DE QUELQUES CONTRARIÉTÉS DE LA VIE D'ALFRED DE VIGNY
Bien qu'il ait appartenu à la grande génération romantique, Alfred de Vigny n'était pas un homme à épanchements et à confidences. On sait ce que disait de lui Jules Sandeau, en recevant son successeur à l'Académie française : ((Personne n'est entré dans l'intimité de M. de Vigny, pas même lui. » Le mot voulait être piquant. Il ne l'est peut-être pas tout à fait de la façon dont l'espérait son auteur. Il paraît assez imprévu d'entendre traiter de la sorte un homme qui a passé le plus clair de son temps à s'analyser ; et, même en se rappelant à la décharge de Sandeau qu'au moment où il parlait on ignorait encore le Journal d'un Poète, on incline à penser qu'avant de juger son illustre confrère, il avait, comme il arrive, négligé de le lire, ou qu'il ne l'avait lu que d'un œil bien distrait. La vérité, c'est que si Vigny s'est appliqué plus que personne à se connaître lui-même, il a évité autant que possible de parler de lui. A deux ou trois reprises il a commencé à rédiger ses mémoires : chaque fois, au bout de quelques pages, la plume lui est tombée des mains. Dans ceux de ses ouvrages qu'il écrivait pour le pubhc, il a, non pas toujours, mais le plus souvent, effacé sa personne pour ne
laisser voir que ses idées. C'est par là qu'il voulait retenir l'attention de ses contemporains et de la postérité. C'est par là aussi qu'il convient de le considérer. Les événements de sa biographie, d'ailleurs assez unie et simple, sont, à tout prendre, d'une importance secondaire. C'est à la vie de son âme que nous nous intéressons ; les circonstances de sa vie extérieure ne sont utiles à rapporter que dans la mesure où elles expliquent ses sentiments et éclairent sa pensée, et le critique n'éprouve que rarement le besoin de s'y arrêter, tant ces sentiments et cette pensée s'élèvent au-dessus des contingences physiques et semblent appartenir à un pur esprit.
Toutefois, à lui appliquer trop strictement cette méthode, il pourrait y avoir, pour Vigny lui-même, un inconvénient Si, déférant au vœu secret du poète, nous laissions de côté son histoire, pour ne nous occuper que de celle de son œuvre^ nous ferions certainement plaisir à son ombre, mais nous risquerions de faire tort à sa mémoire. Même en parlant beaucoup de soi, on n'en donne pas toujours une idée bien exacte. En en parlant peu, ou en n'en parlant point, on laisse aux autres le soin de s'en faire et d'en propager une idée tout à fait fausse. Le cas s'est présenté plus d'une fois pour Alfred de Vigny. Avant donc d'étudier ses écrits, il y a lieu de se faire une idée juste de sa personne et de son caractère, et pour s'en faire une idée juste, il est nécessaire de repasser brièvement les événements de sa vie, de les rapprocher les uns dés autres et d'en dégager le sens général. C'est la raison d'être et l'objet de cette introduction.
La naissance d'Alfred de Vigny fut l'aboutissement et comme le chef-d'œuvre de deux anciennes familles de noblesse provinciale qui se sont confondues en lui et éteintes avec lui. Il attachait un grand prix à cette double origine. « Quelquefois, dit-il, il m'a semblé sentir en moi l'ardeur et les forces différentes des deux races dont je suis sorti. Homme du nord par mon père, et du midi par ma mère, les nerfs vigoureux de l'un et le sang brûlant de l'autre se sont combinés de manière à me donner une nature impressionnable et forte, persévérante et souple, que j'ai ployée à tout ce que j'ai voulu et qui a embrassé tous les travaux, ressenti et supporté tous les plaisirs et toutes les fatigues que mon imagination lui imposait. Ces deux sangs nobles, l'un de ma famille paternelle et toute française de la Beauce, et du centre même de nos vieilles Gaules, l'autre d'origine romaine et sarde, ces deux sangs se sont réunis dans mes veines pour y mourir. »
Les Vigny étaient originaires de la région parisienne. Leur noblesse remontait à un certain François de Vigny, receveur de la ville de Paris, anobli par Charles IX en 1570. Les Baraudin ne venaient ni de Rome, ni de la Sardaigne, mais du Piémont. Un Emmanuel Baraudini, secrétaire du duc de Savoie, avait reçu de son maître, en 1512, des lettres de noblesse, qui lui avaient été confirmées par François pr, en 1542, lorsqu'il eut été naturalisé français. Noblesse, de part et d'autre, d'origine administrative et bureaucratique, devenue, après quelques générations,
noblesse d'épée, par l'accession aux charges militaires. Les Vigny, depuis Louis XIV, servaient de père en fils dans l'armée, d'où ils se retiraient au bout de vingt ou vingt-cinq ans, avec le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis. Les Baraudin, établis dans l'Angoumois et la Saintonge, s'étaient tournés vers la marine. Le grandpère maternel d'Alfred, Didier de Baraudin, avait fait comme capitaine de vaisseau une carrière honorable, et avait pris sa retraite en 1780 avec le grade de chef d'escadre. Des deux côtés on était fier de son lignage. Des deux côtés aussi on semble avoir eu de grandes prétentions, médiocrement ou même nullement justifiées. Au contrat de mariage de sa fille, M. de Baraudin se donna le titre de marquis ; et quand Alfred fut sur le point de quitter la maison paternelle, M. de Vigny lui déclara qu'il avait droit au titre de comte, bien que lui-même ne le portât point. On ne s'étonnera pas, après cela, que chez Vigny le préjugé nobiliaire fût profondément enraciné. Jusque dans les dernières années de sa vie, il passa de longues heures à relire, à manier, à annoter ses papiers de famille. En 1854, il s'avisa, par suite d'une confusion avec une autre famille de Vigny, tout à fait étrangère à la sienne, qu'il avait droit au titre de marquis. Il l'aurait pris, s'il n'avait tenu à conserver à son nom la forme exactesous laquelle il l'avait illustré dans les lettres. En 1861, l'homme qui pouvait écrire, en parlant de ses ancêtres :
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre ; Si j'écris leur histoire ils descendront de moi,
s'évertuait encore à se chercher des aïeux sous Philippe-
Auguste OU aux Croisades. Vigny a toujours été convaincu qu'il n'y avait pas de naissance plus aristocratique que la sienne, et qu'il était aussi noble que le roi.
