LES IDÉES
Il a « joui des Idées (i) > et il n'a joui que par elles. « Ce qui se rêve fut tout pour lui » (2). « Au lieu de jouer avec les actions >, qui froissent et meurtrissent les sensibilités, il a voulu « jouer avec les Idées (3) . » « J'aî possédé telle Idée, écrivait-il sur son Journal. Avec telle autre, j'ai passé bien des nuits (4) . . . Mon âme tourmentée se repose sur des Idées revêtues de formes mystiques... Ame jetée aux vents, comme Françoise de Rimini ! ton âme, ô Francesca, montait tenant entre les bras l'âme bien-aimée de Paolo : mon âme est pareille à toi (5). > Tel était le frisson de sensualité supérieure que lui donnait le contact des Idées, « extase morale » plus longue que l'extase physique et plus proche des voluptés divines (6). Mais dans cette « psLS^
(i) Journal, p. 86.
(2) Id,, p. 175.
(3) Id,, p. 86.
(4) Fragment inédit, cité par Paléolos^ue, op. cit., p. 77.
(5) Id., id,y p. 78.
(é) Journal, p. 44.
ALPRBO DE VIGNY Sy
sîon », comme dans les autres, il trouva sa couronne d'épines (i). « Où me conduiras-tu, passion des Idées, se demandait-il, où me conduiras-tu (2) ? » Elle le conduisit à cette douloureuse contradiction qui semblait être sa loi.
En s'isolant dans ce monde des Idées qu'il croyait être sa patrie, loin de trouver enfin l'harmonieux équilibre de l'âme, il ne connut jamais que l'ardeur crucifiante de ces élancements à la fois mystiques et passionnels.
Autour de lui, il sentit monter peu à peu une marée d'infinie tristesse, tristesse d'autant plus triste qu'elle est une tristesse de l'esprit. Comme ce Moïse, où il se plaisait à reconnaître son symbole, il vit dans « sa solitude toujours plus vaste et plus aride » les Idées venir à lui toujours plus vides d'espoir (3). La souffrance physique disparut devant cette souffrance de l'esprit,
(i) Id*, p. 93.
(3) Fragment inédit, cité par Paléologue^ op. cit., p. 77.
(3) Lettre à Mlle Maunoir du ai décembre i838, Revue de Paris ^ i5 août 1897, p. 676.
OÙ rame en face d'elle est seule et délaissée ; car le malheur, c'est la pensée (i) !
Par l'effort spirituel, il cherchait à s'évader de la vie, et voici que ses méditations le ramenaient à la vie. Il croyait trouver dans l'Idée un refuge, et il s'aperçoit que l'Idée est ellemême la grande proscrite. II voulait oublier sa propre misère, et il l'amplifie par le sentiment de la misère universelle. « La pensée n'a pas cours sur la place (2). > Tout penseur est un Chatterton, qui ne trouve autour de lui, comme le scorpion enfermé dans son cercle ardent (3), que la coalition des égoïsmes, des mépris et des inintelligences.
€ Les parias de la société sont les poètes, les hommes d'âme et de cœur, les hommes supérieurs et honorables. Tous les pouvoirs les détestent, parce qu'ils voient en eux leurs juges, ceux qui les condamnent avant la postérité. Ils aiment la médiocrité qui se vend bon marché, ils la craignent, parce qu'elle peut jeter sa boue ; mais ils ne craignent pas
(i) Satan sauvé, Chœur des réprouvés, yb«r»tf/, p. 258.
(2) Chatterton, III, i. Théâtre, I, p. 89.
(3) Id., Dernière nuit de travail, I, p. 18.
ceux qui planent comme ceux qui pataugent.
Ah ! quelle horreur que tout cela (i) ! » Nulle justice à espérer de Tînstinct des foules : « Les masses vont en avant, comme les aveugles en Egypte, frappant indifféremment de leurs bâtons imbéciles ceux qui les repoussent, ceux qui les détournent et ceux qui les devancent sur le grand chemin (2). »
Un éternel soupir est la voix de la vie (3).
L'histoire du monde nous déconcerte par les illustres injustices dont elle est comme tissée : Eloa victime de sa pitié (4) , le déluge mettant l'éternel silence de ses eaux stupides sur les jeunes innocences qui s'épanouissaient à la vie (5), la fille de Jephté sacrifiée par son père (6), le prisonnier qui meurt dans sa prison sans savoir pourquoi (7) , les deux amants de Montmorency qui vont se tuer dans la
(i) Lettre à un ami du 3o mars i83i, Correspondance , p. 41-43.
(il) Journal, p. 93.
(3) Satan sauvé (?), Fragment inédit, Les Lettres, 6 mars 1906, p. 82.
(4) Eloa ou La sœur des Angles, mystère, Poésies, p. 1 1-43.
(5) I-e Déluge, mystère, td,, p. 44-58.
(6) La Fille de Jephté, poème, id., p. 61-64.
(7) La Prison, poème, id., p. 101-112.
forêt (i), — toutes ces histoires tragiques, où Ton ne voit d'assurés, dans le chaos du sort,
que deux points seulement : la souffrance et la
\mort (2) ,
ne sont que des épisodes dans l'immense iniquité des choses. Mais n'est-elle pas représentée et, pour ainsi dire, résumée tout entière dans la vie et la mort de Jésus ?
N'est-ce pas le monde et tout le genre humain qui ont « souffert avec sa chair (3) > ? Jésus était venu enivrer la famille mortelle
d*une goutte de vie et de divinité.
Il avait ouvert les bras, disant : < fraternité (4) >, et jeté, semeur auguste, le grain
(i) Les Amants de Montmorency, élévation, id,, p. 160-164.
(2) Paris, élévation, Id.^ p. 174 :
Je ne sais d'assaré dans le chaos da sort
que deux points seulement : ia souffrance et la mort.
Sur son exemplaire des Od€S et Ballades, Vigny avait écrit et signé ce distique, auquel il donnait ainsi l'allure et la valeur d'une profession de foi. Cf. Eugène Asse : Alfred de Vigny elles éditions originales de ses poésies, op. cit., p. 104. (La citation et la référence d'Eugène Asse sont d'ailleurs inexactes, mais l'erreur est corrigée dans son livre même, p. iSa).
(3) Le Mont des Oliviers, id,, p. 333.
(4) Id., id,, p. 234.
mystique des Idées. Il demandait au Père d'achever la révélation en détruisant le doute et le mal. Mais le Ciel resta muet, aveugle et sourd ; et, au jardin sacré des Ecritures, dans le bois sans clartés, Jésus ne vit briller que la torche de Judas ( i ) .
La terre alors, révoltée, « s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort (2) ». Le penseur hésite, inquiet. « Il ne sait rien ; il va du doute au rêve (3) », et plus souvent peut-être du doute à la malédiction. Il ne sait
de quels lieux il arrive, ni dans quels il ira.
Il ne sait
si le juste et le bien, si l'injuste et le mal
sont de vils accidents en un cercle fatal,
ou si de r uni vers ils sont les deux grands pôles,
soutenant terre et cieux de leurs vastes épaules ;
Et si les nations sont des femmes guidées
par les étoiles d*or des divines Idées,
ou de folles enfants, sans lampes, dans la nuit,
se heurtant et pleurant, et que rien ne conduit (4).
(i) Id., id.y p. 236-238.
(2) Journal, p. 92.
(3) La Flûte, Poésies, p. 23o.
