaits (car c'était le beau idéal de l'époque) se laissaient dépérir de faim dans un antre solitaire et déploraient leur mort avec emphase, en attachant à leurs cheveux des rubans de la couleur favorite de leur belle ; en vain les femmes de la cour donnaient des sig-nes de ravissement, penchées au bord de leurs log-es, et tentaient même l'évanouissement le plus flatteur : le morne parterre ne donnait d'autre signe de vie que le balancement perpétuel des têtes noires à longs cheveux. Le Cardinal mordait ses lèvres et faisait le distrait pendant le premier acte et le second ; le silence
ivec lequel s'écoulèrent le troisième et le quatrième fit jne telle blessure à son cœur paternel qu'il se fit soulever à demi hors de son balcon et. dans cette incommode ;t ridicule attitude, faisait signe à ses amis de la cour le remarquer les plus beaux endroits et donnait le iig-nal des applaudissements: on y répondait de queljues loges, mais l'impassible parterre était plus silen- ;ieux que jamais; laissant la scène se passer entre le héàtre et les régions supérieures, il s'obstinait à deneurer neutre. Le maître de l'Europe et de la France, étant alors un regard de feu sur ce petit amas d'homnes qui osaient ne pas admirer son œuvre, sentit dans ;on cœur le vœu de Néron et pensa un moment combien il serait heureux qu'il n'y eût là qu'une tête.
Tout à coup cette masse noire et immobile s'anima, et les salves interminables d'applaudissements éclatèrent, m grand étonnement des loges, et surtout du ministre. !1 se pencha, saluant avec reconnaissance ; mais il s'ar- 'êta en remarquant que les battements de mains interrompaient les acteurs toutes les fois qu'ils voulaient recommencer. Le roi fit ouvrir les rideaux de sa loge, 'ermés jusque-là, pour voir ce qui excitait tant d'enhousiasme; toute la cour se pencha hors des colonnes: )n aperçut alors dans la foule des spectateurs assis sur e théâtre un jeune homme humblement vêtu, qui venait Je se placer avec peine ; tous les regards se portaient >ur lui. Il en paraissait fort embarrassé et cherchait à >e couvrir de son petit manteau noir trop court. « Le Cid ! leCid! » cria le parterre, ne cessant d'applaudir. Horneille, eflrayé, se sauva dans les coulisses, et tout retomba dans le silence.
Le Cardinal, hors de lui, fit fermer les rideaux de sa loge et se fit emporter dans ses galeries.
Ce fut là que s'exécuta une autre scène préparée dès
ALFREI) UK VIGNY
lonoiemps par les soins de Joseph, qui avait sur ce point endoctriné les g'ens de sa suite avant de quitter Paris. Le cardinal Mazarln, s'écriant qu'il était plus prompt de faire passer Son Émineoce par une lonj^ue fenêtre vitrée qui ne s'élevait qu'à deux pieds de terre et conduisait de sa loge aux appartements, la fit ouvrir, et les pages y firent passer le fauteuil. Aussitôt cent voix s'élevèrent pour dire et proclamer l'accomplissement de ' la grande prophétie de Nostradamus. On se disait à demi voix : « Le bonnet rouge, c'est monseigneur; quarante onces, c'est Cinq-Mars ; tout finira, c'était de Thou : quel heureux coup du ciel ! Son Eminence règne sur l'avenir comme sur le présent ! »
Il s'avançait ainsi sur son trône ambulant dans de | longues et resplendissantes galeries, écoutant ce doux murmure d'une flatterie nouvelle ; mais, insensible à ce bruit des voix qui divinisaient son génie, il eût donné tous leurs propos pour un seul mot, un seul geste de ce public immobile et inflexible, quand même ce mot eut été un cri de haine ; car on étoufl^e les clameurs, mais comment se venger du silence ? On empêche un peuple de frapper, mais qui l'empêchera d'attendre? Poursuivi par le fantôme importun de l'opinion publique, le sombre ministre ne se crut en sûreté qu'arrivé au fond de son palais, au milieu de sa cour tremblante et flatteuse, dont les adox*ations lui firent bientôt oublier que quelques hommes avaient osé ne pas l'admirer. Il se fit placer comme un roi au milieu de ses vastes appartements et, regardant autour de lui, se mit à compter attentivement les hommes puissants et soumis qui l'entouraient : il les compta et s'admira. Les chefs de toutes les grandes familles, les princes de l'Église, les présidents de tous les parlements, les gouverneurs des provinces, les maréchaux et les généraux en chef des armées, le nonce,
