V. DE LAPRADE
(1) Toutes ces rencontres sont vraiment curieuses, et Vigny eût été ravi de voir son fidèle Auguste Barbier introduit sous la coupole par Victor de Laprade. qui lavait si cloquenimcnt défendu lui-même quand il s'était présenté à l'Académie.
(2) Lettre inédite, communiquée par M°« Gamin.
LV VIE POLITIQUE, LITTF.RAIHE ET RELIOIELSE 3x0
Quelques semaines plus tard, Emile Péliaiil lui écrivait de nouveau à ce sujet :
a Nantes, le 2 juin 1870.
« Mon grand et bicn-aimé poète, «... D'après la lettre que vous avez écrite à Grimaud et qu'il vient de me communiquer, il paraît que votre fierté d'honnête homme ne se trouve pas suffisamment sauvegardée : tout rapprochement avec le césarisme vous répugne, et vous avez pris la ferme et irrévocable résolution de refuser le rectorat qui vous était offert. A cette préoccupation exclusive de la question d'honneur, j'ai reconnu la grande âme à qui nous devons Pernetle et Harmodiiis, et au lieu de vous plaindre, je n'ai pu m'empêcher de crier: tant mieux! Aujourd'hui, après de longues et mûres réflexions, je me reproche cette exclamation égoïste. J'ai peut-être trop écouté ma haine et mon dégoût, quand j'aurais dû n'être préoccupé que de l'avenir de votre famille. Dieu n'a pas réservé à tous les hommes les joies amères mais profondes de l'abnégation, ou plutôt l'abnégation comporte bien des formes, et parfois celle que le vulgaire est le moins prompt à comprendre. Dieu et la conscience la trouvent la plus généreuse et la plus méritante. L'homme qui
3l0 AI-KRED DE VIGNY
n'a d'autre responsabilité (jue sa propre existence a le devoir facile, et pour lui la fortune n'est pas une condition nécessaire de l'indépendance. Mais les oblig^a lions du père de famille sont multiples et complexes; tous les sacrifices ne lui sont pas permis, et tant que l'honneur reste sauf, tant que la dignité n'est pas atteinte, le3 concessions aux circonstances peuvent être discutées, et dans cette discussion la voix de la famille a le droit de se faire entendre à côté de la voix du monde. Ce n'est pas un vieux républicain n'ayant jamais forfait à son opinion qui conseillerai! personne des capitulations de conscience, et d'ailleurs l'auteur à'IIarmodiiis repousserait avec mépris ces lâches insinuations; mais je vous l'ai déjà écrit et j'ai le devuir de vous le rappeler, le rectorat ne constituait pour vous qu'un avancement professionnel; c'était la réparation dune iniquité, et vos envieux eux-mêmes n'auraient pu y voir une faveur. Si donc votre refus est irrévocable, j'admirerai votre grandeur d'âme, mais, songeant plus que vous à votre famille, je me réjouirai de ne vous avoir {)as poussé à ce sacrifice dont la nécessité absolue ne m'est pas démontrée. Tout dépend, du reste, des circonstances (jue j'ignore; vous êtes donc le meilleur juge, et quoi que vous décidiez, je suis certain d'avance que vous vous ran-
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE 3l7
gérez du bon côté. Mais hâtez-vous de prendre un parti. Les long-ues incertitudes énervent les hommes les plus forts, et je suis peiné, sans être surpris, de l'ahatlement profond où vous êtes et qui vous fait dire que le poète est arrivé au dernier de ses chants... (i). »
Sur ces entrefaites, M. Victor de Laprade reçut de M. de Saint-René Taillandier la lettre que voici. Je la reproduis dans toute sa teneur parce qu'elle renferme le nœud de la question et qu'elle explique mieux que je ne le pourrais faire les hésitations suivies du refus définitif de l'illustre poète :
« Mon cher ami, « M. Mège (ministre de l'Instruction publique depuis le i3 mai 1870) a prévenu ce matin l'Empereur qu'il allait au premier jour vous proposer au rectorat. La réponse de l'Empereur n'a pas été ce que j'espérais; il a parlé de vos sentiments hostiles à son égard, et M. Mège a été un peu désappointé de cette résistance. M. Mège, en effet, ainsi que M. Ollivier, avait attribué jusqu'à présent les dispositions peu favorables de l'Empereur à je ne sais quelles dénonciations occultes de M. Clément Du-
(1) LeUre inédite, communiqu'ie par M""^ Carain.