Ce nom et ce titre auxquels il tenait tant, lui étaient d'autant plus difficiles à porter que sa famille était dans une situation de fortune médiocre. Les Vigny avaient été très riches — du moins leur descendant le croyait — au xvi® et au xvii® siècle. Comme le dit le poète, qui ne fait ici que résumer la tradition reçue dans son enfance de la bouche de son père.
Ils étaient opulents, seigneurs de vastes terres, Grands chasseurs devant Dieu, comme Neçirod, jaloux Des beaux cerfs qu'ils lançaient des bois héréditaires Jusqu'où voulait la mort les livrer à leurs coups. Suivant leur forte meute à travers deux provinces, Coupant les chiens du Roi, déroutant ceux des princes, Forçant les sangliers et détruisant les loups...
Pour des raisons qu'on ignore — Vigny ne parle, et en termes assez vagues, que de la Révolution — cette opulence, vers la fin du xviii^ siècle, s'était dissipée, et quand, en 1790, Léon de Vigny épousa Amélie deBaraudin, leur commun avoir ne consistait guère que dans les vingt mille livres de dot apportées par la femme et la pension de retraite, de trois mille livres, dont jouissait le mari.
C'étaient de nouveaux mariés ; ce n'était pas un jeune ménage. Quand sept ans plus tard, suivant trois frères morts en bas-âge, Alfred de Vigny vint au monde, sa mère avait quarante ans, son père en avait soixante. Une confiance, qui paraît excessive, dans les lumières que la physiologie peut prêter à la critique, a induit à croire qu'on tenait,
dans le fait de cette naissance tardive de parents âgés, l'explication dernière du caractère moral et littéraire d'Alfred de Vigny, de son « pessimisme » et de sa « stérilité ». Il faudrait d'abord savoir, et nous aurons lieu d'y revenir, jusqu'à quel point Vigny a droit à la qualification de pessimiste, et si d'avoir, non pas écrit — car il a beaucoup écrit — mais publié au cours de sa vie seulement une dizaine de volumes, cela doit s'appeler stérilité de génie, quand un de ces volumes a pour titre Servitude et Grandeur militaires, et un autre les Destinées. J'avoue ingénument qu'il y a là pour moi de trop grands mystères. Mais je reconnais volontiers que la condition de fils unique, élevé par des parents vieillissants, n'a pas été sans influer sur la tournure qu'ont prise de bonne heure les idées et les sentiments d'Alfred de Vigny.
Son père, cassé par l'âge, noué par les rhumatismes qu'il avait rapportés de la guerre de sept ans, ne bougeait point de son fauteuil, d'où il contait fort agréablement les anecdotes du règne de Louis XV. Il laissa sans difficulté à M™^ de Vigny le soin et la charge de l'éducation de leur fils. « Lorsque tu vins au monde, écrivait-elle à celui-ci en 1815, ton père te confia totalement à mes soins, et s'engagea à ne jamais contrarier mon plan d'éducation ; il m'a tenu parole, et je t'ai dirigé, d'accord avec lui, pendant dix-sept ans. Moi seule, je t'instruisis jusqu'à huit ans. » M™® de Vigny était, par bonheur, une femme d'une intelligence et d'une raison supérieures. Non seulement elle sut fortifier la santé d'un enfant né délicat, non seulement elle lui communiqua le goût des arts, qu'elle possédait à un haut degré, notamment de la peinture
et de la musique, mais elle forma son esprit et son cœur : elle laissa sur l'un et sur l'autre une empreinte ineffaçable Vigny devait beaucoup à sa mère, il le savait ; il eut toujours pour elle le plus tendre attachement, le plus profond respect. Quand elle mourut, à l'âge de quatre-vingts ans,, en 1837, ce fut pour lui la cause d'une crise morale dont il eut de la peine à se remettre, et dont son journal intime nous a conservé la trace émouvante. Il n'en est pas moins ^vrai que cette éducation confinée et solitaire, sous une direction purement féminine, dut contribuer à développer chez l'enfant une sensibilité précoce, dont il ne tarda pas à souffrir. Le jour où il lui fallut aller en classe, il trouva le régime scolaire répugnant, la discipline brutale, les camarades grossiers. Il garda de ses années, non pas même de pension, mais d'externat, un horrible souvenir : « Pour satisfaire à la fois, écrivait-il trente ou quarante ans plus tard, ma détestation du collège et la joie de ma délivrance, je réclamais chaque soir des gens qui venaient me chercher le privilège de refermer avec force la porte cochère de la prison, que j'aurais voulu briser. » Il avait hâte de regagner la maison paternelle. Il y trouvait, autour du fauteuil de son père, une société de vieillards moroses, chagrins, désabusés de la vie, d'émigrés revenus de l'exil, regrettant l'ancien régime, exécrant le nouveau, déblatérant contre la Révolution et le Buonaparte, et mécontents de tout. « Les conversations du temps passé, a-t-il dit lui-même, et des hommes du monde qui avaient beaucoup vu et lu m'étendaient les idées ; mais leurs chagrins me serraient le cœur. Je suis né avec une mémoire telle que je n'ai rien oublié de ce que j'ai vu et de ce qui m'a été
dit depuis que je suis au monde. J'emportais donc pour toujours le souvenir des temps que je n'avais pas vus, et l'expérience chagrine de la vieillesse entrait dans mon esprit d'enfant et le remplissait de défiance et d'une misanthropie précoce. » Notons-le bien : si par enfance on entend des années de libre développement, d'expansion turbulente, d'insouciant bonheur, Alfred de Vigny n'a pas eu d'enfance. De là non pas la tristesse, le mot serait trop fort, mais l'absence de joie, jrons laeta panim, qui est un des traits marquants de son caractère et de son génie.