nO.MANS l8l
les ambassadeurs de tous les royaumes, les députés et les sénateurs des républiques étaient immobiles, sourais et rang-és autour de lui, comme attendant ses ordres. Plus un reg-ard qui osât soutenir son reg^ard, plus une parole qui osât s'élever sans sa volonté, plus un projet qu'on osât former dans le repli le plus secret du cœur, plus une pensée qui ne procédât de la sienne- L'Europe muette l'écoutait par représentants. De loin en loin, il élevait une voix impérieuse et jetait une parole satisfaite au milieu de ce cercle pompeux, comme un denier dans la foule des pauvres. On pouvait alors reconnaître, à l'orgueil qui s'allumait dans ses regards et à la joie de sa contenance, celui des princes sur qui venait de tomber une telle faveur ; celui-là se trouvait même transformé tout à coup en un autre homme, et semblait avoir fait un pas dans la hiérarchie des pouvoirs, tant on entourait d'adorations inespérées et de soudaines caresses ce fortuné courtisan dont le Cardinal n'apercevait pas même le bonheur obscur. Le frère du Roi et le duc de Bouillon étaient debout dans la foule d'où le ministre ne daigna pas les tirer ; seulement, il affecta de dire qu'il serait bon de démanteler quelques places fortes, parla longuement de la nécessité des pavés et des quais dans les rues de Paris, et dit en deux mots à Turenne qu'on pourrait l'envoyer à l'armée d'Italie, près du prince Thomas, pour chercher son bâton de maréchal.
Tandis que Richelieu ballottait ainsi dans ses mains puissantes les plus grandes et les moindres choses de l'Europe, aumilieu d'une fête bruyante dans son magnifique palais, on avertissait la Reine, au Louvre, que l'heure était venue de se rendre chez le Cardinal, où le Roi l'attendait après la tragédie. La sérieuse Anne d'Autriche n'assistait à aucun spectacle; mais elle n'avait pu
I Sa
reiuseï' la fête du premier ministre. Elle était dans son oratoire, prête à partir et couverte de perles, sa parure favorite ; debout près d'une grande glace avec Marie de Mantoue, elle se plaisait à terminer de sa main la toilette de la jeune princesse, qui, vêtue d'une longue robe rose, contemplait elle-même avec attention, mais un peu d'ennui et d'un air boudeur, l'ensemble de sa toilette. La Reine considérait son propre ouvrage dans Marie et, plus troublée qu'elle, songeait avec crainte au moment où cesserait celte éphémère tranquillité, malgré la profonde connaissance quelle avait du caractère sensible, mais léger, de Marie. Depuis la conversation de Saint-Germain, depuis la lettre fatale, elle n'avait pas quitté un seul instant la jeune princesse et avait donné tous ses soins à conduire son esprit dans la voie qu'elle avait tracée d'avance ; car le trait le plus prononcé du caractère d'Anne d'Autriche était une invincible obstination dans ses calculs, auxquels elle eût voulu soumettre tous les événements et toutes les pa.ssions avec une exactitu de géométrique, et c'est sans doute à cet esprit positif et sans mobilité que l'on doit attribuer tous les malheurs de sa régence. La sinistre réponse de Cinq-Mars, son arrestation, son jugement, tout avait été caché à la princesse Marie, dont la faute première, il est vrai, avait été un mouvement d'amour-propre et un instant d'oubli. Cependant la Reine était bonne et s'était amèrement repentie de sa précipitation à écrire de si décisives paroles, dont les conséquences avaient été si graves, et tous ses efforts avaient tendu à en atténuer les suites. En envisageant son action dans ses rapports avec le bonheur de la France, elle s'applaudissait d'avoir étouffe ainsi tout à coup le germe d'une guerre civile qui eût ébranlé l'État jusque dans ses fondements ; mais lorsqu'elle s'approchait de sa jeune amie et considérait cet
ROMANS l83
être charmant qu'elle brisait dans sa fleur, et qu'un vieillard sur un trône ne dédommagerait pas de la perte qu'elle avait faite pour toujours, quand elle songeait à l'entier dévouement, à cette totale abnégation de soimême qu'elle venait de voir dans un jeune homme de vingt-deux ans, d'un si grand caractère et presque maître du royaume, elle plaignait Marie et admirait du fond de l'âme l'homme qu'elle avait si mal jugé.