ALFHED DE VIGNY
vernois; il croyait ces impressions efFacées depuis longtemps. Il en a parlé à M. OUivier, dont il connaît les sentiments pour vous. M. Ollivier est resté à Saint-Cloud pour reprendre l'affaire en son nom.
« J'étais fort impatient, vous le pensez bien, de savoir le résultat de cette conversation.
« Je viens de chez M. Emile Ollivier, qui me charge de vous écrire ceci :
« La résistance de l'Empereur ne tiendra pas deux minutes devant une lettre signée de M. de Laprade; cette lettre ne peut être que noble, puisqu'elle portera cette noble signature; elle pourrait en substance être conçue ainsi :
« Votre gouvernement m'a offert le rectorat de l'Académie d'Aix ; je me suis montré tout disposé à l'accepter avec reconnaissance. Aujourd'hui, j'apprends que Votre Majesté m'attribue des sentiments hostiles. Je ne tiens pas au rectorat, mais je tiens à faire savoir à l'Empereur que si j'ai pu blâmer le gouvernement, alors qu'il suivait d'autres voies, je me suis associé très sincèrement aux patriotiques espérances qu'a fait naître la transformation de l'empire libéral. »
« M. Ollivier a ajouté: Je ne doute pas qu'une lettre ainsi conçue ou toute autre du même genre n'écarte immédiatement les fâcheuses impressions
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE Sig
que des ennemis ont suscitées dans l'esprit de l'Empereur. Je remettrais cette lettre moi-même à l'Empereur, et si elle ne produisait pas le résultat que j'en attends, je la redemanderais sur-le-champ à Sa Majesté, pour la rendre à M. de Laprade. Tout se serait passé entre nous.
« Je me borne, cher ami, à vous faire connaître la situation. Je n'aurai pas l'indiscrétion de vous donner un conseil. Je puis bien dire seulement ce que je ferais à votre place. Je n'hésiterais point pour ma part à faire une démarche si simple, si logique, si naturelle et qui peut être faite si dignement.
« Tout à vous,
« SAINT-RENÉ TAILLANDIER (l). ))
Il faut croire que l'honneur a, lui aussi, des raisons que la raison ne comprend pas, car Victor de Laprade refusa de faire cette démarche, et en même temps il répondit à Emile Péhant que la question de sa rentrée clans les fonctions publiques était déflnilivement tranchée « dans le sens de son indépendance ».
« Cet incident, lui disait-il, en faisant allusion à la conversation d'Emile OUivier avec l'Empereur,
(i) Lettre inédite.
s'est produit au moment même où je méditais mon refus sans connaître les dispositions du prince, et j'ai saisi avec empressement l'occasion que me donnait cellecondition proposée pour rompre entièrement. Mais je sais que, malgré tout cela, lettres et articles dejournaux, Saint-René Taillandier et le ministre de l'Instruction publique ne renoncent pas à poursuivre ma réintégration dans l'Université comme une réparation de l'injustice faite en ma personne à tout le corps enseig-nant. De plus, quand se fera la nomination de Renan (i), on aura encore besoin de la mienne pour faire compensation aux yeux des catholiques; il n'est donc pas impossible que la question endormie se réveille dans quelques semaines ou quelques mois. J'essaie de l'oublier et de me remettre à la vie et au travail. A chaque jour suffit sa. peine. Voilà une heure de trêve. Je m'en remets à la garde de Dieu pour le futur combat... (2). »
Hélas! ce n'est pas cette question endormie qui se réveilla quelques semaines plus tard, c'est la nation elle-même qui fut réveillée dans les alTres de
(1) Renan ne fut réintégré dans sa chaire que par Jules Simon, sous le gouvernement de la Défense nationale. (a) Lettre inédile, communiquée par M^^ Gamin.
L\. VIE POLITIQUE, LITTEPi VIRE ET RELIGIEUSE 02I
la défaite. Et son réveil fut d'autant plus terrible que son sommeil avait été plus long'.
Emile Péhant, comme tous les penseurs que l'âge ou les infirmités empêchèrent de courir aux armes, souiïrit cruellement de nos désastres.
