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Lorsque, par un décret des: puissances suprèmes, Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes, Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend eñ pitié... Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte, Ou bien s’enhardissant avec tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une pas
Et font sur lui l’essai de léur férocité...
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Sa femme se vante, « sur les places publiques, » de se faire adorer de lui comme une idole, de poser sur lui «sa frêle et forte main» dont les ongles iront chercher son L. cœur jusqu’au fond de sa poitrine : 1
Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite, J’arracherai ce cœur tout rouge de son sein, Et pour rassasier ma bête favorite,
Je le lui jetterai par terre avec dédain!|
Mais le Poète « joue avec le vent », « cause avéc lenuages; M il lève les yeux vers le Ciel où il voit «le trône splendide ». ; | qui lui est destiné, et il remercic Dieu de l'avoir voué à la douleur. | |
Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence, Qui prépare les forts aux saintes voluptés !
Je sais que vous gardez une placé au Poète
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.
Aïnsi proclamée, à la suite de Vigny, par Baudelaire, l’incompatibilité du poète et de la société, de l'idéal et de la vie,est devenue un dogme qu'ont repris et commenté tous ceux qui ont été, après lui et d’après lui, les inspirateurs les plus écoutés de la poésie française dans le dernier tiers du xix® siècle, par Verlaine, dans les Poètes maudits, par Mallarmé, dans l’Azur, dans les Fleurs, dans les Fenétres, s’accrochant à toutes les croisées «d’où l’on tourné l'épaulé à la vié», où louant la terre maternelle d’avoir créé
pe . dans son sein juste et fort,
Calices balançant la future fiole,
De grandes fleurs avec la balsamique mort Pour le poète las que la vie étiole.
. On peut dire dès lors que la tristesse de nos poètes modernes, qui ne se confond pas avec la tristesse romantique, . mais qui s’y rattache et qui en dérive, remonte comme à ure source lointaine, mais sûre, à la sensibilité d'Alfred de Vigny. |
Si son influence s'était bornée à favoriser ces survivances plutôt fâcheuses du romantisme, il y n’aurait pas lieu de s’en féliciter. Mais elle s’est fait sentir dans d’autres directions où elle a été plus heureuse et n’a pas été moins féconde. Si nous avons eu au x1x£ siècle une poésie philoso-
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phique, c’est-à-dire une poésie traitant des grands sujets qui sont du domaine ordinaire des métaphysiques et des 1 religions, de la vie et de la mort, de la liberté et du fatalisme, de la destinée de l’homme et du but assigné à l’humanité, et les développant non pas sous la forme d’une dissertation plus ou moins éloquente, d’un discours en VEIS à
la façon de Voltaire, qui se rapproche lui-même sensiblement d’une épître de Boileau, mais sous une forme vraiment poétique et pathétique, il est certain que nous le devons en grande partie à Alfred de Vigny. Chez plusieurs des. écrivains qui ont été après lui les représentants les plus : distingués du genre, nous retrouvons les sujets qu'il avait
choisis, les thèmes qu’il affectionnait, et non seulement les images ou les mythes dont il a revêtu sa pensée philoso-
phique, mais les idées maîtresses, le contenu et l'essence
de sa philosophie même. Leconte de Lisle a repris dans
Qaïn les tableaux et la thèse du Déluge, et dans la Bête écarlate la méditation du Mont des Oliviers, et dans l'Incantation du loup certaines parties de la Mort du “ Loup, et dans une autre pièce le symbole qui, depuis Les Destinées, est dans toutes les mémoires :
Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir ? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir, Et qui mord le couteau de sa gueule qui saigne.
Et M®€ Ackermann, après Vigny, a fait parler Satan, et Jean Lahor, après lui, a maudit la femme sous le nom de Dalila, et mis dans la bouche du vieux Moïse les questions Sans réponse dont il harcèle la divinité. Et tous les trois, je Leconte de Lisle, et Mme Ackermann, et Jean Lahor, ou bien ils ont proclamé l'indifférence, l'insensibilité, | l'impassibilité de la Nature : pe:
La nature se rit des souffrances humaines ;
Ne contemplant jamais que sa propre grandeur, Elle dispense à tous ses forces souveraines
Et garde pour sa part le calme et la splendeur.
La nature sourit, mais elle est insensible.
Que lui font nos bonheurs ?
Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle, C’est d’enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor... Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,
Et nous laisse la mort ;
— Ou bien ils l’ont accusée et maudite :
Qui donc t’a pu créer, sphinx étrange, ô Nature, Et d’où te sont venus tes sanglants appétits ? C’est pour les dévorer que tu fais tes petits,
Et c’est nous, tes enfants, qui sommes ta pâture.
Que t’importent nos cris, nos langueurs et nos fièvres ?. Impassible, tranquille, et ton beau front bruni
Par l’âge, tu t’étends à travers l'infini,
Toujours du sang aux pieds et le sourire aux lèvres!
Sois maudite, Ô marâtre!. . . . .
Puisque d’un univers magnifique et sans s borne Tu n’as pu faire qu’un tombeau !