Elle aurait voulu du moins faire connaître tout ce qu'il valait à celle qu'il avait tant aimée et qui ne le savait pas; mais elle espérait encore en ce moment que tous les conjurés, réunis à Lvon, parviendraient à le sauver et, une fois le sachant en pays étranger, elle pourrait alors tout dire à sa chère jNIarie.
Quant à celle-ci, elle avait d'abord redouté la guerre ; mais, entourée de gens de la Reine, qui n'avaient laissé parvenir jusqu'à elle que les nouvelles dictées par cette princesse, elle avait su ou cru savoir que la conjuration n'avait pas eu d'exécution ; que le Roi et le Cardinal étaient d'abord i^evenus à Paris presque ensemble ; que Monsieur, éloigné quelque temps, avait reparu à la cour ; que le duc de Bouillon, moyennant la cession de Sedan, était aussi rentré en grâce ; et que, si le grand-écuyer ne paraissait pas encore, le motif en était la haine plus prononcée du Gai-dinal contre lui et la grande part qu'il avait dans la conjuration. Mais le simple bon sens et le sentiment naturel de la justice disaient assez que, n'ayant agi que sous les ordres du frère du Roi, son pardon devait suivre celui du prince. Tout avait donc calmé l'inquiétude première de .son cœur, tandis que rien n'avait adouci une sorte de ressentiment orgueilleux qu'elle avait contre Cinq-Mars, assez indifférent pour ne pas lui faire savoir le lieu de sa retraite, ignoré de la Reine même et de toute sa cour,
1^4 ALFIVED DE VIGNY
tandis qu'elle n'avait son g-é qu'à lui, disait-elle. Depuis deux mois d'ailleurs, les bals et les carrousels s'étaient si rapidement succédé, et tant de devoirs impérieux l'avaient entraînée, qu'il lui restait à peine, pour s'attrister et se plaindre, le temps de sa toilette, où elle était presque seule. Elle commençait bien chaque soir cette réflexion générale sur l'ingratitude et l'inconstance des hommes, pensée profonde et nouvelle qui ne manque jamais d'occuper la tête d'une jeune personne à l'âg-e du premier amour ; mais le sommeil ne lui permettait jamais de l'achever ; et la fatig-ue de la danse fermait ses g"rands yeux noirs avant que ses idées eussent trouvé le temps de se classer dans sa mémoire et de lui présenter des imag'es bien nettes du passé. Dès son réveil, elle se voyait entourée des jeunes princesses de la cour et, à peine en état de paraître, elle était forcée de passer chez la Reine, où l'attendaient les éternels mais moins désagréables hommag-es du prince Palatin ; les Polonais avaient eu le temps d'apprendre à la cour de France cette réserve mystérieuse et ce silence éloquent qui plaisent tant aux femmes, parce qu'ils accroissent l'importance des secrets toujours cachés, et rehaussent les êtres que l'on respecte assez pour ne pas oser même souffrir en leur présence. On reg^ardait Marie comme accordée au roi Uladislas ; et elle-même, il faut le confesser, s'était si bien faite à cette idée que le trône de Polog-ne occupé par une autre reine lui eût paru une chose monstrueuse : elle ne voyait pas avec bonheur le moment d'y monter, mais avait cependant pris possession des hommag-es qu'on lui rendait d'avance. Aussi, sans se l'avouer à elle-même, exagéraitelle beaucoup les prétendus torts de Cinq-Mars que la Reine lui avait dévoilés à Saint-Germain.
