‹ Alfred de VignyChapitre 57 sur 121 · DE LA SERVITUDE DU SOLDAT ET DE SON CARACTERE INDIVIDUEL · texte numérisé non relu

DE LA SERVITUDE DU SOLDAT ET DE SON CARACTERE INDIVIDUEL

Les mots de notre langage familier ont quelquefois me parfaite justesse de sens. C'est bien servir,en effet, [u'obéir et commander dans une Armée. 11 faut gémir le cette Servitude, mais il est juste d'admirer ces esclaes. Tous acceptent leur destinée avec toutes ses conéqiiences, et, en France surtout, on prend avec une îftième promptitude les qualités exigées par l'état miliaire. Toute cette activité que nous avons se fond tout

coup pour faire place à je ne sais quoi de morne et de on sterne.

La vie est triste, monotone, régulière. Les heures sonlées par le tambour sont aussi sourdes et aussi sombres ue lui. La démarche et l'aspect sont uniformes comme habit. La vivacité de la jeunesse et la lenteur de l'âge hûr finissent par prendre la même allure, et c'est celle e l'arme. L'arme où l'on sert est le moule où l'on jette on caractère, où il se change et se refond pour pren- Ireune forme générale imprimée pour toujours. L'Homme l'efface sous le Soldat.

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La Servitude militaire est lourde et inflexible commi le masque de fer du prisonnier sans nom, et donnée tout homme de guerre une fig-ure uniforme et froide

Aussi, au seul aspect d'un corps d'armée, on s'aper' çoit que J'ennui et le mécontentement sont les traits g-éiîéraux du visage militaire. La fatig-iie y ajoute ses rides, le soleil ses teintes jaunes, et une vieillesse anti cipée sillonne des figures de trente ans. Cependant, une' idée commune à tous a souvent donné à cette réunion 1 d'hommes sérieux un grand caractère de majesté, et cette '" idée est VAbJiécjation. — L'Abnégation du Guerrier esL une croix plus lourde que celle du Martyr. Il faut l'avoir portée longtemps pour en savoir la grandeur et le poids.

Il faut bien que le Sacrifice soit la plus belle chode la terre, puisqu'il a tant de beauté dans des homni simples qui, souvent, n'ont pas la pensée de leur mérite et le secret de leur vie. C'est lui qui fait que, de cette vie de gêne et d'ennuis, il sort, comme par miracle, un caractère factice, mais généreux, dont les traits sont '. grands et bons comme ceux des médailles antiques.

L'Abnégation complète de soi-même, dont je viens de parler, l'attente continuelle et indifférente de la mort, la renonciation entière à la liberté de penser et d'agir, les lenteurs imposées à une ambition bornée, etl'irnpossibi lité d'accumuler des richesses produisent des vertus qui sont plus rares dans les classes libres et actives.

En général, le caractère militaire est simple, bon, patient ; et l'on y trouve quelque chose d'enfantin, parce que la vie des régiments tient un peu de la vie des collèges. Les traits de rudesse et de tristesse qui l'obscur cissent lui sont imprimés par l'ennui, mais surtout pai une position toujours fausse vis-à-vis de la Nation et par la comédie nécessaire de l'autorité.

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L'autorité absolue qu'exerce un homme le contraint à une perpétuelle réserve. 11 ne peut dérider son front devant ses inférieurs, sans leur laisser prendre une familiarité qui porte atteinte à son pouvoir. Il se retranche l'abandon et la causerie amicale, de peur qu'on ne prenne acte contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque fail)lesse qui serait de mauvais exemple. J'ai connu des officiers qui s'enfermaient dans un silence de trappiste, et dont la bouche sérieuse ne soulevait la moustache que pour laisser passag'e à un commandement. Sous l'Empire, cette contenance était presque toujours celle des officiers supérieurs et des g-énéraux. L'exemple en avait été donné par le maître, la coutume sévèrement conservée, et à propos ; car à la considération nécessaire d'éloig-ner la familiarité se joig-nait encore le besoin qu'avait leur vieille expérience de conserver sa dignité aux yeux d'une jeunesse plus instruite qu'elle, envoyée sans cesse par les écoles militaires, et arrivant toute bardée de chitîVes, avec une assurance de lauréat, que le silence seul pouvait tenir en bride.