« Au mois de juillet dernier, écrivait-il à Victor de Laprade, le 20 décembre 1870, la Muse avait semblé vouloir honorer ma vieillesse d'une dernière visite, et pendant ces trente et un jours j'avais aligné sous ma dictée quelque chose comme mille à onze cents vers ; mon poème de Jeanne la Flamme commençait à sedessiner^ etRousse à qui j'ai communiqué cette rapide ébauche, y a trouvé une couleur plus épique qu'à ma pauvre Jeanne de Belleuille. Mais comme je faisais les quelques recherches historiques dont j'avais besoin pour ma quatrième partie, des malheurs inouïs se sont abattus sur la France. J'en ai ressenti le contrecoup, et sans pouvoir désespérer du s.uccès final, je suis tombé dans cet accablement que vous avez si éloquemment dépeint. J'ai brisé ma plume pour ne plus song-er jour et nuit qu'à nos douleurs. Mais que notre patrie triomphe, la Muse reviendra et trouvera dans mes souffrances des forces nouvelles ou au moins des couleurs vraies, car mon poème reproduit, chose étrange! presque tous les désastres
qui m'ont fait tant souffrir. Mais, hélas! qui sait si la vieillesse et la mort peut-être ne précéderontpas la Muse. Qu'importe, après tout! J'ai eu la sagesse de ne jamais m'enivrer d'une espérance de gloire que je savais irréalisable, et de mes chants avortés je me console aisément en prenant ma part des applaudissements qui saluent les vôtres. Vous n'avez pas dit votre dernier mot et je suis certain d'avoir à savourer d'autres triomphes (i). »
Victor de Laprade, qui s'était retiré dans le Cantal après les troubles de Lyon, avait, on s'en souvient, enflammé tous les cœurs avec son hymne de guerre aux Vendéens et aux Bretons et ses imprécations contre le roi de Prusse.
« De pareils chants, lui écrivait Péliant, ont pour la France toute l'importance d'une victoire, et n'y eùt-il en notre faveur que cet unique symptôme, je me croirais en droit d'affirmer qu'un pays d'où surgissent des accents si virils et si humains au fond même de leur âpre austérité ne saurait être un pays perdu sans ressource. Grâce à votre vers si noblement indigné, le manteau impérial ne sera plus pour le sombre assassin des enfants et des femmes qu'une corrosive robe deNessus, dont le tombeau ne l'af-
()) Lettre inédite.
LA VIE POI.ITIQ'JE, LITTÉuAIRE ET HELIGIEUSE 323
franchira pas. Paisse la brûlante flétrissure que vous avez infligée au royal bandit servir d'avertissement et d'épouvantail aux monstres couronnés qui voudraient l'imiter un jour! Hélas! mon cher ami, l'enthousiasme dont m'a pénétré votre sublime invective m'aveuçle peut-être sur ses résultats historiques, et en terminant ma phrase, la peur me prend que ce ne soit qu'une phrase. Ni l'homme, ni l'humanité ne sont peut-être corrigibles. A côté des cruautés royales que je viens de maudire avec vous, je vois aujourd'hui même s'étaler dans les journaux les atrocités commises à Haulefayepar les campag^nards de la Dordog-ne. Est-ce que je n'aurais adoré toute ma vie qu'une mensongère idole ? Me faudra-t-il,à 58 ans, rejeter comme une erreur décevante et sans base ma croyance aux progrès lents mais continus de notre chétive humanité ! Non, Dieu ne saurait m'avoir ainsi trompé ; dans toutes les cruautés contemporaines qui s'accomplissent si honteusement au bas et au haut de l'échelle sociale, il n'y a sans doute que d'horribles exceptions et un temps d'arrêt, que la faiblesse de ma vue ne peut
s'expliquer, mais qui a sa cause providentielle
Enfin, mon illustre ami, n'est-ce pas un magnifique gage d'espérance et de pardon que Dieu nous a donné, en permettant qu'après tant de fusillades,
324 ALFBKD DE VIGNY