Cette éducation semblait le préparer à mener, loin de toute dissipation et de toute aventure, une vie retirée, bien sage et bien tranquille ; et, d'abord, ce fut vers le travail intellectuel et l'étude que ses goûts parurent incliner. Mais l'enfant appartenait à une famille de soldats, il avait été bercé, dès ses premières années, de récits de campagnes et de gloire militaire. Et puis, autour de lui, tout lui parlait de guerre, tout le conviait à l'action et à l'héroïsme. Mais ici encore il faut le laisser se raconter luimême, et quoique la page soit bien connue, ce serait dommage de ne pas la citer :
Vers la fin de l'empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait à nos oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n'étaient à nos yeux que des degrés pour monter à l'étoile de la Légion d'honneur, la plus belle étoile des cieux pour les enfants.
Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des
Te Deum ! Lorsqu'un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de Vive l'Empereur I interrompaient Tacite et Platon, Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'étude à des casernes, nos récréations à des manœuvres et nos examens à des revues.
Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la gloire des armes...
Vigny songea à se présenter à l'Ecole Polytechnique avec l'ambition de devenir officier d'artillerie. Aspirait-il vraiment à se faire un soldat de Napoléon, un des ces « séides », comme il dit ailleurs, aveuglément dévoués à la gloire du maître? Et sa famille, si entichée de l'ancien régime et de la monarchie de droit divin, eût-elle consenti à le laisser servir « l'usurpateur » ? Le retour des Bourbons vint fort à propos aplanir les obstacles qui pouvaient lui barrer l'accès de la carrière militaire. A dix-sept ans, le 6 juillet 1814, il entrait dans les gendarmes de la maison du Roi.
Il a dit longuement le plaisir enfantin qu'il éprouvait à revêtir le brillant uniforme des compagnies nobles de la garde de Louis XVIII : manteau blanc, habit rouge, casque noir, les pistolets à l'arçon de la selle et le grand sabre frappant sur l'étrier. Il se sentait, dans cet équipage très fier et parfaitement heureux. Ce bonheur ne fut pas de longue durée. Le Bourbon que la coalition avait remis sur le trône de ses pères n'avait rien d'un prince guerrier. La vie militaire, pour Alfred de Vigny, ce fut, au bout de
quelques mois d'apprentissage, la longue chevauchée sur la route de Flandre, à la suite du carrosse royal, fuyant vers la Belgique, surveillé de loin par les lanciers de Bonaparte. Ce fut, sous le seconde Restauration, après le licenciement des compagnies nobles et le passage dans l'infanterie de la garde, la théorie, la parade et l'exercice, le vide et la monotonie de la vie de garnison. Grâce à son goût naturel pour la réflexion et pour l'étude, le jeune homme échappa au désœuvrement et à l'ennui. Dans les multiples résidences où le conduisirent, entre 1815 et 1822, les allées et venues de son régiment, il mena, selon ses propres expressions, « la vie retirée et studieuse d'un lévite, d'un bénédictin ». Il lisait, il rêvait, il écrivait ses premiers poèmes. Un moment il put croire que l'occasion allait lui être donnée de sortir de l'inaction dans laquelle il se rongeait, et il fit tout ce qui dépendait de lui pour en profiter. A la fin de 1822, le Congrès de Vérone avait donné mandat au gouvernement de Louis XVIII de remettre l'ordre dans l'Espagne révoltée contre Ferdinand VII. On préparait pour cette expédition une armée de cent mille hommes, La garde royale n'en devait pas faire partie. Vigny obtint d'être versé, avec le grade de capitaine, au 55^ de ligne. Il rejoignit son régiment à Strasbourg, traversa toute la France avec lui par étapes, jusqu'à Bordeaux. Au moment d'entrer en Espagne, le 55^ fut retenu pour garder la frontière, et réparti entre Dax, Bayonne et Orthez. Après la guerre, on l'envoya à Pau. La vie de garnison recommençait. Cette fois, Vigny se sentit pris d'un irrésistible désir de s'en évader, et il sembla que les circonstances lui offraient le moyen de sortir
brillamment de cette armée à laquelle il n'appartenait déjà plus que de nom.
Il avait fait, à Pau, la connaissance d'une famille anglaise, les Bunbury. Le père avait acquis aux colonies une fortune qu'on disait immense. Il avait deux filles, belles et élégantes personnes, avec le teint éblouissant des anglo-saxonnes, Vigny eut la bonne fortune de plaire à l'aînée. Il demanda sa main et, après quelques résistances du père, il l'obtint. Le mariage fut célébré le 8 février 1825. La dot de la nouvelle dame de Vigny n'était pas très considérable, mais ce qu'on est convenu d'appeler les espérances était magnifique. La fortune de la jeune femme, d'après le rapport officiel du colonel du régiment au général commandant la division, devait, à la mort de son père, se monter à six cent mille francs, et, dyi jour de son mariage, elle devait jouir de huit à dix mille francs de revenu. En réalité, les avantages escomptés se réduisirent à peu de chose. L'héritage de M. Bunbury valut à Alfred de Vigny des voyages répétés en Angleterre, des règlements d'intérêts longs et difficiles, des procès. A défaut de richesse, eut-il du moins les satisfactions conjugales qui lui auraient fait oublier ce mécompte ? M™® de Vigny n'avait pas de santé. Elle n'eut pas d'enfant. Elle fut toujours malade. Deux ans après son mariage, elle était condamnée à ne plus guère sortir de son appartement. Elle était bonne et douce, mais peu faite pour être associée à l'existence d'un poète. Elle savait mal le français ; elle ne s'intéressait pas aux travaux de son mari ; on ne croit pas qu'elle ait lu ses livres. Elle fut pour lui, non une inspiratrice, ou un soutien, ou une compagne, mais le premier et le plus encombrant des
impedimenta. Ceci explique, sans l'excuser, que Vigny soit allé chercher hors de son foyer l'intimité de cœur et de pensée qu'il n'y trouvait pas. Sans prétendre faire ici l'histoire de sa vie sentimentale et amoureuse, il suffira de rappeler sa liaison orageuse et malheureuse avec M™® Dorval. Elle lui laissa une amertume qui déborde dans un de ses poèmes les plus fameux, — dans celui de tous qui est peut-être le plus universellement connu et admiré, — et la popularité relative de cet anathème impitoyable est encore une des causes qui contribuent à fausser l'idée qu'on se fait du caractère et de la philosophie d'Alfred de Vigny.
