UN LAQUAIS, LE DUC, LA DUCHESSE
UN LAQUAIS, ouvrant les deux battants de la porte.
Monsieur le duc.
La duchesse se lève, fait une grande révérence, et s'assied toute droite sans oser parler.
THÉATUE 4o3
LE DUC. Il la salue, puis il va droit à la cheminée et, gardant son épée au côté et son chapeau sous le bras, se chaufFe tranquillement les pieds. Après un long- silence, il la salue froidement.
Eh bien, madame, comment vous trouvez-vous ?
Mais, monsieur, un peu surprise de vous voir, et confuse de n'avoir pas eu le temps de m'habiller pour vous.
LE DUC Oh ! n'importe, n'importe, je ne tiens pas au cérémonial. D'ailleurs, on peut paraître en nég^liçé devant son mari.
LA DUCHESSE, à part.
Son mari ! hélas 1
Haut,
Oui, certaineiçent son mari... Mais ce nom-là...
je vous avoue...
LE DUC, ironiquement.
Oui, oui... j'entends, vous n'y êtes pas plus habituée qu'à ma personne.
Souriant.
C'est ma faute.
Tendrement.
C'est ma très grande faute, ou plutôt c'est la faute de
tout le monde.
Sérieusement.
Oui peut dire en ce monde, et dans le monde surtout, qu'il n'ajoute pas par sa conduite aux fautes des autres? Dites-le-moi, madame.
LA DUCHESSE
Ah ! je crois bien que vous avez raison, monsieur ; vous savez le monde mieux que moi !
4o4 AlUVED Dl". VIGNY
LE DUC, avec feu.
Mieux que vous ! mieux que vous, madame ! cela n'est, parbleu ! pas facile. Je n'entends parler à Versailles que de votre g'râce dans le monde ; vous faites fureur ! On n'a que votre nom à la bouche. C'est une rag-e.
D'un ton ambigu.
Moi... je l'avoue, cela... cela m'a piqué d'honneur!
LA DUCHESSE, à part.
0 Ciel ! piqué d'honneur ! que veut-il dire ?
LE DL'C, s'approchent avec galanterie.
Çà, voyons, regardez-moi bien ! me reconnaissezvous?
LA DUCHESSE Sans doute, monsieur le duc, j'aurais bien mauvaise grâce à ne pas... *
LE DUC, tendrement.
Me dire oui, n'est-ce pas ? Ce n'est pas cette docilité qu'il me faut, c'est de la franchise.
LA DUCHESSE De la...?
LE DUC, sévèrement.
De la franchise, madame.
Il quitte le fauteuil et retourne brusquement à la cheminée.
J'aurai beaucoup à vous dire cette nuit, et des choses fort sérieuses !
LA DUCHESSE
Quoi I cette nuit, monsieur ! v pensez-vous ?
LE DUC, froidement.
J'y ai pensé, madame, pendant tout le chemin de Versailles, et un peu avant aussi.
TU£ATRE 4o5
LA DUCHESSE, à part- Il sait ma faute ! il la sait ! tout est fini !
LE DUC Oui, j'ai le projet de ne partir que demain matin au jour, et vos gens et les miens doivent être couchés à présent.
LA DUCHESSE, vivemeat et se levant.
Mais ce n'est pas moi qui l'ai ordonné.
LE DUC, avec sanç-froid et li- sourire sur la bouche. Alors, madame, si ce n'est vous, il faut donc que ce soit moi.
LA DUCHESSE, à part.
Il restera.
LE DUC, regardant la pendule.
Demain, j'arriverai à temps pour le petit lever. — C'est une pendule de Julien Le Roy que vous avez là ?
Il ôte son épée et son chapeau et les pose sur un guéridon.
LA DUCHESSE, k part.
Un sang'-froid à n'y rien comprendre ! — Quelle
inquiétude il me donne !
LE DUC, s'asseyant.
Ah! ah! voici quelques livres! C'est bien ce que l'on m'avait dit: vous aimez l'esprit, et vous en avez; oh! je sais que vous en avez beaucoup, et du bon, du vrai, du meilleur esprit. — C'est monsieur de Voltaire ! — Oh ! Zaïre ! — « Zaïre, vous pleurez. »
Lekain dit cela comme ça, n'est-ce pas?
LA DUCHESSE Je n'ai pas vu, monsieur.
LE DUC Ah ! c'est vrai ! je sais que vous êtes un peu dévote ;
4o6 ALFRED DE VIGNY
VOUS n'allez pas à la comédie, mais vous la lisez. Vous lisez la comédico.. Pour la jouer, jamais !
Avec une horreur comique.
Oh ! jamais !
LA DUCHESSE On ne m'y a pas élevée, monsieur, fort heureusement
pour moi .