« Vous êtes fraîche comme les roses de ce bouquet.
dit la Reine ; allons, ma chère enfant, êtes-vous prête ? Quel est ce petit air boudeur ? Venez, que je referme cette boucle d'oreilles !.. . N'aimez-vous pas ces topazes? Voulez-vous une autre parure ?
— Oh! non, madame, je pense que je ne devrais pas me parer, car personne ne sait mieux que vous combien je suis malheureuse. Les hommes sont bien cruels envers nous ! Je réfléchis encore à tout ce que vous m'avez dit, et tout m'est bien prouvé actuellement. Oui, il est bien vrai qu'il ne m'aimait pas ; car enfin, s'il m'avait aimée, d'abord il eût renoncé à une entreprise qui me faisait tant de peine, comme je lelui avais dit; je me rappelle même, ce qui est bien plus fort, ajouta-t-elle d'un air important et même solennel, que je lui dis qu'il serait rebelle ; oui, madame, rebelle ^ je le lui dis à Saint-Eustache. Mais je vois que Votre Majesté avait bien raison : je suis bien malheureuse ! il avait plus d'ambition que d'amour. »
Ici une larme de dépit s'échappa de ses yeux et roula vite et seule sur sa joue, comme une perle sur une rose.
« Oui, c'est bien certain..., continua-t-elle en attachant ses bracelets; et la plus g-rande preuve, c'est que depuis deux mois qu'il a renoncé à son entreprise (comme vous m'avez dit que vous l'aviez fait sauver), il aurait bien pu me faire savoir où il s'est retiré. Et moi, pendant ce temps-là, je pleurais, j'implorais toute votre puissance en sa faveur; je mendiais un mot qui m'apprît une de ses actions ; je ne pensais qu'à lui ; et encore à présent,je refuse tous lesjours le trône de Pologne,parce que je veux prouver jusqu'à la fin que je suis constante, que vous-même ne pouvez me faire manquer à mon attachement, bien plus sérieux que le sien, et que nous valons mieux que les hommes; mais, du moins,
l86 ALFRED DE VKiNY
je crois que je puis bien aller ce soir à cette fête, puisque ce n'est pas un bal.
— Oui, oui, ma chère enfant, venez vite, dit la Reine, voulant faire cesser ce lang-ag-e enfantin qui l'afflig-eait et dont elle avait causé les erreurs ing-énues ; venez, vous verrez l'union qui règ-ne entre les princes et le Cardinal, et nous apprendrons peut-être quelques bonnes nouvelles. »
Elles partirent.
Lorsque les deux princesses entrèrent dans les longues galeries du Palais-Cardinal, elles furent reçues et saluées froidement par le Roi et le ministre, qui, entourés et pressés par une foule de courtisans silencieux, jouaient aux échecs sur une table étroite et basse. Toutes les femmes qui entrèrent avec la Reine ou après elle se répandirent dans les appartements et, bientôt, une musique fort douce s'éleva dans l'une des salles, comme un accompag-nement à mille conversations particulières qui s'eng-ag-èrent autour des tables de jeu.
Auprès de la Reine passèrent, en saluant, deux jeunes et nouveaux mariés, l'heureux Chabot et la belle duchesse de Rohan ; ils semblaient^éviter la foule et chercher à l'écart le moment de se parler d'eux-mêmes. Tout le monde les accueillait en souriant et les voyait avec envie : leur félicité se lisait sur le visag'C des autres autant que sur le leur.
Marie les suivit des yeux : « Ils sont heureux pourtant », dit-elle à la Reine, se rappelant le blâme que l'on avait voulu jeter sur eux.