(4) Le Mont des Oliviers, Poésies, p» 237, 236.
Il s'irrite contre les « esprits falsificateurs » , les « sophistiqueurs impitoyables ( i ) > , qui essaient de légitimer « le mal de l'âme, le péché, et le mal du corps, la souffrance > (2), et qui viennent en disant :
Il est permis pour tous de tuer rinnocent (3).
Il demande à Dieu de « venir se justifier (4) » de l'accusation
qui pèse de partout sur la création (5) ;
et parfois il est tenté de finir lui-même son incertitude et son malheur « pour afflig-er et punir » Dieu (6).
Parfois aussi, le néant de tout lui apparaît, et la vanité de tout, jusqu'à la vanité de ses indignations et de son courroux contre Dieu :
(i) StellOf p. 210, 212. Tout ce chapitre xxzii : « Sur la substitution des souffrances expiatoires ]» n*est qu'un réquisitoire ironique et indigné contre la doctrine de Joseph de Maistre ; cf. encore sur la théorie de la « Guerre divine », Servitude et grandeur militaires^ p. 82.
(2) Journal^ p. io3.
(3) Le Mont des Oliviers, Poésies^ p. 234. Ici encore, allusion à Joseph de Maistre.
(4) Le Jugement dernier, Journal^ p. 241 .
(5) Le Mont des Oliviers, Poésies^ p. 235.
(6) Journaly^. io3.
« Nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe, en en créant un fantôme, pour ensuite l'adorer ou le profarter, le grandir ou le détruire. Ainsi, nous somihes des don Quichottes perpétuels ( i ) . » *
Où trouver dans ce « néant » une consolation et une douceur ? « Mais la nature est là, disait l'autre poète ; la nature est là, qui t'invite et qui t'aime. »
Plonge-toi dans son sein, qu'elle t'ouvre toujours. Quand tout change pour toi, la nature est la même, et le même soleil se lève sur tes jours (2).
C'est précisément ce soleil toujours « le même » que l'amant d'Eva ne peut voir se lever sans colère, c La nature est pour lui une décoration dont la durée est insolente. »
Immobile et impudemment éternelle, elle « rajeunit sur les tombes de ceux qu'on aime. Partout la nature stupide nous insulte (3). >
(i) Id.^ p. 141.
(2) Laicartinb, Premières Méditations poétiques» Le Vallon^ édition Hachette, 1900, p. 40.
(3) Journal, p. 97, et Lettre à la vicomtesse du Plessis du 10 août 1848, Correspondance, p. 147.
44 ALPRBD DB VIGNY
Elle luî dit : Je suis l'impassible théâtre que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
je sens passer sur moi la comédie humaine
qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
à côté des fourmis les populations ;
je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
j'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère, et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
mon printemps ne sent pas vos adorations.
C'est là ce que lui dit sa voix triste et superbe, et dans son cœur alors, il la hait (i).
Il sait que chez beaucoup d'âmes, les € douleurs inévitables de la vie » trouvent dans une foi « souveraine > leur adoucissement (2). Il admire et « il aime le spectacle de cette foi :^ . Il envie la force et la sérénité qu'elle donne (3). Il souhaite que cette € céleste illusion reste dans les contrées qui
(i) La Maison du Berger, Poésies, p. 195-6.
(2) Lettre à Mlle Maanoir du 22 septembre i85o. Revue de Paris, i5 septembre 1897, p. 309.
(3) Id., 16 avril 1848, Revue de Paris, i5 août 1897, p. 689-690.
l'ont cultivée comme une fleur sacrée (i) ».
« Il désire que Dieu soit et qu'il reçoive le juste dans sa paix (2). > Quand la mort lui prend ce qu'il aime le plus, il cherche à se soutenir dans cet espoir pieux (3) . Lui-même < tombe à genoux » devant le Christ, dont l'histoire « dépasse les bornes des plus grands sacrifices (4) >. Il estime ses prêtres qui « vivent au moins dans les plus hautes régions de la pensée (5) » . Il salue avec déférence sa religion, « la plus pure de toutes (6) ». Il pourra même, conservant ses doutes pour lui, € respecter la fable sociale généralement reçue (7) », « à sa mort regarder la croix avec respect et accomplir tous ses devoirs de chrétien comme une formule (8) » , mais la
(i) Journal, p. 239*
(2) Id,, p. 249.
(Z) Journal, p. 116-118 (à propos de la mort de sa mère) ; mêmes espérances dans une lettre du 23 mars 18 58 à Auguste Barbier, qui venait de perdre sa mère, Revue Bleue, loc. cit.^ p. 679,
(^) Journal, p. 44.
(5) Id., p. 167-8.
(6) Servitude et grandeur militaires, p. 269.
(1) Journal^ p. 146-7.
(8) Id,, p. 86. Après plus de quarante ans, on se bat encore autour du lit mortuaire de Vigny. A-t«il fini « chrétiennement }> ou « civilement :» ? De bonnes âmes pieuses et des fervents
conception chrétienne, dont la vérité serait pourtant la plus désirable pour l'amélioration de la société humaine, lui paraît se placer d'un point de vue rétréci et misérable : c'est une religion de « police correctionnelle ( i ) > . Une croit plus guère « au festin des dieux(2)> . fLe christianisme est mort dans son cœur(3) > . Que faire alors? — Rien. « Opposer le dédain à l'absence (4) > , souffrir et mourir sans parler :
d'anticléricalisme essaient les uns et les autres de le tirer à •ux : cf. Intermédiaire des chercheurs du 20 janvier et le Mercure de France àyi i5 février 1907, p. 719-721. En dehors de tous ces racontars ou reconstructions arbitraires, les documents essentiels restent les suivants : D' Cabanes, Une tentative de conversion d* Alfred de Vigny ^ d'après une correspondance inédite. Mercure de France y décembre 1900 ; Lettre de Vigny à Mme J. de Saint-Maur du 4 octobre 1862, Correspondance^ p. 354-358 ; Lettre de l'abbé Vidal, qui dit avoir reçu la confession de Vigny, au Père L. Langlois [1864], Etudes religieuses, historiques, etc., nouvelle série, t. IV, Paris, Douniol, 1864, p. 265-6. Lettre de Mlle G. d'Orville à Mme J. de Saint-Maur du 19 septembre i863, Revue de Paris, i5 juillet 1900. On peut y joindre la protestation de Louis Ratisbonne à l'occasion de la publication de cette dernière lettre. Id., id., p. 307-8, note ; mais, après avoir lu tous ces textes, c'est encore respecter les pudeurs de Vigny que de s'abstenir de tout jugement et de demander avec lui : « Laissez en paix ma mort. » (La Prison^ Poésies^ p. m.)
(v) Journal, Croyance ou Religion, p. 164.
(2) Servitude et grandeur militaires^ p. 265.
{fi) Journal, p. 86.
(4) Le Mont des Oliviers, Post-scriptum, Poésies, p. 238*
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Seul le silence est grand, tout le reste est faî-
[blesse(i).
Il faut anéantir l'espérance (2). Elle est la plus grande de toutes nos folies (3), « la source de toutes nos lâchetés (4) » . « Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance (5). » « La vérité sur la vie, c'est le désespoir (6) >, mais un « désespoir paisible, sans convulsion de colère et sans reproches au ciel (7) >. Le remède à la vie, « c'est le mépris (8) > .