LE DUC
Et pour votre prochain, madame ; mais je suis sûr qu'avec votre esprit vous joueriez parfaitement... Tenez (nous avons le temps), si vous étiez la belle Zaïre, soupçonnée d'infidélité par Orosmane...
LA DUCHESSE, à part.
A demi voix à la cloison.
Ah ! c'est ma mort qu'il a résolue! — Rosette, prenez g-arde ! Rosette, faites attention.
LE DUC En vérité, madame, c'est le plus g-énéreux des mortels que ce soudan Orosmane; n'ayez donc pas peur de lui. S'il entrait ici, par exemple, disant avec la tendresse que met Lekain dans cette scène-là;
Hélas 1 le crime veille et son horreur me suit. A ce coupable excès porter sa hardiesse ! tu ne connaissais pas mon cœur et ma tendresse. Combien je t'adorais! quels feux!.,.
LA DUCHESSE, se levant et allant à lui.
Monsieur, avez-vous quelque chose à me reprocher?
LE DUC, riant.
Ah ! le mauvais vers que voilà ! Eh ! bon Dieu, que dites-vous donc? Ce n'est pas dans la pièce.
LA DUCHESSE, boudant.
Eh I monsieur, je ne dis pas de vers, je parle. On ne
vient pas à minuit chez une femme pour lui dire des
vers, aussi.
LE DUC, jetant son livre.
Avec tendresse et mélancolie.
Et croyez-vous donc que ce soit là ce qui m'amène ?
Causons un peu en amis.
Il s'assied sur la causeuse, près d'elle.
Çà ! voiis est-il arrivé quelquefois de song-er à votre mari, par extraordinaire, là, un beau matin en vous éveillant ?
LA DUCHESSE, étonnée.
Eh ! monsieur^ mon mari pense si peu à sa femme qu'il n'a vraiment pas le droit d'exiger la moindre réciprocité,
LE DtJG
Eh! qui donc vous'a pu dire, ingrate, qu'il ne pen-^ sait pas à vous ? Etait-il en passe de vous l'écrire? C'eût été ridicule à lui. Vous le faire dire par quelqu'un, c'était bien froid. Mais venir vous Je jurer chez vous et Vous le prouver, voilà quel était son devoir.
LA DUCHESSE, à part.
Me le jurer ! Ah ! pauvre chevalier i
Elle baise son portrait.
Me le jurer, monsieur! et me jurer quoi, s'il vous plaît ? Vous êtes-vous jamais cru oblig-é à quelquechose envers moi ? Que vous suis-je donc, monsieur, sinon une étrangère qui porte votre nom.,. ?
LE DUC Et peut le donner, madame...
LA DUCHESSE, se levant.
Ah ! monsieur le duc, faites-moi grâce.;.
4o8 ^LKaED DE VIGNY
LE DUC se lève tout à coup en riant.
Grâce ! madame, et de quoi grâce, bon Dieu? — Ah ! je comprends : vous voulez que je vous fasse grâce de mes compliments, de mes tendresses et de mes fadeurs. Eh I je le veux bien. Tant qu'il vous plaira ! Parlons d'autre chose.
LA DUCHESSE Quelle torture!
LE DUC
Savez-vous de qui ces tableaux-là sont les portraits? Je suis sûr que vous ne les reg-ardez jamais. Ces braves g-ens cuirassés sont mes aïeux, ils sont anciens; nous sommes, ma foi, très anciens, aussi anciens que les Bourbons ; le saviez-vous? Mon nom est celui d'un connétable, de cinq maréchaux de France, tous pairs des rois, et parents et alliés des rois, et élevés avec eux dès l'enfance, camarades de leur jeunesse, frères d'armes de leur âg-e d'homme, conseillers et appuis de leur vieillesse. C'est beau ! c'est assez beau pour que l'on s'en souvienne; et quand on s'en souvient, il n'est g-uère possible de ne pas song-er que ce serait un malheur épouvantable, une désolation véritable dans une famille que de n'avoir personne à lui lég-uer ce nom. Sans parler de l'héritag-e, qui ne laisse pas que d'être considérable ! Gela ne vous a-t-il jamais afflig'ée?
LA DUCHESSE Eh! monsieur, je ne vois pas pourquoi je m'en afflig-erais quand vous n'y pensez jamais. Après tout, c'est de votre nom qu'il s'ag-it et non du mien.
LE DUC Eh quoi ! Elisabeth !
LA DUCHESSE Elisabeth? Vous vous croyez ailleurs, je pense.
LE DUC Eh! n'est-ce pas Elisabeth que vous vous nommez? Quel est donc votre nom de baptême?
LA DUCHESSE, avec tristesse.
Baptême! le nom de baptême! c'est vous qui demandez le nom que l'on m'a donné! Je voudrais bien savoir ce qu'eût dit mon pauvre père, qui tenait tant à ce nom-là...
