‹ Alfred de VignyChapitre 60 sur 121 · COMME>-T JE CO-NTIXUAI MA ROUTE · texte numérisé non relu

COMME>-T JE CO-NTIXUAI MA ROUTE

Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j'eusse fait cette question. En même temps il souleva la toile cirée de sa petite charrette, comme pour arrang-er la paille qui la remplissait presque, et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux veux bleus, démesurés de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tête pâle, amaigrie et langue, inondée de cheveux blonds tout plats. Je ne vis, en vérité, que ces deux jeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme, car le reste était mort. Son front était rouge; ses joues creuses et blanches avaient des pommettes bleuâtres ; elle était accroupie au milieu delà paille, si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à jouer. 11 me parut qu'elle s'appliquait à comprendre comment sa main droite battrait sa main gauche.

« Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partielà, me dit le chef de bataillon ; demain, ce sera peutêtre un autre jeu qui durero longtemps. C'est drôle, hein ? »

En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son shako, que la pluie avait un peu dérangée.

(( Pauvre Laurette? dis-je, tu as perdu pour toujours, va ! »

J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main; elle me donna la sienne machinalement, et en souriant avec beaucoup de douceur. Je remarquai avec étonnement qu'elle avait à ses longs doigts deux

bag'ues de diamants : je pensai que c'étaient encore les bag-iies de sa mère, et je me demandai comment la misère les avait laissées là. Pour un monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au vieux commandant; mais, comme il me suivait des yeux et voyait les miens arrêtés, sur les doig-ts de Laure, il me dit avec un certain air d'org-ueil :

« Ce sont d'assez g-ros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir leur prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en séparât, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en temps. J'ai tenu parole à son pauvre petit mari et, en vérité, je ne m'en repens pas. Je ne l'ai jamais quittée, et j'ai dit partout que c'était ma fille qui était folle. On a respecté ça. A l'armée tout s'arrang-e mieux qu'on ne le croit à Paris, allez ! — Elle a fait toutes les g-uerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours tirée d'affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et une petite voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une tenue assez soig-née, et moi, étant chef de bataillon, avec une bonne paye, ma pension de la Lég-ion d'honneur et le mois Napoléon, dont la somme était double, dans le temps, j'étais tout à fait au courant de mon affaire, et elle ne me gênait pas. Au contraire, ses enfantillag-es faisaient rire quelquefois les officiers du 7* lég'er. »

Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'épaule, comme il eût fait à son petit mulet.

« Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est là : voyons, un petit signe de tête. »

Elle se remit à ses dominos.

<i Oh ! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume

jamais. Les fous, ça n'est jamais malade, c'est commode de ce côté-là. A la Bérésina et dans toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tête. — Allons, ma fille, joue toujours, va, ne t'inquiète pas de nous; fais ta volonté, va, Laurette. »

Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son épaule, une grosse main noire et ridée: elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa comme une pauvre esclave. Je me sentis le cœur serré par ce baiser, et je tournai bride violemment.

« Voulons-nous continuer notre marche, commandant? lui dis-je; la nuit viendra avant que nous soyons àBétliune. »

Le commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue jaune qui charg-eait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de la charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d'un petit manteau qu'elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit autour du cou de sa fille adoptive; après quoi il donna le coup de pied au mulet, fit son mouvement d'épaule et dit : « En route, mauvaise troupe ! » Et nous repartîmes.

La pluie tombait toujours tristement ; le ciel g-ris et la terre grise s'étendaient sans fin ; une sorte de lumière terne, un pâle soleil, tout mouillé, s'abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient pas. Nous retombâmes dans un g-rand silence.

Je l'egardais mon vieux commandant ; il marchait à g-rands pas, avec une vig-ueur toujours soutenue, taudis que son mulet n'en pouvait plus et que mon cheval même commençait à baisser la tète. Ce brave homme ôtait de temps à autre son shako pour essuyer son front chauve et quelques cheveux g'ris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches blanches, d'où tombait la

pluie. Il ne s'inquiétait pas de l'effet qu'avait pu taire sur moi son récit. Il ne s'était fait ni meilleur ni plus mauvais qu'il n'était. Il n'avait pas daigné se dessiner. Il ne pensait pas à lui-même et, au haut d'un quart d'heure, il entama, sur le même ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du maréchal Masséna, où ri avait formé son bataillon en carré contre je ne sais quelle cavalerie. Je ne l'écoutai pas, quoiqu'il s"échauft'ât pour me démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier.