Déçu dans ses espérances de fortune et de félicité domestique, il était destiné à l'être aussi dans ses ambitions d'homme de lettres. Dès 1819 ou 1820, il s'était mêlé au mouvement qui aboutit à la formation de l'école romantique. Emile Deschamps, qu'il connaissait de longue date, l'avait mis en relations avec Victor Hugo, Les deux jeunes gens fraternisaient. Ils n'allèrent pas jusqu'à se tutoyer. Cette forme de la camaraderie littéraire n'eût été du goût ni de l'un ni de l'autre. Mais ils s'appelaient familièrement par leurs prénoms : Victor, Alfred ; ils s'écrivaient dans les termes les plus affectueux. Lorsqu'en 1822 Victor Hugo épousa M^^® Foucher, Vigny fut son premier témoin. Le jeune officier de la garde royale avait été un des collaborateurs du Conservateur littéraire. Hugo et lui venaient de publier à quelques semaines d'intervalle leur premier recueil de vers, l'un ses Odes, l'autre ses Poèmes. Les critiques sympathiques aux tendances nouvelles associaient leurs noms dans le même article et dans la même phrase.
comme ceux de deux « talents d'un ordre supérieur ». Ces deux noms se trouvèrent encore réunis, en 1823 et 1824, dans les livraisons de la Muse Française. Vigny, Hugo, c'étaient les deux espoirs du romantisme, Lamartine étant en dehors et plus haut. Entre eux la balance était égale ; leurs œuvres se répondaient : en 1824, Eloa et les Nouvelles Odes, en 1826 Bug-Jargal et Cinq-Mars. En 1827, l'équilibre se rompit. Coup sur coup, de Cromwell jusqu'à Notre-Dame de Paris, toute une série d' œuvres retentissantes tirèrent Hugo hors de pair. La jeunesse romantique l'acclama pour son chef. Vigny avait secrètement ambitionné ce rôle. Sa déconvenue fut grande. L'émulation se changea en rivalité, la rivalité en jalousie, la jalousie en rancune. La Révolution de 1830 et les dissentiments politiques achevèrent la rupture. Vigny prit dès lors cette attitude un peu renfrognée et chagrine sous laquelle on se le représente ordinairement. Ni Siello, en 1832, malgré l'originalité de la donnée, le romantique de la thèse et les développements brillants que lui donnait l'auteur, ni Servitude et Grandeur militaires, en 1835, bien que le livre fût un chef-d'œuvre, ne firent le bruit qu'il aurait désiré. Chatterton y réussit. Grâce au talent de ^jme Dorval, grâce à la sympathie que le tableau d'un poète de génie voué à la misère et acculé au suicide ne pouvait manquer de rencontrer dans le prolétariat littéraire de cette époque, la pièce eut un succès éclatant. Le soir de la première, Vigny put croire que, lui aussi, il avait eu sa journée et gagné sa bataille. Il pensait avoir inauguré le théâtre « philosophique ». Dans la ferveur du premier enthousiasme, il écrivait à son ami et confident Brizeux :
OÙ étiez-vous, mon ami, où étiez-vous? Quand Auguste Barbier, Berlioz, Antoni et tous mes bons et fidèles amis me serraient sur leur poitrine en pleurant, où étiez-vous?... La Comédie-Française répandait partout le bruit que cette pièce tomberait. Il m'a fallu beaucoup de force pour former et encourager les acteurs. J'avais contre moi le théâtre et le public prévenu par des ennemis implacables. Quelques anciens amis en furent si effrayés qu'ils n'osèrent pas assister à ma bataille qu'ils croyaient perdue d'avance... J'ai réussi à ce que j'avais entrepris. Ma récompense est grande, puisque dorénavant je puis avoir confiance entière dans l'attention d'un public dont on avait trop douté. Je sentais presque seul qu'il était mûr pour les développements lyriques et philosophiques, pour l'action toute morale. Il n'y a rien désormais qu'il ne soit capable d'entendre, car j'ai tendu la corde jusqu'à faire croire à chaque instant qu'elle était prête à se briser...
Le triomphe fut sans lendemain. Pendant les sept ou huit années qui suivirent, Alfred de Vigny disparut de la scène littéraire. Il ne se rappela à l'attention du public que par l'édition complète de ses œuvres qu'il donna en 1837. Il se laissa oublier. On le crut sorti pour toujours de la mêlée, de sa poussière et de ses luttes, et Sainte-Beuve consacra cette opinion dans les vers fameux des Pensées d'Août, où, esquissant le tableau de la poésie au xix^ siècle, il résumait ainsi l'histoire des trois poètes à qui elle devait son plus glorieux éclat :
Lamartine régna : chantre ailé qui soupire, Il planait sans effort. Hugo, dur partisan (Comme chez Dante on voit, Florentin ou Pisan, Un baron féodal), combattit sous l'armure Et tint haut sa bannière au milieu du murmure ; Il la maintient encore ; et Vigny, plus secret, Comme en sa tour d'ivoire avant midi rentrait.
INTRODUCTIONT — LA VIE 17
L'image, — malheureusement, faut-il ajouter, — a fait fortune. Pour beaucoup de gens, et même pour beaucoup de lettrés, Vigny fut et demeure l'homme à la tour d'ivoire, le rêveur absorbé dans la contemplation de son idéal, hors de son temps et de tout temps et du monde réel. Il n'y a rien de plus injuste que cette manière de voir. Assurément Vigny n'a pas fait dans son œuvre une large place à l'actualité éphémère ; il n'a pas flatté les passions et les hommes du jour. Mais que ce soit dans l'ordre politique, ou religieux, ou philosophique, on peut dire qu'il est entré aussi avant que personne dans l'esprit de son siècle et qu'il s'est orienté vers l'avenir, s'il est vrai que l'avènement de la démocratie et la nécessité de l'organiser, la légitimité de la civilisation et de la société, le problème de la liberté humaine, les rapports de la morale et du dogme sont parmi les faits ou les questions auxquels sa méditation s'est appliquée, depuis l'âge où il fut en état de penser par lui-même jusqu'à ses derniers jours, avec une remarquable persévérance. La préoccupation de ces grands sujets est dominante dans les « poèmes philosophiques » par lesquels il se rappela en 1843 et 1844 à l'attention du public lettré : la Sauvage, la Mort du Loup, la Flûte, le Mont des Oliviers, la Maison du Berger, prémices et noyau des futures Destinées. En 1845, il était élu membre de l'Académie française. Sa réception fut le couronnement de sa vie littéraire ; elle en marqua aussi le terme, au moins le terme apparent. Passé cette date, si on excepte la Bouteille à la mer, parue en 1854 dans la Revue des Deux Mondes, il ne publia plus rien.