On peut pourtant c tresser de la paille »
dans sa prison, se promener parmi les fleurs du « préau » ou s'y créer un minuscule jardin (9) . Le prisonnier qui ne sait « ni pour-
(i) La Mort du Loup, Poésies, p. 226.
(2) Journalf p. 33.
(3) Stâlto, p. 2gi y Journal, p. 3i.
(a^ Journal, p. 64.
(5) Id,, p. 3i.
(6) Id,, p. 93.
(7) Id,, p. 33.
(8) Lettre à un ami du 3o mars x83i, Correspondance,
(9) Journal, p. 64, 3i-32.
quoî il est prisonnier, ni de quoi il est puni (i) », trouvera « d'ineffables consolations (2) » dans le respect de soi-même et dans l'amour des autres, dans V honneur et dans la pitié.
Il faut maintenir dans toute sa beauté la dignité personnelle de l'homme (3), ne pas introduire dans sa vie par de lâches défaillances « ces taches bizarres et ces défauts d'accord qui font peine lorsqu'on les aperçoit (4) », accepter, sans vouloir s'en distraire, l'infortune et la douleur, pour en faire une « belle infortune », une « noble douleur (5) » ,et accomplir son sacrificesimplement, avec une élégance « silencieuse, sombre, abandonnée, sans espoir de nulle couronne humaine ou divine (6) ». C'est Y honneur.
€ Tandis que toutes les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et
(i) Idm, p. 3l.
(2) Stello, p. i5.
(3) Servitude et grandeur militaires, p. 267.
(4) Réflexions sur la vérité dans Tart, Cinq^Mars, I, p. 16-17.
{S)Journali p. 66, 98.
(6) Servitude et grandeur militaires, p. 362.
ALPRBD DE VIGNY 49
nous élever, celle-ci paraît venir de nousmêmes et tendre à monter jusqu'au ciel. C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort : c'est la vertu de la vie (i ) . » Le penseur peut adhérer, sans humilier son esprit, à cette religion de « l'homme moderne (2) » : « c'est une religion mâle, sans symbole et sans images, sans dogme et sans cérémonies (3) > . Toute religion est une crainte ou un espoir, La religion de l'honneur, qui n'est qu'une religion de la beauté, supprime l'un et l'autre. Elle dit à ses fidèles : « Aimez le bien pour sa beauté, la beauté pour son excellence, sans crainte de rien, sans espoir de rien (4), >
Il ne faut pas être un stoïcien égoïste et orgueilleux (5) ; ou plutôt, il faut être un stoïcien intégral : comme les stoïciens d'autre-
(i) Id.f p. 266.
(2) Journal, p. 249.
(3) Servitude et grandeur militaires, p. 266-7.
(4) Fragment inédit, cité par Dorison, Alfred de Vigny, poète philosophe, op. cit., p. 342.
(5) «c Vous m*avez supplié une fois... de ne pas trop ranimer Torgueil humain : lisez et jugez... tout ce que j'aurai fait, et vous verrez peut-être que je n'y suis pas seulement stoïcien. » (Lettre à Mlle Maunoir du 3i janvier 1843, Revue de Paris, i5 août 1897, p. 685.)
ALFRED DB VIGITT 4
fois, « désespérés et doux, forts et miséricordieux (i) », il faut aider et consoler ses compagnons de prison, tendre la main à nos voisins de misère (2). La tristesse de la vie devient douce, si nous essayons de la perdre dans la commisération pour nos « frères de douleur, pour tous les prisonniers de cette terre, pour tous les hommes (3) » . La maladie de la vie est guérissable. Il suffit d'aimer quelque chose (4),
d'aimer ce que jamais on ne verra deux fois, d^aimer la majesté des souffrances humaines (5),
et d'aller à la beauté par le dévouement et la pitié (6) .
Honneur et pitié! Le prisonnier s'était d'abord réfugié dans leur sanctuaire, pour oublier sa prison . Et voici qu'en sacrifiant à ces deux divinités consolatrices, il trouve près
(i) Fragment inédit, cité par Dorisoh, Alfred de Vigny , foete philosophe^ op. cit., p. i66.
(3) Slello, p. 3i.
(3) Lettre à Brixeux du 2 août i83i, Correspond<ince, p. 45.
(4) Journal, p. io3.
(5) La Maison du Berger, Poésies, p. 196.
(6) Stello, p. 32.
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d'elles la révélation qu'il ne cherchait plus, € révélation soudaine du Vrai, du Beau, du Juste (i) ». L'Amour, « puissance secrète, invisible, indéfinissable, » lui illumine Tâme tout entière, et, si elle ne lui donne pas la définitive explication des choses, elle lui en laisse du moins pressentir le pourquoi. II « croit comprendre tout à la fois l'Eternité, l'Espace, la Création, les créatures et la Destinée ; c'est alors que l'Illusion, phénix au plumage doré, vient se poser sur ses lèvres, et chante (2) > . Est-ce même « l'illusion > ? En vivant sa vertu , il comprend que « la morale est Taxe du monde, la sève de la terre, l'élixir de la vie des hommes (3) :^ . L'Amour rallume en lui « les clartés de la pensée (4) > ; et, par la morale, il revient aux idées, plus confiant, puisque dans celles-ci du moins il a éprouvé a ce sentiment de bien-être que donne la rare et pure présence du vrai (5) »• Il se reprend à affirmer :
' (i) Servitude et grandeur militaires, p. 267. . {2) Stella, p. 3i.
(3) Fragment inédit, cité par Dorison, Alfred de Vigny, poète philosophe, p. 221.
(4) Stello, p. 3i.
(5) Id., p. 21 5.
L'invisible est réel, les âmes ont leur monde, où sont accumulés d'impalpables trésors ; le Seigneur contient tout dans ses deux bras im-
[menses, son Verbe est le séjour de nos intelligences, comme ici-bas l'espace est celui de nos corps (i).
Ainsi les Idées reçoivent de la vie, — de la vie intérieure, qui est tout, — une justification inattendue ; et ce « trésor des âmes » , qu'il avait d'abord soupçonné, retrouve toute sa réalité : « Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes, disait-il, ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre, mettons-y cinq cents milliards de barils de poudre, et qu'elle éclate en pièces comme une bombe au milieu du firmament (2). > Mais l'amour existe, et l'enthousiasme, et l'adoration, et le dévouement aussi. Il peut donc maintenant ajouter : « Ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illusions ; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière, la sainte beauté de l'enthousiame, de l'amour,
(i) La Maison du Berger, Poésies, p. 192.
(2) Journal, p. 54.
de l'honneur, de la bonté (i). » II disait encore : € La création est une œuvre manquée ou à demi accomplie et marchant vers sa perfection àgrand'peine (2). > Il sent maintenant qu'il doit adopter cette seconde hypothèse, et aider la création à atteindre sa fin. Il a « aimé rhumanité > , il a voulu « l'amélioration de ses destinées (3) > ; et, comme toujours, le vouloir a fait naître le sentiment du pouvoir.
Désormais, il ne prendra plus les Idées comme des jouets supérieurs, moins dangereux que les jouets de l'action. Il les servira et s'y rattachera comme aux forces vives qui doivent renouveler la terre. « Là est le monde meilleur qu'il attend, qu'il implore de moment en moment (4). » Dans cette attente du siècle futur, dont il prépare l'avènement, il aime rêver à l'humanité de l'avenir. Il la voit s'avancer comme une grande armée, c sous les
(i) Id., p. 77-78.
(2) Id., p. loi .