Mais, sans lui répondre, Anne"' d'Autriche, craig-nanl que, dans la foule, un mot inconsidéré ne vînt apprendre quelque funeste événement à sa jeune amie, se plaçaderrière leRoiavec elle. Bientôt Monsieur, le prince Palatin et le duc de Bouillon vinrent lui parler d'un air
noMANS 187
libre et enjoué. Cependant le second, jetant sur Marie un regard sévère et scrutateur, lui dit : « Madame la princesse, vous êtes ce soir d'une )>eauté et d'une gaieté surprenantes. »
Elle fut interdite de ces paroles et de le voir s'éloigner d'un air sombre ; elle parla au duc d'Orléans, qui ne répondit pas et sembla ne pas entendre. Marie regarda la Reine et crut remarquer de la pâleur et de l'inquiétude sur ses traits. Cependant personne n'osait approcher le Cardinal-Duc, qui méditait lentement ses coups d'échecs; Mazaria seul, appuyé sur le bras de son fauteuil et suivant les coups avec une attention servile, faisait des gestes d'admiration toutes les fois que le Cardinal avait joué. L'application sembla dissiper un moment le nuage qui couvrait le front du ministre : il venait d'avancer une tour qui mettait le roi de Louis XIII dans cette fausse position qu'on nomme pat. situation où ce roi d'ébène, sans être attaqué personnellement, ne peut cependant ni reculer ni avancer dans aucun sens. Le Cardinal, levant les yeux, regarda son adversaire et se mit à sourire d'un côté des lèvres seulement, ne pouvant peut-être s'interdire un secret rapprochement. Puis en voyant les yeux éteints et la figure mourante du prince, il se pencha à l'oreille de Mazarin et lui dit :
fc Je crois, ma foi, qu'il partira avant moi; il est bien changé. »
En même temps, il lui prit une longue et violente toux ; souvent il sentait en lui cette douleur aiguë et persévérante ; à cet avertissement sinistre, il porta à sa bouche un mouchoir qu'il en retira sanglant ; mais, pour le cacher, il le jeta sous la table et sortit en regardant sévèrement autour de lui, comme pour défendre l'inquiétude.
Louis XIII, parfaitement insensible, ne fit pas le plus
l88 ALFRF.D DL VUiNY
léguer mouvement, et rangea ses pièces pour une autre partie avec une main décharnée et tremblante. Ces deux mourants semblaient tirer au sort leur dernière heure.
En cet instant une horlog-e sonna minuit. Le Roi leva la tête :
« Ah ! ah ! fit-il froidement, ce matin à la même heure, M. le Grand, notre cher ami, a passé un mauvais moment. »
Un cri perçant partit auprès de lui; il frémit et se jeta de l'autre côté, renversant le jeu. Marie de Mantoue, sans connaissance, était dans les bras de la Reine: celle-ci. pleurant amèrement, dit à l'oreille du Roi :
« Ah ! Sire, vous avez une hache à deux tranchants! »
Elle donnait ensuite des soins et des baisers maternels à la jeune princesse, qui, entourée de toutes les femmes de la cour, ne revint de son évanouissement que pour verser des torrents de larmes. Sitôt qu'elle rouvrit les yeux :
« Hélas ! oui, mon enfant, lui dit Anne d'Autriche, ma pauvre enfant, vous êtes reine de Polog-ne. »
Il est arrivé souvent que le même événement qui faisait couler des larmes dans le palais des rois a répandu l'allégresse au dehors ; car le peuple croit toujours que la joie habite avec les fêtes. Il y eut cinq jours de réjouissances pour le retour du ministre et, chaque soir, sous les fenêtres du Palais-Cardinal et sous celles du Louvre, se pressaient les habitants de Paris ; les dernières émeutes les avaient, pour ainsi dire, mis en g'oût pour les mouvements publics; ils couraient d'une rue à l'autre avec une curiosité quelquefois insultante et hostile, tantôt marchant en processions silencieuses, tantôt poussant de longs éclats de rire ou des huées pro-
long-ées dont on ig-norait le sens. Des bandes déjeunes hommes se battaient dans les carrefours et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour manifester quelque espérance inconnue de plaisir et quelque joie insensée qui serrait le cœur. Il était remarquable que le silence le plus triste régnait justement dans les lieux que les ordres du ministre avaient préparés pour les réjouissances, et que Ton passait avec dédain devant les façades illuminées de son palais. Si quelque voix s'élevait, c'était pour lire et relire sans cesse avec ironie les léo-endes et les inscriptions dont l'idiote flatterie de quelques écrivains obscurs avait entouré le portrait du Cardinal-Duc. L'une de ces imag;'es était g-ardée par des arquebusiers, qui ne la garantissaient pas des pierres que lui lançaient de loin des mains inconnues. Elle représentait le Cardinal généralissime portant un casque entouré de lauriers. On lisait au-dessous :
Grand duc ! c'est justement que la France t'honore ; Ainsi que le dieu Mars, dans Paris on t'adore (1).
Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu'il fût heureux ; et en effet il n'adorait pas plus le Cardinal que le dieu Mars, mais il acceptait ses fêtes à titre de désordre. Tout Paris était en rumeur, et des hommes à longue barbe portant des torches, des pots remplis de vin et des verres d'étain qu'ils choquaient à granrl bruit, se tenaient sous le bras et chantaient à l'unisson, avec des voix rudes et grossières, une ancienne ronde de la Ligue :
Reprenons la danse.
Allons, c'est assez :
Le printemps commence.
Les Rois sont passés.
(i) Cette gravure existe encore.
igO ALFRED DE VIGNY
Prenons quelque trêve ; Nous sommes lassés ; Les Rois de la lève Nous ont harassés.
Allons, Jean du Mayne, Les Rois sont passés (1).
Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles traversèrent les quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons qui les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirés par la curiosité. Deux jeunes g-ens enveloppés dans des manteaux furent jetés l'un contre l'autre et se reconnurent à la lueur d'une torche placée au pied de la statue de Henri IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils se trouvaient.
a Quoi ! encore à Paris, monsieur ? dit Corneille à Milton ; je vous croyais à Londres.
— Entendez-vous ce peuple, monsieur? l'entendezvous ? quel est ce refrain terrible :
Les Rois sont passés ?
— Ce n'est rien encore, monsieur ; faites attention à leurs propos.
— Le Parlement est mort, disait l'un des hommes, les seigneurs sont morts : dansons, nous sommes les maîtres ; le vieux Cardinal s'en va, il n'y a plus que le Roi et nous.
— Entendez-vous ce misérable, monsieur? reprit Corneille ; tout est là, toute notre époque est dans ce mot.
— Eh quoi 1 est-ce là l'œuvre de ce ministre que l'on appelle grand parmi vous, et même chez les autres peuples ? Je ne comprends pas cet homme.
(i) Chant des guerres civiles. (Voy. Mèm. de la Ligue.)
ROMANS lyi ■
— Je vous l'expliquerai tout à l'heure, lui répondit Corneille ; mais, avant cela, écoutez la fin de cette lettre que j'ai reçue aujourd'hui. Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu roi... Nous sommes seuls, la foule est passée, écoutez :
«... C'est par l'une de ces imprévoyances qui empê- « chent l'accomplissement des plus s^énéreuses entrepri- « ses que nous n'avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et «. de Thou. Nous eussions dû penser que, préparés à la f( mort par de long'ues méditations, ils refuseraient nos (( secours ; mais cette idée ne vint à aucun de nous ; « dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes ente core la faute de nous trop disséminer dans la foule, « ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution « subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de l'é- « chafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos mal- « heureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé Quillet, « destiné à voir mourir son élève, qu'il avait vu naître. (( Il sang-lotait et n'avait que la force de baiser les mains « des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à .« nous élancer surless,'ardes au sig-nal convenu; maisje « vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau « loin de lui d'un air de dédain. On avait remarqué no- « tre mouvement, et la g-arde catalane fut doublée autour « de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir ; mais j'enten- « dais pleurer. Après les trois coups de trompette ordi- « naires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval (( assez près de l'échafaud, lut l'arrêt de mort que ni « l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de « Cinq-Mars :
« Eh bien ! cher ami, qui mourra le premier? Vous « souvient-il de saint Gervaiset de saint Protais ?
« — Ce sera celui que vous ju2;-erez à propos », X répondit Cinq-Mars.
