‹ Alfred de VignyChapitre 1 sur 12 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

Ûe petit livre n'a point été écrit pour répondre à des curiosités oiseuses ou indis actes. Le nom d'Alfred de Vigny éveille peu

de préoccupations semblables, et sa rie n eu satisfait aucune.

Nous avons essayé de, raconter la simple

histoire d'un grand poète (pu fut un (/alant homme , parce qu'il nous a semble instructif de rechercher dans quelles conditions de bel/es œuvres se sont produites, sur ipicl Sol sont ecloses les /leurs austères de lu

pensée.

La poésie ne nous semble pas un jeu où l'on puisse réussir seulement par l'habileté des combinaisons et l'adresse de la main. La vraie poésie,, perisons-nous, ne se rencontre pas sans le respect de soi-même et la hauteur des préoccupations.

Nous avons voulu produire l'exemple d'une belle vie d'où sont sorties de belles œuvres.

Le cœur a la forme d'une urne ; c'est un vase sacré , rempli de secrets.

Sur le point de pénétrer dans l'intimité du comte Alfred de Vigny, nous sommes saisis d'une sorte de respect religieux . L'asile que nous voulons franchir est pieux et tranquille comme un sanctuaire. Nous y trouvons, dans toute sa gravité, l'homme qui eut entre tous la religion de la dignité humaine, et il nous apparaît, dans sa solitude, à peu près aussi impénétrable qu'on l'a pu voir au milieu de cette foule qu'il a d'ailleurs peu coudoyée. Le Gaulois, qui dans

Rome envahie, tira la barbe d'un vieux sénateur immobile sur son banc, n'aurait peutêtre pas osé toucher, de sa main curieuse, ce visage sérieux et impassible, dont l'œil, discret jusqu'au dédain, cache à tous le miroir d'une âme énigmatique.

Notre poète n'est pas assis sur le trépied sibyllin dont les effluves sacrées donnent un délire éloquent ; il se tient muet sur sa chaise <f ivoire. Ne vous approchez pas pour écouter les battements de son cœur ; autant vaudrait écarter des cuisses sacrées d'un Jupiter antique les plis de sa draperie de marbre. Pourtant cet homme calme n'était pas insensible: il eut ses souffrit nces, mais il garda toujours la suprême pudeur de les cacher ou du moins de n'en laisser voir que ce qu'il fallait pour s'en parer. C'est le poète des passions décentes. Sa muse, comme son âme, a le calme coutumier de tout ce qui est grand et beau. Car ce n'est pas une des moindres puissances du génie d'Alfred de Vigny, d'avoir mis jusque sur le front

de la passion une inaltérable sérénité. Une telle vie et une telle œuvre nous déconcertent tout d'abord et peuvent même nous laisser froids ; nous sommes habitués, enfants de ce siècle, à voir dans le sanctuaire des cœurs la flamme briser la lampe, les sentiments excessifs rompre, en éclatant, l'harmonie des lignes et des sons; nous avons vu la Muse de Byron se pâmer, se tordre, belle encore, et hurler, non sans charme, ses ivresses et ses douleurs. La poésie moderne, si souple et si vraie, n'en est pas moins excessive et violente. Sa force éclate dans l'effort, et non, comme voulaient les Grecs, dans la sérénité et dans le repos même. Cette beauté tranquille des anciens Hellènes, Alfred de Vigny l'a aimée et l'a connue : elle a visité le poète dans son recueillement et sa solitude.

Les esprits grossiers qui ne voient la passion qu'à travers les contorsions et les grimaces qu'elle arrache aux faibles, ces esprits que le poète dédaignait jusqu'à l'oubli, peu-

vent seuls prendre son calme pour de l'insensibilité. Les eaux les plus pures ne sont pas les plus froides. Dans son recueillement, le poète jeta un'profond regard, qui dura toute sa vie, sur la Destinée, sur cette fatalité nommée de tant de noms par les hommes, qu'elle entraîne également, ou dociles ou révoltés. Ce douloureux regard ne fut pas sanslarmes,et,de ces larmes, comme Eloa la sœur des anges, sont nées les œuvres du poète.