(3) Id., p. 97, 176.
faime la tnajesté des souffrances humaines,
« Ce vers est le sens de tous mes poèmes philosophiques. •» L'esprit de l'humanité ; l'amour entier de l'humanité et l'amélioration de ses destinées. »
(^Journal, p. 175.
bannières mobiles des Idées (i) i, sans souci des traînards qu'elle sème sur la route (2) , et monter à la nouvelle échelle de Jacob, V échelle continue des Idées (3), comme à Tassaut d'un ciel inconnu. Le bruit de la vie ne l'effraie plus. « La vie est un vaste atelier, :^ où chacun, sans le savoir, forge Tâge d'or (4). C'est qu'il y a des chefs à l'atelier, des conducteurs en tête de l'armée, des entraîneurs pour l'assaut : ce sont les Pères de la pensée ; « ils valent bien les Pères de l'Eglise i , qui prêchaient la Cité de Dieu (5), Ils font la cité de l'humanité, où elle se groupera plus unie « autour d'une clarté plus pure (6) > . Eux-mêmes, peuvent souffrir ; mais ils ont cette consolation d'éclairer la route et d'avoir les yeux pleins de lumière . < La pensée est semblable au compas, qui perce le point sur lequel il tourne, quoique sa
(i) Discours de réception à l'Académie française, Journal, p. 286.
(2) Journal, p. 41.
(3) Discours de réception à 1* Académie française. Journal, p. 3 19, cf. encore Journal, p. 42 : « L'humanité fait un interminable discours dont chaque homme illustre est une idée. »
(4) Poèmes à faire : Chant à^wnritts^ Journal, p. 25 1.
(5) Id. : Les Pères, Journal, p. 335-6.
(6) SUllo, p. 288.
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seconde branche décrive un cercle éloigné, L*homme succombe sous son travail et est percé par le compas, mais la ligne que l'autre branche a décrite reste à jamais gravée pour le bien des races futures ( i ) . :^
Ainsi « les sociétés avancent » et elles avancent vers le mieux (2). Un « besoin universel de choses sérieuses (3) :^ rapproche rhumanité, et chaque jour davantage, de ridéal des penseurs. Non seulement « la dignité de l'homme moderne » se réfugie « dans la pensée (4) », mais la pensée prend dans le monde une « dignité croissante (5) > , et l'Intelligence devient la « Reine du monde (6) >. Le livre est tout-puissant (7).
(i) Poèmes à faire : Le Compas ou la Prière de Descartes, Journal, p. 340 ; cf. id., p. 42.
(2) Le More de Venise, Lettre à lord *** du i*' novembre 1829; Théâtre, II, p. 93.
(3) Chatterton, Dernière nuit de travail, Théâtre, I, p. 22.
(4) Lettre à Edgar Quinet du 27 août 1844, Correspondance, p. ii5.
(5) De Mademoiselle Bedaine et de la propriété littéraire, Siello, p. 332.
(6) Lettre au prince Maximilien-Joseph de Bavière du 17 septembre x839, Correspondance, p. 84.
(7) L'Esprit pur, Poésies, p. 266 :
Aujourd'hui c'est Y Ecrit, décrit universel % parfois impérissable, etc.
f Les rois font des livres à présent, tant ils sentent bien que le pouvoir est là ( i ) > , mais les vrais rois, ce n'est plus eux, ce sont les conducteurs d'esprits, « rois qui n'en ont pas le nom, rois sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, mais qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, et qui, leur mission remplie, disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement (2). > Grâce à eux, € la cause de l'intelligence » triomphe (3), le € règne de l'Esprit > approche : il est déjà arrivé. Le nouveau Saint-Esprit descend sur l'humanité pour la régénérer (4) ; la conscience se refait par la Science (5), la guerre disparaît devant elle (6), le « drapeau de
{i) Journal, p. 74.
(2) Lamennais, épigraphe du chapitre xz de Cinq-Mars^ II, p. 79.
(3) Lettre à Guillaume Pâuthler du 17 mai [1828], Corres^ fondance, p. 14.
(4) L'Esprit pur, Poésies, p. a66 :
Ton règne est arrivé, pur Esprit, roi du monde I
Colombe au bec d'airain, visible Saint-Esprit,
(5) Les Oracles, Post-scriptum, Poésies, p. 3o5.
(6) Servitude et candeur militaires, p. it, 82, 263 : « Le temps où les armées et la guerre ne seront plus, et où le
ALFRED DE VIGNY Sj
rintelligence » remplace tous les drapeaux surannés ( i ) , TEurope pensante étend partout sa 4oi juste, impassible et divine (2), le pouvoir se range du côté de la Vérité (3), il s^établit à travers le monde, à Tirnage de la république des lettres (4) , une sainte repu-» blique des esprits (5), où les « Lévites :^ du « sanctuaire » laisseront entrer une foule peu à peu purifiée (6) . Et le rêve du penseur ne
globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes sociales... — La philosophie a heureusement rapetissé la guerre ; les négociations la remplacent ; la mécanique achèvera de l'annuler par ses inventions, » etc.
(i) Lettre à Louis Ratisbonne du i6 février 1862, Corres^ pondance^ p. 341.
(2) La Sauvage, Poésies, p. 21 3.
(3) Siello, p. 277,
(4) Id,, p. 288-9 • ^ L^ République des lettres est la seule qui paisse jamais être composée de citoyens vraiment libres, car elle est formée de penseurs isolés, séparés et souvent inconnus les uns aux autres ; » cf. surtout V Essai sur la République des Lettres, dont il reste le début : « Depuis que la pensée a trouvé son expression dans la parole, et la parole sa durée dans les écrits ; depuis surtout que Timprimerie a commencé de l'étendre et perpétuer, il s'est formé de générations en générations un Peuple au milieu des Peuples, une Nation élue par le Génie au milieu des Nations, et qui, semblable à la sainte famille des Lévites, conserve à chacun des âges le Trésor séculaire de ses idées. t> {Les Lettres ^ 6 mars 1906, p. 96,) Vigny est un très pur et très noble type « d'intellec^ tuel ».
(5) La Flûte, Poésies, p. 23 1 :
La sainte égalité des esprits du Seigneur.
(6) Discours de réception à l'Académie française. Journal, p. 383.
s*arrête pas là. Il devient audacieusement céleste. Il entrevoit le jour où, l'Esprit, ayant tout conquis, la souffrance et le péché dispa* raîtront devant lui. Le bien tuera le mal. Eloa sauvera Satan. L'Enfer sera aboli par la vertu toute-puissante de l'amour et de la pitié, et l'ange du mal entendra « une voix ineffable lui prononcer ces mots : tu as été puni pendant le temps ; tu as assez souffert, puisque tu fus l'ange du mal. Tu as aimé une fois ; entre dans mon éternité: le mal n'existe plus "» (i).
Stello achève ainsi par une admirable évolution de s'opposer au Docteur-Noir, et le cœur de contredire la raison dans cette bataille des Idées (2). Le Docteur-Noir disait : t Nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe (3). > Et Stello lui
(i) Poèmes à faire : Satan ssurrè^ Journal, p. 260.
(2) « Quel est ce Stello ? Quel est ce Docteur-Noir ?. . . Stello ne ressemble-t-il pas à quelque chose comme le sentiment? Le Docteur-Noir à quelque chose comme le raisonne- ■ment? Ce que je crois, c'est que, si mon cœur et ma tête avaient entre eux agité la même question, ils ne se seraient pas autrement parlé. » {Stello, p. 295.)