(' Le second confesseur, prenant la parole, dità M. de « Thou : « Vous êtes le plus âg-é.
« — Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à « M. le Grand, lui dit : — Vous êtes le plus g-énéreux, '( vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire ((du ciel ?
« — Hélas ! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui « du précipice ; mais précipitons-nous dans la mort '< généreusement, et nous surgirons dans la gloire et le « bonheur du ciel. »
« Après quoi il l'embrassa et monta i'échafaud avec « une adressse et une lég'èreté merveilleuses. Il fît un (( tour sur I'échafaud et considéra haut et bas toute ;( cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne ((. témoig'nait aucune peur, et d'un maintien g-rave et « gracieux ; puis il fit un autre tour, saluant le peuple « de tous côtés, sans paraître reconnaître aucun de « nous, mais avec une face majestueuse et charmante ; « puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, ado- « rant Dieu et lui recommandant sa fin : comme il baice sait le crucifix, le père cria au peuple de prier Dieu « pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant « les mains, tenant toujours le crucifix, fit la même f< demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne « grâce à genoux devant le bloc, embrassa le poteau, « mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda « au confesseur : « Mon père, serai-je bien ainsi ? » « Puis, tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les « yeux au ciel et dit en soupirant : « Mon Dieu, qu'estce ce que ce monde ? mon Dieu, je vous offre mon sup- (( plice en satisfaction de mes péchés.
" — Uu'attends-tu ? que fais-tu là ? dit-il ensuite à « l'exécuteur qui était là et n'avait pas encore tiré son « couperet d'un méchant sac qu'il avait apporté. Son
rvOAiANS igS
« confesseur, s'étant approché, lui donna une médaille ; « et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria le « père de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne vou- « lut point avoir bandés. J'aperçus les deux mains trem- M blantes du vieil abbé Ouillet, qui élevait le crucifix. « En ce moment, une voix claire et pure comme celle « d'un ange entonna l'A ye, maris Stella. Dans le silence « universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui « attendait au pied de l'échafaud ; le peuple répéta le « chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa plus étroitece ment le poteau et je vis s'élever une hache faite à la « façon des haches d' Angleterre. Un cri efiFroyable du « peuple, jeté de la place, des fenêtres et des tours, « m'avertit qu'elle était retombée et que la tête avait « roulé jusqu'à terre ; j'eus encore la force, heureuse- « ment, de penser à son âme et de commencer une « prière pour lui ; je la mêlai avec celle que j'entendais (( prononcer à haute voix par notre malheureux et pieux « ami de Thou. Je me relevai et le vis s'élancer sur « l'échafaud avec tant de promptitude qu'on eut dit « qu'il volait. Le père et lui récitèrent les psaumes ; « il les disait avec une ardeur de séraphin, comme si « son âme eût emporté son corps vers le ciel ; puis, « s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme « celui d'un martyr, et devint plus martyr encore lui- « même. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette « grâce ; mais je vis avec horreur le bourreau, efFravé « sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper « sur le haut de la tête où le malheureux jeune homme « porta la main ; le peuple poussa un long gémissement « et s'avança en criant contre le bourreau : ce misérable, X tout troublé, lui porta un second coup qui ne fit v( encore que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où ((. l'exécuteur se roula sur lui pour l'achever. Un événe-
194 ALFUED DE VIGNY
« ment étrange effrayait le peuple autant que l'horrible « spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars, « tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était « arrêté au pied de l'échafaud et, semblable à un (( homme paralysé, reg"arda son maîti^e jusqu'à la fin, « puis tout à coup, comme frappé de la même hache, « tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la « tête.
« Je vous écris à la hâte ces tristes détails à bord « d'une g"alère de Gênes, où Fontrailles, Gondi, d'En- « traig-ues, Beauvau, du Lude, moi et tous les conjurés, « sommes retirés. Nous allons en Ang-leterre attendre « que le temps ait délivré la France du tyran que nous « n'avons pu détruire. J'abandonne pour toujours le « service du lâche prince qui nous a trahis.