d'emprisonnements et de déportations, notre jeune république se soit établie sans souiller ses mains d'aucun acte de vengeance ni même de rancune? Vous ne me faites pas sans doute l'injure de croire que la république de nos rê^es ait pour personnification le régime transitoire que les circonstances nous ont donné; mais je compte sur V honnêteté indiscutable des membres du gouvernement de la Défense nationale pour rendre à la France la libre disposition d'elle-même dès que la dictature ne sera plus impérieusement nécessaire. Ah I quel grand peuple nous pourrions faire encore et comme nous triompherions aisément de tous nos ennemis, si les honnêtes gens de tous les partis pouvaient ou plutôt voulaient s'unir dans un effort commun, et, abdiquant des prétentions coupables, prêtaient au gouvernement de la Défense nationale un loyal concours. Mais non, au risque de la guerre civile après la guerre étrangère, chaque parti n'a que des visées égoïstes, et en face du drapeau tricolore qui pouvait nous offrir à tous un abri sûr et une force irrésistible, on a élevé à la fois, — crime égal — le drapeau blanc et le drapeau rouge. De ce dernier les partisans sont rares, et par cela même peu dangereux, mais les réactionnaires se sont plu à en grossir le nombre, et pour déshonorer en eux et par
eux la république qui peut seule nous sauver, on a exagéré à plaisir et de parti pris quelques excès bien cou{)ables sans doute, mais faciles à réprimer, et sur lesquels le patriotisme faisait un devoir de jeter un voile. Cet étalage de nos plaies devant l'envahisseur qui a intérêt à persuader à l'Europe que la France est en pleine anarchie, cette organisation savante du dénigrement et de la calomnie excitent en moi une indignation profonde contre ces journaux qui se prétendent religieux et auxquels manque la première vertu chrétienne...
(< Pardonnez-moi cette trop longue diatribe, je ne fais pas de théorie pure, et mes vieilles opinions républicaines n'ont pas seules entraîné ma plume sur ce terrain. Je manquerais à cette franchise qui fait le fond de votre caractère si, moi qui professe pour vous un véritable culte, je ne vous exprimais, je ne dirais pas le regret, mais la crainte de voir votre Muse si pure et si patriotique donner son appui à ces hommes des anciens partis qui prétendent au privilège exclusif de représenter les honnêtes gens et qui, par leurs intrigues déshonnêtes, n'ont réussi jusqu'à présent qu'à livrer la France à Bonaparte. Vingt années de ce régime ne leur suflisent tlonc pas, ou sont-ils assez aveuglés par leurs petites ran-
320 ALKRED DE Vir.NI
cunes pour ne pas comprendre que leurs nouvelles intrigues les mènent malgré eux à la régence? Ah ! je vous en conjure, ne contribuez pas, même d'une manière indirecte, à cet ignoble résultat d'une lutte gigantesque. Vous n'avez voulu flétrir que les jacobins de Lyon, et l'on se sert de vos vers pour flétrir tous les républicains. On recommence i848. Lamartine n'a servi qu'à démolir Ledru-RoUin ; Cavaignac, Lamartine; puis comme les juifs préférant Barrabas à Jésus, à Louis Bonaparte on a sacrifié Cavaignac. Dieu a dignement récompensé cette habile politique des honnêtes gens. 0 vous qui avez si glorieusement vengé Lamartine, ne mêlez pas votre voix à celles qui n'opposent maintenant Trochu à Gambetta qu'avec la volonté et l'espoir de renverser Trochu lui-même, s'il persiste à confondre le destin de la France avec la République (i). » J'ai publié celte lettre in extenso pour montrer au lecteur quelle âme ardente et quelle foi patriotique animaient le poète de Jeanne Je Belleville. La lettre suivante, écrite un an après, c'est-à-dire à la suite des événements terribles qui marquèrent le printemps de 1871, achèvera de peindrel'homme dans ses sentiments les plus intimes. Elle est adressée comme les précédentes au grand poète lyonnais.
(i) Lettre inédite.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET nELIGIEUSE 827
a Nantes, le 27 novembre 1871.