— Ou bien encore, en de véhémentes prosopopées, ils
nous l’ont montrée devançant les reproches de l’homme, écrasant de son mépris souverain l’être manqué, l’ébauche de créature qui refuse de se plier à sa loi :
Ah ! ton orgueil a beau s’indigner et souffrir, Tu ne seras jamais en mes mains créatrices Que de l'argile à repétrir!
Et tous les trois aussi ils se sont heurtés au problème
du mal, et tous les trois ils ont protesté contre l'iniquité de la justice divine, et tous les trois ils ont abouti à cette résignation hautaine et silencieuse, à ce « pessimisme héroïque » dont Vigny, parmi d’autres, et peut-être avant les autres, leur avait offert le modéle. “Qt
La vie est ainsi faite. Il nous la faut subir. Le faible souffre et pleure et l’insensé s’irrite ; Mais le plus sage en rit, sachant qu’il doit mourir.
Jusqu'ici, en suivant les traces laissées par l'œuvre d'Alfred de Vigny dans la poésie du xrxe siècle, c’est l'influence du penseur que nous avons eu l’occasion de constater. Celle de l'artiste n’a pas été moins profonde. Nous avons noté déjà à plusieurs reprises l'horreur native de Vigny pour les confidences, pour lés effusions lyriques, pour la littérature personnelle, le soin qu’il prend de mettre ses émotions les plus intimes au compte d’un tiers, d’incarner ses idées les plus chères en de grandes figures mythiques dont les aventures sont les transpositions poétiques des aventures de son âme. Que ces figures s'appellent Eloa ou Satan, Moïse ou Samson, qu'elles soient des créations de son esprit ou des emprunts à la légende, des personnages historiques ou dés êtres surnaturels, élles ont toutes ce commun caractère de représenter autre chose qu'elles-mêmes. Vigny n’a fait nulle difficulté de le reconnaître. Mais pour éviter que trop facilement, et même Sans avoir la peine d’écarter le masque, on ne le découvrit sous ses personnages, il a dû, à défaut des particularités morales, accuser les différences extérieures, et obtenir, dans l’espace et dans le temps, par une application systématique de la couleur locale, le dépaysement et le récul
qué la seule peinture du caractère ne suffisait pas à produire. Ainsi s'explique l'importance qu’il a instinctivement donnée à l'attitude qu'il prête à son héros, au costume dont il le revêt, aux lieux où il le situe, au décor dont il l’entoure. De là ces tableaux d’une précision minutieuse, où il déroule aux yeux de son lecteur le panorama qui des hauteurs du Sinaï s'étale devant.ceux de Moïse, tandis qu’au pied de la montagne, six cent mille Hébreux, le front courbé dans la poussière, entonnent le cantique sacré, — où il décrit l’intérieur de la tente dressée sur les sables du désert, sous laquelle Dalila l’esclave, parée d’anneaux et d’amulettes, couchée aux pieds du maître, entoure de ses bras bruns les genoux de Samson, unis
Comme les deux genoux du colosse Anubis.
De même que la répugnance au lyrisme lui a fait adopter la forme impersonnelle et narrative, de même le désir qu’il éprouve à un non moindre degré de fuir l’abstraction et de réaliser une œuvre colorée et vivante l’a induit à ces reconstitutions pittoresques que d’autres ont exécutées, après lui, avec une imagination plus sûre, une documentation plus riche, une exactitude plus rigoureuse, mais dont il a été le premier à montrer l’exemple et à révéler l'intérêt. L'artiste en lui n’a pas été étouffé par le penseur. Il a été selon sa propre définition, « un moraliste épique ». Il ajoutait modestement : « C’est bien peu de chose, » Toute innovation, au début, est «bien peu de chose ». Le temps, en développant ses conséquences, permet d'apprécier sa valeur. Celle-ci n’a produit rien de moins qu’une renaissance de l’épopée dans la littérature française, et quelle renaissance ! On ne sauraït trop nroclamer combien a été heureuse, combien a été féconde l'initiative poétique prise par Alfred de Vigny, puisque non seulement elle lui
a permis de composer des chefs-d’œuvre, mais qu’elle en a préparé et suscité d’autres, en ouvrant la voie a a Leconte de Lisle encore et à Victor Hugo lui-même, au Victor Hugo de la Légende des Siècles. de
Art impersonnel, art symbolique, tels sont les deux grands caractères avec lesquels nous apparaît, dans le recul du passé, la poésie d'Alfred de Vigny. Si le premier fait de lui le précurseur de toute notre épopée moderne, — Car à la suite de Victor Hugo et de Leconte de Lisle, il faudrait énumérer tous ceux qui ont imité Leconte de Lisle et Victor Hugo, les Léon Dierx et les J osé-Maria de Heredia, voire les François Coppée et les Catuile Mendès, — le second apparente son œuvre à une littérature plus voisine encore de nous, en admettant toutefois que le mouvement dit symboliste, qui a commencé à sé faire sentir chez nous vers 1890, remonte aux Poèmes Antiques el Modernes et aux Destinées comme à son point de départ lointain et naturel. Je sais bien que parmi les écrivains, poêtes ou critiques, qui