Désormais il vécut dans la retraite, partageant son temps
entre son manoir du Maine-Giraud, en Angoumois, héritage de famille d'un entretien coûteux, de nul rapport — il comparait cette terre à un cheval de luxe, qu'il nourrissait à grands frais et qu'il montait rarement, — et son appartement de la rue des Ecuries d'Artois. Les journées, il les passait, à la campagne, dans la compagnie de M™® de Vigny, remplissant avec assiduité ses fonctions de garde-malade ; à Paris, dans la société des gens de son monde et de quelques amis littéraires, Brizeux, Barbier, Antoni Deschamps, Léon de Wailly, Busoni plus tard et Ratisbonne. La nuit, réfugié dans son cabinet de travail, il lisait, il réfléchissait, il couvrait de sa grande écriture penchée les petits cahiers cartonnés où il jetait au jour le jour ses notes familières, ses impressions, ses pensées, ses projets, et dont le Journal d'un Poète ne reproduit qu'une faible partie. Il reprenait des ouvrages depuis longtemps ébauchés, notamment ce roman âeDaphné, mis au jour en 1912, et qui a pris rang aussitôt parmi ses œuvres maîtresses. Pendant ses dernières années, il eut à lutter contre un mal inexorable. Ainsi qu'il le disait lui-même, il fut, comme Prométhée, dévoré vivant par le vautour. Il supporta avec un inflexible courage des tortures si cruelles qu'elles allaient jusqu'à lui faire perdre connaissance. Le 17 septembre 1863, la mort le délivra,
Telle fut la vie d'Alfred de Vigny. Il est difficile de n'être point frappé des contrariétés qu'elle présente : elles expliquent son caractère et ont influé sur sa pensée.
Il était né gentilhomme. Il avait été imbu pendant ses premières années de la conviction du privilège moral de la noblesse, d'une supériorité de nature, héritée avec le sang, et comme d'un droit inné au respect ou tout au moins à la considération des autres hommes. Il fit bien vite et assez durement l'expérience que, dans la société française telle qu'elle sortait de la Révolution, la noblesse avait perdu son prestige, et qu'elle portait lourdement le poids des fautes commises et des rancunes accumulées depuis des siècles. « Les enfants du collège, dans notre détestable éducation qu'on nomme l'instruction publique, — c'est lui qui parle ainsi — me disaient : « Est-il vrai que tu es noble ? » Je disais : « Oui, je le suis. » Alors, ils s'éloignaient de moi avec un air de haine. L'un d'eux essaya de me renverser... » Il retint de là l'idée que la noblesse était comme une fatalité et une dévotion au malheur. « Je vis que les nobles étaient en France comme les hommes de couleur en Amérique, poursuivis jusqu'à la vingtième génération et au delà. » Se sentir, dans une époque démocratique, incorrigiblement aristocrate, ce fut la première et la plus profonde des contrariétés intimes de la vie d'Alfred de Vigny,
Il était gentilhomme. Mais il était un gentilhomme ruiné, à tout le moins un gentilhomme pauvre. Un gentilhomme ne doit pas avoir besoin de travailler pour vivre. Mais un gentilhomme pauvre, que fera-t-il, en un temps où, pour sa subsistance, il ne peut plus compter sur les fonctions de cour, les sinécures, les pensions, les bénéfices et les libéralités royales? Feuilletons le Journal d'un Poète : « Il n'y a dans le monde, à vrai dire, que deux
sortes d'hommes, ceux qui ont et ceux qui gagnent... Pour moi, né dans la première de ces deux classes, il m'a fallu vivre comme la seconde, et le sentiment de cette destinée qui ne devait pas être la mienne me révoltait intérieurement. » — Et ailleurs : « Naître sans fortune est le plus grand des maux. On ne s'en tire jamais, dans cette société basée sur l'or ». — Et encore : « Mon père m'éleva avec peu de fortune, malheur dont rien ne tire quand on est honnête homme. » Ces déclarations sont assez catégoriques. Il n'en faut pas douter : être né dans une condition, avec des goûts et une conception de la vie qui supposent la richesse, en prenant ce mot dans le sens le plus large qu'il peut avoir, et ne connaître que l'aisance, se voir confiné à perpétuité, et malgré toutes les tentatives qu'on fait pour s'en dégager — le mariage a été une de ces tentatives —, dans une existence qu'on juge étroite et mesquine, c'a été la seconde grande contrariété inhérente à la destinée d'Alfred de Vigny.