« Cher et illustre ami, « Un long- silence nous avait plong-és dans les plus cruelles ang-oisses. Des renseignements dus à l'oblig-eance du rédacteur en chef de la Décentralisaliony avaientapporté quelques adoucissements, lorsque votre dernière et navrante lettre à Emile Grimaud est venue raviver et peut-être même augmenter notre douleur. Ce n'est plus, en effet, votre maladie seule qui nous effraie, c'est votre découragement de la vie, c'est votre renonciation à toute espérance. Il faut que les tristesses inconnues qui ont, dilos-vous, assailli votre existence aient été bien poignantes, pour avoir ainsi triomphé d'un esprit aussi niàle et d'une àme aussi chrétienne. Nous qui aimons tant et qui faisons de votre bonheur un élément du nôtre, comment concevrions-nous l'espoir d'apporter à l'amertume de vos pensées, par nos caresses fraternelles, un remède ou même une consolation quelconque, si votre philosophie et votre foi y ont été impuissantes? Et pourtant, mon l)on et illustre ami, tout en restant dans l'humilité de ma position, je pourrais vous offrir mon propre exemple pour vous encourager à reprendre la lutte et vous donner la certitude de la victoire. L'heure
ALFRED DL Vir.NY
de mes confidences complètes n'es! pas encore venue, même envers vous; mais je puis vous alleslcr que, sauf le déshonneur, il n'est pas une douleur humaine dont je n'aie louché le fond. Eh bien ! chez mol, le père de famille soutient l'homme, et si je ne suis pas encore parvenu à chasser définitivement de mon chevet le spectre obsédant du suicide,, je conserve du moins assez de force pour garder sur mon visage le masque de la résignation et parfois celui du bonheur. Or, Dieu vous a prodigué des joies que je n'ai pas même rêvées et qu'ont savourées bien peu d'hommes; la religion vous a donné pour le grand combat des armes qui me manquent. Faites donc, je vous en supplie, ô mon bicn-aimé poète, un vigoureux effort de volonté saine et de foi résolue, et débarrassez-vous des étreintes d'un désespoir qui, j'oserai vous le dire, n'a pas de causes irrémédiables. Je conviens avec vous que, de quelque côté qu'on regarde, le présent est sombre et l'avenir terrible, mais, sans vouloir faire de phrases, j'ai la conviction que l'enfer, — cette double symbolisation du mal et du malheur, — ne saurait prévaloir contre un j'ays (jui s'appelle la France, ni contre un homme qui s'appelle Laprade. Malgré nos dissensions aussi lamentables (jue folles, Dieu finira par tirer notre nation de l'abîme, et, dès à
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE SlÇ)
prcsent, il tient en réserve pour vos enfants, quand vous ne serez plus là pour les proléger, des trésors de gloire qui valent une fortune. Un catholique ne saurait se montrer moins croyant ni moins confiant qu'un libre penseur (car j'accepte avec orgueil devant les hommes, quoique avec humilité devaiit Dieu, ce titre que la secte ultramontaine prodigue si insolemment à tous ceux qui ne croient pas aux miracles et aux dogmes de sa fabrique). Pardonnez moi cette inconvenante tirade. Ne vous rappelez que mon absolue confiance en la bonté de Dieu et ma certitude des destinées glorieuses promises à vos œuvres et à vos enfants. Laissez-vous entraîner à la sincérité et à l'ardeur de ma foi. Ne cédez plus si aisément à vos inquiétudes de catholique, de patriote et de père de famille, qui accroissent vos souffrances physiques et vos insomnies, si elles n'en sont pas la première et la principale cause. Du jour où vous consentirez à rouvrir courag-eusement votre âme à l'espérance, la sécurité de l'esprit rendra à votre corps le calme et le sommeil; vous serez sauvé ! et nous serons heureux! Si les supj)licalions ont près de Dieu quelque efficacité, ma famille pourra revendi([uer une part de votre guérison; car il n'est pas de jour où ma femme et ma fille, — deux ferventes catholiques, — n'aient môle,
soir et matin, votre nom au mien dans leurs prières. Les miennes ne montaient pas au ciel dans la même forme, mais soyez bien convaincu qu'elles n'en étaient pas moins ardentes.
« Tout à vous du plus profond de mon cœur.
« EMILE PÉHANT (l). ))
A peine Victor de Laprade avait-il reçu celte lettre, qu'il y répondit par celle qui suit :
« Lyon, 5 décembre 1871.
