Tli. Gautier, op. cit
2. Correspondance, 37. « La Comédie-Française, ajoute-t-il en cette lettre, répandait partout le bruit que cette pièce tomberait. Il m\a fallu beaucoup de force pour former et encourager les acteurs. » Avec sa générosité habituelle, Vigny rendit pleine justice aux interprètes qui lui valurent, à l'en croire, cette •. gloire solide », ce succès « supérieur aux espérances les plus exagérées ». « Jamais aucune pièce ne fut mieux jouée que ne l'a été celle-ci, » dit-il en une longue note qui signale avec complaisance les mérites de chaque acteur et tout particulièrement ceux de M'""' Dorval. {Théâtre, 84.) <■ Cette porte est ouverte, ajoute-l-il. et le peuple le plus impatient a écouté les plus longs développements philosophiques et lyriques. » Il y a, en outre, dans l'adresse aux députés [Stella, 257) un éloge du théâtre qui semble bien inspiré par les joies de ce triomphe. « Le théâtre est un livre dont chaque phrase prend une voix humaine... Comme écrivain et comme peintre, l'auteur jouit plus pleinement de sa pensée et de sa forme... Ajoutez à ces jouissances complètes de lart quelque chose des émotions de la guerre; car le théâtre met l'auteur en face de l'ennemi, le lui fait voir, compteret combattre... Le peuple s'avoue vaincu et applaudit à sa défaite et à la victoire d'inio idée heureuse. »
assemblée, les salons, les critiques eux-mêmes à applaudir et à frémir au spectacle déchirant d'une douleur que la plupart méconnaissent ou enveniment»; et sa haine pour Hugo ajoute aussitôt non sans justesse : « A l'auteur de Slello, la gloire d'avoir le premier tenté une réaction contre le drame frénétique et le drame à spectacle ' ». Or, vingt-deux ans plus tard, en décembre 1857, Théophile Gautier qui avait, lui aussi, gardé le souvenir de la première représentation de Chalterton comme « une des plus vives impressions de sa jeunesse », gémit à propos de son inopportune reprise : " Aucune femme ne comprend plus Kitty Bell et les jeunes filles la trouvent absurde... Le génie, ô Chatterton, ce n"est pas seulement linspiration, c'est aussi la patience. Le Quaker, malgré ses excellentes intentions, fait sur sa chaise l'effet d'un radoteur en enfance... John Bell, ce Barbe-Bleue commerçant qu'on haïssait d'une si violente impulsion comme un traître de mélodrame tout chargé de noirceurs et de crimes, semble aujourd'hui le seul personnage raisonnable de la pièce ^ » De même, en une récente reprise à lOdéon,
1. .\oiiveaux Lundis, 424. Il est vrai qu'eu 1864, se ravisant, il écrit : « Son Chatterton, une fois mis sur le théâtre et admirablement servi par l'actrice qui faisait Kitty Bell, alla aux nues; il méritait les applaudissements et une larme par des scènes touchantes, dramatiques même vers la fin. C'était éloquent à entendre, émouvant à voir; mais il faut ajouter que c'était maladif, vaniteux, douloureux : de la souffrance au lieu de passion... L'etfet n'en était que plus vif et plus aigu auprès d'une génération littéraire atteinte du même mal et très surexcitée. » {Nouv. Lundis, 424.)
2. Moniteur, 14 déc. 1857. « Ah! disait également Lamartine en ses Entreliens (.328-329), alors que l'âge, l'expérience de la vie, la pratique des affaires et la fréquentation des hommes avaient atténué son propre esprit de chimère, combien depuis Vigny ne s'est-il pas accusé d'avoir plaidé celte cause absurde contre laquelle
notre positive génération n'a guère su faire grâce qu'au sympathique rôle de Kitty Bell et à Témouvante scène finale. L'ère romantique semble donc décidément révolue.
Ces tribulations de la plus heureuse des pièces de Vigny rendent plus facile Tappréciation de toute son œuvre dramatique. Drame de la pensée ou drame d'histoire, tragique ou comique, demi-romantique ou demi-classique, le théâtre de Vigny, plus riche d'idées et d'idéal que de réalité et de vie, plus théorique et ingénieux que solide et vrai, plus peuplé de personnages typiques que de caractères individuels, demeure en son ensemble une belle et noble création assurément, mais froide parce que" factice, mais fausse parce qu'exagérée, mais éphémère parce que soumise à la vogue; l'intérêt dramatique, malgré de rares qualités de pensée et de style, n'y survit guère à l'intérêt historique. Aussi, Vigny, malgré tous ses beaux espoirs ambitieux, sentant son « génie épique » mal à l'aise en ces étroites proportions de la scène \ eut raison après Chatterton de s'en détourner pour n'y plus jamais revenir.
il s'est armé avec moi et les bons esprits eu 1848!... La société ne doit à personne, et surtout à un enfant de dix-huit ans comme Chatterton, que le prix réel de ses services et non le prix aucjuel il évalue ses rêves. Le cri de haine contre la société ainsi étayé est le cri d'un fou qui veut avoir raison contre la nature des choses. >'