Vite.
Et vous, je ne vous le dirai pas!,., si quelqu'un lui eût dit : « Eh bien, ce nom si doux, son mari ne daignera pas le savoir. »
Du reste, cela est juste !
Avec agitation.
Les noms de baptême sont faits pour être dits par ceux qui aiment et pour être inconnus à ceux qui n'aiment pas.
En enfant.
Il est bien juste que vous ne sachiez pas le mien, et c'est bien fait... et je ne vous le dirai pas.
LE DUC, à part, souriant et charmé.
Ah çà! mais comme elle est g-entille! je suis fou de me prendre les doigts à mon pièg-e?
C'est qu'elle est charmante, en vérité !
Haut et sérieux.
Et pourquoi saurais-je ce nom d'enfant, madame? qu'est-ce pour moi, je vous prie, que la jeune fille enfermée au couvent jusqu'à ce qu'on me la donne sans que je sache seulement son âge? C'est la jeune femme connue sous le nom qui m'appartient; celle-là seule est mienne, madame, puisque, pour la nommer, il faut qu'on me nomme moi-même.
LA DUCHESSE, se levant., vite et avec colère.
Monsieur le duc, voulez-vous me rendre folle? Je ne comprends plus rien ni à vos idées, ni à vos sentiments, ni à mon existence, ni à vos droits, ni aux miens; je ne suis peut-être qu'une enfant ! J'ai peut-être été toujours trompée. Dites-moi ce que vous savez de la vie réelle du monde. Dites-moi pourquoi les usag-es sont contre la relig"ion, et le monde contre Dieu. Dites-moi si notre vie a tort ou a raison ; si le mariag-e existe ou non ; si je suis votre femme, pourquoi vous ne m'avez jamais revue, et pourquoi l'on ne vous en blâme pas; si les serments sont sérieux, pourquoi ils ne le sont pas pour vous; si vous avez et si j'ai moi-même le droit de jalousie. Dites-moi ce que sig-nifie tout cela ! Qu'est-ce que ce mariage du nom et de la fortune, d'où les personnes sont absentes, et pourquoi nos hommes d'affaires nous ont fait paraître dans ce marché ? Dites-moi si le droit qu'on vous-a donné était seulement celui de venir me troubler, me poursuivre chez moi quand il vous plaît, d'y tomber comme la foudre, au moment où l'on s'y attend le moins, à tout hasard, au risque de me causer la plus g'rande frayeur, sans ménag-ements, sans scrupules, la nuit, dans mou hôtel, dans ma chambre, dans mon alcôve, là !
LE DUC
Ah! madame, les beaux yeux que voilà ; aussi éloquents que votre bouche lorsqu'un peu d'ag-itation lafait parler. — Eh bien, quoi! voulez-vous que je vous explique une chose inexplicable? Voulez- vous que je fasse du pédantisme avec vous? Faut-il que je m'embarque avec vous dans les phrases? Exig-ez-vous que je vous parle du g-rand monde, et que je vous raconte l'histoire de l'hymen ? — Vous dire comment le mariag-e, d'abord
THÉÂTRE 4ll
sacré, est devenu si profane à la cour et si profané surtout; vous dire comment nos vieilles et saintes familles sont devenues si frivoles et si mondaines, comment et par qui nous fûmes tirés de nos châteaux et de nos terres pour venir nous échelonner dans une royale antishanibre ; comment notre ruine fastueuse a nécessité nos alliances calculées, et comment on les a toutes rég-lées en famille, d'avance et dès le berceau ( comme la nôtre, par exemple) ; vous raconter comment la relig'ion 'irréparable malheur peut-être! ) s'en est allée en plaisanterie, fondue avec le sel attique dans le creuset des philosophes; vous décrire par quels chemins l'amour 3St venu se jeter à travers tout cela, pour élever son temple secret sur tant de ruines, et comment il est devenu lui-même quelque chose de respecté et de sacré, pour ainsi dire, selon le choix et la durée : vous raconter, vous expliquer, vous analyser tout cela, ce serait par trop long- et par trop fastidieux; vous en savez, je g-ag-e, autant que moi sur beaucoup de ces choses...
LA DUCHESSE, lui prenant 'la main avec plus de contience.
Hélas ! à vous dire vrai, monsieur, si je les sais, un peu, comme vous les savez beaucoup, il me semble, j'en souffre plus que je n'en suis heureuse, et je ne ievine pas quelle fin peut avoir un monde comme le nôtre.