Une foi profonde peut seule donner cette belle paix qui brillait sur son visage comme elle brille dans ses œuvres. Cette foi, Alfred de Vigny l'avait pour sa religion, la seule qu'il ait jamais connue et à laquelle il n'a jamais failli, la religion de l'honneur. 11 l'avait apprise sous les armes ; il s'en fit le prêtre et l'évangéliste. et il égala sa vie à cette haute parole qu'il prononça une fois et qu'on n'a pas placée sans raison au seuil de ses pensées intimes : « L'honneur est la poésie du devoir. »

Nous désirons qu'on ait présent à la mémoire Que nos pères étaient des conquérants de gloire . V.Hugo.

Les de Vigny, gentilshommes de Beauce, tenaient déjà, pendant la seconde moitié du XVIe siècle, un rang élevé dans le royaume, puisque le roi Charles IX envoya, en Tan 1570, un titre à :

« Notre cher et bien aimé François de Vigny, pour les louables et recommanda bles services faits à nos prédécesseurs Roys et à Nous en plusieurs charges honorabler< et importantes où il a été employé pour le bien de noire service et de tout le royaume,

mesme durant les troubles d'iceluy, pour jouir des franchises et prérogatives, et a ce titre posséder tous les fiefs et possessions nobles, etc. »

Le journal du duc de Luynes, à la date du vendredi 8 avril 1740, fait la mention que voici :

« Le roi vient d'accorder une pension de 1 ,200 livres à M. de Vigny, écuyer de quartier, fils de M. de Vigny, lieutenant général des bombardiers, à qui Ton doit l'invention des carcasses1. M. de Vigny est écuyer du roi depuis environ trente ans. C'est lui qui a fait le voyage de madame jusqu'à la frontière d'Espagne. »

Jean-René de Vigny, ancien mousquetaire et officier dans une des compagnies de la garde du Roi, retenu pour dettes à Londres, manquant du nécessaire, écrivit le 5 septembre 1766 à l'acteur Garrick, « célèbre par ses sentiments et ses talents, » pour re-

1. Espèce de bombe de forme oblongue et chargée de mitraille.

cevoir de lui un secours dont il avait le plus pressant besoin.

François de Vigny, celui qui reçut les lettres de 1570, eut pour fils Etienne de Vigny, qui fut père de Jean de Vigny, qui fut père de Guy-Victor de Vigny, seigneur du Tronchet. de Moncharville, des deux Emarville, d'Isy, du Frêne, de Joinville, de Folleville, de Gravelle et autres lieux. Celui-ci fut père de Léon de Vigny, qui donna le jour à Alfred de Vigny dont nous nous occupons ici.

Ces gentilshommes menèrent presque tous une vie paisible et modeste, « poussant le service militaire jusqu'au grade de capitaine où ils s'arrêtaient pour se retirer chez eux avec la croix de Saint-Louis '. »

Les armes de la famille de Vigny sont :

D'argent cantonné de quatre lions de gueules, à l'écusson en abîme, d'azur à la fasce d'or, accompagnée en chef d'une mer-

lelte d'or, en pointe d'une merlette de même, entre deux coquilles d'argent1.

Ces nobles hommes vécurent ainsi, servant dans les armées du Roi et chassant le loup sur leurs terres ; ils ne connurent que l'action, et nul d'entre eux n'eut souci de la pensée. Le dernier de cette race, le comte de Vigny, poète, fut de beaucoup le plus grand, tar il les domina tous de toute la hauteur de l'idée ; et il a pu dire, les yeux fixés avec un tranquille orgueil sur leurs portraits cuirassés pendus à la muraille :

J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beauté 2.

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