LIVRE PREMIER
I I. — La famille de Baraudin. — Le chef d'escadre de Baraudin et son fils Louis, fusillé àOuiberon. — Une erreur d'Alfred de Vigny. — Acle mortuaire du marquis de Baraudin— Emmanuel Baraudini. — Il est anobli par François I". — François de Vigny anobli par Charles IX. — Les lieutenants du roi à Loches, du xvie siècle à la Révolution.
; II. — Comment le père d'Alfred de Vigny épousa en 1790 une demoiselle de Baraudin. — Leur contrat de mariage et les apports de chacun d'eux. — L'abbé Jacques-Louis de Baraudin, vicaire général de Tours et chanoine doyen de l'église Saint-Ours à Loches.
III. — Situation des Vigny et des Baraudin sous la Révolution. — Mort du curé de Saint-Ours. — La loi sur les émigrés. — Lettre inédite de M^e de Vigny au Comité de surveillance de Loches. — Arrestation de la famille de Baraudin. — Léon de Vigny et sa femme sont gardés à vue. — Nouvelle lettre inédite de Mme de Vigny au représentant du peuple en mission à Loches.
( IV. — Le marquis de Baraudin demande sa mise en liberté (lettre inédite). — Précieuse intervention du conventionnel Boucher-Saint-Sauveur. — M"" de Vigny pertl ses trois premiers enfants. — Naissance d'Alfred. — Ses parents
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viennent habiter Paris. — Alfred de Vigny et la Touraine. — Lettre inédite du poète à son cousin de Lestàng. — Alexandrinedu Plessis. — Le castel de Dolbeau. — Comment Alfred de Vigny devint Tourangeau. — Le château de Loches, les monuments et l'histoire de cette petite ville. — Comme quoi Vigny ne vit jamais sa ville natale. — La Beauce et les gloires littéraires de la Touraine. — Tableau généalogique de la famille de Baraudin.
Alfred de Vigny, qui, dans son Journal, s'est étendu si longuement sur la généalogie et les parchemins de la famille de son père, n'a rien dit ou presque rien des origines et des titres de noblesse de sa famille maternelle. C'est à peine s'il consacre dix lignes à son aïeul, le vénérable «marquis 0 de Baraudin, qui fut non pas « chef d'escadre » mais capitaine de vaisseau dans la marine de Louis XVI. Encore est-ce uniquement pour nous apprendre que ce vieux capitaine de dix vaisseaux, que les combats, sous M. d'Orvilliers, avaient respecté, fut tué en un jour dans la prison de Loches par une lettre de son fils. « Celte lettre, écrit-il, était datée de Ouibcron. Le frère de ma mère, cet oncle inconnu de moi dont j'ai un portrait peint par Girodet, était lieutenant de vaisseau, et, blessé au siège d'Auray, en débarquant avec M. de Som-
breuil, il demandait à son père sa bénédiction, devant être fusillé le lendemain. Son adieu tua son père un jour après que la balle l'eût tué (i). »
Certes cet événement tragique avec son douloureux contre-coup avait de quoi frapper l'imag^ination d'un enfant, et je conçois qu'Alfred de Vigny en ait gardé le triste souvenir ; malheureusement pour la légende qu'il a accréditée, de bonne foi sans doute, mais trop légèrement tout de même, l'événement n'était vrai qu'à moitié.
S'il est vrai cjue Louis de Baraudin fut fait prisonnier à Ouiberon, jugé et passé par les armes, comme la plupart des compagnons de Sombreuil(2), il est faux que son père soit mort dans laprisonde Loches en apprenant son exécution. Il résulte en effet des documents ci-dessous que 1' « ancien chef d'escadre» Didier de Baraudin, qui avait été arrêté
{\) Journal d'un Poète, p. 229.
(2) Louis de Baraudin, natif de Rochefort, était àçc alors de trente-cinq ans. Il avait émiçré au mois de septembre 1791 et servait depuis le mois de janvier 1796 dans le régiment d'Hector, eu qualité de lieutenant en second. Fait prisonnier le 3 thermidor an m, il fut jugé le ta et condamné à mort par la Commission siégeant à Ouiberon, sous la présidence du citoyen G. Dinne, chef de bataillon au aa^ tirailleurs : — D'après une correspondance de l'cniigré Mareau de la Bonneterie, écrite sous la Restauration et mise au jour par M. de la Gournerie, il aurait été, à cause de ses blessures, fusillé sur un matelas, dans la cour du presbj-tère où siégeait la Commission ; mais le témoignage de Mareau de la Bonneterie ne doit être accueilli que sous réserves. (Renseignements fournis par M. le D'' Closmadeuc, de Vannes.)