La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue deve-. nait plus épaisse et plus profonde. Rien sur la rou%f et rien au bout. Nous nous arrêtâmes au pied d'un arhre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d'abord soç soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il reg-arda dans la charrette, comme une mère dans le berceau de son enfant. Je l'entendais qui disait : « Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et tâche de dormir. — Allons, c'est bien ! elle n'a pas une g'outte de pluie. — Ah ! diable ! elle a cassé ma montre que je lui avais laissée au cou ! — Oh ! ma pauvre montre d'argent ! Allons, c'est égal; mon enfant, tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va venir bientôt. — C'est drôle ! elle a toujours la fièvre ; les folles sont comme ça. Tiens, voilà du chocolat pour toi, mon enfant. »

Il appuya la charrette à l'arbre, et nous nous assîmes sous les roues, à l'abri de l'éternelle ondée, partageant un petit pain à lui et un à moi : mauvais souper.

« Je suis fâché que nous n'ayons que ça, dit-il ; mais ça vaut mieux que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière de sel, comme on en ■mang-eait en Russie. La pauvre petite femme, il faut

bien que je lui donne ce que j ai de mieux. Vous voyez que je la mets toujours à part. Elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de croire que je suis son père ; malgré cela, elle m'étrang-îerait .si je voulais l'embrasser seulement sur le front. L'éducation leur laisse toujours quelque chose, à ce quil paraît, car je ne l'ai jamais vue oublier de se cacher comme une religieuse. — C'est drôle, hein ? »

Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer et dire : Otez ce plomb ! ôtez-moi ce plomb ! Je me levai, il me fit rasseoir.

« Restez, restez, me dit-il, ce nest rien ; elle dit ça toute sa vie, parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de douceur. »

Je me tus en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de 1797 à 181 5. où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées pour cet homme. — Je demeurai longtemps en silence à côté de lui, cherchant à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée. Ensuite, à propos de rien, je lui donnai ime poignée de main pleine d'enthousiasme. Il en fut étonné.

« Vous êtes un digne homme 1 » lui dis-je. Il me répondit :

Eh ! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme ? Vous sentez bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait abnégation. )>

Et il me parla encore de Masséna.

Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide et fortifiée, où l'on dirait que les remparts, en resserrant leur cercle, ont pressé les maisons l'une sur l'autre. Tout y était en confusion, c'était le moment d'une alerte. Les habitants commença ieat à

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retirer les drapeaux blancs des fenêtres et à coudre les trois couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la gi-énérale ; les trompettes sonnaient à cheval, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues charrettes picardes portaient les Cent- Suisses et leurs bag-ag-es ; les Canons des Gardes du corps courant aux remparts, les voitures des princes, les escadrons des Gompapnies- Rouges se formant, encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite chan^ette et ses pauvres habitants. A mon grand regret, c'était pour toujours que je les perdais.

Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai cœur de soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien ; je la plaçai dès lors très haut dans mon estime. J'ai souvent cherché depuis autour de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette abnégation de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze années que j'ai vécu dans l'armée, ce n'est qu'en elle, et surtout dans les rangs dédaignés et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouvé ces hommes de caractère antique, poussant le sentiment du devoir jusqu'à ses dernières conséquences, n'ayant ni remords de l'obéissance ni honte de la pauvreté, simples de mœurs et de langage, fiers de la gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec plaisir dans leur obscurité, et partageant avec les malheureux le pain noir qu'ils payent de leur sang.

J'ignorai longtemps ce qu'était devenu ce pauvre chef de bataillon, d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom et que je ne le lui avais pas demandé. Un jour, cependant, au café, en 1825, je crois, un vieux capitaine

d'infanterie de lig'ne à qui je le décrivis, en attendant la parade, me dit :

« Eli ! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvi^e diable ! C'était un brave homme ; il a été descendu par un boulet à Waterloo. Il avait, en effet, laissé aux bag-ag-es une espèce de fille folle que nous menâmes à l'hôpital d'Amiens, en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut, furieuse, au bout de trois jours.

— Je le crois bien, lui dis-je ; elle n'avait plus son père nourricier !

— Ah bah ! père ! qu'est-ce que vous dites donc ? ajûuta-t-il d'un air qu'il voulait rendre fin et licencieux.

— Je dis qu'on bat le rappel », repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai fait abnégation.