se réclament de l’école symboliste, : il n’y à pas unanimité sur le choix de leurs patrons et ancêtres littéraires ; que, tandis que les uns se rattachent délibérément à Vigny, les autres ne veulent avouer d’autre devancier que Lamartine. Et si, laissant de côté les controverses, nous voulons ne tenir compte que des faits, c’est-àdire des œuvres, et à l’œuvre de Vigny comparer l’œuvre des symbolistes les plus notoires, d’un Henri de Régnier, Ou d’un Verhaeren, il nous faudra bien admettre qu'il y a d’évidentes différences entre les Destinées et les Poèmes # anciens el romanesques ou les Jeux rustiques el divins, et … de plus manifestes encore entre les mêmes Destinées et les Villages illusoires ou les Apparus dans mes chemins. Ces à différences, elles tiennent, avant tout, à la qualité, à la puissance, à la largeur, à la fécondité de l'imagination,
tous dons qui ont été abondamment départis aux poètes que je viens de nommer, et refusés, ou tout au moins accordés parcimonieusement à Alfred de Vigny. Elles tiennent aussi à une certaine timidité dans le maniement du symbole qui fait que l’auteur de la Maison du Berger et de la Bouteille à la mer, au lieu de déployer devant nos yeux de grandes et de somptueuses images, — qu’on pense à certains poèmes d'Henri de Régnier, la Galère, par exemple, ou le Songe de la Forêt, ou le Vase, — et de nous laisser libres d'interpréter sa poésie selon le degré de pénétration et de subtilité dont nous pouvons être doués, lui donnant un sens ou ne lui en donnant point, ou au contraire lui en donnant plusieurs, s'applique à nous l’expliquer, à nous la commenter, et tourne plus ou moins le symbole à l’allégorie. Il n’en est pas moins vrai que si la fonction essentielle d’un poète qui mérite la qualification de symboliste est de créer des mythes, de donner aux vérités les plus profondément vraies une enveloppe fabuleuse, de nous conter de merveilleuses histoires qui ne ressemblent à rien de ce que nous voyons dans la réalité, mais par le moyen desquelles il nous découvre son âme et parfois aussi nous révèle la nôtre, ce qu’il y a dans la poésie française avant 1890 qui réponde le mieux à cette définition, c’est le Salyre et le Titan de Victor Hugo, mais bien avant Le Satyre et le Titan, Eloa, Moïse, le Déluge, tout ce livre mystique des Poèmes Antiques et Modernes, qui est peut-être la plus pure et la plus parfaite expression du génie poétique d’Alired de Vigny.
. {1 resterait pour clore cette rapide et très incomplète enquête sur la « postérité » de Vigny, à recueillir les juge-
ments qui ont été portés sur lui par ses confrères en poésie et les hommages qu’ils lui ont rendus. Des citations de ce genre, qu'il ne serait pas difficile de multiplier, risqueraient d’allonger fastidieusement ce dernier chapitre, Je me contenterai, parmi tant de témoignages d’une admiration éclairée et éloquente, d’en retenir deux. L'un, c'est une page où Henri de Régnier a défini avec une grande délicatesse l'impression dernière qu’un esprit sensible à la poésie emporte de celle d’Alfred de Vigny.
Alfred de Vigny est un grand poète, et la beauté de ses poèmes a ceci de surnaturel qu’elle se dégage parfois de la forme la plus embarrassée et la plus maladroite. On y sent la pensée aux prises avec une difficulté d’expression où elle Succombe parfois, mais d’où elle sort souvent radieuse et résumée aux plus beaux vers qu’un homme ait jamais écrits. Cette beauté suprême, victorieuse de l’épreuve à laquelle la soumet une sorte dinfirmité native, répand Sur ce qui l’entoure un rayonnement divin, où disparaissent les imperfections voisines. Qu’importent les labyrinthes de périphrases alambiquées, les détours des inversions pénibles, les traverses d'images confuses, quand on arrive au Sommet d’où tout se coordonne et s’unifie en un paysage . transparent et pur 2...
L'autre, ce sont quelques vers de Sully Prudhomme qui expliquent la raison profonde de l’ascendant que Vigny Continue d’exercer sur les poëtes qui sont venus après
lui :
Tes lauriers ont verdi dans les frissons rivaux
De ta loyale épée et de ta lyre altière, Gentilhomme au front triste et libre, à la frontière Des vieux âges sombrés et des âges nouveaux,
Tu jetais, d’un beau geste, aux sillons des cerveaux, La semence où germa la moisson tout entière, Et toute noble muse est encore héritière
Du souffle magnanime épars dans tes travaux |!
On ne saurait parler plus juste: pureté idéale de la forme, hauteur de la pensée, c’est bien là ce qu’il y a de plus précieux, aux endroits où il excelle, dans le génie d'Alfred de Vigny. C’est . là qu'il se survit et qu’il domine l'avenir.
La liste suivante ne constitue pas, tant s’en faut, une bibliographie complète d'Alfred de Vigny. On s’est proposé seulement, en la dressant, de donner une idée aussi exacte qué possible des conditions dans lesquelles l’œuvre du poète a été publiée et des principaux travaux dont elle a été l’objet.