Je n'ai jamais aimé l'espèce des jeunes officiers, même lorsque j'en faisais partie. Un secret instinct de la vérité m'avertissait qu'en toute chose la théorie n'est rien auprès de la pratique, et le g-rave et silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en g-arde contre cette pauvre science qui s'apprend en quelques jours de lecture. Dans les rég-iments où j'ai servi, j'aimais à écouter ces vieux officiers dont le dos voûté avait encore l'altitude d'un dos de soldat, charg^é d'un sac plein d'habits et d'une giberne pleine de cartouches. Ils me faisaient de vieilles histoires d'Egypte, d'Italie et de Russie, qui m'en apprenaient plus sur la guerre que l'ordonnance de 1789, les règlements de services et les interminables instructions, à commencer par celles du grand Frédéric

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à ses généraux. Je trouvai.-;, au contraire, quoique chose de fastidieux dans la fatuité confiante, désœuvrée et ,ig-noi'anle des jeunes officiers de cette époque, fumeurs et joueurs éternels, attentifs seulement à la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur habit, orateurs de café et de l)illard. Leur conversation n'avait rien de plus caractérisé que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grand monde ; seulement les banalités y étaient un peu plus grossières. Pour tirer quelque parti de ce qui m'entourait, je ne perdais nulle occasion d'écouter ; et le plus habituellement j'attendais les heures de promenades régulières, où les anciens officiers aiment à se communiquer leurs souvenirs. Ils n'étaient pas fâchés, de leur côté, d'écrire dans ma mémoire les histoires particulières de leur vie, et, trouvant en moi une patience égale à la leur et un silence aussi sérieux, ils se montrèrent toujours prêts à s'ouvrir à moi. Nous marchions souvent le soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient les garnisons, ou sur le bord de la mer, et la vue générale de la nature, ou le moindre accident de terrain, leur donnait des souvenirs inépuisables : c'était une bataille navale, une retraite célèbre, uneembuscade fatale, un combat d'infanterie, un siège, et partout des regrets d'un temps de dangers, du respect pour la mémoire de tel grand général, une reconnaissance naïve pour tel nom obscur qu'ils croyaient illustre ; et, au milieu de tout cela, une touchante simplicité de cœur qui remplissait le mien d'une sorte de vénération pour ce mâle caractère, forgé dans de continuelles adversités et dans les doutes d'une position fausse et mauvaise.

J'ai le don, souvent douloureux, d'une mémoire que le temps n'altère jamais : ma vie entière, avec toutes sos journées, m'est présente comme un tableau ineffaçable

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Les traits ne se confondeut jamais ; les couleurs ne pâlissent point. Que]f|ues-unes sont noires,et ne perdent Tien de leur énergie qui m'ainig-e. Quelques fleurs s'y trouvent aussi, dont les corolles sont aussi fraîches qu'au jour qui les fit épanouir, surtout lorsqu'une larme involontaire tombe sur elles de mes yeux et leur donne un plus vif éclat.

La conversation la plus inutile de ma vie m'est toujours présente à l'instant où je l'évoque, et j'aurais trop à dire, si je voulais faire des récits qui n'ont pour eux que le mérite d'une vérité naïve ; mais, rempli dune amicale pitié pour la misère des Armées, je choisirai dans mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez décent et d'une forme digne d'envelopper une pensée choisie, et de montrercombien de situations contraires aux développements du caractère et de l'intelligence dérivent de la Servitude grossière et des ma- urs arriérées des Armées permanentes.

Leur couronne e.st une couronne d'épines et, parmi ses pointes, je ne pense pas qu'il en soit déplus douloureuse que celle de l'obéissance passive. Ce sera la première aussi dont je ferai sentir l'aiguillon. J'en parlerai d abord, parce qu'elle me fournit le premier exemple des nécessités cruelles de l'Armée, eu suivant l'ordre de mes années. Quand je remonte à mes plus lointains souvenirs, je trouve dans mou enfance militaire une anecdote qui m'est présente à la mémoire, et, telle qu'elle me fut racontée, je la redirai, sans chercher, mais sans éviter, dans aucun de mes récits, les traits minutieux de la vie ou du caractère militaire, qui, l'un et 1 autre, je ne saurais trop le redire, sont en retard sur l'esprit général et la marche de la Nation, et sont, par conséquent, toujours empreints d'une certaine puérilité. ^

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