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comme suspect en 1794» ^^t "f^is en liberté par arrêté du Comité de sûreté générale en date du 24 frimaire an III (i) et mourut le 29 fructidor an V, au domicile particulier du citoyen Vidal, situé rue des Ponts, à Loches (2).
Quoi qu'il en soit, Alfred de Vigny, s'il s'en était donné la peine, aurait pu trouver dans l'histoire des
(i) î\[uNiciPALiTÉ RÉVOLUTIONNAIRE DE TouRS. — Du 34 frimaire an III de la République française une et indivisible. Convention nationale. Comité de sûreté générale : Le Comité arrête que le citoyen Baraudin, détenu à Loches, sera mis en liberté, et les scellés levés.
Les membres du Comité, signé ; Bourdon de l'Oise, Granier de l'Aube, Goupilleau, Lomont, Méaullc, P. Barra. — Sceau et cachet du Comité. — Pour copie conforme à l'original par moy agent national de la commune de Tours, signé : Joubert.
(Pièce communiquée par M. Archambault, avocat à Loches.)
(2) Extrait des registres de l'état civil de Lochbs : Aujourd'hui 3o fructidor an V de la République française, à dix heures du matin.
Devant moi Jean Picard-Ouvrard, agent municipal de la commune de Loches, soussigné :
« Sont comparus à la maison commune dudit Loches : Marthe Enault, femme Déroche -Verna, âgée de trentc-cimi ans, et Marie Métivier, veuve de Louis Giron, âgée de quarante-huit ans, toutes les deux domiciliées en celte commune ; lesquelles m'ont déclaré que le citoyen Didier-François-Honorat Baraudin, ancien chef d'escadre, âgé de soixante-quatorze ans, fils de défunt le citoyen Jean- Honorat Baraudin et de feu la citoyenne Jacqueline Dericiicour, est mort hier à onze heures du soir dans le domicile du citoyen Vidal, situé rue des Ponts, en celte commune.
« Après celte déclaration et m'être assuré du décès dudit citoyen Didier-François-Honorat Baraudin, j'ai rédigé le présent acte en présence des deux témoins ci-dessous désignés qui ont signé avec moi, feue Marie Mélivier qui a déclaré ne savoir signer de ce interpellée.
• Fait à la maison commune de Loches les jour, mois et an (jue dessus. »
Baraudin des faits de guerre autrement glorieux que celui deQuiberon, etdans leur lignée, des ancêtres, qui, pour n'avoir point eu leurs portraits peints par des Girodet, n'en commandent pas moins l'admiration et le respect. Et il faut que le poète de V Esprit pur ait été laissé par sa mère dans l'ignorance complète des faits et gestes de ces Baraudin, pour avoir gardé à leur endroit un si profond silence (i). Car, tout bien pesé, les hommes et les œuvres, les Baraudin valaient pour le moins autant que les Vigny.
Si les Vigny étaient de père en fils écuyers et chevaliers de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis, les Baraudin en avaient autant à leur service. Et la noblesse des premiers ne remontait pas plus haut que celle des seconds (2).
(i) Cependant, à la page 187 du Journal d'un Poète, il a écrit ce qui suit sous le titre de Portraits de famille : « Je cherche inutilement à rien inventer d'aussi beau que les caractères dont ma famille me fournit les exemples : M. de Baraudin, son fils, ma mère et ma tante. J'écrirai leur histoire, leurs mémoires plutôt, et je les ferai admirer comme ils le méritent. » Peut-être a-t-il laissé quelque chose sur eux dans ses papiers.