(Z) Journal, p. 141.
ALFRED DE VIGNY Sç
répond par la bouche de Gratry : « Il est faux qu'il n*y ait rien, il est vrai qu'il y a quelque chose. Il est faux que l'être ne soit pas, il est vrai que l'être est. La négation radicale est fausse, l'affirmation radicale est vraie (i). » € Le Docteur-Noir est le côté humain et réel de tout. Stello a voulu voir ce qui devrait être, ce qu'il est beau de croire et d'espérer. C'est le côté divin (2). > Et c'est dans la lutte de ces « divins > espoirs du cœur contre les constatations douloureuses imposées par la réalité que s'est usée la pensée de Vigny.
(i) Lettre du P. Gratry à Alfred de Vigny du i6 juillet 1862, publiée par le D' Cabanes, Mercure de France^ art. cit., décembre 1900, t. XII, p. 714.
(2) Journal , p. 177.
6o ALFRED DE VIGNY
l'art
Son art est travaillé par les mêmes incertitudes, je veux dire que les contradictions de sa vie et de sa pensée y ont leur prolongement et en font la rareté. S'il avait été docile à l'impulsion de son tempérament, s'il avait suivi jusqu'au bout, comme il le prétendait, € le chemin de fer en ligne droite > qu'il avait dans la tête (i), il aurait résolu le problème de l'art en le supprimant, car là encore, pour son idéalisme aristocratique, seul le silence eût été « grand > (2) .
Très vite l'histoire de son art fut l'histoire d'une déception :
Où donc est la beauté que rêve le poète ?
se demandait-il.
Aucun d'entre les artsn'estsondigneinterprète (3).
( i)Journaly p . 34.
(2) La mort du Loup, Poésies, p. 225.
(3) Fragment d'un poème sur le Déluge, non reproduit dans rédition des Poèmes de 1826, Z> Mercure du XlX'siè^ cle, t. XI, novembre 1825, p. I97--9. Le morceau est intitulé : La beauté idéale.
ALFRED DB VIGNY 6l
Et déjà il en cherchait un autre, qui eût été la synthèse de tous, à la fois peinture, musique et poésie, « triple lyre, instrument inconnu > , qui aurait traduit son rêve en une langue nouvelle,
semblable aux chants divins des astres de
[Platon (i).
Rêve « astral > , en effet ! Tout effort artîs-
Où donc est la beauté que rêve le pbète ?
Aucun d'entre les arts n*est son dig^ne interprète ;
et souvent il voudrait, par son rêve égaré,
confondre ce que Dieu pour Thomine a séparé...
Il voudrait ajouter les sons à la peinture
A son gré, si la Muse imitait la nature,
les formes, la pensée et tous les bruits épars
viendraient se rencontrer dans le prisme des arts,
centre où de l'univers les beautés réunies
les bruits et les couleurs de la terre et des cieux,
le charme de l'oreille et le charme des yeux,
le réveil des oiseaux, la chanson virginale,
la perle et le rayon de l'aube matinale,
la gémissante voix des soupirs de la nuit,
le nuage égaré sur le torrent conduit, etc., etc.
Descends donc, triple lyre, instrument inconnu,
G toi I qui parmi nous n'est pas encore venu,
et qu'en se consumant invoque le génie.
Sans toi point de beauté, sans toi point d'harmonie,
musique, poésie, art pur de Raphaël,
vous deviendrez un Dieu..., mais sur un seul autel !
(i) Id,, id., p. 198 ; cf. encore Lettre au prince Maximilien* Joieph de Bavière du 17 septembre 1839, Correspondance , p. 85 : « Pour trouver l'expression juste des chants intérieurs de sa pensée, il fallut bien que chaque poète commençât par se /aire une lyre, »
tique lui rendait plus douloureusement consciente l'insuffisance de tout art, et le ramenait à la fois plus découragé et plus amoureux près de sa divine chimère.
Vivant de plus en plus au dedans de soi,:
chérissant son rêve plus que i tout ce qu'on aime dans le monde réel (i) >, — quelle écriture eût pu transposer sur le papier les dessins mystérieux qui se combinaient dans son esprit? Quels mots, même les plus diaphanes, n'eussent pas trahi et défiguré la parole intérieure dont il s'enchantait? C'est donc un vrai cri de l'âme que cette affirmation : c le silence est la poésie même pour moi (2) > ; et il n'y a nulle ironie, nulle compassion factice, mais un sentiment profond, et plus d'une fois vécu, dans ce discours aux sourds-muets :
Vous êtes plus heureux que Mîlton et qu'Homère, vous voyez la nature et pouvez y rêver, sans craindre que jamais la parole vulgaire ose par votre oreille à votre âme arriver.
(i) Discours de réception à 1* Académie {TznçsLise, Journal, p» 387.
(3) Fragment inédit cité par Paléologue, op. cit., p. 80.
Le silence éternel est votre tabernacle
et votre esprit n'en sort que selon son désir (i).
Il aurait voulu pouvoir présenter aux esprits les vérités adorables qu'il portait en lui, mais les présenter toutes seules dans leur pure nudité (2). « Eh quoi ! disait-il, ma pensée n'est-elle pas assez belle par elle-même pour se passer du secours des mots et de l'harmonie des sons (3) ! » Forte et noble comme il la sentait, il souffrait de l'altérer ou de la mutiler, pour la faire passer dans les phrases. « Lorsqu'on fait des vers en regardant une pendule, disait-il encore, on a honte du temps que l'on perd à chercher une rime qui ait la bonté de ne pas trop nuire à ridée (4) . :^ Il rêvait d'un art où la pensée eût été tout et la forme rien, où l'Idée se serait exprimée, non pas par la grossière écriture, non pas même par la parole trop grossière encore à son gré, mais dans cette
(i) Aux sourda^mueta, /ournai, p. 273.
(3) Lettre à M°* Maaooir du 10 août 1852, Revue de Paris, i5 septembre 18971 p. 3 18.
(3) Fragment inédit, dté par Paléologue, op. cit.» p. 8o.
(4) Id., id,, p. 79.
grossières qui ne sont pas des livres et dont la multitude s'amuse un instant. Bien loin de se soumettre à son goût toujours médiocre^ il entendait « lutter corps à corps avec elle et se la soumettre ( i ) » , rester tout en haut de son Sinaï, ne jamais redescendre dans « la plaine li , mais attirer à soi les esprits les plus distingués par la grâce victorieuse de ridée (2). Comme Racine, à qui il savait tant de gré c de n'avoir laissé de lui, pas une platitude de circonstance.,., pas un madrigal honteux, pas une fadeur (3) :>, il travaillait € sans dégrader sa pensée et ne faisait que des œuvres d'art (4) >. Pauvre, il résistait aux sollicitations des éditeurs; et, sachant, pourtant que la multitude seule peut « multiplier le salaire :^ (5), il restait dans la société « des grands maîtres » et se complaisait dans le culte solitaire d'une beauté lointaine et ignorée (6),
(i) Id., id,, p. 89.
(2) Id., id,^ p. 90.
(Z) Journal, p. 178.
(4) Id., Sur soi>mème, p. 149.
(5) Chatterton, dernière nuit de travail, Théâtre, I, p. 20.