« Cher et bien cher poète et ami, « Votre noble et touchante lettre m'a profondément ému et m'a fait honte démon découragement. J'essaie de l'expliquer, sinon de le justifier, en vous disant que c'est plutôt une faiblesse patriotique et nerveuse qu'une fail)lesse morale. Mon corps est épuisé, irrité, exaspéré par l'insomnie et la souffrance; monâme demeureau fond résignée; je n'ose dire qu'elle est forte, mais avec un peu d'aide de Dieu elle pourrait le devenir. Un de mes chàg-rins personnels, outre les tristesses de Français et de citoyens qui nous accablent tous, c'est mon impuissance à remplir les devoirs dont je n)c suis trouvé chargé, et notamment celui de député. Vous me
(i) Lettre incdile.
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET UI LIGIF-USK 33l
croirez sans peine quand je vous dirai que j'ai été nommé malgré moi à l'Assemblée nationale. J'étais absent de Lyon au moment de ces élections improvisées. J'ai vu qu'on me portait candidat dans un journal ; j'ai immédiatement supplié tous mes amis par le télégraphe de retirer de moi le calice ; on m'a répondu par l'annonce de ma nomination. Je ne pouvais refuser un poste qui risquait d'être périlleux, et depuis lors, l'esprit des électeurs ayant complètement changé, tout le monde m'interdit de donner ma démission. Je serais remplacé non pas même par un homme d'opinion très différente, ce que j'accepterais très volontiers pour m.on compte, mais par quelque scélérat de l'internationale; la démagogie lyonnaise, entièrement maîtresse du terrain, irait chercher quelque incendiaire, quelque assassin de la Commune pour lui donner ma place. Me voilà donc crucifié à ce mandat que je ne puis remplir. C'est une position faible et humiliante dont je voudrais sortir à tout prix; quand ma santé se rétablirait, je n'en aspirerais pas moins à cesser d'être député; je n'ai ni goût ni aptitude pour la vie parlementaire. Je suis un poète, un écrivain, même un écrivain politique à l'occasion, mais orateur, législateur, administrateur, rapporteur sur une question quelconque, je ne puis l'être, et à
cause de la faiblesse de mon corps. Cet honneur qu'on m'a fait est donc pour moi un tjrand tourmeut, sans compter une foule d'autres. Ma vie, qui paraît enviable à la surface, ne l'est guère au fond; je suis comblé d'une foule de biens ou du moins de quel([ucs-unsdont je n'avais pas le moindre besoin, mais aucun de mes besoins et de mes désirs réels n'est satisfait. Avec cela, tant que j'ai eu la force de travailler et de lutter je ne murmurais pas. Aujourd'hui, c'est mon corps brisé et torturé qui murmure, mais je garde encore la clairvoj'ance de mon esprit et une certaine résignation stoïque, sinon chrétienne. Depuis quelques jours, quoique mes douleurs rhumatismales et névralgiques aient plutôt augmenté, je me sens plus de force. J'essaierai probablement de me traîner à Paris et à Versailles ; nous avons à l'Académie un vote très important à donner pour le 28 décembre; il s'agit de quatre fauteuils. En paraissant à quelques séances de l'Assemblée, j'éloignerai le moment d'une démission que je brûle, mais que tout le monde m'interdit de donner.
« J'attendsavecimpatienccvotre nouveaupoème. Si j'étais de fait ce que je suis de nom, académicien et député, je pourrais servir mes amis (jui le méritent, mais je ne suis qu'un invalide relégué dans
une chambrette d'un faubourg de Lyon. Les quelques forces que je crois avoir recouvrées, je les dois à la colère. On dit de toute part que les Bonaparte vont revenir. Je suis allé chercher la brochure du grand Breton, Bonaparte et les Bourbons, qui semble écrite d'hier; j'y ai ajouté une préface où je piétine dans la fange le second Empire, et je fais imprimer cela; je vous l'enverrai bientôt; dites à notre ami Grimaud qu'il se prépare à donnerune grande publicité à cet instrument de combat.
« Dieu vous garde, cher ami, le Dieuauquel nous croyons, nous deux, et qui est bien le même, et qui n'est pas celui de Veuillot, vous accordera de voir une aussi digne vie que la vôtre, enfin récompensée. Heureux qui pourra concourir à celte récompense! Je vous embrasse de tout cœur.