Il fallait qu'il fît quelque chose. Il crut ne pouvoir mieux faire que de se faire soldat. Il suivait moins encore l'exemple de ses aïeux qu'il n'était ébloui par les gloires guerrières du premier empire, électrisé par le génie du grand capitaine qui depuis quinze ans conduisait les Français de victoire en victoire. Pour entrer dans l'armée, il se détourna des lettres, qui l'attiraient. Par malheur il n'y entra qu'à la chute de Napoléon. Du métier militaire où il se jetait avec l'enthousiasme de ses dix-sept ans, il connut surtout les ennuis et les déboires. Dans les grades subalternes où il passa quatorze ans de sa vie, il eut plus à obéir qu'à commander. Tout au moins il reconnaît
lui-même qu'il sentit le poids de l'obéissance plus encore qu'il ne goûta le plaisir du commandement. « Je cherchais... à capituler avec la monstrueuse résignation de l'obéissance passive, en considérant à quelle source elle remontait, et comme tout ordre social semblait appuyé sur l'obéissance ; mais il me fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir à lui faire prendre quelque place dans mon âme ; j'aimais fort à l'infliger et peu à la subir... ». Il était entré dans l'armée pour faire la guerre : il ne la fit pas. Il ne connut pas ce qu'il appelle « la vie sauvage des armes » ; il ne connut que la vie de garnison. Eût-il fait la guerre, qu'il l'eût faite à contre-cœur. Il la souhaitait par ambition et désir de gloire. Il ne l'aimait pas pour elle-même ; c'est trop peu dire, il la haïssait, « La guerre, a-t-il dit, est maudite de Dieu et des hommes mêmes qui la font et qui ont d'elle une secrète horreur, et la terre ne crie au ciel que pour lui demander l'eau fraîche de ses pleurs et la rosée pure de ses nuées. » Il n'avait pas l'âme d'un soudard ; il n'avait même pas l'âme simple et le caractère tout d'une pièce qu'il faut à un homme d'action. Il était trop partagé, trop compliqué, trop enclin à tout examiner et approfondir. Il finit, après bien des années, par se convaincre que là où il était, il n'était pas à sa place. « Ce ne fut que très tard, dit-il, que je m'aperçus que mes services n'étaient qu'une longue méprise, et que j'avais porté dans une vie tout active une nature toute contemplative. » De s'être ainsi trompé sur lui-même, et de s'en être rendu compte, et d'avoir eu, à tort ou à raison, le sentiment qu'il avait à demi perdu, ou qu'il aurait pu mieux employer, quatorze des plus belles années de sa
jeunesse, c'est de quoi il s'est accusé et affligé assez souvent pour qu'on soit persuadé que si le dommage subi n'a pas été aussi grand qu'il le croyait lui-même, il n'en a pas moins réellement souffert.
Le militaire s'efîaça. Il ne resta que l'homme de lettres, qui, depuis quelque temps déjà, avait reparu sous lui. Mais Vigny fut-il un homme de lettres, dans l'acception de plus en plus étroite que, depuis une centaine d'années, le terme tendait à prendre? Depuis La Bruyère, et plus encore depuis Diderot, c'était une profession que d'être homme de lettres, non pas seulement au sens où l'entendait le moraliste quand il disait que c'est « un métier de -faire un livre comme de faire une pendule », mais, dans toute la force du terme et absolument, un métier, c'est-à-dire une occupation qui demande plus que les loisirs de l'homme, qui prend tous ses instants, accapare toutes ses forces, concentre toutes ses pensées, moule son caractère, absorbe son être et remplit sa vie. Vigny n'était guère d'humeur à se faire l'homme d'un métier. Il entendait demeurer en littérature ce qu'avaient voulu y être les aristocrates écrivains, lord Byron ou M. de Lamartine, avec qui il se sentait en communauté de race et en communion d'âme : un curieux, un amateur, un amateur très éclairé et singulièrement doué, un amateur de génie, pour tout dire, mais enfin un amateur. Comme il l'a dit de Benjamin Constant, « il était à la fois homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblage exquis ». Que la combinaison soit d'une suprême élégance, n'en doutons pas. Doutons encore moins qu'elle ne se soit qu'exceptionnellement réalisée. Quelle difficulté de concilier les obligations de
l'homme du monde avec les nécessités de l'homme de lettres ! Combien de temps les unes ont-elles ravi aux autres? Quel décousu n'ont-elles pas jeté dans ce travail de l'écrivain qui exige, - sous peine de multiplier la fatigue en diminuant le rendement, — une application suivie, que rien n'interrompt et dont rien ne détourne? Et, sans aller emprunter à la physiologie des déductions hasardeuses et difficilement vérifiables, quelle explication n'y a-t-il pas là de la prétendue stérilité, de la production relativement minime d'Alfred de Vigny? La meilleure preuve, c'est que lui-même s'en était avisé avant nous. Le 31 janvier 1843, après avoir remercié M^^® Maunoir d'une série de lettres qu'elle lui avait adressées, il continuait ainsi :
Vous dire pourquoi je n'y ai pas répondu plus tôt serait vous faire une histoire bien longue d'inquiétudes et de chagrins que la santé de Lydia, en apparence si forte, n'a cessé de me donner et que redoublaient les phases si diverses et toutes si douloureuses de ses affaires de famille. Ajoutez-y mes relations trop nombreuses dans Paris et même en pays étrangers, les visites, les conférences fréquentes, ce qu'on nomme des devoirs et tout ce qui ôte la liberté du jour, vous verrez qu'il ne me reste que la nuit pour me reposer dans le travail. Ce repos, que j'appelle toujours le bain de mon âme, est un poison pour mon corps, et me tuera lentement ; mais je ne puis faire autrement, je dois la journée aux autres.
Et personne ne saurait reprocher à Vigny d'avoir ainsi organisé sa vie, selon ce qu'il croyait être ses devoirs et ce qui était ses goûts. Mais il l'a organisée, lui, homme de réflexion et de labeur, comme l'aurait organisée un des
aimables oisifs parmi lesquels il avait l'habitude de vivre. Cette mauvaise hygiène de son travail, et ce partage entre la vie de l'homme du monde et la vie de l'écrivain, comme précédemment entre la vie de l'officier et la vie de l'homme de lettres, ce sont là encore de ces contradictions sourdes, mères des hésitations, de l'indécision et du flottement, qui l'ont empêché de donner toute sa mesure et de remplir les divers objets qu'il s'est proposé tour à tour, parce qu'à aucun d'eux il ne s'est consacré tout entier.