LE DUC
Eh ! bon Dieu, madame, qui s'en inquiète à l'heure qu'il est, si ce n'est vous? Personne, je vous jure, pas même chez ceux qiie cela touche de plus près. Respirons en paix, croyez-moi ! respirons, tel qu'il est, cet îir empoisonné, si l'on veut, mais assez embaumé, selon mon g-oût, de l'atmosphère où nous sommes nés, et dirigeons-nous seulement, lorsqu'il le faudra, selon
4l2 ALFRKD DE VIGNY
cette loi que, ma foi, je ne vis jamais nulle part écrite, mais que je sentis toujours vivante en moi, la loi de l'Honneur.
LA DUCHESSE, un peu effrayée et reculant.
L'Honneur ! oui ! mais cet Honneur, en quoi le faitesvous consister, monsieur le duc ?
LE DUC, très gravement.
Il est dans tous les instants de la vie d'un galant homme, madame ; mais il doit surtout le faire consister dans le soin de soutenir la d^.g'nité de son nom...-ij i et... -'
LA DUCHESSE, à part.
Encore cette idée ! ô mon Dieu ! mon Dieu !
LE DUC Et, en supposant qu'on eût porté quelque atteinte à la pureté de ce nom, il ne doit hésiter devant aucun sacrifice pour réparer l'injure ou la cacher éternellement.
Aucun sacrifice ne vous coûterait-il, monsieur ?
LE DUC
Aucun, madame, en vérité.
LA DUCHESSE En vérité ?
LE DUC, sur un ton emporté.
Sur ma parole 1 aucun ! fallût-il un meurtre !
LA DUCHESSE, à part. |
Ah ! je suis perdue ! ah ! mon Dieu ! ^
Elle regarde sa croix.
LE DUC, sur un ton passionné. v
Fallût-il me jeter à vos pieds et les couvrir de baisers, .| et m'humilier pour rentrer en jj-râce !
Il lui baise la main à genoux.
THÉATRiO [\\'i
LA DUCHESSE, à part.
Ah I pauvre chevalier ! nous sommes perdus ! je n'oserai plus te revoir !
Elle baise le portrait du chevalier.
LE DUC, brusquement, en homme, et comme quittant le masque.
Ah çà ! voyons, mon enfant, touchez là.
LA DUCHESSE, étonnée.
Ouoi donc ?
LE DUC
Touchez là, vous dis-je ! une fois seulement donnezpaoi la main, c'est tout ce que je vous demande. LA DUCHESSE, pleurant presque.
Comment ! monsieur... ?
LEDUC Oui, vraiment, touchez là bien franchement, en bonne ît sincère amie ; je ne veux point vous faire de mal, et toute la veng-eance que je tirerais de vous (si vous m'aviez offensé), ce serait cette frayeur que je viens de vous faire.
Asseyez-vous . — Je vais partir.
Il reprend son chapeau et son épée.
Voici le jour qui vient ! Il me faut le temps d'arriver
i Versailles.
Debout, il lui serre la main, elle est assise.
Ecoutez bien. Il n'y a rien que je ne sache. A vrai dire, je ne me sens nulle colère et nulle haine our vous.
Avec émotion et gravité.
N'ayez, je vous prie, nulle haine conti^emoi non plus. Mous avons chacun nos petits secrets. Vous faites bien, ît je crois que je ne fais pas mal de mon côté. Restonsin là ! Je ne sais si tout cela nous passera, mais nous 5ommes jeunes tous les deux, nous verrons. — Soyez
4l4 ALFRED DE VIGNY
toujours bien assurée que mon amitié ne passera pai pour vous... Je vous demande la vôtre, et. ..
En riant.
N'ayez pas peur, je ne reviendrai vous voir que quanc vous m'écrirez de venir.
Ètes-vous si bon, monsieur? Et je ne vous connaissai.' pas !
LE DUC
Pardonnez-moi cette mauvaise nuit que je vous ai fait passer. Dans une société qui se corrompt et se dissoul chaque jour comme la nôtre, tout ce qui reste encore de possible, c'est le respect des convenances. 0 y a des occasions où la dissimulation est presque sainte et peul même ne pas manquer de g-randeur. Je vous ai dit qu( je tenais à notre nom... En voici la preuve : — vos gens et les miens m'ont vu entrer, ils me verront sortir, et, pour le monde, c'est tout ce qu'il faut.
LA DUCHESSE, à ses genoux, lui baise les mains et pleure en se cachant le visag-e. — Silence.
Ah ! monsieur le duc, quelle bonté ! et quelle honte pour moi ! Votre g-énérosité m'écrase ! Où me cacher, monsieur ? J'irai dans un couvent.
LE DUC, souriant.
C'est trop ! c'est beaucoup trop ! je n'en crois rien, et je ne le souhaite pas. Du reste, il n'en sera que ce que vous voudrez. Adieu !Moi, je vous ai sauvée en sauvant
les apparences.
Il sonne, on ouvre, il sort.