SOUVEiNIRS DE GRANDEUR MILITAIRE

Que de fois nous vîmes ainsi finir par des accidents obscurs de modestes existences qui auraient été soutenues et nourries par la g"loire collective de l'Empire ! Notice armée avait recueilli les invalides de la Grande A.rmée, et ils mouraient dans nos bras, en nous laissant e souvenir de leurs caractères primitifs et sing-uliers. Hes hommes nous paraissaient les restes d'une race g-ig-anesque qui s'éteig-nait homme par homme et pour touours. Nous aimions ce qu'il y avait de bon et d'honnête lans leurs mœurs ; mais notre g'énération plus studieuse le pouvait s'empêcher de surprendre parfois en eux queljue chose de puéril et d'un peu arriéré que l'oi.siveté de a paix faisait ressortir à nos yeux. L'Armée nous sem- )lait un corps sans mouvement. Nous étouffions en- "ermés dans, le ventre de ce cheval de bois, qui ne

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s'ouvrait jamais dans aucune Troie. Vous vous en souvenez, vous, mes Gompag-nons, nous ne cessions d'étudier les Commentaires de César, Turenne et Frédéric II, et nous lisions sans cesse la vie de ces généraux de la République si purement épris de la g-loire ; ces héros candides et pauvres comme Marceau, Desaix et Kléber, jeunes gens de vertu antique ; et, après avoir examiné leurs manœuvres de guerre et leurs campagnes, nous tombions dans une amère tristesse en mesurant notre destinée à la leur, et en calculant que leur élévation était devenue telle parce qu'ils avaient mis le pied tout d'abord, et à vingt ans, sur le haut de cette échelle de grades dont chaque degré nous coûtait huit ans à gravir. Vous que j'ai tant vus souffrir des langueurs et des dégoûts de la Servitude militaire, c'est pour vous surtout que j'écris ce livre. Aussi, à côté de ces souvenirs où j'ai montré quelques traits de ce qu'il y a de bon et d'honnête dans les armées, mais où j'ai détaillé quelques-unes des petitesses pénibles de cette vie, je veux placer les souvenirs qui peuvent relever nos fronts par la recherche et la considération de ses grandeurs.

La Grandeur guerrière, ou la beauté de la vie des armes, me semble être de deux sortes : il y a celle du commandement et celle de l'obéissance. L'une, tout extérieure, active, brillante, fière, égoïste, capricieuse, sera de jour en jour plus rare et moins désirée, à mesure que lacivilisation deviendra plus pacifique ; l'autre, tout intérieure, passive, obscure, modeste, dévouée, persévé rante, sera chaque jour plus honorée ; car, aujourd'hui que dépérit l'esprit des conquêtes, tout ce qu'un carac tère élevé peut apporter de grand dans le métier des armes me {)araît être moins encore dans la gloire de combattre que dans l'honneur de souffrir en silence e1 d'accomplir avec constance des devoirs souvent odieux,

■ Si le mois de juillet i83o eut ses héros, il eut en vous ses martyrs, ô mes braves Compag-nons ! — Vous voilà tous à présent séparés et dispersés. Beaucoup parmi vous se sont retirés en silence, après rorage,sous le toit deleur famille ; quelque pauvre qu'il fût, beaucoup l'ont préféré à l'ombre d'un autre drapeau que le leur. D'autres ont voulu chercher leurs (leurs de lis dans les bruyères de la Vendée, et les ont encore une fois arrosées de leur sang; d'autres sont allés mourir pour des rois étrang^ers ; d'autres, encore saig-nants des blessures des trois jours, n'ont point résisté aux tentations de l'épée : ils l'ont reprise pour la France, et lui ont encore conquis des citadelles. Partout même habitude de se donner corps et âme, même besoin de se dévouer, même désir de porter et d'exercer quelque part l'art de bien souffrir et de bien mourir.

Mais partout se sont trouvés à plaindre ceux qui n'ont paseu à combattre là où ils se trouvaient jetés. Lecombat est la vie de l'armée. Où il commence, le rêve devient réalité, la science devient gloire, et la Servitude service. La g-uerre console par son éclat des peines inouïes que la Jéthargie de la paix cause aux esclaves de l'Armée; mais, je le répète, ce n'est pas dans les combats que sont ses plus pures grandeurs. Je parlerai de vous souventaux autres; mais je veux une fois, avant de fermer ce livre, vous parler de vous-mêmes, et d'une vie et d'une mort qui eurent à mes yeux un grand caractère de force et de candeur.

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