« VICTOR DE LAPRADE (l). ))
La récompense, — j'entends les hommages publics, — Emile Péhant ne devait pas la recevoir en ce bas monde Malgré tout le talent qu'il y dépensa, sa chanson de geste n'obtint jamais qu'un succès d'estime, et c'est tout au plus s'il parvint à couvrir les frais d'impression. La ville de Nantes, qui aurait dû être si fière de lui, le laissa moisir dans un poste
(i) Lettre iuédile, communiquée par .M'"'= Gamin.
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mal rétribué et où il usa le reste de ses forces. Quant à la République dont il avait salué l'avènement avec un enthousiasme que les malheurs delà patrie avaient à peine refroidi, elle néglig-ea de mettre à sa boutonnière le bout de ruban que Victor de Laprade avait sollicité de l'Empire libéral. Or, on a beau être philosophe, on a besoin, lorsqu'on est poêle, de se sentir encouragé, soutenu, non seulement par ses amis et par ses pairs, mais encore par les magistrats de sa propre cité et par ceux qui distribuent les faveurs officielles.
En 1872, quand Emile Péhant se décida à publier la première partie de Jeanne la Flamme, sa situation était si ingrate et si précaire que les loisirs et l'argent nécessaires lui faisaient défaut pour aller en Basse-Bretagne recueillir sur place les éléments du Siège d' Hennebont (i), qui devait remplir la fin
(t) « Dans mon isolement et mon abandon, écrivait-il à Victor de Laprade, j'ai besoin d'aide pour conlinucr l'œuvre que j'ai si follement entreprise au déclin de ma vie. Si je n'écris pas le Siège d' Hennebont, quoique cette seconde partie de Jeanne la Flamme soit depuis longtemps toute vivante dans ma tète (plus vivante, hélas ! que ma plume ne saura la rendre), c'est que j'aurais absolument besoin .'■inon d'étudier, au moins de voir la scène vraie de mon drame. Pour des personnages fictifs, on peut à la rigueur dresser soi-même un théâtre factice; mais quand la Muse emprunte à l'Histoire les héros de ses principaux récits, il est indispensable que les localités lui soient familières ou du moins qu'elle connaisse les principales lignes de la l)hysionomie réelle du paysage. Autrement elle côtoie de trop près la rhétori(iuc et les réminiscences pour n'y pas faire et souvent volon-
de son poème. Et il faut croire qu'il ne put jamais se les procurer, puisque le Siège cV Hcnnebonl ne sortit jamais de sa tête. La chose est d'autant plus reg-reltable que Jeanne la Flamme s'annonçait comme une oeuvre vraiment belle et de beaucoup supérieure à Jeanne de Belleville. Le récit était bien proportionné, sans long^ueur et sans sécheresse. Le verSj plus souple et plus large, avait pris des ailes et montait aussi haut que la pensée. La rime qui, dans le poème précédent, était souvent pauvre, et comme embarrassée d'elle-même, était riche à présent, pleine de nouveauté et d'inattendu. Bref, à cet immense tableau du Siège de Nantes, qui se déroulait durant tout un volume, il ne manquait, selon la judicieuse remarque de Laprade, qu'un peu de fantaisie et quelques élans lyriques.
Encore un effort, et le Siège d' Hennebont allait mettre le sceau à la g-loire de Jeanne la Flamme, et du même coup à celle du poète. Mais à quoi bon cet effort, et pourquoi Péhant l'aurait-il fait ?
« DurantcesdeuxanSjécrivait-ilàl'auteur deP^Tnelte,\e 4 septembre 1874, j'ai travaillé comme un
tairemeiit plus d'une cliute. Or, je compte sur l'effet de votre nom et des noms également glorieux qui lacoompagncnt dans mon Introduction pour me procurer la possibilité d'une excursion de quelques jours en Basse-Bretagne. Le rêve s'en ira sans doute au vent comme tant d'autres ; mais c'est encore une consolation et un appui qu'une demi-espérance. » (Lettre inédite.)