(6) Lettre à Mlle Maunoir du 24 mars i85i, Revue de JPariSt i5 septembre 1897, p. 3 12 : «c Ce n'est pas seulement des
> De toutes les compositions qu'ébauchait son esprit toujours en travail, il ne voulait achever « que les plus grandes et les plus pures (i) ». Refusant de « faire entrer le public dans la confidence de ses hésitations (2) > , il laissait en portefeuille de prééditeurs qu'il faut s'occuper d'abord et des moyens d'exposer son tableau au musée, mais de ce qu'en penseront les grands maîtres. Il faut se former dans l'ombre un talent original, etc. » ; cf. encore lettre à Brizeux du 2 août i83i. Correspondance^ p.. 47 : « Il (Cinq-Mars) me donne plus de renom i^Eloa^ qui me semble d'une nature plus rare,,. Je fis depuis ce que j'ai fait toujours : des esquisses, qui font mes délices, et du milieu desquelles je tire de rares tableaux, »
(i) Lettre citée au prince de Bavière, Correspondance , p. 91 : «c J'avoue, je n'aime pas qu'on publie toutes ses idées, comme un peintre qui ferait des tableaux de toutes ses esquisses ; j'aime qu'on laisse en portefeuille les plus ordinaires, pour ne donner à l'avenir que les plus grandes et les plus pures compositions. »
(3) Lettre inédite à l'éditeur Cliarpentier du 1 3 décembre iSSg, publiée par J[ules] C[ouci]f Journal des Débats, 18 février 1907 : «... J'ai craint pour vous (pour la revue Le Mag'osin de Li" brairie), pendant plusieurs mois, l'abus des manuscrits inédits. Il faut, pour ces choses, de grands ménagements. Il y a bien des auteurs qui poussent très avant un livre qui les occupe, mais qui, tout en le formant, le condamnent à mort dans leur cœur. Ils reconnaissent ses défauts ou ses dangers et ne l'a-> chèvent que poussés par un mouvement tout semblable à celui de la locomotive, qui, sachant qu'elle va s'arrêter, glisse encore longtemps en avant par un mouvement expirant. Tout est écrit, mais tout est condamné à l'oubli ; et^ si l'auteur ne dé« chire pas le manuscrit, c'est qu'il pense que telle pensée peut s'y trouver, ou telle page inspirée, ou tels beaux vers qui ne seront pas déplacés dans un autre livre. — Puis la mort le surprend, et ce qu'il avait enseveli, l'amitié ou la piété des parents le déterre. C'est souvent une imprudence. On détruit
cîeuses esquisses, dont tout autre, moins désintéressé, eût réalisé tôt ou tard la valeur commerciale, et il pratiquait lui-même dans son œuvre les retranchements de Tavenir ( i ) . Sa maxime : « l'art est la vérité choisie (2) > n'était pas seulement chez lui une règle d'esthétique, elle était encore pour cet aristocrate une règle de vie. N'écrivait-il pas avant tout pour « se soulager » lui-même ? Peu lui importait que ses poèmes fussent ou non imprimés (3), qu'un public indifférent fît une moue dédaigneuse devant une beauté qu'il ne pouvait pas comprendre. « Rien ne saurait me ravir, pensait-il, le bonheur de chanter
ainsi les mérites de la sévérité de goût qu*il exerçait sur luimême, et Ton fait entrer le public dans la confidence de ses esquisses et des hésitations de son pupitre que le monde devait ignorer... »
(i) Lettre citée au prince de Bavière, Correspondance, p. 91.
(2) Journal, p. 40.
(3) Lettre au marquis de La Grange du 24 novembre 1843, Correspondance, p. m : «J'en fais d'autres encore (des poèmes) ; qu'ils soient imprimés ou non, cela m'importe peu. Mon cœur est un peu soulagé quand ils sont écrits ; » cf. encore lettre à la vicomtesse du Plessis du 11 mars i852. Correspondance, p. 23i : « Je ne suis point pressé de publier, et J'écris toujours ; mais le public n'a pas besoin qu'on lui donne régulièrement des morceaux de papier imprimés, et je n'aime pas les écrivains qui se mettent en coupe réglée, comme un bois de chêne. »
70 ALPRBD DE VIGNY
juste et d'écouter les beaux chants sans musique de notre langjfrfe ( i ) . »
Mais cet égotisme d'esthète ne pouvait suffire à Stello. Sa confiance dans la vertu régénératrice de l'Esprit lui faisait un devoir de descendre à la foule et de la vivifier par son contact. Il aurait, d'ailleurs, épuisé ses forces dans une méditation perpétuelle qui ne se serait pas extériorisée, et il sentait « la nécessité d'entrer dans l'action (2) » . Malgré les indignations ironiques du Docteur-Noir, il éprouvait le noble « orgueil et l'ambition de l'universalité d'esprit » ; il ne parvenait pas à se « détacher complètement du profane vulgaire ; . . . las de se contempler, de se replier sur soi-même, de vivre de sa propre essence et de s'en nourrir pleinement et glorieusement dans sa solitude, il cédait à l'attraction des choses extérieures, il se quittait lui-même... et s'abandonnait au souffle grossier des événements communs (3) > . Vainement le Docteur-Noir lui prêchait Vinutilité
(i) Lettre à Louis Ratisbonne du 2 janvier i858, CorreS" Pondance^ p. 3oi.
(3) Fragments de mémoires, Journal, p. 229.
(3) Stello, p. 144-5.
des arts à Vétat social ( i ) , Stello entrevoyait le rôle social de l'art, de cet c Art céleste..., qui porte les malheureux mortels à la loi impérissable de V Amour et de la Pitié > (2). Après la « soirée (3) > ^Othello qui n'était et ne voulait être qu'une manifestation d'art pur (4) , Vigny semblait s'être promis à luimême de ne jamais produire sa pensée au théâtre, parce que « l'art de la scène appartenait trop à l'action pour ne pas troubler le recueillement du poète (5) ». Mais, pris lui-même dans la mêlée sociale, pris par l'amour révélateur du Vrai et du Juste (6) , il cédait à la tentation de l'action : « Surprenant
(i) Id,^ p. 269.
(2) Id,, p. 275.
(3) Le More de Venise, Lettre à Lord*** du i" novembre 1829, Théâtre j n, p. 69, 70.
(4) Id., idn, II, p. 91 : <c Je n'ai rien fait, cette fois, qu'une œuvre de forme. Il fallait refaire l'instrument (le style) et l'essayer en public avant de jouer un air de son invention. »
(5) Id., id., II, p. 73 : « Il est possible qu'après avoir touché... cette orgue aux cent voix qu'on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées. L'art de la scène appartient trop, etc. ; » cf. encore dans une note datée de i855 son irritation contre Lamartine qui, dans des vers à la Ristori, avait proclamé le Drame la forme supérieure de la poésie. (Les Lettres, juin 1906, p. 283-4.)
(6) Servitude et grandeur fntlitaires, p. 267.
dans la foule des mouvements et des transports » idéalistes qui atténuaient pour elle son instinctif mépris ( i ) , il sentait en lui la confiance se refaire pour « un public, dont il avait trop douté (2) » ; il surmontait « sa répugnance pour le théâtre (3) », et mettait sur la scène les « idées de ses livres (4) » . Toute cette prédication théâtrale est dans Tart de Vigny une courte et généreuse fantaisie de Stello (5), comme dans la vie solitaire du Maine-Giraud la profession de foi aux électeurs.
Le conflit de Stello et du Docteur-Noir se
(i) Lettre à Louis Ratisbonne du 2 janvier i858, CorreS'* pondancCf p. 3oi.