On pourrait en énumérer d'autres encore, qui ne sont pas moins importantes ni moins profondes, mais qui sont moins apparentes, plus intimes, et qui auraient besoin, pour être mises dans tout leur jour, d'une longue, minutieuse et délicate analyse. Alfred de Vigny a été ambitieux, noblement d'ailleurs et légitimement ambitieux. Il a ambitionné d'être un grand capitaine ; il a ambitionné d'être un grand poète et un chef d'école ; il a ambitionné d'être un conducteur de peuples. Il ne lui a pas suffi d'être, comme il disait dans Chatterton, « celui qui sur le navire cherche dans les étoiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur ». En 1848, il s'est présenté aux suffrages des électeurs charentais comme candidat à l'Assemblée Constituante. Plus tard il aurait ambitionné, si l'on en croit Lamartine, d'être choisi comme précepteur du prince impérial. De ces ambitions, il n'y en a qu'une qu'il ait réalisée. Pour mener les autres à leur terme, il était trop fier, trop délicat, trop timide et trop honnête. Il ne savait pas imposer la supériorité qu'il sentait en lui et dont il était convaincu. Il ne le savait pas, et il ne le pouvait pas, parce qu'il y avait, pour l'imposer, de certains moyens
auxquels il n'aurait pas eu l'idée ou auxquels il se serait cru déshonoré de recourir. Il n'aurait pas daigné, comme son ami Hugo, lancer ses œuvres dans le public à la faveur d'une habile réclame, ou, comme les politiciens pour lesquels il professait le plus profond mépris, prodiguer, au cours des périodes électorales, les engagements qu'on est sûr de ne pas tenir et les promesses qu'on se hâte d'oubher. Il était réservé, distant et froid en apparence. Mais sous les dehors corrects du gentleman, sous la politesse raffinée et cérémonieuse du gentilhomme, n'abordant pas une femme, — cette femme eût-elle moins de cinq ans, si l'on en croit les souvenirs d'une très jeune amie du Comte de Vigny, — sans lui baiser respectueusement le bout des doigts, il cachait un fond d'enthousiasme et de passion qu'il n'appliquait pas seulement aux idées, mais qu'il détournait parfois sur des personnes qui n'étaient pas habituées à recevoir un tel culte et qui éprouvaient quelque embarras ou quelque agacement à en être l'objet. Loin qu'il eût l'esprit pauvre et l'invention stérile, il avait la conception extrêmement vive. Personne n'a esquissé plus de projets, ébauché plus de morceaux, entrepris plus d'ouvrages. Il a laissé après lui, nous dit-on, tout un coffre plein de notes et de travaux commencés. C'est de là que sont sortis le Journal d'un Poète, et tout récemment encore le roman de Daphné. Mais il avait dans l'exécution, — on s'en aperçoit surtout dans ses vers, — de la difficulté, des longueurs, des traîneries. Il arrivait un moment où, à force de reprendre son œuvre, de la relire, de se mirer en elle, il finissait par s'en dégoûter et s'en détacher. Il y mettait trop de soin, trop de conscience, trop de scrupules ; il lui fallait de
trop longues préparations ; il laissait passer son heure, tandis que des rivaux, plus hardis et plus décidés, saisissaient la leur au passage, et, au besoin, l'aidaient à venir.
Ces contrariétés, quand on y pense, expliquent ce qu'il y a jusqu'à un certain point de manqué dans la destinée et dans la carrière d'Alfred de Vigny, ces demi-échecs, cette infélicité dont il s'est plaint et dont on le plaint. Il n'a pas eu de chance, et quand on n'a pas de chance, c'est, bien souvent, à soi-même qu'il faut s'en prendre Elles expliquent encore ce qu'il y a dans son caractère de tendu, de grave et même d'un peu triste. Comme il n'a jamais été très jeune, il n'a jamais non plus été très gai. Comme il n'a pas été gâté par la vie, il a pris de bonne heure l'habitude de se dominer, de se contenir, de prendre sur soi, et cette maîtrise de soi-même, quelques dispositions qu'on y puisse avoir, ne s'acquiert pas sans eiïorts. Elles expliquent enfin ce qu'il y a de difficile et d'incomplet dans son génie
Mais elles expliquent aussi ce que, dans ce même génie, il y a eu de rare et de profond. Les déconvenues de sa vie littéraire et de sa vie privée ont amené Vigny à se replier sur soi, à chercher en lui-même la force nécessaire pour lutter contre la destinée : elles ont trempé son âme La demi-solitude, pour laquelle, de tout temps, il a eu une prédilection et comme un culte — il ne se lassait pas de répéter le mot de Stello : « La solitude est sainte », — où il s'est enfoncé de plus en plus à mesure qu'il avançait dans la vie, a développé et favorisé chez lui le goût inné de la méditation et de la pensée. Elle l'a préservé des influences fâcheuses, des concessions au goût vulgaire
et aux modes du jour, dont les plus illustres de ses contemporains et confrères n'ont pas toujours su se garder. Elle lui a permis de conserver, dans sa raideur un peu hiératique, son originalité intacte. Le défaut de facilité l'a contraint, ayant ébauché beaucoup, à produire peu, à ne donner au public que ce qui, véritablement, valait la peine de lui être donné. Il y a dans son œuvre, proportionnellement, moins de déchet que dans d'autres, dont la masse impose, au premier abord, tant qu'on ne s'est pas rendu compte de tout ce qui déjà, dans cette masse, est superflu, suranné, périmé, aliment sans valeur pour l'âme, fardeau encombrant pour la mémoire. Le manque de virtuosité nous impatiente parfois et nous énerve : nous nous irritons contre cette pensée qui ne peut arriver au jour, qui s'embarrasse d'elle-même et s'empêtre dans les mots. Mais quand elle a réussi à trouver son expression, cette expression est inoubliable. Nous sentons que nous n'avons pas affaire à un assembleur de syllabes et à un sertisseur de rimes, à un jongleur ou à un rhéteur. Derrière l'écrivain nous découvrons l'homme — il s'est mis tout entier dans ce qu'il a écrit, avec cette franchise, ce sérieux, cette sincérité, cette conviction qui rendent l'erreur même respectable, — et pour reprendre jusqu'au bout les termes de Pascal, nous en sommes tout à la fois étonnés et ravis.
Vigny lui-même, — avec cette clairvoyance que donne la longue pratique de l'analyse, — de cette analyse dont il a dit quelque part qu'elle « épouvante et désespère le faible, mais qu'elle rassure et conduit le fort », — a défini, dans son discours de réception à l'Académie, les deux
grandes classes entre lesquelles, à son jugement, se répartissent les esprits :
Deux races différentes/ et parfois rivales composent la famille intellectuelle. L'homme de l'une a des dons secrets, des aptitudes natives que n'a point l'autre.