forçat, sans aucune distraction d'esprit, sans aucune consolation de cœur. Et je travaillais ainsi par devoir et par dévouement à ma Bihliotlièquo, au milieu de tracasseries et de déboires qui ont élé jusqu'ici mon unique récompense. Qu'importent, après tout, ces semblants d'injustice? Je suis satisfait, sinon de mon œuvre, du moins de mon zèle et du soin que j'y ai apportés. Je me trouve assez payé de mes peines. Et je touche d'ailleurs à ma libération. J'ai classé dans leur nouveau local mes diverses collections (non sans fatigue, car au dernier jour j'ai subi une nouvelle attaque de paralysie a présent dissipée), et j'ai terminé l'impression du cinquièmeet dernier volume de mon catalogue. Il ne me reste plus à publier que les tables et une Notice descriptive de nos manuscrits et de nos livres rares ou précieux à divers titres. Cette dernière besogne bibliographique ne me demandera qu'une année ou dix-huit mois d'application, et je pourrai enfin me permettre un peu de repos. Peut-être même trou verai-je dans cette occupation moins absorbante quelques intervalles de liberté. Celte perspective de loisir devrait m'inspirer la pensée de reprendre et d'achever, non pas ma chanson de geste tout entière, mais au moins ma Jeanne la Flamme, dont la grande et sympathique
LA VIE POLITIQUE, LITTÉt\AIl\E ET RELIGIEUSE 3^7
figure passe et repasse sans cesse devant moi et fait à ma Ijre brisée de fréquents appels. Mais si mon enthousiasme n'est pas éteint, la volonté me manque autant que les forces. Une main tremblante comme la mienne n'écrirait plus que des vers glacés ou débiles. J'ai donc dit à la Muse un nouvel et bien définitif adieu (i). »
Adieu cruel, et qui dut d'autant plus lui coûter que, lorsqu'il écrivait ses lignes, Emile Péhant était le chef reconnu, avoué, respecté, d'un petit cercle de poètes nantais qui comptait dans son sein Robinot-Bertrand, Emile Grimaud, Joseph Rousse, et qui avait trouvé dans M""® Adine Riom sa Louise Labbé — les moeurs en plus.
L'homme ne survécut pas longtemps au poète, car la lame avait usé le fourreau. Il mourut le 6 mars 1876, après quelques jours de maladie, laissant à tous ceux qui l'avaient fréquenté le souvenir d'un cœur très droit et d'une âme très haute. Peu de temps après, M. Joseph Rousse, qui devait le remplacer à la Bibliothèque de Nantes, ouvrit une souscription parmi ses amis pour couvrir les frais d'une plaque de marbre blanc destinée à perpétuer sa mémoire dans l'église cathédrale de Guérande.
Et sur cette plaque, dressée contre une des parois
(i) Lettre inédile, communiquée par M°" Gamin.
de la chapelle de la Vierge, on peut lire à présent le sonnet qu'Emile Péhant fit pour la Madone, quand il mourait de faim à Paris :
Vierge sainte, ô Marie, étoile du matin, L'amour que j'ai pour vous, je le tiens de ma mère ; Sa tendresse à vos soins confia mon destin : Prouvez-lui que sa foi n'est pas une chimère !
L'athéisme longtemps m'a versé de son vin ; Sa coupe est à ma lèvre aujourd'hui trop amère : Je voudrais bien que Dieu m'admît à son festin ; Mais j'arrive si tard 1 j'ai peur de sa colère.
Demandez-lui ma grâce, ô Mère de Jésus !
Tous les cœurs repentans de vous sont bien reçus ;
Contre le désespoir vous êtes leur refuge :
Car dès que vous priez pour des pécheurs contrits. Dieu ne peut s'empêcher d'oublier (ju'il est juge, Pour se ressouvenir seulement qu'il est fils !
Admirable et pieux ex-voto qui entretient le culte du poète parmi ses concitoyens dévots à la Vierge!
Je me suis peut-être trop complaisamment étendu sur Emile Péhant, mais de même que Dieu se sert parfois des petits pouraccomplir ses grands desseins, j'aurais cru manquer à mon devoir d'historien si je n'avais montré, pièces en mains, que cet humble disciple de Vigny avait eu l'honneur d'être son apôtre dans le midi de la France, et qu'après avoir catéchisé Ponsard et Roumanille, sa destinée
avait voulu que ce fût Victor de Laprade, c'est-àdire le plus illustre des disciples de sou maître, qui lui reudît courage et se fit à son tour le patron de ses derniers chants.
Ces particularités de sa vie suffiraient, à défaut de son œuvre, à sauver de l'oubli le nom d'Emile Péhant.
(suite du petit cénacle)