(2) Lettre à Brizeuz du 21 février i835, id.^ p. 58.
(3) Lettre à MmeDorval du 14 février 1841, id,y p. 98.
(4) « Etait-ce uae grande g^loire que de mettre au théâtre une idée de l*un de mes livres ? C'était pour toi^ tu l'as oublié. » (A Mme Dorval, Lettre du 8 avril 1845, Correspondance, p. S9.)
(5) La production théâtrale de Vigny se renferme entre les années 1829 et i835 (Du More de Venise à Chatterton), Nous savons cependant qu'il avait composé ou entrepris beaucoup de tragédies et une grande comédie en vers sur Regnard (Lettre à Brizeux du 2 août i83i, Correspondance ^ p. 47, Louis Ratisbonne, Préface du Journal dun poète y p. 21). Mais, de tout cela, comme des nombreux romans historiques qu'il avait commencés, rien ne fut par lui publié : la fantaisie de Stello était passée, et cette littérature était trop voisine de l'action.
retrouve donc ici, comme dans sa pensée et dans sa vie. Use traduit du reste, merveil* leusement dans cette œuvre même de Stella^ où Tart paraît se moquer de soi, tout en jouissant de sa propre virtuosité, et où les prédications sociales ont un délicieux envers d'ironie. Mais de ce conflit précisément sortit un art nouveau, c Si l'art est une fable, % disait Vig^y dans l'avant-propos de La Maréchale d* Ancre j c il doit être une fable philosophique ( I ) • > De plus en plus il en fit une fable symbolique. Déjà dans ses romans et dans son théâtre, ce serait un lourd contresens de s'intéresser aux seules aventures ou anecdotes qui semblent y occuper le premier plan. « \SIdée y est tout ; le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve de l'Idée (2) . > Quoiqu'en dise le sous-titre. Cinq- Mars n*est point le récit d'une c conspiration sous Louis Xni > . C'est le conflit « des trois sortes d'ambitions qui nous peuvent remuer, et, à côté d'elles, la beauté du sacrifice de soi-même
(1) Théâtre, p. iSp.
(3) Réflexions sur la vérité dans l'art, Cinq^Mars, I» p. i M.
à une généreuse pensée ( i ) » . Sans le savoir, les personnages du drame humain sont tes illustrations d'une Idée qui les domine, « les symboles d'une haute pensée (2) > . « La vie de tout homme célèbre a un sens unique et précis, visible surtout et dès le premier regard, pour ceux qui savent juger les choses du passé. . . Le sang d'Auguste de Thou a coulé au nom d'une Idée sacrée et qui demeurera telle tant que la religion de l'honneur vivra parmi nous (3) > . Le poète qui s'empare de l'histoire pour en extraire le symbole inconscient, la refait ou plutôt la repense suivant une « vérité toute belle, toute intellectuelle (4) », suivant l'Idée supérieure et directrice, dont cette histoire n'est que l'incomplète réalisation. Il fera mourir Concini sur la borne même où fut assassiné Henri IV, pour montrer l'immanente justice de la vie (5) ; il fera tuer le capitaine Renaud par un enfant de quatorze ans pour expier le meurtre involontaire du
(i) Id., id», p. 10.
(2) Id., id., I. p. 17.
(3) Cinq-Mars, notes, II, p. 290.
(4) Réflexions sur la vérité dans l'art, Cinq^Mars, I. p. 12.
(5) La Maréchale d'Ancre, Âvant-propos, Théâtre, I, p. iSp.
jeune Russe de quatorze ans (i). Partout, il laissera entrevoir à l'observateur subtil la Destinée, maîtresse de l'homme, le conduisant € d'un pas très sûr à ses fins mystérieuses (2) >•
L'œuvre tout entière de Vigny n'est donc / qu'une suite de pensées choisies enveloppées d'un vêtement décent (3) ; ce sont des symboles parés de noblesse, d'une noblesse d'autant plus raffinée que le rêve s'y distille en des flacons plus menus. Aussi, c'est dans le symbolisme de ses poèmes, si précieux, si travaillés et pourtant si riches de pensées fortes qu'il a su le mieux concilier son goût du rare et son besoin d'apostolat. Epris en aristocrate et en esthète « à la fois des détails savants de l'élocution et des formes du dessin le plus pur », il a aimé en démocrate intellectuel « à renfermer dans ses compositions l'examen des questions sociales et des doc-
(i) Servitude et grandeur militaires, p. 243 et 253.
(2) La Maréchale d'Ancre, Avant-propos, Théâtre, I. p. iSp.
(3) Je choisirai dans mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez décent et d'une forme dig^ne d'envelopper une pensée choisie. » {^Servitude et grandeur militaires, p. 3i.)
trines psycholog-iques (i) > ; et, servi cette fois par les contradictions de sa nature, plus heureux que dans ses rêves déjeune poète (2) , il a créé Tart nouveau qu'il cherchait, un art à lui, € expression pure de son sentiment, de son caractère, de sa vie, enfin de son être tout entier (3) », un art inconnu jusque-là, d'une beauté cristalline et sans couleur, où les mots, résistants et transparents tout ensemble, taillés pour ainsi dire dans de l'esprit concentré et solidifié, laissent filtrer à travers leurs facettes inaltérablement polies la flamme profonde des pensées :
Diamant sans rival,
qui conserve si bien leurs splendeurs conden-
[sées (4) 1
Oui, de ce qui survit aux nations éteintes, c'est lui le plus brillant trésor et le plus dur (5) •
Dans ces veilles studieuses et souvent
(i) Discours de réception à l'Académie française, Journal, p. 317-8.
(2) Cf. plus haut, p. 60-61, n., le fragment cité sur la Beauté idéale,
(3) Lettre à Mlle Maunoir du 24 mars i85i. Revue de Paris, 14 septembre 1897, p. 3i2.
(4) La Maison du Berger, Poésies ^ p. 191.
(5) Les Oracles, Post-scriptum, id,^ p. 206.
tristes, il a ciselé aînsi quelques rares dîamants, et, berger de l'humanîté, il les a enchâssés au toit de sa maison roulante, pour illuminer, derrière lui et au loin, les foules tardives qui cheminent incertaines et lentes vers la lumière ( i ) •
(i) La Maison du Berger, Poésies ^ p. 191 2.
De cet art à la fois hautain et fraternel, de cette pensée qui cherche son repos, de cette vie s'évadant tristement vers l'idéal, nul discours ne saurait mieux décrire les belles et douloureuses fluctuations que l'histoire très simple, écrite en vers forts et denses, où il a lui-même amoureusement enfermé le symbole de tout ce qu'il était et de tout ce qu'il rêvait. L'histoire s'appelle la Bouteille à la mer (i).
Amoureux de science et d'inconnu, un € grave marin > a lancé son vaisseau sur des mers inexplorées. Il a découvert un passage dangereux, où le courant sera toujours mortel à ceux qui le tenteront. Il l'a relevé sur ses cartes et soigneusement décrit dans son journal de voyage , pour faire œuvre d'homme , pour travailler au progrès commun, pour rendre la route plus facile et plus sûre à ceux qui le suivront. Mais lui-même, première victime du courant, est emporté par le tourbil-
(i) Poésies, 239-249.
ALPRBD DE VIGNY 79
Ion. Le vaisseau va sombrer, l'océan est désert, la mort est proche.