Le premier se recueille en lui-même, rassemble ses forces et craint de se hâter. Etudiant perpétuel, il sait que pour lui le travail c'est la rêverie. Son rêve lui est presque aussi cher que tout ce qu'on aime dans le monde réel, et plus redoutable que tout ce que l'on y craint. — Sur chacune des routes de sa vie, il recueille, il amasse les trésors de son expérience, comme des pierres solides et éprouvées. Il les met longtemps en réserve avant de les mettre en œuvre. Il choisit entre elles la pierre d'assise de son monument. Autour de cette base il dessine son plan, et, quand il l'a de tous côtés contemplé, refait et modelé, il permet enfin à ses mains d'obéir aux élans de l'inspiration. — Mais, dans le travail même, il est encore contenu par l'amour de l'idéal, par le désir ardent de la perfection. Mécontent de tout ce qui n'entre pas dans l'ordre pur qu'il a conçu, il se sépare de son œuvre, en détourne les yeux, l'oublie longtemps pour y revenir. Il fait plus, il oublie l'époque même où il vit et les hommes qui l'entourent ; ou, s'il les regarde, ce n'est que pour les peindre. Il ne songe qu'à l'avenir, à la durée de sa construction, à ce que les siècles diront d'elle. — Il ne voit que les générations qui viendront respirer à l'ombre de son monument, et il cherche à le faire tel qu'elles trouvent à la fois le bien dans son usage, le beau dans sa contempla" tion.
Qu'il soit poète ou grand écrivain, cet homme, ce tardif conquérant, ce possesseur durable de l'admiration, c'est le Penseur.
L'autre n'a pris dans l'étude que les forces qu'il lui fallait pour se préparer à la lu*te de chaque jour. Il porte sur tous les points sa parole et ses écrits. Il aspire non seulement
à la direction des affaires, mais à celle de l'intelligence publique. Il tient moins à la perfection et à la durée de son œuvre qu'à son action immédiate. Son esprit est agile et primesautier, son émotion plus ardente que profonde, sa volonté énergique, ses vues soudaines et praticables. La presse et la tribune sont ses forces. Par l'une, il prépare son pays à ce qu'il doit lui faire entendre par l'autre. Une forme unique ne saurait lui suffire. Il faut que les masses l'écoutent et y prennent plaisir ; que, par ses écrits courts et réitérés, il amène à lui leurs intérêts légitimes et leurs passions généreuses avant que sa dialectique les enchaîne. Forcé de plaider chaque jour, et de gagner la cause de son idée ou de son autorité par-devant la nation, pour obtenir d'elle les armes nécessaires au combat du lendemain, il faut que sa science ait des anneaux innombrables pour lier dans ses détours tant d'intelligences diverses. — Dans tout ce qui se discute de grandiose ou de minime sur les besoins ou la vie d'un peuple, il faut que chacune de ses notions soit précise et prête à sortir de sa bouche, claire et brillante comme les pierreries qui pleuvaient des lèvres de la fée. — Il sait d'avance que sa gloire sera proportionnée au souvenir que laisseront les événements qu'il a suscités ou accomplis, les choses du moment qu'il a discutées. S'il règne sur son temps, c'est assez. Que son époque soit grande par lui, c'est tout ce qu'il veut : bien assuré que, pour parler d'elle, il faudra le nommer de son nom, et que rien ne pourra briser l'anneau d'or qu'il ajoute à la chaîne des grandes choses et des faits mémorables.
Qu'il soit orateur, homme d'Etat, publiciste, cet homme, ce dominateur rapide des volontés et des opinions publiques, c'est l'Improvisateur.
De « ces deux puissantes natures », de « ces deux forces presque saintes de l'âme humaine », laquelle l'emporte sur l'autre et mérite la préférence? Vigny refuse de se
prononcer. De ces deux races d'esprits, à laquelle vont ses sympathies? à laquelle appartient-il? L'hésitation n'est pas même permise. Lui aussi, il a été un penseur. Il a eu sur Dieu, sur la nature, sur l'homme considéré en luimême et dans ses rapports avec les autres hommes, sur les relations des sexes entre eux, des opinions raisonnées et jusqu'à un certain point systématiques. lia eu une religion, une morale, une philosophie de la vie, une philosophie de l'histoire, une philosophie des sociétés, une conception de la femme et de l'amour, des vues sur le passé et le présent, et des intuitions de l'avenir. Si son œuvre nous intéresse, c'est moins par ce qu'elle nous livre de lui, que par ce qu'elle nous sollicite et nous contraint à tirer de nousmêmes, moins parce qu'elle nous « divertit » que parce qu'elle nous oblige à réfléchir. Le lire en faisant abstraction des idées pour ne suivre que le jeu de la fantaisie et les habiletés de la facture, je ne sais pas si cela serait possible; en tout cas, ce serait aller contre le vœu de l'auteur, et certainement lui faire tort. Sa pensée vaut assez par ellemême, elle est assez originale et assez forte pour mériter qu'on s'arrête devant elle et qu'on en examine tour à tour les principaux aspects.
Mais cette pensée, qui est une pensée originale et forte, n'est pas pour cela — et c'est le grand charme d'Alfred de Vigny — une pensée abstraite et iiue. Elle aime à s'envelopper des voiles de la fiction, à se parer des grâces de la poésie ; elle s'épanouit en brillantes images ; elle se frappe en inoubliables symboles ; elle fait appel, pour s'ouvrir l'accès de nos intelligences et de nos cœurs, à toutes les puissances du pathétique, à toutes les ressources
du talent. Il ne suffit pas au poète de jeter en nos âmes une féconde semence d'idées ; il faut encore qu'il nous laisse sous une impression de beauté. Cette double préoccupation se fait sentir à chacune des pages qu'il a écrites ; elle répond à un double besoin de sa nature. Lui-même s'est défini dans une formule célèbre : « Je suis, disait-il, un moraliste épique. » Ne voir en lui que le moraliste et négliger le poète, ce ne serait pas lui causer un moindre dommage que de ne regarder que le poète et d'écarter le moraliste. S'il n'est pas possible de mener de front l'étude de l'un et de l'autre, au moins faut-il, entre les deux, tenir la balance égale, comme Vigny lui-même nous invite à le faire. Il a vécu pour l'art autant que pour la pensée : il est naturel et il est juste qu'un livre qui lui est consacré se partage entre sa pensée et son art.