(2) Sur les Visrny voir Jules Devaux : La Famille d'Alfred de Vigni/, 1898 (Herluison et Picard, Orléans, Paris). — Les armes des Vigny étaient : « d'argent cantonné de quatre Hons de gueules, à l'écusson en abîme, d'azur à la fasce d'or, accompagné en chef d'une merlette d'or, en pointe d'une merlette de mjmc entre deux coquilles d'argent. »
Les armes des Baraudin étaient : « d'azur à trois bandes d'or accompagnées de trois étoiles de même, mises en pal. »
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François de Vig^ny fut anobli par Charles IX (i) « pour les louables et recommandables services lails aux rois ses prédécesseurs et à lui-même en plusieurs charges honorables et importantes ».
Emmanuel de Baraudin reçut, en i5i2,du prince Charles III, duc de Savoie, dont il était secrétaire, des lettres d'anoblissement qui furent confirmées par François I", roi de France, le 3 mars i543, peu de temps après qu'il eut obtenu ses lettres de naturalisation, car il était originaire du diocèse d'Yvrée en Piémont et son vrai nom était Baraudini.
Et Alfred de Vig^ny, qui se croyait personnellement l'obligé des Valois bien plus que des Bourbons, depuis qu'il avait remarqué que tous ses ancêtres, à dater de 1 070, avaient vécu paisiblement et sans ambition dans leurs terres d'Emerville, Moncharville et autres lieux, chassant le loup, se mariant et créant des enfants, après avoir poussé leurs services militaires justement au grade de capitaine où ils s'arrêtaient pour se retirer chez eux avec la croix de Saint-Louis, selon la vieille coutume de la noblesse de province, — Alfred de
(i)Par lettres patentes du 7 février 1669, dit V Annuaire de la Noblesse, de 1891, publié sous la direction de M. Borel d'IIauterive. Cependant il existe une quittance de frère François Carlier, prieur des Aug'ustins de Paris au receveur François de Vigny, d'une rente sur rHùtel-de-Ville, en date du i5 janvier i56i, quittance qui m'a été communiquée par M™" veuve Charavay.
LA VIE POLITIQUE, LITTɫAiaE ET RELIGIEUSE o l
Vigny aurait senti s'accroître sa reconnaissance envers les Valois, s'il avait su que, depuis i54o jusqu'aux approches de la Révolution, les Baraudin avaient occupé le poste de lieutenant du roi au château de Loches, que François ï»"^ avait confié au chef de leur maison.
Sans compter que ce titre de lieutenant du roi n'était pas à dédaigner. Il y a dans les archives de Loches un acte de 1760 où le gouverneur du château, qui était un Baraudin, est qualifié de vice-roi. Cela ne veut pas dire que ces fonctionnaires royaux étaient les seigneurs et maîtres de la ville. Non ; ils n'y pouvaient même pas exercer, comme les chanoines du chapitre ou comme certains abbés et prieurs des environs, les droits de haute, moyenne ou basse justice, mais ils avaient le pas sur tous les fonctionnaires civils dans les cérémonies publiques, et l'épée qu'ils avaient au côté leur permettait de cumuler de loin en loin le poste recherché de commissaire des guerres, de commissaire provincial de l'artillerie de France, ou le grade de capitaine d'infanterie, de capitaine de dragons ou de capitaine de vaisseau.
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J'ai dit que la famille de Baraudiri était sortie d'Emmanuel Baraudini, du diocèse d'Yvrée en Piémont.
Dès l'année i542, cet Emmanuel Baraudin était « eslu pour le Roy à Loches » avec la qualification de noble homme et le titre de seigneur de la Gloutière. Et sa maison qui, dans la suite, s'allia aux Dalonneau, aux Gaberot, aux Rocher, aux Ménard, aux Bougainville, aux d'Oyvon, aux Riencourt, fournit quatre lieutenants du Roy pour le château de Loches, savoir :
1° Honorât de Baraudin, écuyer, de i559 à 1674 ;
2° Honorât de Baraudin, chevalier, seigneur de Bournais, commissaire provincial de l'artillerie de France en 1709 ;
'6° Louis de Baraudin, chevalier, seigneur de Mauvières, le Plessis-Savary, Mantelais et autres lieux, de 1712 à 1760 ;
4° Enfin Louis-Honorat de Baraudin, époux de Marie-Françoise de Bougainville (i), de 1760 à
(i) Cette demoiselle de Bougainville était la sœur de Bougainville, frère du grand navigateur, qui fît partie de l'Académie Française et mourut à Loches le 22 juin 17G3. Elle mourut en odeur de sainteté.