Son sacrifice est fait, mais il veut que la terre recueille du travail le pieux monument.
C'est le journal savant, le calcul solitaire, plus rare que la perle et que le diamant.
C'est la carte des flots faite dans la tempête, la carte de recueil qui va briser sa tête, Aux voyageurs futurs, sublime testament.
Pourtant, au milieu de Torage aveugle et fou, qui « le roule en sa course » , il sent le doute lui monter au cœur, le doute amer, presque la malédiction. Il se demande si son travail n'a pas été vain, s'il ne s'est pas laissé prendre à son dévouement comme au piège ironique d'une isirène, et il essaie de se recueillir dans le dédain final.
n se croise les bras dans un calme profond.
n voit les masses d'eau, les toise et les mesure, les méprise en sachant qu'il en est écrasé, soumet son âme au poids de la matière impure, et se sent mort ainsi que son vaisseau rasé.
Qu'importe ! il fera son devoir : Vieille habitude de marin ou dernière lueur de foi ,
il ouvre une bouteille et la choisit très forte ;
O superstitions des amours ineffables, [voix, murmures de nos cœurs, qui nous semblez des calculs de la Science, ô décevantes fables !
pourquoi nous apparaître en un jour tant de
[fois ?
Pourquoi vers Thorizon nous tendre ainsi des
[pièges ?
espérances roulant comme roulent les neiges, globes toujours pétris et fondus sous nos
[doigts (i) I
Et, songeant alors à tous ceux qui s'étaient, avant lui, laissé prendre à ce noble piège, essayant lui-même d'y échapper, — il se donnait comme maxime de conduite : « Avoir toujours présentes à la pensée les images choisies entre mille de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier, parce que ces trois jeunes ombres nous crieront toujours ceci : le poète, ie penseur ont une malédiction sur leur vie (2). > Pour nous soustraire à cette malédiction, enveloppons-nous de silence, et dépassons-la de tout notre mépris,
« Il était écrit (3) » qu'il ne resterait pas
(i) La Bouteille à la mefi Poésies, p. 244.
(2) StellOf p. 290.
(3) Les Destinées, Poésies^ p. 182.
emprisonné dans ce mutisme de grand seigneur, exilé volontaire de la vie. On lui avait prédit dans son enfance « qu'il serait un grand saint et qu'il bâtirait une église > (i) : Il la bâtit, et ce fut un temple au « Saint- Esprit » (2) . Cédant à l'obscur travail de la foi qui se faisait en lui, il devait peu à peu s'abandonner sans arrière-crainte à tous ses espoirs,
et
de l'œuvre d'avenir saintement idolâtre, oublier Chatterton, Gilbert et Malfilâtre (3)-
Dès lors, la souffrance peut venir, quelque torturante, et injuste, et stupide qu'elle soit ou qu'elle puisse paraître. Tout peut manquer autour de lui : il s'isole et n'attend d'assistance
que de la forte foi dont il est embrasé (4).
La vision radieuse de l'avenir lui fait oublier la douleur du présent.
Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée, glaces et tourbillons de notre traversée I
(i) Lettre à la vicomtesse du Plessis du 3o juillet 1848, Correspondance y p. 141.
(2) L*Esprit pur, Poésies, p. 266.
(3) La Bouteille à la mer, 1^., p. 239.
(4) Id., 1^., p. 240.
Sur la pierre des morts croît l'arbre de gran—
[deur.
Cet arbre est le plus beau de la terre promise ; c'est votre phare à tous, penseurs laborieux I Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la
[brise pour tout trésor scellé du cachet précieux.
L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine. Dites en souriant comme ce capitaine :
qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux I Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des Idées. Sur nos fronts, où le germe est jeté par le sort, répandons le savoir en fécondes ondées ; puis, recueillant le fruit, tel que de l'âme il sort, tout empreint du parfum des saintes solitudes, jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au
[port (i).
Jadis, quand il racontait la fin tragique de la Frégate c la Sérieuse » (2), à peine une larme furtive et vite refoulée lui montait aux yeux (3) ; il s'enfermait tristement dans son
(i) Id., id,^ p. 249.
(3) La Frégate « la Sérieuse », XVI, Le Combat, Poésies^ p. 155-9.
(3) Id., iV^., p. i58 :
Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige,
un mouvement honteux ; mais bientôt Vétouffant, etc.
honneur hautain, comme la frégate s'enfonçait dans la mer ; et il disait tout cet héroïsme inutile, tout cet engloutissement d'espérances et de gloire en des vers savants, rares, un peu secs, volontairement contenus. Ici, sur le vaisseau rasé, sur le vaisseau englouti, sur la bouteille flottant à travers l'océan, il laisse monter l'espérance joyeuse, qui déraîdit et gonfle le vers, et qui donne aux dernières strophes, avec la simplicité d'une sobre émotion, les sonorités larges et triomphales d'un Credo.
« Servitude et grandeur » a-t-il écrit sur un de ses livres : ce pourrait être aussi l'épigraphe de toute son œuvre, le mot où viendraient se résumer cette âme pascalienne, si tourmentée de contradictions, cette vie qui s'est épuisée à réaliser d'irréalisables rêves, cette pensée qui a oscillé du doute impie à la foi sereine, cet art qui a hésité entre la stérilité aristocratique et la prédication sociale.
Mais la servitude n'est qu'une apparence.
Elle est comme l'envers d'une grandeur qui ne se satisfait jamais ; et c'est à la grandeur qu'appartient le dernier mot : grandeur de cette vie, si noble en sa tension un peu trop volontaire ; grandeur de cette pensée, qui n'a trouvé son apaisement qu'en des espérances illimitées ; grandeur de cet art, qui a su condenser des sentiments forts en une perfection diamantée. Socrate disait : « N'accusons pas les dieux, l'immortalité les absout. » — « Ne les accusons pas, dirait Vigny, de nous laisser souffrir sans but, de ne nous avoir dit le tout de rien, d'avoir proposé à nos aspirations un idéal fuyant, car la Bonté, car la Science, car la Beauté les absout. » Les a-t-il bénis, les a-t-il invoqués ? A-t-il trouvé en ses rêves suprêmes
la certitude heureuse et Tespoir confiant (i) ?
A-t-il fépuré sa lèvre au vase des prières» (2) î C'est déjà l'inconnu de la tombe. Mais, si la
(i) Le Mont des Oliviers, Poésies^ p. 235.
(3) L* Ange tombée : Mystère, fragment inédit, Les Lettres, 6 avril 1906, p. 163.
foi, comme il le pensait, n'est qu' « une espérance fervente (i) », il a eu foi en son œuvre, qu'il a pu léguer sans crainte à cette « jeune postérité » qu'il aimait (2) ; foi en la vie, dont il a fini par ne plus désespérer, foi surtout en la puissance, en la dignité, en la sainteté de l'Esprit, et en l'avènement prochain de son € Règne (3) » . Il s'était dit un jour : « tu t'endormiras dans le mépris divin et consolateur (4) »• La Destinée, qui l'avait tant de fois contredit, lui réservait une fin plus douce : et c'est d'une main confiante, avec à peine un demi-sourire de doute, que, lui aussi, au jour du dernier naufrage, il a « lancé la bouteille à la mer et salué les jours de l'avenir » •
(i) Journal y p. 169.
(2) L'Esprit pur, Poésies, p. 267.
(3) Id., /^., p. 266.
(4) Poèmes à faire : La Bomhe^ Journal, p. 2 52.
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